philosophie auteurs

Vendredi 25 juillet 2008 5 25 /07 /2008 12:43

"Mythologies", par Gérard Courtois

LE MONDE | 24.07.08 | 13h29  •  Mis à jour le 24.07.08 | 13h36

 

Quand il publie Mythologies, Roland Barthes (1915-1980) est un homme de 42 ans, inconnu ou presque, vivant avec sa mère. Dix années de tuberculose l'ont tenu à l'écart de la voie royale (Normale-Sup, agrégation, université) à laquelle il pouvait prétendre. Il a traversé la guerre en sanatorium, passé cahin-caha une licence de littérature, échafaudé un projet de thèse sur Michelet, rodé son intelligence et ses curiosités éclectiques à Bucarest puis à Alexandrie dans les services culturels des ambassades de France. A son retour à Paris, Maurice Nadeau, un ami, lui donne carte blanche pour écrire dans Combat : ce sera un premier article, "Le degré zéro de l'écriture", matrice du petit livre du même nom, fondateur avant de devenir culte, publié en 1953.

Nadeau, encore lui, propose alors à Barthes de tenir une sorte de chronique de l'époque dans Les Lettres nouvelles, qu'il vient de créer. Ces "Petites mythologies du mois", prolongées d'un texte de mise en forme théorique ("Le mythe, aujourd'hui") et publiées au Seuil en 1957, vont installer sa notoriété et en faire une des figures les plus fécondes de la vie intellectuelle des années 1960-1970. Il est vrai que le regard, le style de Barthes ne passent pas inaperçus dans cette IVe République finissante, à la fois positive et frileuse, où poujadisme et communisme constituent les deux postulations majeures de la vie politique. "Je souffrais de voir à tout moment confondre dans le récit de notre actualité Nature et Histoire, et je voulais ressaisir dans l'exposition décorative de ce-qui-va-de-soi l'abus idéologique qui, à mon sens, s'y trouve caché", écrit-il en avant-propos, avant de conclure, comme un manifeste : "Je réclame de vivre pleinement la contradiction de mon temps, qui peut faire d'un sarcasme la condition de la vérité."

Le sarcasme est d'autant plus corrosif qu'il se veut coup de scalpel, capable de désosser les fausses évidences, de décortiquer signifiant et signifié, connotations et métalangage - ces outils de la sémiologie empruntés à Saussure et Hjelmslev - qui font du mythe un langage derrière lequel il entend débusquer mensonges et mystifications. En outre, le sarcasme est une arme de critique sociale contre la pensée "petite-bourgeoise" d'autant plus efficace qu'il s'applique non pas aux grands enjeux du moment, lutte des classes et sens de l'histoire, mais à la déconstruction de la société de consommation naissante et de ses signes extérieurs de modernité : de la photo à la publicité, de l'automobile au sport, du cinéma aux célébrités qu'on n'appelle pas encore les "people".

Sur la cinquantaine de fragments de cette réalité rassemblés dans Mythologies, qui n'a en mémoire cette insolente "iconographie de l'abbé Pierre", dont la tête présente "tous les signes de l'apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin", mais dont Barthes se demande si elle n'est pas "l'alibi dont une bonne partie de la nation s'autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice" ? Qui ne se souvient du texte brillantissime sur la nouvelle Citroën, la DS 19, cette "déesse dont il se peut qu'elle marque un changement dans la mythologie automobile", amorce d'une "nouvelle phénoménologie de l'ajustement", glissant silencieusement du "bestiaire de la puissance" à une conception "plus ménagère" de l'automobile, "mieux accordée à cette sublimation de l'ustensilité que l'on retrouve dans nos arts ménagers contemporains" ?

LA RELECTURE FAIT PARFOIS SOURIRE

Il faudrait encore citer, c'est de saison, l'épopée du Tour de France déjà gangrené par le "dopage, aussi sacrilège que de vouloir imiter Dieu", la lecture caustique des magazines populaires (Elle ou Paris Match notamment), de leur courrier du coeur ou de leur horoscope, "pur miroir" destiné à exorciser le réel "sans aller jusqu'à le démystifier". Ou encore les décryptages des publicités de l'époque - de la "blancheur Persil" à l'effet Omo en passant par les vertus retorses de la margarine Astra - qui lui vaudront d'être sollicité par la direction de Publicis pour des séminaires de décodage de ses campagnes.

Sans doute les Mythologies firent-elles rapidement l'objet des attaques des théoriciens patentés de la linguistique structurale. Par exemple Georges Mounin, en 1970 : "On prend Barthes pour un théoricien alors qu'il n'est qu'un essayiste ; il ne fait pas de la sémiologie, mais de la psychanalyse sociale." De même la relecture fait-elle parfois sourire : derrière l'analyste acéré s'impose bien souvent un idéologue un peu pataud, toujours prompt à dénoncer l'"Ordre bourgeois" ou le "fascisme" qui toujours menace. Air du temps...

Il n'empêche, de gauche sans être encarté, engagé sans être militant - à cet égard fort précurseur -, Barthes dynamite d'autant mieux les conformismes et les aliénations qu'il le fait "d'une écriture à la fois géométrique et pleine d'humour", comme le soulignait Jean Lacroix dans ces colonnes (Le Monde daté 5-6 mai 1957). Cette effervescence contrôlée de l'écriture, ce goût de la formule, cette gourmandise du mot et de l'image, bref "le plaisir du texte", auront plus fait pour la pérennité des Mythologies que l'appareil théorique de la sémiologie.

Car Barthes, contrairement à Sartre ou à Lacan, n'est pas un maître à penser, un constructeur de systèmes. Il est davantage une conscience critique, un explorateur du réel, un expérimentateur des instruments nouveaux que la linguistique, le structuralisme ou la psychanalyse fournissent alors à l'intelligence de la société contemporaine. Doublé d'un vulgarisateur charismatique, comme en témoignera l'engouement que suscitèrent son séminaire de l'Ecole pratique des hautes études (où Braudel l'appelle en 1960), puis son cours au Collège de France, où il est élu en 1976 à la chaire de sémiologie littéraire créée pour lui. Ce nomadisme plus intuitif que raisonneur aura bien mieux résisté à l'usure du temps que les dogmatismes péremptoires.


MYTHOLOGIES de Roland Barthes. Le Seuil, 1957. Edition poche "Points Essais", 233 p., 5,95 €.

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 25 juillet 2008 5 25 /07 /2008 12:36


Entretien avec Alain de Libéra

Averroès : un archéologue de la subjectivité

LE MONDE DES LIVRES | 24.07.08 | 12h04  •  Mis à jour le 24.07.08 | 12h04

 

Quelle est la place d'Averroès et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

J'ai découvert Averroès à la fin des années 1960, lorsque j'étais étudiant, grâce à L'Etre et l'Essence, le grand livre d'Etienne Gilson, qu'il présentait lui-même comme une "enquête à travers l'histoire de la métaphysique, de Parménide à Kierkegaard". En fait, Gilson allait jusqu'à Heidegger, dont il discutait à la fois en médiéviste et en philosophe la "nouvelle philosophie de l'être". La lecture de Gilson a été pour moi un choc. Ainsi, on pouvait non seulement être médiéviste et philosophe, mais aussi, comme médiéviste, proposer de nouveaux objets, explorer des terres encore inconnues en histoire de la philosophie !

A l'époque, les philosophes et les historiens ne parlaient pas des philosophes arabes ou musulmans. Ces derniers étaient confinés dans l'"épreuve de langue", trop exogènes sans doute pour prétendre au statut de "grands auteurs" en version française. Pour moi qui étais plongé à la fois dans Aristote et Heidegger, l'irruption d'Averroès et d'Avicenne dans l'"histoire de la métaphysique occidentale" a déterminé une rupture salutaire avec la thèse selon laquelle "la source était grecque et coulait allemande". En lisant chez Gilson la critique de l'ontologie d'Avicenne par Averroès, je fis une autre découverte : un philosophe musulman avait, à la fin du XIIe siècle, critiqué le "mélange des opinions religieuses aux philosophiques". Je voulus en savoir plus. Ce fut vite fait : il n'y avait à lire qu'Averroès et l'averroïsme, publié en 1852 par Ernest Renan. Ce dernier n'était pas le roi du pitch : "Nous n'avons rien ou presque à apprendre ni d'Averroès, ni des Arabes, ni du Moyen Age" ; l'averroïsme, "insignifiant comme philosophie", est une "scolastique dégénérée". Qui croire ? Ayant choisi Gilson, j'ai entrepris de lire les textes d'Averroès, en l'occurrence les commentaires d'Aristote traduits par Michel Scot, les seuls qui fussent accessibles au latiniste que j'étais. Et je n'ai pas cessé depuis.

Mon projet était simple : mettre à la disposition du public une partie, si modeste soit-elle, de ce que j'aurais aimé pouvoir trouver en français quand j'étais agrégatif. Traduire, éditer, commenter, susciter ou accompagner quelques vocations nouvelles : ces dernières années, j'ai eu la chance d'avoir des étudiants, à Paris ou à Genève, capables d'aller plus loin que moi sur la voie désirée - Marc Geoffroy, Barbara Canova, Jean-Baptiste Brenet. Le résultat s'appelle : "Ibn Rushd au boulevard Saint-Michel" (allusion au livre de Sylvain Gougenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel, objet d'une récente polémique). Celui que les Latins appelaient "le" Commentateur a pris place dans le monde philosophique, l'académique, l'éditorial et le scolaire.

Quel est le texte d'Averroès qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

De tous les textes d'Averroès, celui qui ne me quitte jamais est le Grand commentaire sur le De anima, dont j'ai commencé de donner la première traduction dans une langue moderne. Ce texte difficile, quasi perdu en arabe, a été l'occasion d'une expérience unique. J'en ai discuté chaque phrase avec Marc Geoffroy, qui critiquait mes choix en s'aidant de sa propre rétroversion en arabe de l'effroyable traduction latine de Michel Scot. Certains jours, la fatigue aidant, nous nous croyions à Tolède plutôt qu'à Paris...

Le texte valait bien cette peine et ces voyages immobiles. Peu d'oeuvres ont eu un tel retentissement du XIIIe au XVIIe siècle, donné lieu à plus de controverses, soulevé plus de problèmes nouveaux, suscité plus de théories psychologiques complexes et stimulantes. Depuis dix ans, j'essaie d'écrire une archéologie de la subjectivité, tentant de comprendre comment et pourquoi la notion aristotélicienne de "sujet" a pu entrer en psychologie, s'identifier au "moi", voire à la "personne". Ce travail est le fruit direct de la lecture d'Averroès, des averroïstes latins et, surtout, des anti-averroïstes, qui de Thomas d'Aquin à Leibniz n'ont cessé de discuter la thèse de l'unité de l'intellect - autrement dit de l'unicité du sujet de la pensée, l'intellect unique, séparé de l'âme et du corps de l'homme. Qui pense ? Quel est ou qui est le sujet pensant ? La mise en crise averroïste du cogito jette une lumière vive sur les problématiques modernes de la personne, de l'ipséité, du "cela" ou "ça" qui, selon le mot de Lichtenberg repris par des esprits aussi différents que Schelling et Wittgenstein, "pense en moi".

