Nous savons tous que nous allons mourir. Cette certitude-là nous définit comme humains, aussi sûrement que la conscience de soi, ou la capacité de changer d’avis. C’est moins la mort en elle-même qui est lourde, que l’idée de la mort. Car il n’y a pas d’expérience de la mort comme telle : comme le démontre Épicure, tant que nous vivons, la mort n’est pas là, et la mort n’est là que si nous ne sommes plus. D’aussi loin qu’un vivant revienne, il ne reviendra jamais d’entre les morts. Est-ce à dire qu’il est toujours trop tôt, ou trop tard, pour parler de la mort ? Mais à défaut de parler de la mort elle-même, nous avons les moyens et le devoir de réfléchir sur notre condition d’êtres mortels. En effet, quel sens donner à la certitude de notre mort ? à une existence qui se résume à vivre pour mourir ? La mort ne frappe-t-elle pas d’absurdité le moindre de nos actes ? Quelle espèce de morale prend en compte l’éminence et l’imminence de notre trépas ? Pourquoi bien agir si nous ne sommes que des morts en sursis ? Pourquoi vivre, alors que nous allons mourir ? La mort emprunte le visage que la vie donne à nos angoisses, car on peut affirmer que toutes nos angoisses se résument à celle-là. Comment supporter la finitude de notre existence de mortel ? Comment ne pas se désoler d’avoir à mourir un jour ?

Faut-il s’évertuer par tous les moyens, à oublier que nous allons mourir, ou, à l’inverse, réhabiliter l’inquiétude devant la mort ? Comment ne pas désespérer d’une vie que la mort rend désespérante ? Il semble que confrontés à la certitude décourageante de notre mort, nous puissions réagir, grosso modo, de deux façons antinomiques : soit la mort n’est pas tenue pour un terme, mais pour le commencement d’une vie éternelle dont la « réussite » dépendrait de notre comportement ici-bas (en cela, toute théologie, voire toute métaphysique n’a-t-elle pas pour but de nous soustraire à l’idée de la mort, ou de nous affranchir de l’absurdité d’une vie qui ne tend que vers son terme ?), soit la mort est un terme radical, et alors nombreux sont ceux qui, arguant du fait qu’on ne vive qu’une fois, déclarent qu’il nous faut profiter de chaque instant comme s’il était le dernier, c’est le sens du « Carpe diem » épicurien. Quelle vie, en somme, déduire de la certitude d’avoir à mourir un jour ? Telle est la question qui résume toutes les autres, ou le meilleur objet que la philosophie puisse se donner.

                          

Art et technique
                                           

 

Le sens ancien du mot

Art et technique : une étymologie commune

  • Avant l’apparition et le développement de la civilisation industrielle, le terme art désigne la forme de la production artisanale.
  • Ainsi Platon oppose la théôria, connaissance purement contemplative, à la teknê, savoir-faire lié à la production matérielle.

 

Production et création

  • La technique ou art concerne donc la production et se définit comme création : « Ce qui, pour quoi que ce soit, est cause de son passage de la non-existence à l’existence, est, dans tous les cas, une création ; en sorte que toutes les opérations qui sont du domaine des arts sont des créations » (Le Banquet).
  • C’est pourquoi, pour Platon, les artisans sont des poètes. Poésie signifie étymologiquement en grec « faire » et faire consiste essentiellement à faire être ce qui n’était pas, c’est-à-dire créer.

 

Platon est insensible à la beauté des œuvres d’art_______________________

 

L’art s’oppose à la science

  • Si la technique (ou l’art) est création, elle porte donc sur le contingent, c’est-à-dire sur ce qui peut aussi bien être que n’être pas.
  • C’est en cela que la technique (ou l’art) s’oppose à la science. Cette dernière porte en effet sur des essences idéales, éternelles, immuables.

