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Alexis de Tocqueville

par André Lacroix, du cégep du Vieux Montréal

 

Alexis de Tocqueville. Juriste et penseur politique français, 1805-1859

Sa vie en bref

Aristocrate français né à Paris, en 1805, Alexis de Tocqueville est issu d'une famille ultra-royaliste partiellement décimée par la Terreur qui suivit la Révolution française de 1789. Pour cette raison sans doute, il se méfiera toute sa vie des intentions révolutionnaires sans pour autant verser dans un conservatisme à tout crin. De fait, cette méfiance ne l'empêchera pas d'être un libéral engagé, lui qui vivait justement à une époque où la France tentait maladroitement de réfréner la montée des revendications sociales mises de l'avant à la faveur de la Révolution française. Auparavant, le jeune Tocqueville aura toutefois pris soin de poursuivre ses études en droit avant d'être nommé juge auditeur en 1827, à Versailles.

L'état de sa société suscite par ailleurs de profonds déchirement chez Tocqueville, le laissant écartelé entre les traditions familiales et ses sympathies naturelles à l'égard d'un système politique plus démocratique, à l'image de celui développé par les Américains depuis 1776. Et cette sympathie était d'autant plus importante que ses lectures de Châteaubriand l'avaient convaincu que la liberté américaine avait plus à voir avec la liberté des Lumières que celle des primitifs dépeinte par Rousseau. Un voyage d'étude de neuf mois aux États Unis, voyage qui devait permettre au juriste qu'il était d'étudier le système carcéral américain considéré par les philanthropes d'alors comme étant le plus évolué de l'époque, allait d'ailleurs lui permettre de vérifier de près les thèses de Châteaubriand. En fait, bien davantage un prétexte pour fuir momentanément son pays où son engagement politique lui vaut quelques inimitiés qu'un véritable voyage d'étude, il profite de son séjour pour cumuler une importante quantité de notes sur la vie politique américaine.

De retour de voyage en 1835, il abandonne la magistrature pour rédiger le premier tome de son célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique. Suite au succès de ce livre, Tocqueville est reçu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1838, puis à l'Académie française en 1841. Il publiera le second tome De la démocratie en Amérique en 1840, de même que l'Ancien Régime et la Révolution en 1856, ainsi que de nombreux autres textes avant de mourir en 1859, à Cannes.

Sa pensée

Riche et complexe à plusieurs égards, on peut saisir l'essentiel de la pensée de Tocqueville en la reconstruisant autour d'une grande idée maîtresse et de deux idées secondaires qui lui permettent de tracer un constat fort juste de la vie politique au sein des démocraties occidentales. Toute l'œuvre de Tocqueville a pour fonction principale de réfléchir à la manière dont on doit s'y prendre pour préserver la démocratie en conciliant les forces exogènes et endogènes de la société civile. De fait, marqué par les ruptures créées par la Révolution française au sein de sa société, il cherche à en comprendre les origines par l'étude d'une société ayant vécu une telle révolution tout en évitant ses ruptures. À ce titre, son analyse emprunte tout autant à l'observation qu'à la réflexion pure.

Une idée maîtresse

Toute l'œuvre de Tocqueville repose sur la foi qu'il a pour le progrès de l'égalité des conditions entre les êtres humains. Pour cette raison, il est fort critique à l'endroit des tenants de la Révolution représentant à ses yeux une classe moyenne (petite bourgeoisie mercantile de l'époque et capitalistes) qui ne songe guère à autres choses qu‘à gérer les affaires publiques afin de les faire tourner au seul profit de ses affaires privées comme il le mentionne dans ses Souvenirs. Une telle volonté aurait en effet beaucoup plus à voir avec une lutte corporatiste qu'avec une véritable volonté d'affranchir les masses et de construire une société plus égalitaire. Pour cette raison, il se fait l'analyste du "rapetissement universel" entraîné par l'accession au pouvoir de cette nouvelle classe sociale.

Deux idées importantes

Cette idée de progrès, fort riche et fort intéressante, n'en reste pas moins assez discutée à l'époque, tandis qu'elle ne constitue qu'une intuition que Tocqueville doit encore étoffer. Il le fera en l'appuyant sur deux constats de moindre importance qui complètent la démonstration en lui donnant les assises empiriques qui lui faisaient jusque là défaut. [Ci-contre: un buste de Alexis de Tocqueville honore sa mémoire, dans le village de Tocqueville en France]

La Providence dans l'histoire

Tocqueville retiendra premièrement comme preuve de ce progrès l'existence d'une Providence qui commande le sens de l'histoire. Cette dernière jouerait un peu le même rôle que l'historicisme chez Marx, à savoir une sorte de "loi de la nature" légitimant l'évolution orientée de la communauté. Ainsi, à défaut d'avoir les mêmes vertus scientifiques que Marx prêtait à l'historicisme, la Providence n'en constitue pas moins un concept qui aurait pour principale fonction d'orienter le développement de nos communautés vers un progrès toujours plus grand. Il s'agit en d'autres termes d'utiliser cette dernière pour donner une assise à la notion de progrès qui s'appuie dès lors sur une trame providentielle: il est orienté, et cette orientation a pour base les droits des individus.

