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Vérité : fiche récapitulative

 


Vérité
  (etym : latin veritas, de verus, vrai) 1) Sens courant : caractère de conformité d'un discours, d'une proposition, d'une thèse ou d'une représentation quelconque, à la réalité. 2) Philosophie : 1)  Saint Thomas et scolastique : c'est " l'adéquation (ou conformité) de la chose avec l'intelligence ".  Cette conception est aujourd'hui,  en gros,  celle qui a été retenue par le  sens commun 2) Acception générale : caractère des jugements auxquels on ne peut qu'accorder son assentiment, c'est-à-dire  qui s'imposent à tous les esprits, et qui fondent et sollicitent l'accord de tous les hommes de bonne foi. Les philosophes, en accord sur ce point , à nouveau, avec le sens commun, retiennent trois types de critères permettant de contrôler ou de reconnaître la vérité : l'évidence pour les vérités premières (axiome), la démonstration ou le caractère démontrable, pour les propositions et les  théories, et la vérifiabilité  (confrontation concluante avec les données expérimentales) pour tout ce qui a trait à  l'expérience. 3) Epistémologie :  correspondance de l'hypothèse ou de  telle ou telle proposition  avec les données observables,  et cohérence de cette hypothèse avec l'ensemble de la théorie scientifique concernée. Pour le philosophe Karl Popper, toute théorie scientifique est falsifiable, c'est-à-dire qu'elle risque toujours d'être invalidée, au moins partiellement, par des faits nouveaux qui la contrediraient. 4) Logique : accord de la pensée avec elle-même. Toutefois, la " vérité "  logique, dite aussi validité, ou vérité formelle, n'est qu'une condition de possibilité de la vérité. La logique ne peut rien nous apprendre sur les choses elles-mêmes, c'est-à-dire sur la vérité " matérielle " qui ne peut être acquise que par l'expérience.
Vrai : (etym : latin verus, " vrai ")  Conforme au réel ou (et) cohérent. Le vrai est  toujours une relation  (entre l'esprit et les choses, ou des esprits entre eux, ou du discours avec ses propres prémisses). Donc l'idée de vérité absolue (non relative) ou encore indépendante du jugement  des hommes, est très problématique.   En outre, le vrai implique le langage, donc est en grande partie conventionnel.
Réel  (etym :  latin realis, de res, " chose ", " objet ") Tout ce qui existe à un titre quelconque. Les apparences, les faits sont (plus ou moins) réels. Mais ils ne sont pas " vrais ". Les idées ou les formes intelligibles peuvent être réelles. Non pas vraies.
Vérifiable/vérifié : Ce dont la vérité peut être établie, prouvée. Vérifié : Ce qui est effectivement attesté au moment où l'on parle. Les théories scientifiques sont vraies et  vérifiables, mais pas toujours vérifiées (cela dépend du niveau des dispositifs de vérification à un moment donné). Elles peuvent être " falsifiées " c'est-à-dire contredites, infirmées par certaines expériences.
Vérités scientifiques : Elles sont relatives (au secteur de l'être impliqué) et provisoires. Mais les vérités scientifiques ne deviennent pas " fausses ". Les théories scientifiques sont des approximations, des fictions, toujours susceptibles d'être  réfutées (" falsifiées), puis remaniées. Mais elles ne deviennent pas fausses.  Leur vérité est relativisée. Les révolutions scientifiques sont des changements de paradigmes. Les théories  anciennes sont englobées par les suivantes (la théorie d'Einstein englobe celle de Newton, la théorie de Darwin  dépasse  celle de Lamarck, tout en en adoptant son postulat de base etc...). Bref, ni en sciences ni ailleurs, le vrai (à un moment donné) ne devient faux. La théorie de Ptolémée n'était pas scientifique, pas plus que celles des alchimistes (chaque science a une date de naissance précise).
Vérace, véracité : Qui ne veut pas tromper. Se dit de Dieu, supposé vérace.
Vérité révélée :  (de revelare, " découvrir ") vérité cachée , inaccessible à la raison et transmise aux hommes par des voies  surnaturelles.