 

L’art, comme la technique, n’a qu’une fonction sociale

  • On comprend dès lors que, si Platon reconnaît la fonction sociale de la technique, il ne lui accorde aucune valeur humaine.
  • Il est d’ailleurs insensible à la beauté de l’Acropole et semble ne voir la beauté que dans la nature, la morale et les sciences.

 

 

Les beaux-arts s’opposent à la technique et à l’artisanat_________________

 

L’apparition de l’esthétique

  • C’est à partir du XVIIIe siècle que l’art se distingue aussi bien  de l’artisanat que de la technique et acquiert ainsi un statut spécifique. D’où l’apparition de l’esthétique comme théorie des beaux-arts.
  • Et, dans la Critique de la faculté de juger (1791), Kant, même s’il ne prétend pas faire une théorie des objets beaux (car selon lui le beau n’est pas une qualité des objets : il n’y a pas de règles du beau et donc de science du beau), affirme qu’il n’existe pas de belles sciences, mais seulement des beaux-arts. Il accorde même, d’une certaine manière, une supériorité à l’art sur les sciences et la technique, puisqu’il considère qu’il n’y a de génie que dans les beaux-arts.

 

L’art se distingue de la technique

  • Application rigoureuse de la science, la technique repose sur une méthode scientifique précise dont toutes les démarches peuvent être enseignées, répétées. Il suffit généralement de savoir ce qu’il faut faire pour réussir.
  • Quant à l’artisanat, s’il exige une certaine habileté voire un tour de main qui ne se réduit pas qu’à des recettes d’une application mécanique, il ne requiert, cependant, aucune faculté d’invention ni génie particulier.
  • Seul, l’art, qui repose sur la fantaisie créatrice de l’artiste, requiert autre chose que « l’aptitude à savoir-faire ce qui peut être appris d’après une règle quelconque ».Les beaux-arts doivent donc nécessairement « être considérés comme des arts du génie » (Kant, op. cit.).

 

Les beaux-arts sont les arts du génie_________________________________

 

L’art s’oppose à l’imitation

  • Dire que « les beaux-arts sont les arts du génie », signifie donc que l’art exige un talent complètement opposé à l’esprit d’imitation et qui ne peut être ramené à un savoir transmissible par l’enseignement. La façon dont l’artiste réalise son produit ne peut être exposée scientifiquement ni même décrite.
  • En cela, l’art se différencie radicalement de la technique, mais aussi de la science dont les démarches s’enseignent, se communiquent.

 

L’art est une nécessité pour l’artiste

  • Le génie ne se pliant à aucune règle préexistante semble créer avec la même heureuse spontanéité que la nature. Mais c’est au prix du travail et de la souffrance. Dans les lettres de Van Gogh, le mot travail revient sans cesse, jusque dans la dernière, celle qu’il portait sur lui le jour de juillet 1890 où il s’est suicidé : « Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a sombré à moitié. »
  • Tout véritable artiste est poussé par une nécessité interne devant laquelle il est vain de se presser. Comme l’écrit si justement Rilke dans ses Lettres à un jeune poète (1929) : « Etre artiste, c’est ne pas compter, c’est croître comme l’arbre qui ne presse pas sa sève… »



Le moi s’identifie-t-il à la conscience ?

A. Analyse des termes du sujet

Le moi

1) Le sujet singulier, personnel, conscient de lui-même comme d’une unité.

2) L’expression phénoménale, l’objectivation empirique particulière, passagère, du sujet profond (le je). Il y a un moi social et un moi solitaire, un moi enthousiaste et un moi dépressif  pour le même sujet.