Selon vous, où l'oeuvre d'Averroès trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Il y a deux sortes d'actualité. Celle des news, sans importance, et l'autre : celle de la mise en acte d'une pensée, de sa réactualisation par celles et ceux qui s'efforcent de penser avec un texte, un concept ou un problème transmis par la tradition philosophique. La recherche de nouveaux modèles de l'activité mentale, d'analyse de la relation de l'esprit et du corps (le Body-Mind problem) est certainement l'un des domaines où le traitement averroïste des thèses de la psychologie d'Aristote a l'actualité la plus intense. Mais il va de soi que l'actualité d'Averroès ne concerne pas que les psychologues ou les spécialistes de sciences cognitives.

L'averroïsme dont Renan a créé le type pour la modernité est né de la fusion de trois cauchemars médiévaux. Les deux premiers sont ceux des théologiens chrétiens : sous la plume du philosophe musulman, ils voyaient la théologie devenir fable, et la religion, privée de tout rapport à la vérité, ne conserver qu'une utilité sociale. Le troisième est celui de Pétrarque : chez les "aristotéliciens" de son temps, il voyait une sorte d'athéisme cynique se substituer au christianisme.

Averroès n'a fourni pour peupler ces rêves que quelques formules arrachées à leur contexte. L'averroïsme, produit de synthèse, a abouti au libertinage, à la dissimulation honnête, à la cryptophilosophie. En appartenant à la fois à l'histoire de la philosophie européenne "latine" et à celle de la théologie musulmane, de la science et de l'incroyance, du conservatisme et du progrès, l'oeuvre d'Averroès a une forme d'actualité quasi "people". Sa véritable actualité reste à venir : elle réclame que l'on achève de traduire les écrits que les Latins médiévaux n'ont pas connus, que l'on aille librement à la rencontre de cet autre, au lieu de subir les effets cumulés de ses refoulements et de ses retours.

Les Européens ont fait de leurs Averroès successifs un grand livre des réponses, en ignorant celui de ses questions. La lecture d'un Averroès enfin complètement traduit donnera un tout autre sens aux fumeux débats sur l'identité culturelle de l'Europe, en fournissant un portail d'entrée à l'ensemble de l'histoire des rationalités philosophique et religieuse dans l'Islam classique. Après les Entretiens d'Averroès qui depuis quinze ans rassemblent à Marseille ceux pour qui le dialogue euroméditerranéen a un sens, la présence d'une partie de l'oeuvre d'Ibn Rushd dans la série du "Monde de la philosophie" est un second pas, décisif, dans la même direction.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Abu'l-Walid Muhammad ibn Rushd, Averroès pour le monde latin, naît à Cordoue en 1126, et meurt à Marrakech en 1198 après avoir connu la disgrâce et l'exil. Fils et petit-fils de qâdî (juge en matières civiles, judiciaires et religieuses) de la Grande Mosquée, juriste et médecin, c'est avant tout comme philosophe, et plus particulièrement comme commentateur d'Aristote, qu'il passa à la postérité, exerçant une influence considérable sur le monde latin. "Commentator" fut son surnom pour les Latins, le commentateur comme Aristote était le philosophe.

Adversaire de la "réaction théologique" d'Al-Ghazâlî, il fut le défenseur de la philosophie en un temps où elle pouvait entraîner l'accusation d'hérésie. Démontrant qu'elle était conforme avec la Révélation, il interprétait le Coran non comme dépositaire d'un savoir définitif mais comme véhicule d'une injonction à connaître, contenant le programme de la science, pour peu qu'on appliquât les modes de lecture rationnels appropriés.

Averroès distinguait entre les savants, instruits de la méthode démonstrative proprement philosophique, la masse, accessible seulement aux arguments oratoires et devant se contenter du sens littéral, et les théologiens, classe inutile éprise d'interprétations pernicieuses qui précipitent la communauté dans le sectarisme, la discorde et la haine. Car Averroès, représentant capital de la translatio studiorum (transfert des savoirs) au Moyen Age, fut avant toute chose un grand penseur de l'unité fondamentale de l'intellect humain.

La raison dans la foi, par Olivier Dubouclez

LE MONDE DES LIVRES | 24.07.08 | 12h04

 

Parler de la croyance religieuse en classe de terminale, c'est immanquablement voir se lever devant soi les figures redoutables du "fanatique" et du "gourou" qui incarnent pour de nombreux élèves la réalité de toute foi et de toute ferveur ; qu'il consiste en une sorte d'illumination mystique ou en quelque credo sectaire, le discours religieux, pensent-ils, ne peut naître que de l'aveuglement d'une conscience livrée à soi, et donc errante, ou livrée aux autres, et donc esclave.

A l'aide de quelques pages du Discours décisif d'Averroès, on pourra remettre en cause cette vision quelque peu caricaturale : tout d'abord en rappelant que l'islam s'établit, comme les deux autres monothéismes, sur la lecture et l'étude d'un livre fondamental ; ensuite en suggérant que la lecture du Coran est soumise à différents régimes d'interprétation, en fonction des multiples sens de l'écriture et des publics - théologiens, hommes du peuple, savants, juristes, philosophes... - auxquels il s'adresse. Un texte sacré est bien souvent entre les mains des hommes un texte déchiré : interprétations fantaisistes et exégèses lacunaires expliquent ainsi la multiplication des hérésies dans l'Andalousie du XIIe siècle où vit Averroès.

La foi ne se réduit donc pas, comme le croient spontanément les élèves, à un simple fait psychologique : elle constitue en même temps un fait herméneutique : elle est dépendante d'une Révélation à l'égard de laquelle un travail approfondi de la raison peut s'avérer nécessaire. Inviter la philosophie à pareil effort, l'introduire dans le saint des saints pour qu'elle participe à une lecture religieuse et juridique du Coran, voilà en quoi consiste l'originalité du Discours décisif.

Ne remettant jamais en cause le devoir d'obéissance et de fidélité que le plus grand nombre doit au livre sacré, Averroès exige en effet d'une élite de philosophes qu'elle assure l'éclaircissement des versets coraniques les plus obscurs ; à l'encontre de toute exégèse théologique qui particularisera le sens et embrumera son message, la philosophie saura montrer que les vérités du livre ne sont coupables d'aucune infraction à l'égard de ce que dicte la saine raison. En établissant son interprétation sur une rigueur qu'Averroès voudrait scientifique et démonstrative, les doctes délivreront le Coran, et ainsi la Cité musulmane, du fatras des lectures allégoriques pour lui rendre son unité. De la méconnaissance du texte religieux procèdent interprétations arbitraires et crispations idéologiques : loin d'opérer ce schisme prudent entre la raison et la foi que commande l'idée moderne de tolérance, loin de sacrifier la vérité de la foi à la vérité tutélaire de la raison, Averroès permet de faire comprendre aux élèves dans quelle mesure la raison peut être voulue par la foi et la conscience du croyant affranchie de toute cécité dogmatique.


Olivier Dubouclez est professeur aux lycées Paul-Claudel et Pierre-Méchain de Laon (Aisne).

 

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 23 juillet 2008 3 23 /07 /2008 23:26


"
Tristes Tropiques", par Roger-Pol Droit

LE MONDE | 23.07.08 | 13h33  •  Mis à jour le 23.07.08 | 13h33

 

Il se pourrait qu'on reconnaisse les grands livres à ce signe unique : le temps, sur eux, a peu de prise. Ils offrent, en dépit des ans, une fraîcheur renouvelée. Tristes Tropiques (Plon, coll. "Terre humaine"), publié en 1955, confirme cette règle. On découvre encore, avec le même plaisir émerveillé que ses premiers lecteurs, ce récit proprement inclassable de Claude Lévi-Strauss, qui fêtera ses 100 ans en novembre.

En apparence, le texte décrit trois voyages de l'anthropologue au Brésil, chez les Bororo (1935-1936), puis chez les Nambikwara (1938), et son périple en Inde et au Pakistan (1950). Le paradoxe éclate pourtant dès les premières phrases : "Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions." On comprend vite qu'il sera difficile de ranger dans l'une des catégories conventionnelles ce texte à la fois maîtrisé et foisonnant, aussi singulier et souverain que ses premiers mots.

Ni vraiment scientifique, ni explicitement philosophique, ni simplement littéraire, et cependant tout cela à la fois, ce diable de livre porte en fin de compte sur le malaise de notre époque. Au premier plan de sa réflexion figurent le désenchantement de la diversité, la mort de l'exotisme, la fin des voyages qui existaient autrefois, au temps où il y avait des "autres".

Et sur cette trame se déploient réflexions, remarques ou digressions qui interdisent de pouvoir classer Tristes Tropiques dans aucun des genres habituels. Serait-ce, comme l'indiquait le prière d'insérer de l'époque, une "autobiographie intellectuelle" ? Ou bien une méditation sur le savoir des anthropologues, son étrange densité comme sa vaine ambition ? Ou encore un divertissement savant sur la pluralité des mondes humains, leur égale dignité et leur inégale puissance de destruction ? Une dénonciation de notre suffisance ? Un constat d'échec de la civilisation ?

En combinant toutes ces dimensions, plus d'autres encore, Lévi-Strauss a inventé un objet pensant non identifié, soutenu en permanence par un style éblouissant, tour à tour sec et ample, sobre et généreux, nerveux et large. Les meilleurs des contemporains ne s'y sont pas trompés. Raymond Aron, Maurice Blanchot, Georges Balandier furent parmi les premiers à saluer la grandeur de ce livre. Ils furent bientôt suivis par les études détaillées de Georges Bataille et de Michel Leiris, pour retenir seulement quelques noms dans un accueil à ce point triomphal que l'on vit le jury du prix Goncourt publier un communiqué pour exprimer ses regrets de ne pouvoir couronner un essai...

Claude Lévi-Strauss, qui devint célèbre avec cette publication, semble pourtant avoir rassemblé ce manuscrit (où figurent des notes antérieures, des fragments de carnets ou de textes abandonnés) presque à contrecoeur, en tout cas avec une sorte de rage contenue, qui laisse de page en page des soupçons d'amertume et de belles marques de causticité.

Cela peut s'expliquer par le moment de sa vie où l'anthropologue rédige cet ouvrage. Le chercheur n'a pas encore rencontré l'écho que ses travaux scientifiques méritent. Sa situation académique est incertaine. Deux candidatures sans succès au Collège de France l'ont ébranlé. Quand il est pressenti par Jean Malaurie, lequel crée alors, chez Plon, la collection "Terre humaine", destinée à rassembler des "voyages philosophiques", Lévi-Strauss risque une expérience d'écriture.

Tristes Tropiques n'a que peu vieilli. Dans ce feu d'artifice, presque rien n'est terni. Quand Lévi-Strauss parle des rêves de grandeur qui perdurent en France, de l'incompréhension tenace de notre société envers les réalités du monde qui l'entoure, a-t-il tout à fait tort aujourd'hui encore ? Quand il diagnostique le déclin du monde humain, l'annulation accélérée des différences, la pente menant vers l'indifférenciation, est-il démenti par notre époque ? Enfin, quand ce lecteur de Rousseau, faisant preuve d'un pessimisme écologique radical, évoque le saccage sans remède des équilibres naturels par l'avidité stupide des humains, n'est-il pas plus actuel que jamais ?