A priori : expression latine : littéralement : " antérieur à l'expérience ". Chez Kant : vérités universelles et nécessaires (formes de la sensibilité, catégories de l'entendement et idées de la raison).
Valide : (etym : latin validus, validitas, " fort ", " puissant ") Non contradictoire. Synonyme : cohérent.  Se dit des discours argumentés. Mais un discours  logique (donc cohérent) peut être  faux c'est-à-dire en contradiction avec le réel si  l'une de ses prémisses est  fausse

Les réfugiés de l'environnement (première partie)

NOUVELOBS.COM | 18.04.2008 | 12:03

La Terre chauffe et avec elle beaucoup de territoires autrefois accueillants deviennent inhabitables pour leurs occupants traditionnels. Du coup, les populations résidentes sont obligées d'aller s'installer ailleurs. Ces nouveaux réfugiés climatiques sont aujourd'hui une trentaine de millions mais leur nombre devrait dépasser les 250 millions en 2050. Ce thème a fait l'objet d'une conférence lors du festival Sciences Frontières qui s'est déroulé à Marseille au début du mois d'avril.

Une des îles composant l'archipel de Tuvalu

Une des îles composant l'archipel de Tuvalu Peter Bennetts/Getty Images

Qui sont ces populations menacées ? Ou vivent-elles ? En fait un peu partout dans le monde. Il faut savoir que près de 500 millions de personnes vivent à moins de cinq kilomètres des côtes et pas loin de 350 millions à moins de cinq mètres au-dessus du niveau de l'eau, voir en dessous pour certains (Bengladesh, Pays bas, Camargue...). Toutes ces régions sont directement menacées par la montée des eaux consécutives à la fonte des glaces polaires. Pour d'autres la menace ne vient pas de l'eau mais plutôt de son absence, en Asie, en Afrique et en Amérique Latine la déforestation conjuguée à la hausse des températures accélère la progression des déserts menaçant encore plusieurs millions de personnes.

Le premier exemple, tragique, de ce phénomène migratoire forcé se situe en plein cœur des îles polynésiennes. A quelques kilomètres de l'équateur, dans des eaux bleu turquoise, l'archipel de Tuvalu composé de quelques petits îlots peuplés d'une dizaine de milliers d'habitants sera entièrement recouvert par les eaux d'ici 2050. Les habitants sont donc contraints d'aller vivre ailleurs. Mais cet ailleurs n'existe pas encore : les pays voisins (Australie, Nouvelle-Zélande, Indonésie...) n'acceptent des réfugiés qu'au compte goutte avec des conditions drastiques d'accès à leur territoire.

Au même moment, de l'autre côté du globe, les Inuits qui vivent sur la banquise voient leur territoire se réduire d'années en années comme une peau de chagrin. Eux non plus n'ont pas d'ailleurs et tentent de faire reconnaître le préjudice qu'ils subissent. Ils viennent ainsi de porter plainte contre les Etats-Unis, l'un des plus gros producteurs de gaz à effet de serre, devant l'équivalent de la cour européenne des droits de l'Homme pour le continent Américain. En attendant ils envisagent aussi une « délocalisation forcée ».

Ces mouvements de populations n'en sont qu'à leur commencement. Tout indique que la situation climatique du globe va continuer à se détériorer. Les objectifs de réduction d'émission de gaz à effet de serre (GES) fixés par Kyoto, déjà minimalistes, ne seront selon toute vraisemblance pas atteints. En conséquence, il faut s'attendre à d'autres situations catastrophiques. Les experts prévoient essentiellement des mouvements de population Sud/Sud ainsi que des tensions sur les îles du Pacifique et de l'Océan Indien comme les Maldives. Mais les problèmes soulevés par ces déplacements de personnes nécessitent une régulation et une prise en charge internationale. (A suivre).

Il va sans dire que l'on peut ne pas être d'accord avec certaines prises de position, trop marquées d'un point de vue religieux, mais ces articles n'ont pour but que de favoriser la réflexion, sans exclusive....