3) Chez Freud, l’instance psychique coincée entre l’énergie pulsionnelle du ça et les exigences du surmoi. Si toute la conscience est dans le moi, tout le moi n’est pas pour autant conscient (  le moi idéal et l’idéal du moi sont en grande partie inconscients, comme projections narcissiques de soi)

S'identifier à

S'identifier est un acte, un processus qui consiste à se considérer comme identique à un autre. S'identifier signifie dans un sens premier se pénétrer de, s'assimiler. On dira ainsi d'un auteur qu'il s'identifie à ses personnages au sens où il montre une similitude entre lui et les personnages de son roman. S'identifier c'est devenir identique ou plus précisément faire comme si on était identique. Ainsi on peut s'identifier à un groupe social par exemple, parce qu'on y retrouve des mêmes codes de comportement que les siens. L'identification apparaît ainsi comme un acte d'imitation voire d'assimilation : on se considère comme. Or, par ce " comme ", nous remarquons qu'il ne s'agit pas de prendre l'identité de l'autre, mais de faire comme si on était l'autre.

La conscience

1) Au sens psychologique, relation intériorisée immédiate ou médiate qu’un être  est capable d’établir avec le monde où il vit ou avec lui-même. La sensation, intuition directe qu’un animal peut avoir de l’état de son corps, est la forme la plus simple de la conscience, alors que la conscience de soi en est la forme la plus élaborée. La conscience peut se porter vers les deux directions, à l’extérieur de soi (conscience objectale) et à l’intérieur de soi. On oppose la conscience réflexive, la pensée proprement dite, à la conscience sensible.

2) Au sens moral, capacité mentale à porter des jugements de valeur moraux (bien et mal, juste et injuste, honnête et malhonnête) sur les actes accomplis par soi ou par autrui.

3) Le sujet humain lui-même, considéré dans ce qu’il est censé avoir de plus spécifique, en particulier face aux pouvoirs : une conscience.

4) L’ensemble des représentations qu’un sujet est susceptible d’avoir.


B. Problématisation de la question. 
De quoi est fait le moi ? Qui est le moi ? Quand je dis moi, à quelle réalité fais-je référence ? Nous parlons de nous- mêmes en disant " moi, je... " mais ce moi est peut-être plus obscur qu'il n'y paraît de prime abord. C'est un peu le sens du sujet. Dire que le moi s'identifie à la conscience, c'est considérer que le sujet psychologique est parfaitement limpide. Je suis transparent à moi- même, comme de l'eau claire. Pourtant, l'hypothèse de l'inconscient ne remet-elle pas en cause cette position ? N'y a-t-il pas zones de ce moi qui m'échappent ? Pensez au désir, aux fantasmes, aux souvenirs aussi pourquoi pas. En philosophie, ce qu'on appelle le moi désigne l'identité d'un sujet, d'un individu , ce qui fait de lui un être unique et irréductible à ses semblables. Ce "moi" (qui n'est pas le corps), même s'il se caractérise d'abord par une histoire (mon histoire), est bien difficile à cerner. La conscience étant la faculté par laquelle chacun de nous se trouve en rapport avec lui- même, il s'agit donc de se demander si le moi représente autre chose que la conscience. Or la conscience s'appréhende d'abord comme une faculté (spécifiquement humaine), grâce à laquelle chacun de nos instants de vie est accompagné d'un savoir lui correspondant : j'écris et j'ai conscience que j'écris , je lis et j'ai conscience que je lis. Demandons-nous alors si en identifiant le moi à la conscience, on ne risque pas de transformer abusivement la nature de cette faculté (on en ferait un contenu, une substance). La difficulté tient au sens que l’on veut accorder au terme « moi ». En effet, communément, nous considérons que le moi est ce que nous sommes, ce qui fait notre identité. Nous distinguons alors simplement le moi du toi par exemple. Or, ce que nous sommes pourrait bien excéder ce dont nous avons conscience. Dans ces conditions, on  peut montrer que le moi pourrait bien déborder la notion de conscience si nous entendons par moi ce que nous sommes. Si on pense  à l’hypothèse de l’inconscient, on pourrait alors dire que ce qui excède notre conscience est ce qu’on nomme le surmoi ou encore le ça pour se référer à une topique freudienne. Néanmoins, Freud n’assimile pas exactement le moi à la conscience puisqu’il définit la conscience comme attention. On peut donc finalement se demander si le moi n’est pas une fiction construite. En effet, nous utilisons communément ce terme pour nous désigner, mais que recouvre-t-il ? Que désigne-t-on quand on parle de moi ? Ici, vous pouvez vous reporter aux analyses de Hume sur le moi lorsqu’il montre qu’il est une fiction ou au moi introuvable de Pascal. Le moi ne serait-il pas l’ensemble de personnages que je joue et au-delà desquels il n’y a rien, sinon la personne abstraite que je suis sans m’y identifier tout à fait ? Personne juridique et morale qui n’existerait pas sans la conscience que j’ai de moi-même …et que j’actualise à chaque fois que je prends conscience de la valeur morale ou juridique de mes actes…voie de la sagesse… !