Le rôle historique de l'idée d'égalité

Cette volonté de Tocqueville d'ancrer la notion de progrès de l'égalité entre les personnes dans la réalité sociale n'est toutefois pas encore pleinement assurée par la seule Providence. Il lui manque une preuve empirique qui lui permette de témoigner de la véracité du concept, ce que d'autres appelleraient un témoignage de l'histoire. Il prétend trouver cette preuve dans l'évolution des sociétés occidentales, encore là un peu à la manière de Marx. Ainsi, il soutient qu'il n'est pas de grand événement depuis 700 ans - la réflexion de Tocqueville se déployant au milieu du XIXe siècle, cela nous ramène à 1250 environ - qui n'aie tourné au profit de l'égalité. Il ne s'agit toutefois pas d'une égalité des biens au sens où l'entendent les marxistes, mais plutôt d'une égalité des conditions de vie et des droits des êtres humains qui tendent à se rapprocher du fait de l'effacement des inégalités face à la loi. Selon Tocqueville, une représentation égalitaire de la société accélère la mobilité sociale et la circulation des richesses; cette représentation se serait imposée au cours des siècles. Semblable à tous les autres, chacun aurait par conséquent les mêmes chances de s'élever. En ce sens, l'analyse de la société américaine développée par Tocqueville dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, vient essentiellement conforter l'idée du modèle démocratique posé a priori.

Constat de Tocqueville sur la démocratie

De cette analyse, Tocqueville tire le constat suivant: fondamentalement caractérisé par l'avidité des êtres humains pour les jouissances matérielles, l'âge démocratique n'aurait plus pour principe la vertu au sens où l'entendait Montesquieu. Ce principe se serait plutôt transformé en un intérêt bien entendu qui rectifie les égoïsmes de chacun en les mettant au service de la prospérité générale. Il en ressort que si l'amour du bien-être suscite une inquiétude constante qui est entretenue par une égalité virtuelle exacerbant les désirs; les passions envieuses et les rivalités individuelles favorisent pourtant dans l'ensemble un ordre social parfaitement stable. Ainsi, travaillées par une agitation superficielle, les sociétés démocratiques sont donc bien moins menacées par les révolutions que par un conformisme où leur mouvement risque de s'épuiser.

Objet de la réflexion de Tocqueville

Dès lors, le véritable objet d'analyse de Tocqueville se montre au grand jour. Il s'agit de comprendre comment on peut concilier les exigences des passions égalitaires avec l'impératif d'une liberté difficile, dangereuse et exigeante, afin de préserver la démocratie de la tyrannie. Parce que voilà bien le danger qui nous guette selon Tocqueville: une démission de la sphère politique, dans un renfermement sur soi qui n'est rien d'autre que le triomphe de l'individualisme. Ainsi, contrairement à Marx, il croit que le danger qui nous guette ne se trouve pas dans l'exploitation d'une classe sociale par une autre, celle du prolétariat par la bourgeoisie par exemple, mais bien plus dans le désengagement tout azimut de la sphère politique, toute classe sociale confondue.

Actualité de Tocqueville

Sans voir là une préfiguration de notre société et sans vouloir faire de Tocqueville un prophète éclairé, on doit tout de même noter les similitudes existant entre ce constat et l'état actuel de nos sociétés. De plus, Tocqueville croit que c'est dans l'individualisme que la démocratie brise la chaîne communautaire et met chaque anneau à part, tandis que le retrait de la sphère publique au profit de la sphère privée laisserait tout le terrain à l'État, qui deviendra rapidement envahissant, pour s'assurer le maintien de cette égalité. En d'autres termes, trop d'égalité ne serait guère mieux que pas assez aux dires de Tocqueville puisque ce trop ouvre toute grande la porte au despotisme et à l'absolutisme de l'État. Ce constat amène par ailleurs Tocqueville à soutenir que l'opinion publique risque fort de passer d'une instance protectrice face à l'arbitraire de l'État à un instrument coercitif contraignant au conformisme du nombre en raison de la pression immense exercée par l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun. D'où l'idée que, plus efficacement que tous les absolutismes du passé, la tyrannie de la majorité étouffera dans son cercle toute diversité des sentiments et toute disposition à l'action.

Critique du despotisme démocratique

Précisant ensuite la forme que peut revêtir cet absolutisme auquel on s'en remet, par amour de l'ordre et du souci des affaires publiques, Tocqueville décrira un type inédit de gouvernement "immense et tutélaire" dont le pouvoir tout à la fois absolu, prévoyant et doux inaugure un nouveau type d'oppression qui dégrade les êtres humains sans pour autant les tourmenter. Ce qui a fait dire à plusieurs qu'un tel tableau d'un despotisme démocratique respectueux de la liberté individuelle dans ses formes extérieures préfigurait nombre d'analyses des sociétés industrielles modernes massifiées et atomisées tout en étant dominées par un État-Providence aussi prévenant que dangereux. Parmi ces chercheurs et philosophes contemporains, on retrouve entre autres Charles Taylor [Misère et grandeur de la modernité ], Gilles Lipovetsky [ L'ère du vide ] et John Saul [ Les bâtards de Voltaire et The unconscious civilization].