Le sens du bien commun

Jean-François Petit,
faculté de philosophie, Institut catholique de Paris
L'urgence d'une préoccupation

L'antique concept de bien com­mun a-t-il un avenir ? Il y a peu de temps, on ne donnait pas cher de cette idée : notion périmée, liée à un héritage philosophique et religieux trop occidental, pas assez attentive aux évolutions actuelles, notamment de l'économie... Or, justement, les interdépendances croissantes des sociétés, les me­naces planétaires sont en train de conduire à sa réélaboration complète.
Toute une nouvelle génération de jeunes chercheurs, souhaitant faire dialoguer les disciplines et les traditions de pensée, s'est emparée avec fougue de cette notion pour l'acclimater à un contexte de fortes et rapides mu­tations. Leurs questions ne sont pas si incongrues : quelle relation peut-on construire entre bien commun et biens particuliers ? Si l'on ne croit guère à une « main invisible » du marché, quels liens établir en économie entre « vices privés» et «vertu publique»? Autre interrogation: dans un pays de laïcité comme le nôtre, peut-on concevoir la définition d'un bien commun politique sans y inclure un respect de lois divi­nes ? Plus profondément encore, est-il possible de définir un bien commun immanent à la société sans références à des normes transcendantes ? On le constate, le champ d'exploration est vaste. Les développements au XX
e siècle de l'idée de bien commun ont été importants.
Au concile Vatican II, les chré­tiens n'étaient pas en dehors des débats. La constitution pastorale

Gaudium et spes
avait en effet dé­fini le bien commun comme un « ensemble de conditions sociales qui permettent tant aux groupes sociaux qu'à chacun de leurs membres d'atteindre leur per­fection d'une façon plus totale et plus aisée » (26,1). Des pionniers, tant au plan philosophique, comme Jacques Maritain, qu'au plan social, comme le P. Lebret, avaient conduit à cette heureuse prise en compte en adossant cette notion au service de la personne. On sait moins que la tradition li­bérale est aussi restée sensible à cette question du bien de tous. Un philosophe comme John Locke parlait volontiers du « bien public » comme « bien de chaque membre particulier autant qu'il peut être satisfait par des règles communes» . À l'èremoderne, la divergence, notamment avec la tradition socialiste, a surtout porté sur les moyens à adopter pour y parvenir. Certes, on peut faire le constat d'une arène politi­que, où les ambitions et les rivali­tés personnelles polluent le débat, ou d'une scène économique où le « chacun pour soi » semble être la règle. Mais on peut voir aussi les choses autrement. Aujourd'hui, de nombreuses institutions in­ternationales, comme l'Unesco, ou des ensembles politiques, comme l'Union européenne, ten­tent de promouvoir et de mettre en œuvre dans leurs politiques cette notion de bien commun, parfois pas toujours totalement distinguée de celle d'intérêt gé­néral. Qu'importe. Par bien des aspects, il semble non seulement possible, à partir notamment d'un héritage augustinien et thomiste, de promouvoir cette idée d'un bien commun universel. Au vu des défis planétaires, il y a sans doute plus urgence qu'il n'y paraît.
Aujourd'hui, de nombreuses institutions internationales ou des ensembles politiques tentent de mettre en œuvre cette notion de bien commun, pas toujours distinguée de celle d'intérêt général.

 