C. Plan possible

1. L’identification du moi et de la conscience : Descartes, à travers le cogito. La conscience est ainsi l’essence de l’homme.

Cf. aussi Pascal : toute notre dignité est dans la pensée.

Transition : mais n’y a-t-il pas en nous des zones obscures, qui font donc partie du moi sans que nous puissions nous en apercevoir ?

2. L’hypothèse de l’inconscient : Freud. La seconde topique : le moi n’est qu’une partie du psychisme, à la fois conscient ( comme perception du monde) et inconscient (comme idéal du moi ou mécanismes de défense). Cf. aussi Nietzsche : le corps comme me constituant, avec ses instincts, d’où la superficialité de la conscience.

3 . Mais l’idéal du sage n’est-il pas la coïncidence du moi et de la conscience ? Cf. Socrate : « Connais-toi toi même » dans ton essence propre qui est la raison ou la conscience.

 

 

 

 

 

 



« Un chien qui  meurt et qui sait qu’il meurt comme un chien et qui peut dire qu’il meurt comme un chien est un homme » Erich Fried

Au fond la différence entre l’homme et l’animal ne se logerait-elle pas dans le pouvoir métaphorique ?

 

La conscience est-elle le propre de l’homme ?

 

Analyse des termes

 

Conscience 

                    L’intuition plus ou moins claire qu’un être a de ses états et de ses actes à des

        degrés de conscience, depuis la conscience très obscurcie (à la limite de

         l’inconscience), jusqu’à la lucidité extrême (celle du sage par exemple).

         Distinguer quatre formes de conscience :

·         conscience immédiate : le sentiment d’être.

  • conscience réfléchie : le retour sur soi pour interroger ses pensées ou ses actes => conscience immédiate. C’est la conscience de soi.
  • conscience réflexive : l’homme se pense d’un point de vue philosophique (cf. cogito de Descartes) = l’homme comme animal métaphysique.
  • Conscience morale : le pouvoir d’évaluer, de juger ses pensées et ses actes en fonction de valeurs (le juste / l’injuste ; le bien / le mal, etc. …).

 

Le propre de

Ce qui appartient exclusivement à un être.

Ses caractéristiques essentielles (son essence).

Ce qui définit un être.

La nature d’un être.

 

Homme

Au sens le plus général (point de vue biologique) : l’espèce Homo sapiens sapiens, mammifère binaire à station verticale de l’ordre des primates, doué de langage articulé et capable de conscience de soi.

 

Problématique

Traditionnellement, que ce soit dans l’Antiquité comme conscience morale ou à partir de Descartes comme substance pensante, la conscience est considérée comme caractérisant la nature, l’essence, c’est-à-dire le propre de l’homme. Or la science contemporaine n’a-t-elle pas tendance à dénier à la conscience le fait de constituer une spécificité humaine ? De même, selon Aristote tout être vivant n’est-il pas doté d’une âme ? » Ou selon Bergson la conscience n’est-elle pas coextensive à la vie ? La conscience, en ce cas, ne serait-elle pas commune aux êtres vivants et aux êtres humains ? De plus, on ne peut pas perdre son essence, alors qu’on peut perdre conscience. Enfin, l’homme n’est-il que conscience ? N’est-il pas, aussi un corps (cf. Nietzsche), des pulsions inconscientes (cf. Freud) ?