Texte: Tocqueville, Le despotisme

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses; elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Dans ce texte extrait du chapitre 4 de la quatrième partie de la Démocratie en Amérique, Tocqueville présente ce qui se passe et ce qui s'est passé de plus en plus en ce qui concerne les individus sous la domination de la démocratie totalitaire : manque d'indépendance, manque d'esprit créatif, manque de vitalité. Les vices des gouvernants et l'imbécillité des gouvernés dominent. La démocratie se caractérise, pour Tocqueville, par une tendance historique irrésistible de longue durée: l'égalité des conditions. Il montre qu'elle risque de conduire à un égalitarisme qui offre les conditions du despotisme. Si on montre généralement qu'un des dangers de la démocratie est la démagogie (cf. les analyses de Platon dans la République), Tocqueville va donc montrer qu'elle risque également de conduire, non pas au pouvoir du démagogue, mais à une forme de despotisme dont on peut voir les manifestations d'un point de vue administratif, despotisme qui entraîne le peuple dans une passivité et une aliénation. Tocqueville va donc s'attacher à montrer ici une des dérives possible de la démocratie. Le premier point concerne alors l'individualisme. L'égalité des conditions transforme les lois, l'esprit public, les habitudes sociales, les sentiments... Elle défait ce que Tocqueville appelle un "état social". L'état social démocratique et l'égalité des conditions se confondent donc. Ils désignent trois grandes tendances: l'égalisation des droits politiques et civiques, l'égalisation des ressources et la mobilité sociale, la représentation égalitaire des rapports sociaux. Cette égalisation produit l'individualisme. Tel est l'objet du premier paragraphe ici. Il s'agit de montrer qu'il n'y a plus, à proprement parler, de corps social et politique. Seuls la proximité immédiate ou l'intérêt particulier animent les individus. Vous pouvez alors opérer ici une distinction entre l'intérêt général et l'intérêt particulier. Les individus ne deviennent plus que des usagers du droit. Cet individualisme s'accompagne alors du développement d'un pouvoir administratif despotique. Le droit perd de vue sa finalité à savoir l'intérêt général. C'est ainsi qu'il se présente comme ayant pour fin le bonheur des individus. On parlera de confort ou d'aisance mais le problème est le même. Nous retrouvons alors la définition du totalitarisme ici puisque le propre de l'Etat totalitaire est de promettre le bonheur aux individus. Dès lors, puisque le droit prend en charge les individus, ces derniers deviennent de moins en moins autonomes et font appel au droit en permanence puisqu'il se propose de s'occuper de leurs affaires quotidiennes et de leur bien être. C'est une véritable idéologie que dénonce Tocqueville ici. Les individus sont alors réduits à de simples exécutants, soumis à un pouvoir dont ils ne saisissent pas nécessairement les rouages. La société ignore les grands conflits mais est parcourue de conflits d'un type nouveau. Face à l'atomisation du corps social, un nouveau pouvoir central peut s'installer dans la mesure où règne une désaffection pour les affaires publiques.

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Le philosophe espagnol Fernando Savater : Pas de démocratie sans laïcité.
mardi 19 février 2008  (Entretien conduit par Zyed Krichen)

Fernando Savater n'est pas un philosophe comme les autres. Ce sexagénaire au regard malicieux se veut un intellectuel engagé et non un penseur métaphysique. Auteur de près de cinquante livres, dont un certain nombre de romans et d'ouvrages pour la jeunesse, il se distingue surtout par sa réflexion sur l'éthique et la politique. Basque de naissance, il a été condamné à mort par l'ETA car il n'a cessé de vilipender le terrorisme et l'usage de la violence en politique. Aujourd'hui Fernando Savater s'engage dans la politique. Il vient de fonder, avec de nombreuses personnalités, un nouveau parti politique qui se veut ni de gauche, ni de droite mais un outil populaire pour le progrès. Invité récemment par l'Institut Cervantes pour donner une conférence sur les religions et l'exigence laïque, Savater, ce "Sartre espagnol" a bien voulu se soumettre, pour les lecteurs de Réalités, à une épreuve dans laquelle il excelle : l'interview.
 Vous avez toujours dit qu'il ne peut y avoir de démocratie sans laïcité tout en disant qu'il y a différents niveaux pour la laïcité. Y a-t-il un "smig" laïque au-dessous duquel la démocratie n'est plus possible ? Il doit y avoir une différence fondamentale entre le discours symbolique du pouvoir et celui de la religion : d'un côté la légitimité des urnes, de l'autre les diverses légitimités religieuses.

L'existence d'une Eglise facilite cette distinction. Dans les autres expériences sans Eglises, comment opérer cette séparation ? Un des problèmes de l'Islam pour contrôler l'expression fanatique est probablement l'absence de cette Eglise. Seulement l'Eglise catholique a été, historiquement, porteuse de violence et de fanatisme. Il est vrai que l'existence de ce pouvoir central religieux permet un meilleur contrôle de ce champ.

En Europe, le problème de la sécularisation est résolu. Est-ce que c'est le cas pour toute la chrétiente ? Non. C'est le cas des pays de l'Amérique du Sud. Il y a des pays où il est difficile de se proclamer non religieux et d'accéder à la plus haute marche du pouvoir ou d'afficher une différence sexuelle. Même dans un pays comme les Etats-Unis, je ne pense pas qu'un divorcé puisse devenir président. Il y a une différence entre la séparation constitutionnelle entre le pouvoir politique et l'Eglise et d'assurer cette séparation dans la vie quotidienne.

Les communautés musulmanes vivant en Europe acceptent-elles ce principe laïque ou ont-elles quelques difficultés pour s'y adapter ? Cela dépend des pays. Il y a des communautés musulmanes très anciennes, comme dans le cas de la France, où le principe laïque est accepté, même si l'on remarque une certaine évolution ces dernières années. La première génération d'immigrés musulmans s'est parfaitement adaptée à la laïcité, c'est le cas aussi de la Grande-Bretagne. C'est dans la deuxième ou troisième génération que les problèmes sont apparus. Les jihadistes en Grande-Bretagne sont les enfants d'immigrés relativement bien intégrés. Il y a des raisons socio-économiques qui expliquent cela. L'ascenseur social est en panne dans certains pays européens. Le résultat a été le renforcement du sentiment religieux identitaire. Cela étant et en dehors des groupes extrémistes, très minoritaires, la plupart des Musulmans d'Europe n'ont aucun problème avec les institutions laïques. Mais ces communautés vivent, aujourd'hui, dans la peur que des actes terroristes sanglants, comme ce fut le cas à Madrid et à Londres, se fassent au nom de l'Islam car les premières victimes seraient les Musulmans d'Europe.