Il y a pourtant, dans ce livre, des positions que l'on ne partage plus. L'idée que l'islam constitue l'élément "occidental" de l'Orient, par son sens de la domination et son organisation du pouvoir, ne rencontre plus d'écho à présent. En fait, si Claude Lévi-Strauss déteste l'islam, c'est pour les mêmes raisons qu'il n'aime pas l'Occident. Voilà une attitude qui n'a plus de représentant.

Mais on ne rencontrera pas non plus, chez les intellectuels d'à présent, la virulence contre le monde musulman dont fait preuve Tristes Tropiques. Qui donc oserait écrire : "Si un corps de garde pouvait être religieux, l'islam paraîtrait sa religion idéale : stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions) ; revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles) ; promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l'accomplissement des fonctions religieuses ; et pas de femmes" ? Personne, en 1955, ne semble y trouver à redire. On crierait aujourd'hui à l'islamophobie.

Par certains côtés, ce classique contemporain peut finalement apparaître comme un inconnu célèbre. Des pages de ce livre figurent en effet dans d'innombrables manuels de philosophie ou de littérature. Certaines séquences, comme "la leçon d'écriture", sont devenues des fragments d'anthologie. Pourtant, il n'est pas certain que l'on prenne réellement en compte les réflexions les plus abruptes, notamment celle des dernières pages. "Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui", y affirme Claude Lévi-Strauss. Il esquisse là une des conceptions de l'histoire et de l'humain parmi les plus désenchantées qui soient. Et pourtant il refuse une attitude intégralement nihiliste. Ce Lévi-Strauss qui reste à explorer est en phase sur ce point avec ses maîtres, dissemblables et curieusement proches, que sont le Bouddha et Montaigne.


 

TRISTES TROPIQUES de Claude Lévi-Strauss. Plon, 1955, rééd. Pocket, coll. "Terre humaine", 2001, 7,20 €.

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 22 juillet 2008 2 22 /07 /2008 10:26

"L'Homme révolté", par Jean-Michel Dumay

LE MONDE | 21.07.08 | 13h49  •  Mis à jour le 21.07.08 | 13h49

 

Après avoir exploré les fondements de l'absurde (L'Etranger, Le Mythe de Sisyphe, Le Malentendu), Albert Camus (1913-1960) plonge dès 1943 dans la masse des documents qui constitueront la matière de son deuxième "cycle", son pendant, sa conséquence : la révolte, dont le mouvement est tout entier entraîné par l'absurde. Camus, nourri de son expérience dans la Résistance, s'y livre d'une seule âme. Quatre ans après La Peste, il achève en 1951 L'Homme révolté, qu'il considérera comme la pierre la plus importante à son oeuvre.

A peine le livre sorti, la critique alimente la houle. L'essai est louangé ou stigmatisé. Nulle indifférence. Des amis ou des ennemis, ou des adversaires parmi ses amis. Il se met à dos Breton et les surréalistes, Sartre et les existentialistes. Le Figaro littéraire y lit un grand texte de l'ère contemporaine, Le Monde encense "l'émouvant essai d'histoire et de morale". "Plus que la prise de conscience d'une époque par un esprit lucide et courageux, on ne tardera pas à y voir une réflexion de l'époque sur elle-même", écrit Maurice Nadeau dans Combat.

Quels sont donc cette réflexion, ce tournant, le ferment du désordre ? Une condamnation des révolutions et des idéologies absolues qui, après avoir tué Dieu et glorifié l'histoire, sous couvert de libérer la communauté des hommes, mènent à l'impasse sanglante de la répression et des violences meurtrières. En pleine guerre froide, à l'ombre de Staline, la portée est d'ampleur. Le sujet électrise la gauche, rompt des amitiés.

Pour sceller cette condamnation, Albert Camus ouvre une longue marche à travers l'histoire de la révolte. Son originalité ? De ne pas séparer la révolte métaphysique de l'homme contre sa condition ("Je me révolte donc nous sommes") du chapelet de révoltes historiques que comptent les siècles, notamment les XIXe et XXe, où échouera "la démesure du temps". Pour armer son propos, l'auteur convoque les figures de Caïn, Sade, Saint-Just, Lautréamont, Rimbaud, Bakounine, Nietzsche et les terroristes russes de la Volonté du peuple.

Chemin faisant, c'est moins les causes de la révolte qu'il autopsie que sa métamorphose odieuse d'un mouvement de libération en force d'oppression. Il revisite 1789 et son cortège d'échafauds. Et 1905, avant 1917, quand le nihilisme de jeunes irréductibles s'achève en terrorisme. "Jusqu'à eux, les hommes mourraient au nom de ce qu'ils savaient ou de ce qu'ils croyaient savoir. A partir d'eux, on prit l'habitude, plus difficile, de se sacrifier pour quelque chose dont on ne savait rien, sinon qu'il fallait mourir pour qu'elle soit."

Pour Camus, un recul lucide impose de considérer que c'est une cause essentiellement humaine, profonde, qui a engendré pareilles catastrophes. Une infection qui gangrenait la conscience occidentale. Et qu'il identifie. Le coupable, c'est le nihilisme - bien au-delà de l'histoire sociale, politique ou économique - présent depuis quelques décennies chez les poètes, les philosophes et les idéologues. Cette force noire nourrit la volonté de toute-puissance des totalitarismes et parfume les procès abstraits. Cela s'appelle, d'une part, le fascisme, qui instaure sur l'autel de l'irrationalité le règne d'une poignée d'individus et l'asservissement de tous les autres - mais en 1951, c'est déjà presque de l'histoire ancienne. Cela s'appelle aussi le marxisme, qui, au nom de la raison, pour libérer l'homme de l'avenir, l'asservit au présent.

"C'EST UN HOMME QUI DIT NON"

Camus l'anticommuniste de gauche propose alors, non sans lyrisme, une "troisième voie", qu'il souhaite éclairée, celle de la mesure - "ni victimes ni bourreaux" -, qui réhabilite la révolte expurgée du nihilisme : "Qu'est-ce qu'un homme révolté ? C'est un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement."

Si les circonstances politiques ont changé - chute du Mur oblige -, il n'est pas certain que les réflexions qu'avait suscitées L'Homme révolté soient pour autant dépassées. Saisie par le terrorisme du 11-Septembre, la question de l'usage de la violence est toujours d'actualité. Il y a plus d'un demi-siècle, Camus ciblait la violence révolutionnaire, quand Sartre voulait, lui, d'abord régler son compte à celle qu'imposent structurellement des systèmes sociaux fondés sur l'inégalité (soutenez la révolution et vous étiez catalogué adversaire de la Liberté, défendez la Liberté et vous étiez considéré comme rejetant le seul projet contestant le capitalisme). Aujourd'hui résonneraient d'un côté la violence suicidaire d'Al-Qaida, de l'autre la domination de l'Oncle Sam conquérant...

Avec Ronald Aronson, spécialiste américain de Sartre (université de Detroit), on peut relever combien une bonne partie des premières réflexions sur la guerre en Irak "étaient fondées sur des modèles datant de la guerre froide, et que parfois cela ramenait les gens à Camus ou à Sartre" (Cités, janvier 2005). Mais au-delà de la récupération opportune, on pourrait aussi croire que L'Homme révolté, pour avoir baigné dans cette époque révolue des promesses de lendemains qui chantent, a jauni, qu'il est devenu inutile. Avec Denis Charbit (université de Tel-Aviv, in L'Homme révolté, cinquante ans après, Minard, 2001), on estimera pourtant qu'il n'en est rien : "Il restera pour les révoltés d'aujourd'hui et de demain ce que Camus avait voulu qu'il soit : des raisons de croire à la dignité de leur élan solidaire." Celles-ci doivent s'adosser à un nécessaire devoir de mémoire. Et écarter peut-être aussi désormais tout espoir dans l'action. La révolte - comme l'esprit de résistance - vivrait maintenant à l'unisson du monde contemporain. Sans chérir l'avenir, incertain, mais dans l'instant présent.

L'HOMME RÉVOLTÉ. Gallimard, 1951

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 22 juillet 2008 2 22 /07 /2008 10:22

« Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir

Article paru dans l'édition du 18.07.08

Il aura 60 ans en 2009 et n'a pas cessé de susciter, dans de nombreux pays, commentaires, études, controverses. Ce n'est pas une personne, mais un gros livre - quelque mille pages -, Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir (1908-1986). Comment le comprendre ? Comment trouver son propre chemin dans ce texte, dans les milliers de débats et d'essais qui lui ont été consacrés depuis sa parution, en 1949, en deux volumes - en juin et décembre ?

Est-il un texte fondateur, une bible du féminisme contemporain, « le Mouvement d'avant le Mouvement », comme l'a souligné la philosophe Michèle Le Doeuff ? « A des revendications éparses, ce livre va donner de l'unité et de l'éclat, et surtout fournir un substrat philosophique, un appui conceptuel », écrit Danièle Sallenave dans son récent Castor de guerre (Gallimard). Quant à Michel Kail, dans Simone de Beauvoir philosophe (PUF, 2006), il fait état de témoignages de nombreuses lectrices ayant eu par ce livre « une révélation de leur situation ». « Révélation qui les a touchées dans leur singularité tout en leur faisant prendre conscience du sort commun réservé à toutes les femmes. Communauté que Le Deuxième Sexe interdis ait de penser comme celle d'une essence, d'une féminitude, mais bien comme cel le d'une situation partagée. »

La fameuse phrase « On ne naît pas femme, on le devient », qui résume l'opposition entre « féminitude » et « situation », est au coeur de la contestation. Les féministes dites différentialistes, qui exhortent les femmes, censées être dotées de qualités propres à leur sexe, à faire entendre leur « différence », récusent en bloc les théories du Deuxième Sexe, tout particulièrement l'analyse de Beauvoir sur la maternité et le piège qu'elle a souvent, selon elle, constitué pour les femmes.

Certaines l'accusent d'être misogyne et de refuser la féminité. Peut-être l'ont-elles lue avec trop peu d'attention pour remarquer cette phrase : « Renoncer à sa féminité, c'est renoncer à une part de son humanité. » D'autres estiment seulement que ce livre est « dépassé ». Beauvoir s'en est expliquée, dans de nombreux entretiens et dans Tout compte fait (« Folio », Gallimard, n° 1022) : « Je pensais que la condition féminine évoluerait en même temps que la société. J'écrivais : En gros nous avons gagné la partie. (...) Non, nous n'avons pas gagné la partie. (...) La révolution sociale ne suffira pas à résoudre nos problèmes. Ces problèmes concernent un peu plus de la moitié de l'humanité : je les tiens à présent pour essentiels. » Elle se déclare alors résolument féministe, et militera sans relâche aux côtés de ses cadettes.