Comment, en ce cas, la conscience pourrait-elle le caractériser en propre ?

Mais la conscience morale est-elle partagée par l’homme et l’animal ?

De plus, l’homme n’est-il pas un animal métaphysique, doté de conscience réflexive ? Enfin, selon Sartre, peut-on parler d’un propre de l’homme ?

L’homme n’est-il pas cet être indéterminé capable de se définir à partir de ses actes ? Comment cela serait-il possible sans conscience de soi comme fondement de liberté ?

 

Plan possible

  1. Selon la tradition philosophique, la conscience est le propre de l’homme

comme conscience morale (cf. sagesses antique, ou le démon de Socrate).

comme substance pensante, cf. Descartes.

comme pouvoir de dire « Je » cf. Kant.

comme source de l’identité de l’homme. Cf. Locke.

Transition

Mais cela ne correspond-il pas à une surestimation de la conscience (cf. les philosophes du soupçon : Nietzsche, Freud) ?

Ou même à une surestimation de l’homme par rapport à l’animal ?

 

  1. La conscience ne concerne-t-elle pas tous les êtres vivants ? 

De plus, l’homme n’est-il que conscience ?

a)      Aristote : tous les vivants ont une âme, plus ou moins complexe.

b)      Bergson : la conscience est coextensive à la vie.

c)      La science contemporaine : les animaux ont une sensibilité, des représentations, le sentiment d’eux-mêmes, donc une conscience (au moins les animaux les plus proches de l’homme).

De plus, la conscience n’est-elle pas un épiphénomène ?

Cf. Nietzsche : la superficialité de la conscience par rapport au corps, ou Freud : l’inconscient tout aussi important (sinon plus) que la conscience.

Comment, en ce cas, la conscience pourrait-elle constituer le propre de l’homme ?

Mais, à propos de l’homme, peut-on parler d’un propre ?

N’est-il pas un animal capable de déterminer ce qu’il est ?

 

  1. Y a-t-il vraiment un « propre » de l’homme ?.

Comme propre de l’homme la conscience morale ne serait-elle pas plus appropriée ?

                        L’homme comme animal métaphysique n’est-il pas un être à part ?

                        Enfin (cf. Sartre) peut-on parler d’un propre de l’homme ?

                        « L’existence précède l’essence » : l’homme existe d’abord, il se définit

 ensuite, en agissant.

Mais l’homme pourrait-il le faire sans conscience réflexive (c’est-à-dire sans se

 penser lui-même) ?

 

Conclusion

                        Même si la conscience réflexive peut définir le propre de l’homme, cela ne

 veut pas dire pour autant que cette différence constitue un privilège ou une

 supériorité. N’est-elle pas, au contraire obligation morale d’exercice et de développement engageant l’homme dans la voie de l’accomplissement et de la réalisation de soi ?   

     

 

 

 

 


Il s'agit d'un article  de Tzvatan Todorov, un auteur dont je suis les publications depuis un ouvrage qui l'a rendu célèbre en 1970, du moins dans les milieux universitaires: Introduction à la littérature fantastique. Dès lors, cet auteur a pris de l'envergure et est devenu incontournable en ce qui concerne l'analyse de cerains phénomènes de société ( comme la barbarie), voire de l'histoire de certains mouvements politques, comme celui des Lumières et ce qu'il en reste aujourd'hui....!
Tzvetan Todorov (1939 à Sofia, Bulgarie) est un sémiologue, un linguiste et un philosophe. Dans les années 1950, il fuit le communisme et suit des études à Paris. Ayant acquis la nationalité française, il dirige depuis 1987 le Centre de Recherches sur les arts et le langage du CNRS, où il a commencé à travailler à partir de 1968.