Si les Musulmans d'Europe n'ont pas de problèmes particuliers avec la laïcité, la laïcité serait-elle alors un concept géographique ? Le problème, c'est la démocratie qui facilite le vivre-ensemble. Auparavant, dans nos sociétés anti-démocratiques, les catholiques étaient très peu tolérants. On oublie que l'intégrisme catholique a été majoritaire en Europe durant de nombreux siècles. L'évolution historique et l'apparition de la démocratie ont fini par faire régresser l'intolérance religieuse. Je pense que les Musulmans peuvent connaître la même évolution. Aucune religion n'est ni absolument tolérante, ni absolument intolérante.

Que pensez-vous de la thèse qui dit que le Christianisme contient le concept laïque en puissance dès Jésus-Christ lui-même, alors que l'Islam est beaucoup plus rétif à cela ? Je pense que la différence historique est plutôt dû à l'institution ecclésiastique. L'idée qu'il y a un roi de l'Eglise face à un roi civil introduit déjà la séparation des deux champs. S'il n'y avait pas de hiérarchie religieuse dans le Christianisme, l'idée de séparation serait beaucoup plus difficile.

Comment expliquez-vous que le Chiisme musulman, qui connaît une certaine forme d'église, a produit une théocratie ? Je ne crois pas aux explications essentialistes. Les circonstances historiques sont déterminantes. Entre la fondation de l'Eglise catholique et l'émergence de la démocratie en Europe, il y a plus de quinze siècles. Il n'y a pas de relation mécanique.

Quelles seraient les circonstances historiques qui pourraient amener les pays musulmans à la laïcité ? Il faudrait œuvrer pour une laïcité qui serait adaptée et acceptée par la culture musulmane. Un laïcisme dictatorial et imposé par les armes n'est pas viable.

Beaucoup d'intellectuels musulmans craignent que la démocratie ne favorise que l'intégrisme. Qu'en pensez-vous ? Si l'intégrisme prospère, cela ne peut être que pour des raisons sociales. La faute n'est pas à la démocratie, mais à l'organisation sociale. Quelqu'un comme Chavez a été élu par les urnes et il n'est pas le meilleur exemple pour la démocratie. Les pays arabo-musulmans vivent une période de transition à laquelle la démocratie devrait s'adapter ; bien qu'étant espagnol je garde un mauvais souvenir des qualificatifs de la démocratie. Franco aimait parler d'une "démocratie organique" et on sait que cette "démocratie" n'avait rien de démocratique. Tout adjectif est limitatif... Franco, comme tous les dictateurs, disait que les Espagnols n'étaient pas encore prêt pour la démocratie. Aujourd'hui on entend la même chose concernant les pays musulmans. En vérité tous les peuples sont prêts pour la démocratie, sauf les dictateurs.

Vous êtes espagnol et basque à la fois. Comment expliquez-vous la persistance des mouvements violents, comme l'ETA, dans des pays démocratiques ? Le séparatisme nationaliste violent existe en Espagne depuis le 19ème siècle. L'Espagne est le plus ancien Etat de l'Europe et en même temps le plus mal ficelé. On avait pensé qu'avec la fin de la dictature et la générosité de la jeune démocratie face aux revendications nationalistes, le terrorisme allait cesser. Pourtant la violence continue toujours.

Les philosophes réfléchissent généralement sur les concepts et vous êtes un philosophe qui veut réfléchir sur la société. Vous représentez un nouveau profil du philosophe en Europe ? D'abord je suis un professeur de philosophie et non un philosophe. Ensuite il y a une philosophie pratique, celle des valeurs, de l'éthique et de la politique. La société, c'est des gens dans la rue. La philosophie doit pouvoir réfléchir sur cela.

On dit que vous êtes un philosophe médiatique. Est-ce qu'il n'y a pas là un risque de dépréciation de la parole et de la pensée du philosophe ? La philosophie, depuis Socrate, a toujours cherché l'agora, l'espace public. Aujourd'hui la place publique est représentée par les médias. On doit parler aux gens là où ils sont. Les gens sont dans l'Internet, dans la télévision, dans la radio. L'idée de parler uniquement à un petit groupe de spécialistes est très narcissique mais très peu efficace. Cela étant dit, les grands créateurs intellectuels sont toujours nécessaires. On a besoin des deux.

Pourquoi avez-vous choisi dernièrement de passer du champ d'engagement intellectuel à celui de la politique ? Je me suis toujours senti engagé politiquement. A l'époque de Franco, j'étais dans l'opposition. Ensuite je me suis engagé dans le mouvements "Basta" contre le terrorisme. Mais ce type d'engagement a atteint ses limites pour moi. On ne peut pas toujours répéter la même chose. Je pense qu'une autre voie est possible. L'unique discours qu'on entend en Espagne de la part des deux grands partis politiques -le parti populaire et le parti socialiste- est celui-là : l'autre est pire que moi. C'est un sectarisme ennuyeux, surtout pour la jeunesse. Nous voulons introduire un discours différent.