En quête de soi et de sens
E
n France, l'élection présidentielle met aux manettes en 2007 la droite, les élections municipales en 2008, la gauche : division du travail politique dans notre démocratie ? Peut-être... Surmédiati­sation (avec Internet) de la scène politique au niveau national ? Mobilisation territoriale autour de problématiques de proximité, le tout sur fond de crise financière de l'État ? Il le semble... Et dans le monde, de plus en plus petit ? La construction européenne est en panne et la globalisation financière fait rage, diluant les responsabilités. Le capita­lisme se porte bien et remet en cause notre environnement social et naturel ; il s'ac­compagne de moyens de communication séduisant de plus en plus de populations. Les conflits interculturels et identitaires sur fond religieux, malgré les débuts d'une gouvernance mondiale, creusant les écarts entre le Nord et le Sud, battent leur plein depuis le Moyen-Orient jusqu'aux conscien­ces des individus en quête de soi et de sens. Les jeunes générations, nous dit-on, sont en proie à une perte des valeurs... Y a-t-il un sens à tout cela ? Chaos, ébullition des valeurs ? Problème de gouvernance et de prise de décision des élites ? Financiarisa­tion des sociétés modernes ? Déplacement des centres de décisions, court-circuitant l'État-nation, tant par le bas (régionalisa­tion) que par le haut (mondialisation) ? Tout cela à la fois, sans doute.
Mais il en ressort un point commun, l'ab­sence de sens politique. Il recouvre deux di­mensions. D'une part, le sens du politique, c'est-à-dire le « sens des ensembles » (Mou­nier). Ce sens du collectif peut s'envisager
alors soit comme « mise en commun des actes et des paroles » (Aristote, Arendt, Ha­bermas), soit comme domination, rapport de force, stratégie du plus fort (Machiavel, Hobbes, Marx, Schmitt). D'autre part, le sens politique, c'est mettre du sens dans la politique, le sens étant entendu dans ses trois dimensions : direction (d'où venons­nous ? où allons-nous ?), signification (le sens des choses) et également incarnation de l'acte politique dans la vie concrète de nos concitoyens avec des questionnements entremêlant éthique de responsabilité et éthique de conviction.
Pourquoi cette absence de sens poli­tique? Le sens du collectif s'émiette au profit d'une valorisation des stratégies individuelles, non pas tant du fait d'une individualisation/pluralisation libérales des sociétés que du manque d'une force de proposition de sens significative pour tous. Aussi, ne savons-nous plus où nous voulons aller. Sans discernement, pas d'engagement. Il n'y a plus de sens politique parce que les grandes formulations du vivre ensemble s'effacent au profit d'une subjectivisation braconnée des références communes.
Pourtant, quatre principales formulations du vivre ensemble peuvent nous inspirer. Le bien commun : les valeurs de bien existent en soi, transcendantes et incontestables, elles sont accessibles à tout homme qui use de sa raison. L'intérêt général : il est la résultante toujours négociable et révisable d'un processus délibératif entre subjectivi­tés souveraines. L'éthique de la discussion : une mise en commun des argumentaires sur fond d'égalité et de rationalité des membres sans intimidation, sans argument d'autorité, peut réaliser des accords. Enfin, les spiritualités : mises de côté a priori parce que n'ayant rien à voir avec le politique, elles font a posteriori réfléchir à des fins existen­tielles et supérieures (vie, mort, euthanasie, guerre, paix...) et questionnent des choix publics à implication éthique.
Dès lors, il semble urgent de faire un diagnostic approfondi de l'absence du sens politique. Il s'agit aussi de proposer et transmettre à toutes les générations, en formation initiale et continue, le souci de la gouvernance des ensembles selon un exercice éthique du sens en politique. Cela passe par la prise en compte des rapports de force et contraintes, par la mise en sens des quatre formulations du vivre ensemble. La finalité : la mise en commun effective et démocratique des actes et des paroles au service des personnes, dans « une vie ac­complie avec les autres et pour les autres dans des institutions justes » (Ricœur). Telle est du moins l'ambition du pacte commun qui est au cœur de l'Institut du sens politique.

Proposer et transmettre à toutes les générations le souci de la gouvernance des ensembles selon un exercice éthique du sens en politique.