Menaces sur la démocratie

LE MONDE | 14.11.09 | 14h31  •  Mis à jour le 14.11.09 | 14h33

 

Les démocraties sont sorties victorieuses de leur affrontement avec le totalitarisme, et elles ne sont pas vraiment mises en danger par les théocraties qui s'installent ici ou là. En revanche, elles sont menacées par des dérives qui proviennent de l'intérieur d'elles-mêmes.

La démocratie libérale repose sur deux principes, deux formes d'autonomie. La souveraineté du peuple d'une part, qui assure l'égalité de tous les citoyens et la défense du bien commun. La liberté des individus d'autre part, à l'intérieur d'une sphère soustraite à tout contrôle collectif. Si ces principes ne s'opposent pas directement, des tensions naissent parfois entre eux. Et pour cause : le pouvoir du peuple est remis entre les mains de ses dirigeants, or ceux-ci sont des êtres humains comme les autres. Montesquieu, premier représentant de la pensée libérale en France, mettait déjà en garde : "C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser."

Pour pallier ce danger, les démocraties ont favorisé un double pluralisme. Celui des partis garantissant la diversité des opinions politiques ; et celui des autorités qui, en s'incarnant dans des institutions autonomes, se limitent mutuellement. L'abus de pouvoir consiste à le monopoliser. On en a vu une illustration avec la précédente administration américaine, qui, au nom de la raison d'Etat, en était venue à légaliser la torture. En France, les menaces sur la démocratie prennent une autre forme.

L'exemple classique de cet abus, c'est la tentation du pouvoir exécutif d'orienter la pratique de la justice. Ainsi, on a vu le président de la République engager des poursuites judiciaires dans un procès (celui de l'"affaire Clearstream"), devenant ainsi simultanément juge et partie. "Je fais confiance à la justice", a-t-il déclaré pour témoigner de son impartialité, mais il aurait pu ajouter : d'autant plus que la carrière des juges dépend directement de moi ! Pendant l'été, un autre procès (celui du "gang des barbares") a attiré l'attention. Au lendemain du jugement, les représentants officiels de la communauté juive ont demandé que les peines prononcées soient aggravées ; la garde des sceaux a immédiatement abondé dans leur sens, la justice se mettant ainsi au service des groupes de pression et des considérations partisanes. Le président de l'Union syndicale des magistrats ne pouvait que constater à regret : "La politique a repris ses droits sur la justice."

L'autonomie des grands médias par rapport au pouvoir exécutif n'est pas moins indispensable. La France n'a pas atteint le degré de confusion entre ces instances que connaît l'Italie, où le président du conseil contrôle plusieurs chaînes de la télévision publique, tout en possédant quelques chaînes privées... Toutefois, en vertu d'une récente modification des règles, c'est le gouvernement, et non une instance autonome, qui choisit les dirigeants des médias publics. La justification de ce changement est cocasse : c'est, dit-on, pour éviter l'hypocrisie, car de toute façon l'instance "autonome" obéissait déjà aux ordres ! L'on sait bien que l'hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu, mais on peut l'éliminer de deux manières opposées : soit en laissant le vice s'afficher, soit en essayant de l'écarter. Les nominations qui ont suivi cette décision ont été perçues comme liées à des intérêts personnels. Vont dans le même sens les intimidations subies par divers journalistes : un rédacteur de Libération est placé en garde à vue et subit des fouilles humiliantes pour une affaire de diffamation, un journaliste du Monde l'est à son tour parce qu'il couvre une manifestation considérée comme indésirable.