 Quel est votre positionnement sur l'échiquier politique espagnol ? Nous sommes plutôt progressistes. Le progrès prend des éléments de la gauche et de la droite en même temps. Il y a aussi des réactionnaires à gauche et à droite. Le progrès c'est lutter contre la tyrannie, la misère et l'ignorance. Ce sont les trois maux fondamentaux de toute société.

Face à la menace terroriste islamiste, comment jugez-vous le comportement des sociétés occidentales : plus d'ouverture ou plus de repli identitaire ?

Les deux à la fois. Il est vrai qu'après les attentats de Madrid de mars 2004 il n'y a eu aucune réaction anti-arabe ou anti-musulmane dans la population. C'est une source de fierté pour moi. Mais, avec le temps et la multiplication des actes terroristes, on arrive peu à peu à un portrait robot de l'ennemi : c'est l'arabo-musulman. En Espagne, par exemple, on n'a pas d'extrême droite xénophobe depuis la mort de Franco, mais aujourd'hui on commence à entendre des voix anti-immigrés. On ne doit pas cacher cette réalité.La tolérance, c'est un combat au quotidien, ce n'est jamais gagné d'avance...Il n'y a de tolérance que si l'intolérable n'est pas toléré. Si on tolère l'intolérable, c'est la tolérance qui recule et non l'inverse.

Zyed Krichen Copyright Réalités Magazine Actualités

© Pascal Pavani-AFP

Deux philosophes et un neurobiologiste évoquent l'apport de l'oeuvre de Lévi-Strauss dans la pensée moderne, tout en exprimant leur admiration.


André Comte-Sponville « Les trois leçons de Lévi-Strauss »Philosophe, dernier ouvrage paru : « Le miel et l'absinthe. Poésie et philosophie chez Lucrèce » (Hermann, 2008).

Ce que je retiens de Claude Lévi-Strauss ? Trois leçons principales : la critique du sujet ; une éthique du désespoir ; une esthétique du refus et de l'admiration.

La critique du sujet, chez lui, est double : elle est le fait de l'ethnologie (par le décentrement que cette dernière suppose), mais aussi du structuralisme (qui pense le sujet comme effet, jamais comme principe). Il n'y a pas d'ego substantiel, et cela met l'égoïsme à sa place-celui de l'illusion.

Cela nous mène à l'éthique et au désespoir. Si le sujet n'est rien que l'ensemble des illusions qu'il se fait sur lui-même, il n'y a rien à en attendre, ni salut ni sens. Reste alors à le connaître ( « le but dernier des sciences humaines n'est pas de constituer l'homme, mais de le dissoudre » ) et à s'en déprendre, autant qu'on peut. Le paradoxe est qu'on n'en devient que plus humain, comme on le voit chez Montaigne, comme on le voit chez Bouddha, et ce sont là les vrais maîtres (plus que Rousseau) de Lévi-Strauss, du moins lorsqu'il consent, souvent à la fin de ses livres, à philosopher un peu...

Enfin, l'esthétique du refus et de l'admiration. Quand tout le monde célébrait les avant-gardes, Lévi-Strauss eut le courage d'exprimer le peu d'estime qu'il avait pour l'art de notre époque, depuis le « métier perdu » des peintres jusqu'à « l'insupportable ennui qu'exsudent les lettres contemporaines » . Cela nous renvoyait aux vrais maîtres : Montaigne, Poussin, Bach, Mozart, Rousseau... Le refus et l'admiration vont ensemble. C'est ce qu'on appelle le goût, et le dégoût. Cela ne va pas sans courage. Celui de Lévi-Strauss nous en donna.

Tzvetan Todorov « L'art de la science »Linguiste et philosophe, dernier ouvrage paru : « L'esprit des Lumières » (Le Livre de poche, 2008).

Lorsque je suis arrivé en France, au début des années 60, la pensée de Claude Lévi-Strauss m'est apparue comme la production la plus attirante de la vie intellectuelle française. Cet attrait avait deux grandes raisons. La première était que son oeuvre donnait leur titre de noblesse aux sciences humaines et sociales, face aux traditions purement philosophiques ou littéraires. J'étais ébloui, et je n'étais pas le seul, par la manière qu'avait Lévi-Strauss de prendre en considération une très grande quantité de faits empiriques et d'en tirer des conclusions qu'il savait exprimer dans un langage rigoureux. Le mot « structural » symbolisait pour nous cette avancée au-delà des formules abstraites des uns et des impressions floues des autres. La seconde raison avait partie liée à l'« anthropologie » : les cultures des peuples étrangers au monde occidental, en particulier des peuples sans écriture, y accédaient à la même dignité que notre propre culture. L'ethnocentrisme européen y prenait un sacré coup.

Quarante ans plus tard, ces batailles ne sont plus d'actualité. D'un côté, les idées de Lévi-Strauss sont comme le grain qui meurt, dans la parabole évangélique : elles sont passées dans le sens commun. D'un autre côté, relues aujourd'hui, certaines de ses formules suscitent l'interrogation. Son relativisme radical, proclamé plutôt que pratiqué, est indéfendable ; son antihumanisme-le refus d'accorder un privilège à l'espèce humaine au sein du monde vivant, de reconnaître une quelconque autonomie au sujet individuel-est excessif ; sa prétention scientifique, plaçant l'analyse structurale aux antipodes de toute interprétation, ne me paraît pas fondée. Il est vrai qu'on trouve, dans l'oeuvre même de Lévi-Strauss, de quoi réfuter les conclusions maximalistes qu'on se plaît parfois à en tirer.