Pour juger ces interprétations, il faut prendre le temps de lire les deux tomes du Deuxième Sexe (« Folio essais » n° 37 et n° 38), le premier traitant des « faits et des mythes » à propos des femmes, et le second de « l'expérience vécue ». Le dernier chapitre a pour titre « La femme indépendante ». Cette idée, en 1949, était propre à provoquer colères et moqueries. Et plus encore le chapitre « La lesbienne ». Ou bien cette phrase de la préface : « Si la «question des femmes» est si oiseuse, c'est que l'arrogance masculine en a fait une «querelle». » Dès la publication d'extraits dans la revue de Sartre Les Temps modernes, des hommes se sont déchaînés. On a connu François Mauriac plus raffiné que dans sa déclaration à un collaborateur des Temps modernes : « Désormais je sais tout sur le vagin de votre patronne. » Quand le livre paraît, le même Mauriac écrit dans Le Figaro : « Nous avons atteint les limites de l'abjection. C'est l'Ipéca qu'on nous ingurgitait quand nous étions enfants pour nous faire vomir. » Albert Camus, pourtant encore ami de Sartre et de Beauvoir, estime que ce livre « déshonore le mâle français ».

UNE FEMME AMOUREUSE

De tous côtés, Beauvoir est insultée, dénigrée, d'une manière qui, aujourd'hui, susciterait probablement des procès. Elle le relate dans La Force des choses (« Folio » n° 764 et n° 765). Même les hommes qui l'ont défendue avaient souvent un ton d'un paternalisme peu plaisant. Les communistes, eux, affirmaient que ce texte, écrit par une bourgeoise intellectuelle, était inutile, car il ne pouvait rien apporter aux ouvrières. Comme souvent lorsqu'une femme prend la parole et s'affirme contre les conventions, on a aussi accusé Beauvoir d'être une frustrée, une mal-baisée.

C'est pourtant une femme de 39 ans, amoureuse, qui a entrepris en 1947 ce travail. Elle vivait alors une histoire qu'elle a qualifiée de magique avec le romancier américain Nelson Algren, dont témoigne leur correspondance, Un amour transatlantique. 1947-1964 (« Folio » n° 3169).

Elle a raconté dans La Force des choses comment était né ce projet, lors d'une conversation avec Sartre en juillet 1946. Elle était alors tentée par l'autobiographie - Le Deuxième Sexe porte trace de ce désir. « Je m'avisais qu'une première question se posait : qu'est-ce que ça avait signifié pour moi d'être une femme ? (...) «Pour moi, dis-je à Sartre, ça n'a pour ainsi dire pas compté. - Tout de même vous n'avez pas été élevée de la même manière qu'un garçon : il faudrait y regarder de plus près.» Je regardais et j'eus une révélation ; ce monde était un monde masculin, mon enfance avait été nourrie de mythes forgés par les hommes et je n'y avais pas du tout réagi de la même manière que si j'avais été un garçon. Je fus si intéressée que j'abandonnais le projet d'une confession personnelle pour m'occuper de la condition féminine dans sa généralité. »

Moins de trois ans plus tard, le livre était terminé. Jacques-Laurent Bost, auquel il est dédié, en avait trouvé le titre. En une semaine, 20 000 exemplaires du tome 1 étaient vendus. Succès de scandale. Puis, au fil du temps, succès planétaire. Et si, en ce début de XXIe siècle, Le Deuxième Sexe est lu et relu, commenté et contesté, si l'on entreprend de nouvelles traductions, c'est certainement parce qu'il pose - comme toute la vie et l'oeuvre de Simone de Beauvoir - une question qui n'est pas près d'être dépassée : comment penser sa liberté ?

Josyane Savigneau

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 20 juillet 2008 7 20 /07 /2008 16:20

par Roger-Pol Droit

LE MONDE | 16.07.08 | 13h00

 

« Le communisme est-il égal à ses intentions humaines ? Voilà la vraie question ». C'est en ces termes que le philosophe Maurice Merleau-Ponty résume, en 1947, dans la préface d'Humanisme et terreur (Gallimard), l'objet de son livre. Il ne s'agit pas, il y insiste, de confronter seulement le discours libéral et le discours marxiste - ce qui a été fait mille fois. Pas question non plus de se contenter de la critique inaugurée par Marx des politiques libérales : les principes et les droits affichés masquent la réalité sordide de la domination et de la violence.

La vraie question porte sur la violence révolutionnaire et sa dérive stalinienne. Ce que veut le philosophe n'a rien d'angélique ni de bêtement moralisateur. Il admet, somme toute, que l'on puisse tuer des innocents au nom de la révolution. A la condition qu'il y ait, au bout du compte, quelques pas accomplis vers plus de liberté et plus d'humanisation de l'histoire. Pour le dire de manière triviale : si l'on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, encore faut-il qu'il y ait un début d'omelette pour justifier la casse...

Or ce n'est pas le cas. Aux yeux de Merleau-Ponty, l'Union soviétique d'après-guerre n'exerce plus une violence révolutionnaire au nom du prolétariat. Elle fait régner seulement la terreur policière, multiplie les procès de pseudo-espions et de faux traîtres, trompe les travailleurs et ne fait aucun progrès d'aucune sorte en direction des buts qu'elle s'est donnés. Pourtant, ce n'est pas encore assez pour la combattre et faire le jeu du camp adverse. La position de Merleau-Ponty, à cette date, n'est pas des plus commodes : il est toujours marxiste et refuse de condamner les communistes, mais il ne peut malgré tout se taire face aux abus et aux impasses. Ce qu'il exprime en ces termes : "On ne peut pas être anticommuniste, on ne peut pas être communiste."

VIVES POLÉMIQUES

Que faire ? Tenter d'éclairer, aussi loin que possible, les tragédies de la liberté, de l'histoire et du politique. En s'efforçant de ne pas entrer aveuglément dans la guerre idéologique qui menace et gagne déjà les esprits. C'est ce que tente, au fil des différents chapitres, celui qui était alors l'éditorialiste politique anonyme des Temps modernes. Car Merleau-Ponty, dont on fête cette année le centenaire (il est né le 14 mars 1908 et mort le 3 mai 1961), n'est pas seulement un penseur de grande envergure, dont plusieurs livres sont des classiques de la philosophie contemporaine, comme La Phénoménologie de la perception ou Le Visible et l'invisible. Ce fut aussi un penseur politique exigeant, honnête, subtil et courageux, ce qui explique peut-être qu'on ait tendance à l'oublier.

De trois ans l'aîné de Sartre, il a découvert avec lui les textes de Husserl, traversé la guerre en participant avec lui à des activités de résistance (avec Jean-Toussaint et Dominique Desanti, Jean Pouillon, Laurent Bost). Sartre et Merleau-Ponty fondent en 1944 Les Temps modernes, avec notamment Aron, Leiris, Paulhan et Simone de Beauvoir. C'est dans cette revue que paraît, durant l'hiver 1947, l'essentiel des textes qui forment le livre Humanisme et terreur.

De vives polémiques ont accompagné, à l'époque, la publication de ces articles, puis du livre : la guerre froide commençait, les communistes répliquaient avec une virulence implacable à toute critique. Passionnantes pour les historiens, elles n'ont plus pour nous un très grand intérêt. On trouvera aussi vieillies, et souvent peu parlantes pour le lecteur d'aujourd'hui, les références dont le texte se nourrit : le procès fait à Boukharine, ses déclarations, les analyses de Koestler dans Le Zéro et l'infini ou dans Le Yogi et le commissaire. Importantes à l'époque, ces réalités peuvent sembler lointaines à présent.

Que reste-t-il d'essentiel, quand on relit ce texte soixante et un ans après sa parution ? On peut y trouver, en connaissant la suite de l'histoire, les premières étapes de l'itinéraire qui conduira Merleau-Ponty à dénoncer les camps du goulag, à quitter finalement l'horizon de pensée du marxisme et à se brouiller définitivement avec Sartre, en 1953.

Au-delà de l'itinéraire personnel du philosophe, on peut également discerner dans Humanisme et terreur un des premiers grands jalons dans le mouvement qui a conduit, au fil des décennies, une part des intellectuels français à ne plus considérer que le marxisme constitue "l'horizon indépassable de notre temps", comme disait Sartre. Cette histoire, qui passe - entre autres - par Aron, Furet, Soljenitsyne, Glucksmann, commence avec Merleau-Ponty, dans Humanisme et terreur, et se prolonge dans Les Aventures de la dialectique.

Plus que tout, la méthode et l'attitude de ce livre demeurent d'une étonnante actualité. Car Merleau-Ponty insiste, indépendamment des exemples de l'époque, sur cette règle fondamentale qu'une politique se juge à ses résultats et non sur ses intentions. Il souligne combien la politique ne relève pas de la morale, mais d'abord de l'efficacité, succès ou échec. Elle n'est pas liberté abstraite, mais en acte. "Il est essentiel à la liberté, écrit-il, de n'exister qu'en acte, dans le mouvement toujours imparfait qui nous joint aux autres, aux choses du monde, à nos tâches, mêlée au hasard de notre situation. Isolée, comprise comme un principe de discrimination, elle n'est plus, comme la loi selon saint Paul, qu'un dieu cruel qui réclame ses hécatombes."

Tout cela n'a pas pris une ride. Pas plus que ce souci, permanent chez Merleau-Ponty, de ne juger qu'en fonction des circonstances, des contextes, et non à partir de principes intangibles. Humanisme et terreur n'est donc pas seulement leçon d'histoire, document d'archive, témoignage de l'après-guerre. C'est une grande leçon de philosophie politique appliquée, dont la méthode, par temps d'affrontements idéologiques croissants, peut et doit être retenue. Il est regrettable que ce texte, qui fut longtemps réédité, soit aujourd'hui indisponible, l'année même du centenaire de son auteur.

 

 

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 20 juillet 2008 7 20 /07 /2008 12:07

Entretien avec Bernard Sichère

Aristote : se tenir dans la lumière de l'être

LE MONDE DES LIVRES | 17.07.08 | 12h11  •  Mis à jour le 17.07.08 | 12h11

 

Quelle est la place d'Aristote et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

Disons que mon coeur, depuis ma classe de philo à Louis-le-Grand, allait spontanément à Platon. Le choc a été pour moi, en 1966, la lecture obligée de La Métaphysique d'Aristote pour l'agrégation. Je découvrais là quelque chose de profondément nouveau, de difficile, de hérissé - la langue d'Aristote n'a pas en effet les beautés de la langue platonicienne. La vie, par la suite, m'a éloigné de ces trésors pour des choses beaucoup moins essentielles (le structuralisme, la psychanalyse, le marxisme), mais la découverte, plus tardive, du cours d'Heidegger consacré au livre Thêta de La Métaphysique a été un éblouissement. Je me suis dit, moi qui en étais resté à la traduction de Jules Tricot, parfaitement cohérente mais entièrement tributaire de la langue scolastique : on peut donc entendre et faire entendre, en rompant avec tout un style d'interprétation académique, ce que ce texte a de bouleversant, d'inventif, de prodigieux. C'est sans doute ce qui m'a donné récemment l'envie de me jeter dans cette aventure risquée de retraduire entièrement à neuf ce texte redoutable et morcelé, aventure que je souhaite à présent mener à son terme.