Pour rester fidèle aux principes de la démocratie, le pouvoir exécutif doit préserver l'autonomie non seulement des autres pouvoirs, mais aussi de certaines activités, telle la recherche de connaissance. Condorcet, autre représentant de la pensée libérale, formulait ainsi cette exigence à l'époque de la Révolution : "La puissance publique n'a pas droit de décider où réside la vérité, où se trouve l'erreur." Cet interdit s'est trouvé transgressé à l'occasion de l'"affaire Geisser", pendant l'été. Vincent Geisser, chercheur au CNRS, a entamé une enquête sur les enseignants issus des migrations maghrébines. En 2007, la direction administrative lui demande d'interrompre ses recherches ; on découvre à cette occasion qu'au CNRS un "fonctionnaire de sécurité et de défense" est chargé de surveiller toutes les recherches sociologiques et sociopolitiques jugées "sensibles", et notamment celles concernant l'islam. On apprend aussi que ce type d'intervention n'est pas exceptionnel et que le même fonctionnaire a écrit à d'autres chercheurs pour exprimer sa désapprobation de leurs opinions ou études. Sur le fond, la décision du CNRS ne peut que laisser perplexe : faut-il interdire une recherche de peur que ses résultats ne déplaisent au pouvoir ? Autant casser tous les thermomètres pour s'assurer que la fièvre ne monte pas.

Les principes de morale acceptés par tous représentent également une limite à l'exercice du pouvoir politique. Benjamin Constant, autre classique de la pensée libérale, affirmait au début du XIXe siècle : "Toute loi qui ordonne la délation n'est pas une loi ; toute loi portant atteinte à ce penchant qui commande à l'homme de donner un refuge à quiconque lui demande asile n'est pas une loi." Or l'article L. 622-1 du code des étrangers stipule que toute personne qui fournit une aide à un étranger dont les papiers ne sont pas en règle, serait-ce en lui offrant un repas, est passible de cinq ans de prison et de 30 000 euros d'amende. Et, nonobstant les dénégations du ministère de l'identité nationale, cette menace est bel et bien mise à exécution, pour décourager toute aide à ces indésirables. Dans le même but, les manifestations publiques en leur faveur sont réprimées avec violence (un sympathisant y a récemment perdu un oeil).

Le pluralisme peut-être le plus important pour le bon fonctionnement de la démocratie est celui qui repose sur l'indépendance mutuelle du politique et de l'économique. Cette exigence impose d'abord aux dirigeants politiques une hygiène morale. Leur pouvoir et leur visibilité ont comme contrepartie des obligations plus strictes que celles des citoyens ordinaires : leur conduite doit être exemplaire. Ils ne doivent pas s'exposer au soupçon de partialité ou de complicité avec les puissances économiques ou travailler simultanément ici et là ; il ne faut pas que les membres proches de leur famille profitent de leurs privilèges d'un côté pour s'assurer des avantages de l'autre. Le népotisme, le "pantouflage", la corruption ne sont pas d'invention récente ; ils n'en restent pas moins inacceptables. L'autonomie de l'action économique était mise en question par le pouvoir totalitaire, qui privilégiait les choix politiques (des magasins vides, la pénurie permanente). Aujourd'hui, c'est l'autonomie du politique qui se trouve ébranlée, sous des pressions venues de plusieurs côtés. La globalisation fait que les acteurs de la vie économique échappent au contrôle des gouvernements locaux : à la première entrave, l'entreprise multinationale déplace ses usines dans un pays plus accueillant. A l'intérieur de chaque pays, l'idéologie ultralibérale ne laisse pas davantage de place à l'action politique. Cette idéologie doit en effet être distinguée de la pensée libérale classique.

Alors que celle-ci respecte et défend la pluralité des forces et des principes à l'oeuvre dans un pays, l'ultralibéralisme est un monisme, il prône la soumission de la société à une force unique, celle du marché illimité. Partant d'un postulat anthropologique fantaisiste, selon lequel l'individu se suffit à lui-même, et réduisant ledit individu à un animal aux besoins exclusivement économiques, l'ultralibéralisme ne laisse aucune place pour le pouvoir politique, qui est pourtant responsable du bien commun.