 

L'économie n'est pas le tout de l'homme
L
e bien commun ne fait pas partie du vocabulaire des économistes. Ils parlent plus volontiers d'intérêt général, de satisfaction générale ou de bien-être social. Parler de bien commun les entraînerait sur un terrain qui n'est pas le leur. Ils reconnaissent qu'il ne leur appartient pas de fixer les objectifs sociaux à atteindre dans une société donnée. Au mieux peuvent-ils chercher à répondre à des questions du genre : quels sont les moyens les plus efficaces pour réduire la pauvreté, atteindre tel niveau de bien-être social ? Quelles seraient les conséquences de la suppression du salaire minimum sur les prix, les salaires, les finances publiques, l'équité ? Bien évidemment, ils ne peuvent prétendre à une parfaite neutralité dans leurs réponses. Ils savent bien qu'ils sont tributaires des présupposés des cadres théoriques et des modèles qu'ils peuvent mobiliser.
La réponse du lien entre économie et bien commun est à chercher ailleurs que dans la science économique. Il faut pour cela revenir aux fonctions fondamentales de l'économie comme organisation des échanges de biens et de services. Deux sont essentielles pour saisir la contribution de l'économie au bien commun.
La première fonction de l'économie est de fournir les biens et services dont les hom­mes ont besoin pour vivre. Dans un monde où les tâches sont parcellisées, personne ne peut produire par lui-même de tout ce dont il a besoin pour vivre décemment. En participant à l'organisation économique, il fait une double expérience : celle de sa nature d'être social et celle de ses propres limitations. La vie économique lui est né­ cessaire, ne serait-ce que pour survivre. En cela, on peut dire que l'économie fait partie du bien commun. Elle est à son service et elle sert les autres en y contribuant.
Cet apport réciproque est un élément déterminant du bien commun où se joue le rapport entre l'homme et la société. L'homme n'est pas un simple rouage d'une mécanique complexe et supra­personnelle, où son identité personnelle serait absorbée par et dans le collectif. Dans le même temps, l'économie ne se ré­ duit pas à la recherche de ses seules satis­factions personnelles - optique dominante dans la pensée économique qui considère que les choix collectifs sont guidés par l'agrégation des préférences individuel­les. Cela signifie aussi que l'homme a une responsabilité à l'égard d'institutions éco­nomiques qui permettent la production et l'échange de biens. Il ne peut en user selon son bon vouloir, au gré des opportunités qui se présentent à lui. Mais il doit veiller à leur bon fonctionnement pour que tous puissent accéder aux biens et services qui leur sont nécessaires. La manipulation des marchés, les manœuvres spéculatives, la corruption sont contraires à la recherche du bien commun, c'est-à-dire du bien de tous et de chacun.
La seconde fonction de l'économie, moins évidente, est de permettre l'existence et le développement de tout ce qui n'est pas éco­nomique. C'est parce que certains s'occu­pent des affaires humaines ( negotium ), de la production et de l'échange que d'autres - et les mêmes en d'autres temps - peuvent se livrer à l'étude, à la recherche de la vérité, à la contemplation ( otium ). En effet, tout n'est pas économique. Mais c'est l'économique qui permet la différentiation des activités humaines. Cela donne à l'économie une position prééminente dans la société, qui peut facilement devenir hégémonique quand tout devient marchand. Il ne faut cependant pas attendre de la sphère écono­mique qu'elle s'impose des limitations pour ne pas empiéter sur les autres sphères de la vie sociale. Cette responsabilité incombe au politique. Celui-ci peut et doit établir, par une législation adaptée, les frontières de l'économique pour préserver un espace d'échanges fondés sur une logique autre que celle du marché (services publics, économie sociale, don d'organes...).
Même si l'économie est une dimension capitale et indépassable de l'existence, elle n'est pas le tout de l'homme. L'homme, même le plus pauvre, ne vit pas seulement de pain. Il a aussi besoin de culture, de gra­tuité, de solidarité, de fête. Le bien commun déborde largement ce que l'économie peut proposer à l'homme. L'économie n'est ja­mais qu'un moyen au service d'une finalité qui l'excède.

Le politique peut et doit établir, par une législation adaptée, les frontières de l'économique pour préserver un espace d'échanges fondés sur une logique autre que celle du marché.

                                                               

 

"On ne peut pas sortir de l'hégélianisme"

LE MONDE | 30.04.08 | 17h00  •  Mis à jour le 30.04.08 | 17h00

 

Quelle est la place de Hegel et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ? 