J'éprouve toujours une admiration pour cette oeuvre, mais les raisons en sont autres que par le passé. Lévi-Strauss incarne maintenant pour moi la possibilité de passer outre la séparation conventionnelle du savant et de l'artiste. Il a su montrer que la pensée mythique n'est pas moins forte que celle des savants ; et il l'a fait dans des livres dont la beauté n'est pas moindre que celle des romans. Je lui en suis reconnaissant.

Jean-Didier Vincent « La cuisine, emblème de la culture » Neurobiologiste, dernier ouvrage paru : « Voyage extraordinaire au centre du cerveau » (Odile Jacob, 2007).

C laude Lévi-Strauss est un monument que l'on peut mettre, me semble-t-il, sans hésiter à côté des grands fondateurs de la pensée sociologique et anthropologique française : Emile Durkheim, Marcel Mauss, Gabriel Tarde. De ce point de vue, il a marqué de son empreinte tout un pan de la vie intellectuelle française et internationale.

Sa pensée reste présente à travers ses successeurs, qui ne sont sans doute pas des disciples au sens strict, mais qui manifestent que son sillage est suffisamment riche et puissant pour que des entreprises nouvelles s'y installent et le fécondent.

De mon point de vue de biologiste, ce qu'il a écrit sur la prohibition de l'inceste, les systèmes de parenté et la manière dont ces éléments définissent les structures sociales et culturelles fondamentales paraît profondément juste et représente un apport incontestable. Bien sûr, on peut toujours identifier dans le régime animal telle ou telle structure de parenté ou tel interdit qui rappelleront cette dimension culturelle ; reste que la configuration qu'il a décrite désigne, me semble-t-il, très correctement le propre de l'humanité de l'homme. La question de savoir quelles en sont les origines est un tout autre débat : faut-il y voir les effets d'un processus biologique ou le signe d'une spécificité irréductible de l'espèce humaine ?

Du côté de son étude des mythes, c'est son analyse de l'importance de l'élaboration culinaire dans le processus culturel qui m'apparaît capitale. L'origine de la cuisine, des manières de préparer et de consommer les mets, des règles d'hygiène : toutes ces médiations culturelles, que nous effectuons sans y penser, manifestent, peut-être plus profondément que toute autre chose, notre humanité.

OEuvres

Les structures élémentaires de la parenté Paris, PUF, 1949.

Tristes tropiques Paris, Plon, 1955.

Anthropologie structurale Paris, Plon, t. I, 1958 ; t. II, 1973.

La pensée sauvage Paris, Plon, 1962.

Mythologiques 4 vol., Paris, Plon, 1964-1971.

Le regard éloigné Paris, Plon, 1985.

La potière jalouse Paris, Plon, 1985.

Saudades do Brasil Paris, Plon, 1994.

Sur Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss, de Denis Bertholet, Plon, 2003.

Les cahiers de l'Herne, n°81, Claude Lévi-Strauss, sous la dir. de Michel Izard, 2004.

 

 

Claude Lévi-Strauss - L'homme qui a révolutionné la pensée

Pierre-Henri Tavoillot

 

 

Les six mois prochains, la mode sera aux totems et aux tabous, à la mythologie bororo et au structuralisme, aux débats infinis sur le cru et le cuit. On parlera tropiques, mais ce ne sera pas triste. Le 28 novembre, en effet, le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss aura 100 ans. Et le 2 mai ce sont sept grands textes, choisis par lui, de son oeuvre révolutionnaire, polymorphe, stimulante et chateaubrianesque qui revêtiront l'habit pleine peau de la « Pléiade ». L'occasion ou jamais de visiter la planète Lévi-Strauss.

Jusqu'au mois d'octobre 2007, Claude Lévi-Strauss continuait à se rendre deux fois par semaine à son bureau du laboratoire d'anthropologie sociale au Collège de France. L'accès n'est pas facile ; il faut prendre un petit escalier en colimaçon. La pièce domine la bibliothèque de recherche et une large fenêtre s'ouvre sur les jeunes chercheurs qui y travaillent. Le maître les contemple et ils contemplent le maître. C'est ce « regard éloigné » et surplombant qui semble le mieux définir le grand ethnologue. L'âge n'est pas en cause, même s'il reconnaît appartenir à un autre temps : « Mon oeuvre termine une époque ; elle est encore ancrée dans le XIXe siècle. » C'est surtout l'absence de toute complaisance envers son époque comme envers lui-même qui frappe chez lui : « J'ai le sentiment de n'avoir pas fait ce que j'aurais dû », avoue-t-il. Son rêve pour une vie réussie : « L'art, et surtout la musique », parce qu' « elle se suffit à elle-même » et n'a pas besoin de discours d'accompagnement. On dit que sa tétralogie sur les mythes sauvages (les quatre volumes des « Mythologiques ») est composée comme un opéra ; mais « ce n'est qu'un ersatz », regrette-t-il.

Est-ce cette distance critique qui lui a permis de traverser aussi bien les époques et les modes ? Celui qui reste aujourd'hui comme le dernier monstre sacré de la grande époque structuraliste voit les hommages et les études biographiques se multiplier. La pensée de Lévi-Strauss est-elle passée dans le domaine public, s'est-elle diluée dans l'air du temps ou conserve-t-elle intacte sa puissance de séduction ?