Ce qu'il y a là de prodigieux ? Pas seulement la question de "l'étant en tant qu'étant" (c'est-à-dire ce qui apparaît, ce qui vient en présence), qui est le coup d'envoi de ce que nous appelons la métaphysique occidentale, mais encore la déclinaison des modes de la venue en présence et la distinction de l'"acte" et de la "puissance", pour parler le latin scolastique, ou, pour parler le grec concret d'Aristote, de la "capacité" et de l'"être à l'oeuvre", energeia, qu'il appelle aussi entelekheia, "l'être en accomplissement".

On touche là quelque chose de saisissant et de totalement étranger à notre chère distinction entre "sujet" et "objet", qui a décidément la peau dure : la pensée du mouvement interne par lequel tout ce qui est (une fleur, un cheval, la vie d'un homme) s'efforce d'atteindre son télos, c'est-à-dire son point de perfection, ce en vue de quoi il existe et vers quoi il est appelé à être depuis toujours. D'une part l'homme est inséré dans l'entier de l'étant, dans le mouvement d'ensemble de ce grand règne dont il n'est qu'une partie, et dans le même temps il est appelé à quelque chose de tout à fait unique au sein de ce règne : appliquer cette capacité à penser, qui est sa vertu propre, de manière à envisager (theôrein) ce qui est toujours (le "divin") et dont il doit se rapprocher autant qu'il le peut. C'est ce dernier point que certaines théologies, chrétiennes (saint Thomas) et musulmanes (Avicenne, Averroès), ont eu à coeur de développer en se réclamant, non sans malentendus, de ce qu'on a longtemps appelé la "théologie d'Aristote".

Quel est le texte d'Aristote qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Je dirai, là encore : La Métaphysique, en particulier le livre Zêta, qui concentre la définition de l'ousia, de la "présence" de ce qui est, et le livre Lambda, qui porte sur la nature du dieu comme vie bienheureuse et pensante. J'ai bien conscience qu'en disant cela je ne parle ni de la célèbre Ethique à Nicomaque, ni des textes politiques. Mais je crois qu'il est tout à fait impossible de donner à cette Ethique, comme à ces considérations politiques, toute leur dimension si l'on ne part pas de ce qui constitue le coeur de la pensée grecque : la manière dont cette pensée considère l'homme comme n'étant ni le sommet de la Création (de fait, il n'y a pour les Grecs aucune Création et aucun anthropocentrisme non plus), ni un être voué à dominer l'ensemble de la nature.

Pourquoi l'Ethique à Nicomaque se termine-t-elle par l'apologie de l'existence "théorique", pour reprendre le mot grec, c'est-à-dire celle qui se voue à la saisie pensante de ce qui est, en particulier de ce qui est au plus haut point présence - les astres et les dieux ? Qu'est-ce qui permet à cet art d'envisager ce qui est en le nommant, cette "prise en vue" refusée par ailleurs aux plantes et aux animaux qui sont toutefois des vivants comme nous ? Réponse : le logos. Non pas la "raison", comme on traduit trop souvent, mais la parole, puisque le propre de la pensée est de répondre à ce qui se présente à nous (olivier, cheval ou déesse) en le nommant. Ce qui se présente est ce que Aristote appelle l'étant, to on, et le logos est l'élément au moyen duquel nous déclarons cette présentation. Le fait que tout ce qui est se présente à nous de manière à être épelé selon les modes de cette "déclaration", Aristote, comme son maître Platon, l'appelle alêtheia, autrement dit : ce qui sort de son retrait pour venir dans la lumière. La "philosophie" est l'interminable méditation de cette lumière.

Où, selon vous, cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

J'ai envie de répondre spontanément : en philosophie, c'est-à-dire partout. La pensée de ces gens qui ont inventé la philosophia, le zèle pour le vrai savoir, n'est pas, en effet, un ensemble de recettes qu'on puisse s'approprier en les logeant dans les différentes rubriques de notre efficacité technique : politique, morale, logique, psychologie, etc.

Ce que nous avons perdu, c'est cette évidence que les "parties" de la philosophie forment en vérité un tout inséparable. Un tout qui a à voir avec le logos, avec la parole au sein de laquelle l'homme, qui n'en est nullement le propriétaire mais l'obligé (ce que savent encore, à leur manière, les psychanalystes) peut faire venir au jour la relation qui convient avec l'être et avec les dieux. Nous n'avons plus désormais aucune relation avec l'être (nous sommes perdus dans l'instrumentation technique de l'étant et de l'homme lui-même comme stock calculable) et nous n'avons plus guère de curiosité non plus pour ce que les Grecs appelaient "les Divins" ou "le Dieu". Or sans ces Divins, il n'y a pour un Grec comme Aristote ni politique, ni éthique qui tienne. Car "éthique" veut dire en grec : le séjour qui est digne de l'homme en tant qu'il se tient dans la lumière de l'être. Et "politique" veut dire : installation d'un tel séjour sous la forme d'une communauté que noue la philia, l'amitié réciproque, sous le regard des dieux, communauté réglée au sein de laquelle l'homme va pouvoir déployer son télos, son accomplissement.

Voilà pourquoi la politique est impensable sans l'éthique, et l'éthique à son tour sans la pensée "métaphysique" de l'être de l'homme comme parlant au sein du règne entier de l'étant. Les Divins se sont retirés, l'amitié n'est plus du tout ce sur quoi nous envisageons de fonder une communauté (ce qui ne veut pas dire qu'elle ne nous manque pas terriblement), et le mot "démocratie" lui-même, que nous devons à ces gens lumineux, est tous les jours traîné dans la boue. Lire Aristote permet au moins de faire une pause méditative sur le chemin, qui n'est pas fatal, de cette désagrégation. Il me semble que Michel Foucault, sur le tard, est revenu vers l'éclat de cette aurore qui fut chère à Nietzsche : trop tard sans doute...

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né en 384 avant notre ère à Stagire, en Macédoine, mort en 323 à Chalcis, Aristote est le fils d'un médecin et d'une sage-femme. On sait peu de chose de sa vie, entièrement consacrée à l'étude, à l'écriture et à l'enseignement. Deux faits marquants sont à retenir : Aristote fut durant vingt ans le disciple de Platon avant de critiquer son maître, et il fut aussi le précepteur du futur Alexandre le Grand.

Il organisa l'ensemble des savoirs en une série de disciplines ordonnées, s'ouvrant par la logique, considérée comme outil indispensable pour toutes les connaissances, et s'appuyant sur la "philosophie première", la métaphysique. Ses travaux l'ont conduit également à renouveler la physique, la rhétorique, la politique, l'éthique, et à fonder les sciences de la vie.

Car Aristote n'est pas seulement un penseur spéculatif. C'est aussi un observateur, un esprit attentif aux réalités les plus diverses. Son influence s'est donc exercée dans des disciplines multiples, et ses concepts ont marqué toute l'histoire de la pensée. Bon nombre de notions que nous utilisons couramment ont été inventées par Aristote, comme l'opposition entre ce qui est "en puissance" et ce qui est "en acte".

L'ensemble de son oeuvre a profondément marqué la philosophie de langue arabe avant de revenir en Europe où elle finit par devenir, au Moyen Age, la référence principale de l'Eglise. Aujourd'hui, c'est sans doute son éthique qui demeure pour nos contemporains la part la plus accessible et la plus vivante de sa pensée.

 

Politique du bonheur, par Carole Widmaier

LE MONDE DES LIVRES | 17.07.08 | 12h11

 

ristote est une référence difficile à contourner en classe de terminale lorsqu'il s'agit de déterminer si l'organisation politique peut être dite naturelle ou artificielle. Deux questions essentielles se posent : peut-on penser une continuité entre la nature humaine et la cité, ou bien la cité est-elle le résultat d'une décision visant par exemple à sortir d'une situation naturelle intenable ? Comment comprendre l'institution de relations de pouvoir entre les hommes ?

Avec Aristote, nous apprenons que "l'homme est un animal politique" ; c'est ainsi que la progression semble toute naturelle, de la forme la plus élémentaire de la vie sociale (le couple) jusqu'à sa forme la plus élaborée (la cité), en passant par la famille et le village. L'intérêt principal de cette formule réside dans l'occasion qu'elle offre aux élèves de tempérer la dissociation qu'ils opèrent en général entre bonheur et politique : la recherche du bonheur n'est pas seulement un enjeu privé ; c'est dans l'existence politique que l'homme pourrait atteindre sa fin la plus haute en réalisant son bonheur propre. Cette pensée du bonheur politique est d'ailleurs indissociable du concept aristotélicien de nature : la nature d'un être n'est pas ce dont il part, mais ce vers quoi il tend. C'est ainsi que la vertu propre à l'homme résidera dans le bon usage de sa raison, que ce soit en philosophie (dans la contemplation) ou en politique (dans la délibération).

Mais la dimension hiérarchique et dissymétrique des rapports sociaux et politiques invite à envisager une pluralité de vertus, de perfections ou encore de natures en fonction du rôle de chacun : celui qui commande bien et celui qui obéit bien diffèrent selon Aristote par nature. C'est au sein de la famille que les élèves pourront voir le plus clairement à l'oeuvre cette institution naturelle de l'autorité, sous ses trois formes : magistrale, maritale et parentale. Ce même concept de nature qui permettait de penser l'homme en fonction de ses fins les plus hautes vient donc ici poser problème. Car l'effet est généralement immédiat : les élèves ne peuvent accepter l'existence d'esclaves par nature. On pourrait leur répondre simplement que c'est une question d'époque, et qu'Aristote ne dirait plus cela aujourd'hui. Mais il semble plus fécond de faire droit à cette réaction, et de mettre en évidence, chez Aristote, un usage de ce que l'on peut appeler l'argument de nature.

Une perspective se trouve alors ouverte : dans la démarche rationnelle de légitimation menace toujours le danger d'un travail de justification, par le concept de nature, d'une certaine vision de l'ordre social juste. Des rapports de domination peuvent se trouver masqués par l'affirmation de rapports naturels d'autorité : ainsi du rapport maître-esclave, mais aussi du rapport mari-femme, qui pourtant ne donne souvent pas lieu à des réactions aussi vives. La réflexion des élèves peut trouver matière à rebondir à partir de ce qu'une théorie donnée ne pense pas, ou bien de ce qu'elle se refuse à penser.


Carole Widmaier est professeur au Lycée Paul-Emile Victor, Champagnole (Jura).

 

 

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 11 juillet 2008 5 11 /07 /2008 13:04

Entretien avec Michel Onfray, philosophe

Nietzsche : les idées ne tombent pas du ciel

LE MONDE DES LIVRES | 10.07.08 | 13h43  •  Mis à jour le 10.07.08 | 13h43

 

Quelle est la place de Nietzsche et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

J'ai rencontré Nietzsche quand j'avais 17 ans, sur le marché d'Argentan, dans l'Orne, où j'habite toujours, à l'étalage d'une librairie d'occasion. J'y achetais des livres que je lisais de manière compulsive et, parmi ceux-là, la fameuse triade Nietzsche, Marx et Freud. Ces trois noms me firent l'effet d'un électrochoc. Je voulais être conducteur de train, ne me destinais aucunement à des études supérieures, et trouvais dans ces trois potions magiques des remèdes à trois maladies qui concernaient le fils de pauvre que j'étais, l'adolescent formaté par le christianisme et le grand dégingandé tourmenté par sa libido... Le Manifeste du Parti communiste me prouvait qu'on pouvait ne pas trouver indépassables l'horizon du capitalisme et la paupérisation qui l'accompagne immanquablement ; les Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud apportaient la preuve que la masturbation ne rend pas sourd, sinon nous vivrions dans un monde de malentendants ; L'Antéchrist démontrait que la religion chrétienne construite sous les auspices de saint Paul vit d'un culte de la pulsion de mort et qu'on peut lui préférer, en antidote, la pulsion de vie...