Gianni Vattimo : Je me suis formé dans le climat intellectuel italien de l'après-guerre : à l'époque, le discours dominant était qu'il fallait sortir de l'hégélianisme, surtout du courant influencé par les philosophes Benedetto Croce et Giovanni Gentile. Dès la fin des années 1930, les maîtres italiens les plus avertis avaient commencé à s'intéresser attentivement à l'existentialisme. Deux des tout premiers existentialistes italiens - Luigi Pareyson et Nicola Abbagnano - enseignaient à Turin : en s'appuyant sur différents points de vue, ils reprenaient principalement le cours de Kierkegaard, incluant les thèmes de sa polémique anti-hégélienne. Aussi, je peux dire que j'ai rencontré Hegel dès le début de ma formation philosophique. Et naturellement, dans un sens plutôt négatif, même si ma sympathie pour la pensée politique marxiste et l'admiration que je vouais à quelques grands représentants de cette école - comme Georg Lukacs et Ernst Bloch - m'invitaient à ne pas tenir Hegel à l'écart : Hegel a toujours été pour moi une référence incontournable.

Puis, au fil du temps, après m'être familiarisé avec la littérature philosophique, il m'est apparu de plus en plus clairement qu'il était impossible de sortir de l'hégélianisme ; pour reprendre la formule de Marx, Hegel ne pouvait être considéré comme "un chien crevé"... Bon nombre des arguments éthiques que Kierkegaard avait dirigés contre Hegel me semblaient en quelque sorte "inhérents" à son système. Par la suite, l'enseignement du philosophe allemand Hans Georg Gadamer, ainsi que de l'herméneutique d'origine heideggerienne, a eu une influence décisive sur ma relation à Hegel : dire que l'expérience de la vérité est toujours une "interprétation", c'est-à-dire la lecture du fait à la lumière d'un horizon historique, cela signifie que l'on reconnaît la vérité de l'historicité hégélienne ; et cela même si l'on ne suit pas Hegel jusque dans sa doctrine du "savoir absolu". En d'autres termes, Hegel a raison, sauf lorsqu'il théorise qu'il existe une ligne d'arrivée définitive du savoir.

Aujourd'hui, je me sens et je me professe comme un hégélien "modéré" : à mon sens, le chemin de l'émancipation doit être pensé comme une "spiritualisation" de plus en plus complète du monde. Autrement dit, comme un développement progressif des mondes symboliques, y compris des langages de sciences expérimentales qui dépouillent le "réel" de son immédiateté brute et l'élèvent à un niveau plus humain.

Quel est le texte de Hegel qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

L'oeuvre de Hegel que j'ai le plus fréquentée, au début pour des motivations didactiques, car j'ai longtemps enseigné l'esthétique, a été son Esthétique : rédigé par ses disciples, ce livre est l'un des plus accessibles et des plus fascinants qu'il ait signés. Bien sûr, je devrais plutôt citer La Phénoménologie de l'esprit. Mais ce dernier texte a tous les défauts d'une première oeuvre : il est difficile, et je continue à l'aimer surtout à travers les exposés et les longs commentaires de philosophes comme Ernst Bloch, Jean Hyppolite ou Alexandre Kojève. Ce que je vais vous dire là est sans doute scandaleux, mais je préfère les commentaires à l'oeuvre elle-même...

L'Esthétique offre l'avantage d'être une oeuvre de maturité, méthodique, certes, mais, par ses contenus mêmes, extrêmement suggestive, bien plus que d'autres écrits. Les pages consacrées à l'histoire de l'art sont souvent profondément éclairantes : les critiques artistiques et littéraires d'aujourd'hui ont encore beaucoup à apprendre de ce livre, qui les aiderait à mieux comprendre la relation entre les oeuvres, les artistes et le public, d'une part, et l'esprit général d'une société ou d'une époque, d'autre part.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

L'actualité de Hegel me semble indiscutable pour tous les domaines de la philosophie, même si, bien entendu, il ne s'agit pas de l'accepter d'un bloc. Aujourd'hui, une grande partie des débats philosophiques se joue entre le monde anglo-saxon et le monde de l'Europe continentale, et ces débats semblent conduire presque naturellement à Hegel. Je pense surtout à deux grands courants de pensée : d'un côté, la philosophie postanalytique, d'un autre, l'herméneutique.