La cause des « primitifs »

Le premier apport incontestable de Lévi-Strauss aura été de contribuer à tordre le cou à la vision ethnocentrique des civilisations telle qu'elle était encore véhiculée par la philosophie marxiste de l'histoire : les « primitifs » seraient une étape « culturellement sous-développée » de l'humanité. Aujourd'hui que la valorisation des identités et des différences culturelles est devenue un dogme, on a du mal à mesurer l'importance de cette critique. Et pourtant, sans que nous y prenions garde, le fond de cette conception n'a pas disparu, ne serait-ce que dans l'idée, spontanée, que les sociétés sauvages seraient « plus proches de la nature » que les sociétés civilisées. Que l'on perçoive l'absence de civilisation comme un défaut (idéologie du progrès) ou comme une vertu (critique de la modernité), la même idée sous-jacente est présente : les primitifs relèvent plus de la nature que de la culture. C'est contre cela que Lévi-Strauss concentre sa critique : ces sociétés ne représentent pas un stade infantile et inférieur de l'humanité-Lévy-Bruhl parlait en 1910 d'une « mentalité prélogique » -, mais des organisations complexes qui n'ont rien à envier aux nôtres en termes d'élaboration intellectuelle et culturelle. Ce sont les formes de cette culture sauvage que Lévi-Strauss va mettre au jour dans deux directions principales : l'analyse anthropologique des structures de parenté et l'analyse idéologique du récit mythologique, c'est-à-dire les faits sociaux fondamentaux et les discours collectifs qui les accompagnent.

Sociologie et idéologie des sociétés sauvages

La première entrée dans la culture sauvage s'opère par l'étude des systèmes de parenté comme base première de la reproduction sociale. Au départ de toute société et de toute culture, il y a une nomenclature des êtres sociaux classés en deux groupes : les conjoints possibles et les conjoints prohibés. L'emblème fondamental de cet ordre est la prohibition de l'inceste, comportement immuable par-delà la diversité des sociétés humaines. Lévi-Strauss y perçoit le plus petit élément culturel dans le fond naturel : « La prohibition de l'inceste, écrit-il, exprime le passage du fait naturel de la consanguinité au fait culturel de l'alliance... [...] elle est, à la fois, au seuil de la culture, dans la culture et en un sens la culture elle-même. » C'est à partir de cette analyse que Lévi-Strauss construit le schéma de son maître livre : « Les structures élémentaires de la parenté » (1949).

A cette première approche de la culture sauvage viendra s'ajouter l'étude des discours mythologiques qui lui donnent sens : tel est l'objet de « La pensée sauvage » (1962), puis, à partir de 1964, des quatre volumes des « Mythologiques », pour lesquels il recueille un matériau ethnographique considérable de récits amérindiens. Là encore, Lévi-Strauss va s'attacher à mettre au jour des structures fondamentales, les « mythèmes », éléments d'une grammaire des mythes qui lui permettront d'envisager une interprétation d'ensemble. Leur fonction principale, montre-t-il, est de raconter et de mettre en scène la différence entre la nature et la culture. Ainsi va-t-il repérer comment les récits mythiques apportent l'explication de l'origine de la cuisson des aliments, opération culturelle par excellence puisqu'il s'agit de faire passer les aliments du cru au cuit (culture) en évitant la dégradation du cru au pourri (nature). Le message mythologique n'est plus du tout anecdotique ou seulement pittoresque ; il est essentiel, voire vital : la vie humaine et sociale doit se préserver de deux dangers également menaçants, celui d'une nature sans culture (où tout serait voué au pourrissement) et celui d'une culture sans nature (où les ressources se tariraient ou brûleraient du feu de la technique). Les deux excès conduiraient inexorablement à la famine et à la disparition. Le mythe raconte à la fois cette fragilité et la nécessité de maintenir cet équilibre instable : bref, une forme de vision du monde et... de sagesse.

Critiques et controverses

On comprend que cette oeuvre vaste, située au carrefour des sciences de la nature et des sciences humaines, repoussant la version sclérosée de la philosophie pour mieux en assumer les interrogations fondamentales, ait autant fasciné. On comprend aussi qu'elle ait suscité tant de contestations, qui aujourd'hui s'effacent dans l'unanimité de l'hommage. Rappelons-en pourtant les quatre principales.

Il y aurait d'abord chez lui une certaine forme de scientisme. Et, en effet, la volonté de mettre de l'exactitude dans les sciences, dites « molles », de l'homme et de la société rattache Lévi-Strauss à la tradition sociologique française qui, d'Auguste Comte à Emile Durkheim, a caressé le projet de traiter « les faits sociaux comme des choses » . Le danger pourtant est clair : à vouloir fonder l'objectivité des sciences de l'homme sur le modèle des sciences de la nature, ne court-on le risque de perdre ce qui fait la spécificité du monde humain, fait d'intentions, de choix, bref, de liberté ? Pourtant, avec le recul, Lévi-Strauss se défend de cette prétention : sans illusion sur la possibilité de parvenir à une « physique sociale », il souhaitait à l'époque « contribuer plus modestement à mettre un peu d'ordre » dans les sciences humaines et surtout à les rendre autonomes d'une philosophie idéaliste et abstraite, qu'il a toujours détestée : « La philosophie , écrivait-il dans "L'homme nu" [1971], a trop longtemps réussi à tenir les sciences humaines emprisonnées dans un cercle, en ne leur permettant d'apercevoir pour la conscience d'autre objet d'étude que la conscience elle-même [...] Ce qu'après Rousseau, Marx, Durkheim, Saussure et Freud cherche à accomplir le structuralisme, c'est dévoiler à la conscience un objet autre : donc la mettre, vis-à-vis des phénomènes humains, dans une position comparable à celle dont les sciences physiques et naturelles ont fait preuve qu'elle seule pouvait permettre à la connaissance de s'exercer. »