A l'époque, j'ai lu tout Nietzsche avec, parfois, de mauvaises raisons : par exemple en soulignant les passages misogynes, ou en y trouvant matière à une célébration de la force, dont je méconnaissais la nature métaphysique, ou encore en y goûtant particulièrement la dimension destructrice d'un monde qui ne me convenait pas. Lecture adolescente ! Plus tard, j'ai plutôt aimé la partie constructrice d'un monde où les valeurs et les vertus n'étaient pas chrétiennes mais grecques, ou plutôt romaines : l'héroïsme, le tragique, le sur-stoïcisme, l'ascèse vertueuse, la solitude, l'amitié. Je n'ai cessé de méditer Nietzsche depuis plus de trente ans. A la fin de cette année, j'aurai 50 ans et j'aurai publié cinquante livres. Or tous s'ouvrent par un exergue de Nietzsche. De sorte que l'ensemble de mon travail peut se lire comme un genre d'exégèse personnelle et subjective du philosophe.

La lecture de la correspondance et des biographies, sans souci des livres de gloses qui n'ajoutent rien au texte du philosophe, m'a permis d'entrer vraiment dans le coeur de la pensée qui est, selon la préface au Gai savoir, une confession autobiographique, un essai pour mener "une vie philosophique". Le projet est clairement annoncé dès la Considération intempestive consacrée à Schopenhauer. Dès lors, on comprend tout ce que l'oeuvre doit au ressentiment, à l'aveu d'impuissance, à la tentative de conduire sa vie selon ses principes, au chantier existentiel : l'oeuvre de Nietzsche est le journal de bord d'une conscience qui tâche, selon la belle expression d'Ainsi parlait Zarathoustra, de "se créer liberté".

Quel est le texte de Nietzsche qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Incontestablement la préface au Gai savoir. Elle montre que la philosophie ne tombe pas du ciel, qu'elle n'est pas la résultante d'un genre de grâce qui concernerait des élus sans chair dont l'âme et l'esprit entreraient en relation directe avec le ciel des idées, mais le produit immanent d'un corps qui est, selon l'expression de Zarathoustra, "la Grande Raison". Cette thèse révolutionne la philosophie et l'histoire qu'on peut en faire. Après la période structuraliste, si dédaigneuse des biographies, la philosophie aujourd'hui s'incarne, elle prend du champ avec la pensée théorétique et débouche sur une formidable avenue : la philosophie pratique, autrement dit la pensée susceptible de produire des effets réels, concrets, existentiels. Après ce qu'il est convenu d'appeler la "fin des grands discours", donc après la mort des métaphysiques qui apportent des solutions clé en main (christianisme, marxisme, freudisme...), dans notre période dont chacun sait désormais, selon le diagnostic effectué par Nietzsche il y a plus d'un siècle, qu'elle est "nihiliste", cette révolution qui, dans l'esprit de la philosophie antique, propose une philosophie en acte et non pas en chambre, dans la vie quotidienne, et non dans l'amphithéâtre ou la bibliothèque d'une université, donne une santé nouvelle à une discipline qui, dès lors, déborde les ghettos dans lesquels elle se trouve confinée par les gardiens du théorétique pur.

Selon vous, où sa pensée trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?

On mésestime la constance de la passion de Nietzsche pour Epicure. Il y eut plusieurs moments dans l'histoire du nietzschéisme, chacun d'entre eux correspond à l'esprit du temps. Notre époque a le souci d'une philosophie qui résolve des problèmes existentiels, qui pourvoit le sujet perdu dans l'époque d'une éthique digne de ce nom, susceptible de permettre "une vie philosophique". La spiritualité est une demande très forte à laquelle seules les religions répondent aujourd'hui, avec leurs fables. Or la philosophie est une alternative à la spiritualité monothéiste. La pensée de Nietzsche propose une éthique post-chrétienne à partir de laquelle on doit pouvoir penser à de nouveaux frais. Le dernier moment nietzschéen français - inauguré par la décade de Cerisy en juillet 1972 avec, entre autres, Derrida, Deleuze, Foucault - a fait long feu. Le temps semble venu pour un Nietzsche qui propose une morale alternative.

Le "surhomme" est une proposition éthique qu'il faut relire à rebours de toutes les lectures douteuses. Il faudrait faire une histoire des fantasmes produits autour de ce concept. Une définition minimale permet d'affirmer que le surhomme est celui : qui connaît la nature tragique du réel et sait que, dans un monde où la volonté de puissance domine, il n'y a guère de place pour la liberté ; qui, sachant ce déterminisme inéluctable, y consent ; et qui, forme parachevée de la surhumanité, finit par aimer son destin - "amor fati" dans le vocabulaire du philosophe.

Il convient de mettre en perspective cette double information pour découvrir un Nietzsche nouveau : que serait un surhomme dans l'esprit épicurien ? Autrement dit : est-ce que ce terme galvaudé, "surhomme", pourrait qualifier, par exemple, Epicure ou un épicurien ? Je crois pour ma part que oui. Je tâcherai d'en faire la démonstration dans mon séminaire de l'Université populaire de Caen à la rentrée prochaine avec une année intitulée "La construction du surhomme". Il faut désinfecter le concept, le rendre à Nietzsche en le plaçant dans la configuration de l'oeuvre complète.

En nietzschéen (c'est-à-dire non pas comme un ridicule clone de Nietzsche, mais comme quelqu'un qui se propose de penser à partir de Nietzsche), je pense donc que le surhomme est une proposition susceptible d'être faite à chacun pour envisager "une vie philosophique" ici et maintenant.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Röcken, en Prusse, en 1844, Friedrich Nietzsche est le fils d'un pasteur luthérien qui disparaît alors que le garçon n'a que 4 ans. Après avoir voulu devenir lui-même pasteur, Nietzsche deviendra un adversaire acharné du christianisme. Génie précoce, il est nommé professeur de philologie grecque à l'université de Bâle à seulement 25 ans. Sa mauvaise santé le conduit à se faire mettre en congé à 35 ans. Il entame alors une existence nomade : Venise, Gênes, Rapallo, Turin... Au cours de ses voyages, il rédige une série de chefs-d'oeuvre qui ont profondément marqué la pensée contemporaine. Terrassé par une crise de démence au début de 1889, il sera interné puis recueilli par sa mère et sa soeur à Weimar, où il mourra après onze ans de silence, en 1900.

Poète et théoricien, Nietzsche accumule les paradoxes. Il met en cause les fondements de l'idée même de vérité, trouve dans la morale égalitaire les signes d'un ressentiment des faibles, proclame la mort de Dieu et prophétise l'avènement d'une nouvelle forme de l'humain. Rompant avec la plus grande part de la tradition philosophique, il a contribué à inventer la modernité.

Nietzsche est un écrivain virulent, souvent excessif. Sa violence a suscité de multiples malentendus. Le pire est de croire qu'il aurait inspiré le nazisme. Manipulé par sa soeur Elisabeth Förster, son héritage intellectuel a fait l'objet d'une tentative de récupération par Hitler, alors que lui-même n'a cessé de clamer son opposition à l'antisémitisme.

Nécessaires illusions ?, par Sophie Dreyfus

LE MONDE DES LIVRES | 10.07.08 | 13h43

 

Confronter des élèves de classe terminale à la lecture de Friedrich Nietzsche est une expérience rebelle à toute forme d'ennui : il est rare que ceux-ci demeurent indifférents à l'esprit comme au style de ce philosophe. Les expressions d'étonnement, voire de rejet ou de colère de leur part sont le signe que s'ouvre la possibilité d'un questionnement critique, exigence première de toute réflexion philosophique.

Si la dimension subversive de ses textes permet une analyse en contrepoint de la plupart des notions du programme, c'est cependant à propos de la question de l'illusion que j'aime à convoquer cet auteur - dont les formulations à ce sujet sont souvent très paradoxales. Nietzsche pose à plusieurs reprises que la vie "veut l'illusion". Mais que faut-il entendre par là ?

La plupart des êtres humains préfèrent s'en tenir à leurs convictions, se satisfaire de réponses rassurantes, au détriment de toute connaissance véritable. La figure du fanatique, religieux ou laïc, incarne la forme la plus dangereuse d'illusion, celle qui n'a pas conscience d'elle-même et procède de la séduction : un être aux convictions dogmatiques est persuadé qu'il détient la vérité comme si celle-ci était une marchandise précieuse dont il serait l'unique détenteur. Dès lors, il n'hésite pas à imposer aux autres ses convictions, et si besoin à mettre en jeu son corps, ses souffrances, voire celles d'autrui, à titre de preuve. Or la souffrance infligée ou subie au nom d'une croyance ne peut en aucun cas valoir comme preuve de vérité, ni tenir lieu d'argumentation : il n'existe aucune "justice éternelle" assurant une sorte d'harmonie préétablie entre la souffrance subie, le sacrifice de soi et la vérité. La vérité est affaire de méthode, et l'esprit scientifique exige de se contenter, si nécessaire, d'une "abstention prudente".

Mais peut-on constamment vouloir le vrai ? Telle est l'une des questions que nous posons. Notre volonté de vérité est profondément ambivalente car elle est, pour Nietzsche, indissociable d'une "volonté bien plus puissante, celle de ne pas savoir, de nous confier à l'incertain et au non-vrai" (Par-delà bien et mal).

Plus encore, l'illusion peut avoir en elle-même une valeur : lorsque, consciente d'elle-même, elle préside à la production artistique. En ce sens, elle est nécessaire à la vie car elle témoigne de la rencontre entre un regard tragique sur l'existence et le geste de s'en détourner délibérément pour vouloir l'apparence, détour qui permet la vie. Si la mission de l'art est de "sauver le sujet des convulsions de la volonté par le baume salutaire de l'apparence" (La Naissance de la tragédie), c'est que l'apparence reconnue comme telle constitue une transfiguration qui soutient la vie.

Dans quelle mesure les hommes désirent-ils la vérité ? Si certaines illusions sont mortifères, d'autres sont cependant proprement vitales. La lecture de Nietzsche permet donc d'introduire à un questionnement sur l'ambivalence de notre désir de savoir.


Sophie Dreyfus est professeur au lycée Evariste-Galois à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis).

 

 

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 26 juin 2008 4 26 /06 /2008 20:53

Entretien avec Dominique Lecourt, philosophe

Auguste Comte : une certaine idée de la science

LE MONDE DES LIVRES | 26.06.08 | 11h38  •  Mis à jour le 26.06.08 | 11h38

 

Quelle est la place d'Auguste Comte et de sa pensée dans votre itinéraire philosophique ?