Certes, je n'apprécie peut-être pas suffisamment le récent tournant "naturaliste" d'un certain courant d'idées qui s'intéresse de près aux "sciences cognitives" et met au premier plan l'étude de l'intelligence artificielle. Mais je reste persuadé que, même dans ces courants de pensée - que j'ai du mal à considérer comme philosophiques et que je situerais plutôt dans le domaine de la recherche biologique, psychologique, voire informatique -, l'enseignement de Hegel mérite une plus grande attention. Surtout dans la philosophie postanalytique et dans l'herméneutique : en ces domaines, tout tourne autour du problème de la nature historique et sociale de la vérité dite "objective".

Or, aujourd'hui, même si l'on ne s'intéresse pas particulièrement à la philosophie, on s'aperçoit que l'expérience de la vérité comporte des aspects résolument "collectifs" et sociaux : les médias, la diffusion minutieuse de l'information, et même la publicité et la propagande... Ces aspects démontrent que la recherche et la connaissance de la vérité sont des phénomènes bien moins intimes et moins individuels qu'ils ne l'ont été dans les siècles passés. On ne peut plus concevoir l'homme de science comme un génie solitaire découvrant la loi de la gravitation en restant assis sous un pommier : c'est de plus en plus un grand gestionnaire de fonds privés ou publics, de machines et de groupes de travail.

En ce sens, la théorie des paradigmes de Thomas Kuhn, historien et philosophe des sciences américain, auteur de La Structure des révolutions scientifiques (1962), n'est pas du tout obsolète : elle répond à des demandes présentes dans l'herméneutique et chez de nombreux penseurs postanalytiques, et par exemple chez Richard Rorty. Naturellement, même en philosophie, le passage d'un paradigme à un autre - donc l'affirmation d'un système original, constitué de prémisses, de méthodes et d'hypothèses généralement acceptées - n'est pas un processus linéaire dans lequel une nouvelle vérité viendrait simplement corriger une erreur précédente.

Ce que je veux dire, c'est que même le discours de Kuhn, élaboré dans les années 1960, à une époque où les scientifiques prenaient conscience du mandat social et politique de leur travail (c'est le temps des recherches financées et orientées par l'exigence de défense des Etats-Unis) n'est pas "objectivement" plus vrai que d'autres ; mais il correspond mieux à la situation qu'il vivait et dans laquelle nous nous trouvons encore. Ainsi la vérité scientifique se "prouve"-t-elle uniquement dans le cadre d'un ensemble de prémisses, de méthodes et d'hypothèses. Ce cadre est celui du moment historique et social où nous nous trouvons, et il nous permet de vérifier chaque proposition en comptant sur l'accord de tous. En somme, même les sciences positives sont "herméneutiques", dans le sens large du terme : elles sont des facettes de cette vaste histoire de l'esprit dont Hegel a été le grand théoricien. Tout discours sur la vérité de la connaissance doit tenir compte de son historicité : notre connaissance n'est jamais qu'un moment de l'histoire tracée par La Phénoménologie de l'esprit hégélienne.


Traduit de l'italien par Fabienne-Andréa Costa

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Stuttgart en 1770, mort à Berlin en 1831, Hegel a 19 ans quand le peuple de Paris s'empare de la Bastille. Etudiant à Tübingen, où il suit des études de théologie et de philosophie à l'Institut protestant, il vivra ensuite dans plusieurs villes allemandes (Francfort, Iéna, Bamberg, Nuremberg, Heidelberg) en exerçant des métiers divers (précepteur, professeur assistant, proviseur, journaliste), avant d'entrer véritablement dans une grande carrière universitaire. Une fois nommé en 1818 professeur à l'université de Berlin, il incarne, dans la dernière partie de sa vie, le magistère philosophique dans toute sa splendeur. Victime du choléra, il disparaît en pleine gloire, à seulement 61 ans. Penseur exigeant, souvent très difficile à saisir, Hegel est le dernier des philosophes à vouloir embrasser la totalité des savoirs et des événements de l'histoire au sein d'un seul immense système.