Deuxième reproche fait à son oeuvre : l'oubli de l'Histoire. En insistant sur les structures éternelles, le structuralisme aurait contribué à dénier toute espèce d'importance à la succession des événements : « La mythologie comme la musique sont des machines à supprimer le temps » , écrivait-il dans « Le cru et le cuit » (1964). Lévi-Strauss refuse pourtant cette objection : « Rien ne me passionne davantage que l'histoire ; c'est même l'objet principal de mon activité de lecteur. » En fait, ce qu'il visait alors, c'était moins l'histoire comme récit de la contingence des faits passés que la philosophie idéaliste de l'Histoire qui régnait alors, c'est-à-dire cette espèce de prophétisation de l'advenu, fondée sur ce raisonnement spécieux : il était nécessaire que cela arrivât, la preuve, c'est arrivé !

L'accusation de relativisme lui a été faite à la suite de sa conférence sur « Race et Histoire » prononcée en 1951 à la tribune de l'Unesco. On lui reprochait alors de confondre dans une même dénonciation impérialisme et universalisme et d'interdire ainsi la constitution d'un cadre juridique commun à l'humanité. Voici comment il évaluait quelques années plus tard cette prise de position : « J'ai commencé à réfléchir à un moment où notre culture agressait d'autres cultures dont je me suis alors fait le défenseur et le témoin. Maintenant, j'ai l'impression que le mouvement s'est inversé et que notre culture est sur la défensive vis-à-vis des menaces extérieures, parmi lesquelles figure probablement l'explosion islamique. Du coup je me sens fermement et ethnologiquement défenseur de ma culture » (propos recueillis par Dominique-Antoine Grisoni, « Un dictionnaire intime », in Magazine littéraire , hors-série, 2003).

Il admet en revanche la dernière critique, celle qui relève son puissant pessimisme. A ses yeux, rien n'invite à se réjouir : le spectacle de la disparition corps et biens du continent mythologique, des sociétés sauvages et de pans entiers de la culture humaine n'est guère propice à une vision euphorique du devenir humain. Pas plus que la frénésie civilisationnelle de l'homme contemporain à augmenter sa propre puissance et sa propre maîtrise. Après le crépuscule des dieux, celui des hommes serait-il venu ?

On le perçoit, à travers ces polémiques, l'oeuvre de Lévi-Strauss est riche, ample et protéiforme. Si elle a tracé son sillon sans tenir compte de l'air du temps et parfois à contre-courant, elle l'a aussi profondément influencé. Sans doute est-il encore trop tôt pour mesurer sa postérité, mais l'on peut être, à cet égard tout au moins, raisonnablement plus optimiste que son auteur.

Une vie d'arpenteur

1908 : naissance à Bruxelles. Etudes secondaires à Paris et études supérieures à la Sorbonne. Il est deuxième à l'agrégation de philosophie en 1931.

1935 : nommé membre de la mission universitaire au Brésil. Il organise plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie.

1939 : de retour à Paris, il est mobilisé sur la ligne Maginot. Après l'armistice, il est affecté en lycée, puis révoqué à cause des lois raciales.

1941 : il quitte la France et se réfugie à New York.

En 1944, il est rappelé en France par le ministère des Affaires étrangères ; il s'engage dans les Forces françaises libres.

En 1945 , il est envoyé aux Etats-Unis pour occuper les fonctions de conseiller culturel auprès de l'ambassade. Il démissionne en 1948 pour achever sa thèse.

1949 : devient sous-directeur du musée de l'Homme, puis directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études.

1959 : élu au Collège de France à la chaire d'anthropologie sociale.

1973 : élu à l'Académie française.

2007 : conservateur d'honneur du musée du Quai-Branly.

Des phrases mémorables

« Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les institutions, les moeurs et les coutumes, que j'aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d'une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l'humanité d'y jouer son rôle. » Tristes tropiques

« La joie musicale, c'est alors celle de l'âme invitée pour une fois à se reconnaître dans le corps. » L'homme nu

« Au fur et à mesure que le grand âge vient, des lambeaux de passé remontent à la surface, ou, pour parler autrement, des boucles se referment. » De près et de loin

« Le don-quichottisme, me semble-t-il, c'est, pour l'essentiel, un désir obsédant de retrouver le passé derrière le présent. Si d'aventure un original se souciait un jour de comprendre quel fut mon personnage, je lui offre cette clé. » De près et de loin

L'ethnologue et le syndrome de Lazare

« En voyageant, l'ethnographe - à la différence du soi-disant explorateur et du touriste - joue sa position dans le monde, il en franchit les limites. Il ne circule pas entre le pays des sauvages et celui des civilisés : dans quelque sens qu'il aille, il retourne d'entre les morts. En soumettant à l'épreuve d'expériences sociales irréductibles à la sienne ses traditions et ses croyances, en autopsiant sa société, il est véritablement mort à son monde ; et s'il parvient à revenir, après avoir réorganisé les membres disjoints de sa tradition culturelle, il restera tout de même un ressuscité. Les autres, la foule des pusillanimes et des casaniers, considéreront ce Lazare avec des sentiments mêlés où l'envie le dispute à l'effroi. »

« Diogène couché », in Les Temps modernes n° 110, mars 1955, p. 1187.
 
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