Comme tous les étudiants qui fréquentaient le Quartier latin pendant les années 1960, je n'ai d'abord guère connu d'Auguste Comte que la statue qui orne la place de la Sorbonne. Ce buste austère avait subi les injures de générations de pigeons ; il allait en mai 68 se retrouver affublé d'une écharpe rouge, quand on ne le couvrit pas de drapeaux noirs. Auteur, en 1855, d'un mémorable Appel aux conservateurs, ce pourfendeur de l'"anarchie intellectuelle" n'aurait pas apprécié. Mais nous ignorions pour la plupart ces textes frappés d'un étrange oubli collectif. Au mieux, nous avions lu les deux premières leçons du Cours de philosophie positive : la loi des trois états, la classification des sciences, le baptême de la sociologie. Nous en retenions l'idée d'une philosophie des sciences aussi désuète sur le fond que pompeuse dans la forme.

A mon entrée Rue d'Ulm en 1965, je n'en savais pas beaucoup plus. Tout juste avais-je aperçu dans la petite édition des classiques Hachette que l'auteur n'était pas seulement un "intellectuel de culture encyclopédique", mais "un sentimental à tendance mystique" ainsi qu'"un névrosé enclin aux idées de grandeur"... Ajoutons le jugement péremptoire de Marx qui faisait alors autorité : "Auguste Comte ? Un nain à côté de Hegel !" A quoi bon nous donner la peine de lire son oeuvre ?

C'est en suivant le séminaire de Georges Canguilhem en 1967-1968 que je vis Comte s'animer sous mes yeux. Canguilhem ne cessait de se référer au système comtien pour s'interroger sur sa "logique" d'ensemble. Il admirait ce polytechnicien qui avait su percevoir la portée philosophique de l'avènement de la biologie au rang de science "positive". Il lui faisait gloire d'avoir pris parti contre le mécanisme alors triomphant, en faveur du "vitalisme", défendant la spécificité et l'autonomie du vivant dans ses rapports avec son milieu. Depuis Watson et Crick, le "réductionnisme" en biologie donnait à penser que le vivant pourrait être intégralement expliqué par des lois physico-chimiques. La dénonciation par Comte de cette "usurpation cosmologique" nous parlait directement.

Mais ce qui personnellement n'a cessé de solliciter mes relectures, c'est d'abord l'idée qu'il se faisait de la "philosophie des sciences". Il lui donnait pour objet l'histoire de chacune des disciplines et la coordination rationnelle de l'ensemble. Cette idée a décidé d'une certaine originalité du style français en histoire des sciences ainsi qu'en épistémologie. Comte l'associe à une conception du "progrès" enracinée dans l'ordre biologique. Il considère la première théorie des localisations cérébrales, la "phrénologie", comme la théorie "véritablement scientifique de la nature humaine". D'où il tire la maxime "Ordre et progrès" - exergue du Système de politique positive - qui figure sur le drapeau du Brésil, comme cela se sait désormais grâce à Pelé et à sa descendance. Mais ce qui intéresse Comte, c'est que le progrès sera désormais développement de l'ordre. Fin des crises révolutionnaires ! D'emblée sa pensée avait été politique. Ce qu'il a appris, chemin faisant, de la biologie même, pensait-il, c'est que les hommes devront toujours tenir compte de la prépondérance naturelle de leurs facultés affectives attestée par la structure du cerveau. De là ces textes déroutants sur les rites d'une religion - celle de l'Humanité - présentée comme la première religion scientifiquement démontrée, et appelée à prendre le relais du catholicisme.

Quel est le texte de Comte qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Le Discours sur l'ensemble du positivisme publié en 1848, et qui sert de "Discours préliminaire" au Système de politique positive (1851-1854). S'y dévoilent les présupposés et les intentions "morales et sociales" du système. L'Amour, la famille, la femme, l'immortalité, la religion... Comte résume ses positions en trois maximes à apprendre par coeur : "Réorganiser, sans dieu ni roi, par le Culte systématique de l'Humanité" ; "Nul n'a de droit qu'à faire son devoir" ; "L'esprit doit toujours être le ministre du coeur, et jamais son esclave". De la biologie à la sociologie, il développe une critique radicale de la conception égoïste de l'individu que partagent à ses yeux l'économie politique et les théories du "contrat social". L'individu humain ne saurait s'assimiler, sans mettre la société en péril, à un atome social qui n'agirait que sous l'impulsion d'un calcul rationnel de ses intérêts. La réorganisation nécessaire de la société occidentale présuppose la critique de l'individualisme des "droits de l'homme", une nouvelle conception du "sexe affectif", une idée du "consensus" social, empruntée à la théorie des tissus de Xavier Bichat. L'espèce s'ouvre sur son passé. La religion prend acte du désir d'immortalité qui singularise l'être humain : c'est le culte de l'Humanité, avec calendrier, sacrements et catéchisme, qui répond à ce désir. D'où la double descendance politique de Comte en France : Jules Ferry et le philosophe Alain, d'un côté, mais aussi, de l'autre, Charles Maurras et l'Action française. Est-ce là l'une des raisons de "l'oubli" de Comte après la seconde guerre mondiale ?

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Paradoxalement, ce n'est pas l'expansion du positivisme dans le monde épistémologique anglo-saxon et ses dépendances qui donnent à Comte son actualité la plus sensible. On peut même dire que son souci historique en philosophie des sciences s'opposait par avance au projet de reconstruction rationnelle du savoir scientifique sur des bases logiques. Il y a positivisme et positivisme. Ce qui s'est transmis, c'est la définition de la science comme simple description des faits, par renoncement ascétique à toute interrogation métaphysique. Question qui reste intense en épistémologie comme en témoignent les oeuvres de Popper, Kuhn, Feyerabend, Bachelard ou Canguilhem... Autre question brûlante, celle de la religion dans ses rapports avec la science. Comte n'est pas "scientiste" comme son disciple dissident Emile Littré. Il n'organise pas le culte de la science pour chasser le mystère de l'existence humaine. Il s'interroge sur le fonds pulsionnel irréductible dont se nourrissent toutes les religions ; c'est sa théorie du "fétichisme". Sans doute a-t-il eu tort, en sa jeunesse, d'écrire que l'humanité était entrain de s'affranchir du mode théologico-métaphysique, de poser les questions de l'existence. Mais il a su relancer pour finir les interrogations essentielles. Le "créationnisme scientifique" américain ne se présente-t-il pas comme une religion "scientifiquement démontrée" ? Les spéculations post-humanistes ne se veulent-elles pas la réponse technoscientifique au désir d'immortalité de l'être humain ? Nous pourrions inviter les uns et les autres à refaire le chemin de Comte.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


 

Repères

Né en 1798 à Montpellier, mort en 1857, Auguste Comte fut d'abord un brillant mathématicien. Mais la carrière d'ingénieur exerça suffisamment peu d'attrait sur lui pour qu'il se fasse renvoyer de Polytechnique pour insubordination, à la suite de quoi il devint un temps le secrétaire de Saint-Simon.

Peu après, il ouvre à son domicile un "Cours de philosophie positive", dont la substance sera publiée entre 1830 et 1842, malgré la première crise de folie - son "profond orage cérébral" - qui le frappe en 1826. Il y développe sa théorie des trois états de l'humanité : à l'état "théologique", où tout se trouve expliqué en référence à des forces surnaturelles, puis "métaphysique", dans lequel la raison et ses principes abstraits prennent la place du divin, doit succéder l'état "positif", où l'esprit humain renonce à l'oiseuse question du pourquoi des phénomènes et, sur le modèle des sciences rigoureuses, apprend à s'en tenir à l'établissement des relations qui unissent les données observables.

Le véritable centre de gravité de sa pensée (tel qu'il apparaît dans le Système de politique positive de 1854) réside dans son effort pour définir une réelle politique scientifique, capable de rénover la société et de refermer la crise ouverte par la Révolution. Ce qui l'orienta vers l'édification d'une "Religion de l'Humanité". Comme les religions du passé, cette morale sécularisée devait servir de base à la nouvelle politique.

 

Mettre en rapport les savoirs, par Ivan Trabuc

LE MONDE DES LIVRES | 26.06.08 | 11h38

 

Pourquoi faire de la philosophie ? Bien des lycéens, notamment ceux qui entrent en terminale scientifique, ne se privent pas de me poser cette question, eux qui voient s'ajouter à leur emploi du temps chargé une discipline nouvelle, souvent perçue comme "littéraire". Pourquoi s'astreindre à un enseignement de plus, qui semble d'autant moins indispensable qu'il a fait défaut jusque-là ?

Cette interrogation est en partie produite par l'organisation même du cursus scolaire : l'élève a le sentiment de devoir partager son esprit entre des savoirs multiples. Il doit faire face à une pluralité de disciplines qui sollicitent la réflexion dans des directions différentes. C'est pourquoi l'ajout d'une nouvelle discipline est parfois vécu comme l'introduction d'une division supplémentaire au sein de la pensée, qui les éloignerait de leur instruction proprement scientifique.

C'est ici qu'un philosophe comme Auguste Comte constitue un recours pédagogique précieux. En prenant appui sur la diversité des savoirs positivement constitués, il se propose de "résumer les diverses connaissances acquises (...) pour les coordonner en les présentant comme autant de branches d'un tronc unique, au lieu de les concevoir seulement comme autant de corps isolés". Pour Comte, connaître, quelle que soit la branche du savoir envisagée, ne consiste pas à accumuler des faits ou des observations, mais à être capable d'instaurer entre eux des relations. De même, à une échelle supérieure, une formation généraliste ne consiste pas à étendre indéfiniment son instruction dans des spécialités juxtaposées les unes aux autres ; elle doit articuler les sciences elles-mêmes selon un ordre rationnel, qui fait sens pour l'esprit en satisfaisant son besoin d'unité. D'où la visée encyclopédique de toute formation : on ne désigne pas par là une quelconque érudition - qui n'envisage le savoir que du point de vue de sa quantité, ou selon un ordre alphabétique parfaitement arbitraire au regard du contenu exposé - mais au contraire la nécessaire organisation rationnelle du savoir, sa mise en ordre, pour nous, selon un plan d'ensemble. La philosophie constitue donc moins un savoir de plus qu'une discipline ayant pour tâche propre de structurer les divers savoirs et notre rapport à eux.

A ce titre, la lecture des premiers Cours de philosophie positive, rédigés dans une langue accessible et directe, me semble pouvoir aider doublement les élèves, en particulier dans les filières scientifiques : d'une part, en clarifiant la fonction possible de la philosophie par rapport à des sciences dont elle n'est aucunement coupée ; d'autre part, en répondant au besoin d'unité créé par leur cursus même. Ce que manifeste en fin de compte leur hésitation initiale devant la philosophie est précisément le besoin qu'elle peut combler : le besoin d'un autre rapport à la pensée, qui ne s'obtient en fait que de la mise en rapport des savoirs.


 

Ivan Trabuc est professeur au lycée Blaise-Pascal de Brie Comte Robert (77).