Pour y parvenir, il a su forger ce qu'il appelait lui-même des "concepts inconcevables" capables de tenir ensemble les aspects les plus opposés de la réalité. Ce qui intéresse Hegel avant tout, depuis La Phénoménologie de l'esprit jusqu'à ses derniers textes, c'est en effet de penser ensemble les éléments de la réalité les plus contradictoires en apparence. Si la puissance de sa pensée n'a cessé de fasciner, de Marx à nos jours, une postérité multiforme, c'est qu'aucune tentative n'a été aussi loin dans la volonté d'épouser par la pensée l'évolution du réel et le mouvement interne de ses mutations.



Le plaisir au travail, par Ophélie Desmons

LE MONDE | 30.04.08 | 17h00  •  Mis à jour le 30.04.08 | 17h00

 

Je me souviens avoir acheté La Phénoménologie de l'esprit au tout début de mes études supérieures, fascinée par la notion de système. Je m'étais alors lancée le défi de lire ce livre en entier. J'ai vite abandonné, avant même la fin de la préface. La complexité de la langue et du contenu philosophique avait eu raison de mon ambition.

Bien des années plus tard, devenue professeur de philosophie, je reviens régulièrement à Hegel, dont j'avais entre-temps repris la lecture... En terminale, je fais "parler" Hegel de la notion de travail, par l'étude de laquelle je choisis souvent de commencer l'année. J'utilise la plus connue de ses dialectiques, la "dialectique du maître et de l'esclave", pour faire apparaître la dimension positive du travail et rectifier ainsi l'opinion commune.

Introduire Hegel en terminale n'est pas sans difficulté, eu égard à la technicité de son vocabulaire et à la complexité de son projet philosophique. Néanmoins, certaines idées fortes sont largement accessibles aux élèves. Ainsi, Hegel leur permet de prendre conscience des limites de notre vision spontanément négative du travail. En effet, les élèves admettent facilement cette idée selon laquelle le travail est d'abord vécu comme une souffrance, comme une contrainte qui nous prive de notre liberté. Et ils l'admettent d'autant mieux que je leur en parle en les "cueillant" à la sortie des grandes vacances... Mais Hegel nous convainc qu'il faut dépasser cette vision naïve.

La dialectique du maître et de l'esclave montre que le travail produit de la satisfaction et pas seulement du déplaisir. Comment ce renversement se produit-il ? Le maître force l'esclave à travailler. Le travail est alors effort et souffrance. Mais, en travaillant, l'esclave modifie la matière et lui donne une forme qu'il avait d'abord conçue dans son esprit. Le travail est ainsi l'opération par laquelle l'idée de l'esclave s'incarne dans la matière. A l'issue de cette opération, ce n'est plus une matière brute et étrangère qui fait face au travailleur, mais une chose qui doit être appelée son oeuvre. C'est ici que quelque chose va se produire. L'oeuvre va renvoyer au travailleur une image positive de lui-même. Elle va lui révéler sa capacité à agir. L'esclave prend ainsi conscience de sa belle liberté et en éprouve du plaisir.

Hegel permet ainsi de réfuter une contre-vérité largement répandue, à savoir l'idée que le travail n'est qu'une contrainte dénuée de sens et que le plaisir n'est que dans le loisir. Le travail peut alors prendre sens. C'est une idée que les élèves reçoivent bien en règle générale. Elle en touche certains de manière assez profonde quand ils en saisissent toute la portée existentielle.

Le dispositif d'Hegel a en outre assez de subtilité. Il permet de montrer que certaines conditions doivent être réunies pour que le travail puisse faire naître un sentiment de satisfaction. Hegel laisse donc une place pour montrer ce qui se produit lorsqu'on ne peut plus s'objectiver dans son travail. Il laisse une place pour entendre Marx et penser l'aliénation.


Ophélie Desmons, professeur au lycée Condorcet, Lens (62)

 

 
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