La monarchie, même élective, n'est pas la démocratie. En théorie, nos institutions restent fidèles aux principes démocratiques ; en pratique, il leur arrive d'être transformées en simples façades d'un pouvoir absolu et personnalisé. Comment, ensuite, exiger des habitants des cités ce que n'incarnent pas les dirigeants du pays ? La démocratie repose sur un équilibre fragile entre les composantes de la société ; en ce moment, des signes nombreux indiquent que cet équilibre est mis en danger.


Né en 1939 à Sofia, Tzvetan Todorov est Historien des idées et essayiste, et directeur de recherches honoraire au CNRS. Son oeuvre a été couronnée par le prix du Prince des Asturies en 2008.

Son dernier ouvrage en date, "La Signature humaine" (Seuil, 474 p., 23 €), représente son propre parcours d'intellectuel à travers un choix d'essais et d'articles qui dessinent un humanisme du temps présent.

 

Tzvetan Todorov

Article paru dans l'édition du 15.11.09

 



Désir de désir ( Hegel )


Autrui : l’horizon permanent de ma propre existence, le « médiateur indispensable entre moi et moi-même ». C’est pourquoi, pour acquérir ma propre identité de sujet, pour satisfaire mon désir d’être moi-même, il faut que je me cherche  à travers autrui, sans me perdre ou m’aliéner pour autant. C’est en ce sens que la quête de soi passe par la médiation d’autrui.

              Cf. Hegel : tout désir est l’expérience d’une altérité.

Le désir, en visant des objets, fait de ces objets des objets pour moi : il nie leur indépendance, leur altérité pour se les approprier et en jouir, tout en faisant l’expérience de leur indépendance irréductible.

Ex : la pomme qui, désirée, sera consommée, mais le désir renaît et un autre objet se présente pour être nié. La conscience perçoit alors la nécessité de l’objet. Si elle peut assimiler les choses, elle ne peut s’assimiler à elles sans se réifier, c’est à dire s’aliéner dans l’univers des choses, perdant son identité en se perdant dans les objets.

Pour que la conscience puisse se trouver elle-même, il ne faut pas que l’objet soit radicalement autre, mais à la fois même et autre, moi en même temps qu’objet, pour que je puisse me reconnaître en lui. Or seule une autre conscience peut remplir cette exigence.

Ce que l’autre désire, j’en viens à le désirer aussi. Son désir me désigne l’objet comme ayant une valeur ( digne de convoitise, agréable à posséder ). Cf. les mouvements de mode comme valorisation soudaine et provisoire d’un  produit.

Pourquoi désirer ce que désire autrui ? Pour qu’il m’admire, qu’il m’estime. L’objet n’est  donc qu’un prétexte : mon vrai désir, c’est le désir de l’amour d’autrui.

Pour Hegel, le désir humain fondamental n’est pas désir de consommation de l’objet, désir de plaisir ou de jouissance physique ( cf. l’animal ) mais désir de reconnaissance, c’est à dire désir du désir d’autrui, c’est à dire désir d’être reconnu par autrui comme un être qui a une valeur ( qui est donc désirable ).

Ex : si j’étais un naufragé solitaire, m’importerait-il d‘être élégant, de posséder ceci ou cela ? De même le goût de la compétition : vouloir être le meilleur ( dans les affaires, les études, les jeux, le sport, etc..). Je me soucie infiniment de ce qu’autrui pense de moi.

En somme, derrière tout désir de possession d’objet, de réussite, se cache notre désir fondamental, le désir de reconnaissance, qui n’est autre qu’un désir d’être.

Le désir atteint sa vérité dans la reconnaissance des consciences. Il m’échappe toujours, il n’est pas mien mais le nôtre ; il n’est jamais solitaire, mais toujours solidaire d’une relation entre les consciences.

 

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