
Si par l’art nous communiquons, il faut alors un référent commun à l’art, qui aurait pour mission d’imiter ce qui est.
a) l’imitation de la nature. L’esthétique classique, en référence à l’art grec, pense l’activité artistique en termes d’imitation : l’art est ce qui
imite la nature. Mais imiter ce n’est pas reproduire ou copier. Si l’art imite la nature c’est que, comme elle, il peut produire, d’où une concurrence entre ces deux instances : « ce que
fait la main humaine dans les ouvrages de l’art, la nature le fait avec plus d’un art encore » (Cicéron). C’est donc davantage comme rival que comme copieur que l’art est second par rapport à la
nature. Si « les hommes ont, inscrits dans leur nature, à la fois une tendance à représenter… et une tendance à trouver plaisir aux représentations » ce n’est pas dans une volonté d’imitation
servile. C’est donc réducteur de concevoir l’idée d’imitation au sens de copie, voire d’illusion. En effet, pour Platon, l’art imite de façon trompeuse ce qu’il imite. Toujours second par rapport
à la nature, il ne peut jamais exister que comme copie : c’est ce qu’on retrouve dans l’idéal réaliste (Stendhal : un « un roman, c’est un miroir que l’on promène le long du chemin »).
Or cette critique ne peut être adressée à l’art, qu’à condition qu’on en attende la vérité, en le réduisant à un moyen de connaissance qu’il n’est sans doute pas. De même, pour Schopenhauer,
l’art est une connaissance intuitive de l’idée : « l’œuvre d’art n’est qu’un moyen destiné à faciliter la connaissance de l’idée, connaissance qui constitue le plaisir esthétique ». Mais à
faire de l’art un stade de la connaissance, on ne peut en faire qu’un stade subalterne et dépassé. C’est le propos de Hegel : « l’art reste pour nous, quant à sa suprême destination, une
chose du passé ». Comme il porte en lui-même ses propres limites (le sensible) il doit laisser la place à des formes de conscience plus élevées (religion, philosophie). En effet, l’art est
l’incarnation de la pensée sous une forme sensible, ce qui donne lieu à une classification des arts : plus un art abandonne le matériau sensible, plus il progresse. Ainsi la poésie est cet
art qui donne une forme spirituelle, résolvant la contradiction, dans l’art, entre la spiritualité du contenu et la forme sensible.

b) représenter sans imiter. Puisque la fonction de l’art est de dénaturer le matériau naturel pour lui faire exprimer la supériorité de l’esprit sur la
nature, alors l’art peut entretenir un rapport avec le réel sans pour autant le recopier ou l’imiter. Ainsi l’art n’imite plus, il symbolise : « bien que le symbole ne soit pas comme le
simple signe étranger à l’idée qu’il exprime, il ne doit pas non plus, pour rester symbole, le représenter parfaitement » (Hegel). C’est au point que la capacité à symboliser peut aller jusqu’à
jouer le rôle de critère distinctif de l’art : « Un objet devient précisément une œuvre d’art par ce que et pendant qu’il fonctionne d’une certaine façon comme symbole » (Hegel). L’art met
l’idée dans le sensible, et aussi l’âme dans le corps (chorégraphie, sculpture). Reverdy qualifiait la poésie « d’acte magique de transmutation du rêve extérieur en réel intérieur ». C’est cette
beauté intérieure et spiritelle qui constitue chez Kandinsky la nécessité artistique : « les musiciens les plus modernes, comme Debussy, reproduisent des impressions spirituelles qu’ils
empruntent souvent à la nature et transforment en images spirituelles sous une forme purement musicale ». L’art ne reproduit donc plus l’extérieur, mais l’intérieur. Et même si la nature
constituait encore le référent de l’art, ce ne serait plus une nature reproduite, mais transfigurée. Ainsi le passage de la peinture d’un idéal figuratif à un idéal abstrait peut-être compris
comme une transfiguration plus révélatrice que la simple figuration : « l’abstraction n’est pas un parti pris moderne. C’est un acte vital de l’art : elle représente ce pouvoir
d’intériorité et de dépassement du plan visuel sans lequel il n’y a pas d’art » ( Maldiney).

c) apprendre à voir . Ce n’est donc pas en renonçant à imiter le réel que l’art nous en éloigne le plus. Ainsi, à la suite d’Oscar Wilde, on pourrait se demander si ce n’est pas plutôt la nature qui imite l’art. En effet, selon lui , c’est l’art qui a inventé les brouillards londoniens, c’est-à-dire que tant que Turner et Monet ne nous auraient pas appris à les voir, nous ne les aurions pas… vus ! C’est que l’art transforme notre perception du monde : « le but de l’art n’est pas de constituer un double maniable de l’univers ; il est à la fois de l’explorer et de l’informer d’une manière nouvelle » (Francastel). Par exemple, on peut dire que Stravinsky a changé notre oreille. Le réel ainsi exploré et informé s’enrichit et se démultiplie : « grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoie encore le rayon » (Proust). L’art définit alors comme ce qui nous apprend à voir : « l’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible » (Klee ). L’artiste est donc celui dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce n’est pas que nous n’avions pas vu, puisqu’il faut que nous puissions reconnaître, mais nous avions perçu sans apercevoir. Il nous faut donc réapprendre à voir le monde. Ainsi l’art « donne existence visible à ce que la vision profane croit invisible » (Merleau- Ponty). Nous ne regardons ce que propose le peintre que pour y voir un visible resté jusque-là inaccessible à notre vision…