 

 

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 6 juin 2008 5 06 /06 /2008 09:50

 

Hume : une volonté d'invention perpétuelle

Entretien avec Philippe Raynaud

LE MONDE DES LIVRES | 05.06.08 | 12h10  •  Mis à jour le 05.06.08 | 12h10

 

Quelle est la place de Hume et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

Lorsque j'étais étudiant, Hume n'occupait pas une place centrale dans la philosophie française, qui privilégiait plutôt, d'un côté, la tradition rationaliste (de Platon à Kant ou à Hegel) et, de l'autre, les différentes figures de la "fin de philosophie" ou de la "déconstruction de la métaphysique". Hume apparaissait donc, le plus souvent, comme le plus éminent représentant d'une tradition elle-même mineure (l'"empirisme"), et comme un penseur plus subtil que profond, dont le plus grand mérite était sans doute d'avoir aidé Kant à sortir de son "sommeil dogmatique" grâce à sa critique de la causalité.

Les choses ont un peu changé depuis, parce que la France a d'excellents historiens et commentateurs de Hume, mais il reste vrai que ce penseur n'occupe pas une place centrale chez nous. Ce qui m'a conduit à m'intéresser à lui, c'est précisément le fait que j'y trouvais des choses qui me paraissaient faire défaut, la plupart du temps, à la philosophie française. J'ai commencé à (re)travailler son oeuvre au début des années 1980. Celles-ci furent marquées, d'un côté, par les débuts de la diffusion des grands textes issus du positivisme et/ou de l'empirisme logique (Carnap, Wittgenstein et le premier Russel, même si celui-ci n'était pas en toute rigueur "empiriste") et, d'un autre côté, par la renaissance du criticisme néo ou postkantien, elle-même liée au développement d'une philosophie politique libérée de l'héritage marxiste.

Sur cette base de départ somme toute assez classique, j'ai été conduit à voir en Hume un penseur beaucoup plus original et, si l'on peut dire, plus ample, qui occupe une position tout à fait singulière, à la fois interne et critique, au sein de la philosophie des Lumières. Hume est un critique du rationalisme moral ("la raison est et ne peut qu'être l'esclave des passions"), mais il refuse tout autant la démarche "généalogique" qui réduit la sympathie et la générosité à l'amour-propre et à l'égoïsme ; il est radicalement incroyant, et sans doute plus athée que déiste, mais sa philosophie de la religion reconnaît une certaine force aux sentiments et même aux arguments "théistes" ; sa philosophie politique, enfin, est fondamentalement moderne, mais elle est tout aussi éloignée de l'orthodoxie libérale anglaise (whig) que de l'esprit "constructiviste" des Lumières françaises.


Quel est le texte de Hume qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Lorsque je cherche à reconstruire l'unité et la cohérence de la pensée de Hume, je suis toujours conduit à revenir au Traité de la nature humaine, oeuvre de jeunesse géniale où on trouve déjà sous une forme quasi systématique presque toutes les grandes thèses développées dans les oeuvres ultérieures. Il reste cependant que c'est aux Essais moraux, politiques et littéraires que je me réfère le plus volontiers, car c'est dans ces textes aussi denses que plaisants que l'on saisit le mieux le style de pensée de Hume. Le peu de succès public du Traité l'a conduit à privilégier la forme de l'essai, qui était pour lui la mieux adaptée aux besoins de son temps, car elle permettait de réunir, à leur mutuel avantage, les deux mondes de la philosophie et de la "conversation". Le monde de la conversation ou de la bonne société doit éviter de sombrer dans la futilité ou dans l'ennui, mais la philosophie a elle aussi tout à perdre à rester séparée du monde de la conversation et elle doit prendre le risque de se confronter au sens commun éclairé, à la diversité des opinions.

Les Essais abordent toutes les grandes questions de la philosophie du XVIIIe siècle (de la religion à la politique) et même de la philosophia perennis et ils peuvent être lus comme les oeuvres des grands moralistes classiques. Pour ce qui me concerne, j'accorderai une importance toute particulière à l'essai sur "La naissance et le progrès des arts et des sciences", qui est pour moi une des expressions les plus profondes des problèmes que pose le projet même des Lumières. Hume part du constat que, si la liberté politique est favorable à la naissance des arts et des sciences, comme le montre l'exemple de l'Angleterre, les beaux-arts ont connu un développement plus brillant dans une "monarchie civilisée" comme la France. A partir de là, il donne une très brillante analyse des relations qu'entretiennent en Europe les régimes politiques, les arts, les moeurs, les formes de civilité ou de politesse et les relations entre les sexes, qui débouche sur des enjeux considérables et qui fonde une critique de la civilisation moderne symétrique de celle de Rousseau. Il écarte l'idée d'une corruption générale des moeurs dans la modernité, mais il montre également la précarité du progrès - et l'absence de lien nécessaire entre ses différents aspects. C'est le début d'une grande controverse, qui va se poursuivre chez Rousseau et Kant et dont on peut suivre la trace tout au long du XIXe siècle.


Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

A travers la forme de l'essai, Hume a défini et surtout incarné un idéal qui ne vaut pas seulement pour le monde des salons, mais pour toute société ouverte, dans laquelle la philosophie n'est pas une activité séparée, où elle intervient au contraire dans une culture vivante. Mais la substance de son oeuvre est encore plus riche d'enseignements, parce que, sans être nullement rétrograde, elle est suffisamment éloignée des préjugés modernes pour donner à penser dans une période aussi incertaine de ses principes que la nôtre.

Hume échappe complètement à la vision "atomistique" de la société qui sous-tend la plupart des doctrines du XVIIIe siècle, sous la double figure du "contrat social" et du marché ; l'homme est pour lui un animal naturellement producteur d'artifices et c'est pour cela qu'il n'est ni un sujet porteur de droits ni un Homo economicus fondamentalement stratège ou acteur rationnel.

Le monde de Hume est donc un monde d'invention permanente, qui permet certes de protéger les droits par l'établissement de communautés politiques limitées, mais qui est surtout voué à élargir la sympathie et à étendre la coopération, en inventant sans cesse de nouveaux mobiles qui dépassent l'intérêt (l'honneur, la coutume, l'hérédité etc.) et de nouvelles passions qui vont bien au-delà des besoins naturels ; il n'y a cependant pour lui ni Providence ni "dessein de la nature" pour garantir que ce devenir va réaliser les fins de la Raison. Cette philosophie fondamentalement joyeuse ou du moins gaie, qui n'exclut pas la possibilité de la tragédie, me semble pour ma part parfaitement "actuelle" - sans que cela exclue qu'elle puisse être vraie.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum



Repères

Né à Edimbourg en 1711, mort dans la même ville en 1776, David Hume, issu d'une famille de petite noblesse écossaise, a fait preuve d'une rare précocité dans l'élaboration de son oeuvre philosophique. C'est en effet à 26 ans seulement qu'il publie son Traité de la nature humaine, rédigé en France après l'abandon de ses études de droit. L'ouvrage contient déjà l'essentiel de ses analyses mais ne rencontra aucun écho. Déçu, le jeune philosophe va gagner sa vie comme précepteur, puis secrétaire, à Vienne, à Turin, avant de revenir à Edimbourg où il devient bibliothécaire. Dans les dernières années de sa vie, il connaîtra une meilleure situation : il devient secrétaire d'ambassade, à Paris, où il se lie avec les encyclopédistes, puis à Londres, où il revient avec Rousseau avant que ce dernier ne se fâche avec lui. Sa notoriété philosophique, qui a commencé à s'établir de son vivant, ne cessera plus de croître.

La principale originalité de sa pensée, formulée dans une langue toujours limpide, est de redonner au scepticisme une puissance nouvelle. En fait, sous une apparence paisible, Hume s'emploie méthodiquement à défaire les bases de la métaphysique occidentale. Il établit, par exemple, la primauté des sensations sur les idées, démonte l'idée de cause et le processus de construction des connaissances scientifiques, critique l'existence même d'un "Moi". Avec Hume, la raison se révèle sujette à des croyances, la morale n'est pas affaire de démonstration. Sa critique est radicale.

 

Un penseur dans notre monde, par Sylvain Hartemann


 

« Les philosophes, ils sont dans leur monde ». Voilà la parole qui, lors de ma première année d'enseignement, m'a poussé à me tourner vers Hume. Mes élèves voyaient en effet souvent la philosophie comme un monde à part, coupé de la "vie réelle". Il me fallait retrouver le lien perdu entre mes cours et leur expérience de la vie. Il fallait que je montre que les philosophes parlent bien du monde - de notre monde commun.

Mais dès le début de l'année, j'avais moi-même renforcé le préjugé que je devais combattre. J'avais présenté la philosophie comme une démarche indispensable de critique de l'opinion, c'est-à-dire de toutes les idées et valeurs que nous adoptons de façon irréfléchie. Critique qui était le seul moyen de l'autonomie du jugement, qui fait de nous des hommes libres et accomplis. J'étais alors déjà, aux yeux de mes élèves, dans mon monde de philosophe. Car chacun sait qu'on peut être libre, et pleinement humain, sans être philosophe - comme me le disait une des mes élèves : mes parents ne savent pas lire, ce ne sont pas des philosophes, et ce sont des gens bien.

Mes élèves eux-mêmes m'ont alors indiqué une piste. Quand ils m'ont de nouveau questionné sur le sens de ma discipline, j'ai constaté qu'ils s'interrogeaient moins sur la philosophie que sur les philosophes. Quels hommes étaient-ils ? Des solitaires ? De purs esprits ? Des fous ? Ce qui m'a frappé alors, c'est qu'ils m'invitaient à une sorte de démarche empirique.

Je me suis alors souvenu d'un texte de Hume sur la philosophie. En bon empiriste, il ne cherchait pas à la définir, mais évoquait la place qu'elle occupait dans sa vie, parmi d'autres activités tout aussi valables et importantes. Car on n'y consacre, de fait, pas tout son temps. On est aussi, voire d'abord, attiré par les plaisirs de la chair ou de la sociabilité. Et on n'est pas toujours d'humeur à philosopher. On trouve parfois les raisonnements trop austères, "froids" et "forcés". Et si on recommence à réfléchir, ce n'est pas poussé par la "force de la raison", mais à cause du retour d'une "humeur sérieuse". C'est parce qu'on éprouve de nouveau le désir de résoudre les questions qui nous préoccupent : quels sont les principes du bien et du mal ? Quelle est l'origine de mon existence, et sa destination ? Le philosophe est alors d'abord un être qui désire, qui agit, qui vit. Un homme comme les autres, mais qui parmi ses désirs compte le désir de penser. Il n'est pas différent des autres hommes : c'est simplement un homme qui fait de la philosophie.

En réhumanisant le philosophe, en montrant qu'il ne fait pas partie d'un monde à part, Hume réinsère la philosophie dans le monde, au lieu de la rendre d'emblée inaccessible. La philosophie redevient l'affaire des hommes, des hommes vivants et désirants. Dès lors nos élèves peuvent se sentir autorisés à tenter l'aventure : si les philosophes parlent de la réalité, la voie est ouverte à une pensée partagée.


Sylvain Hartemann est professeur au lycée Béhal de Lens (Pas-de-Calais).

 

 

 

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Présentation

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>

Recherche

Créer un Blog

 
Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés