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Jeudi 10 avril 2008 4 10 /04 /2008 19:17

Le Prince est un des livres les plus importants de toute la pensée politique moderne. Les auteurs qui, après Machiavel, ont entrepris de réfléchir sur le pouvoir se sont tournés vers cet ouvrage, afin, notamment, d'en critiquer les conclusions. Le Prince énonce en effet sur la politique des jugements si moralement inadmissibles que le terme de "machiavélisme" a été forgé afin de les qualifier et de les dénoncer. Est dit machiavélique le responsable politique capable d'employer n'importe quel moyen pour parvenir à ses fins - agissant sans scrupule, donc. Sans bien sûr les légitimer entièrement, les circonstances de composition de l'ouvrage éclairent pourtant les recommandations données par Machiavel.

Machiavel était un haut fonctionnaire florentin : secrétaire de la seconde chancellerie, chargée des relations extérieures de la cité, il a servi pendant quatorze années un régime républicain menacé. En 1513, il compose Le Prince alors que quelques mois plus tôt la république vient d'être renversée par les Médicis aidés par les troupes d'occupation espagnoles. Lui-même a été démis de ses fonctions, emprisonné quelques jours, sans doute torturé, et il est tenu éloigné du pouvoir par les nouveaux maîtres de la cité. Pourtant il adresse son petit livre à Laurent de Médicis, duc d'Urbino, le personnage le plus en vue de la célèbre famille ; dans la lettre dédicace du Prince, il lui explique ce qui motive ce présent, et aussi à quelles conditions il est possible de comprendre quelque chose en politique. Non que l'ex-Secrétaire, de manière opportuniste, se rallie au nouveau pouvoir en trahissant ses convictions républicaines ; il vient de s'apercevoir que la situation historique est susceptible d'offrir à l'Italie le moyen de redevenir indépendante, à la condition toutefois que la famille Médicis réussisse à rallier sous sa bannière les forces vives de la nation, jusqu'alors divisées.

Le petit livre explique donc comment il est possible de prendre et de conserver le pouvoir. Son titre initial, celui que lui a donné Machiavel, est d'ailleurs Traités des principautés (De Principatibus), conformément au projet machiavélien (ainsi désigne-t-on de manière non péjorative ce qui relève de la pensée du Florentin) : il s'agit de comprendre comment on devient une autorité reconnue dans un Etat que l'on vient d'acquérir, notamment par la force. Un "prince" n'est donc pas du tout un monarque, mais n'importe quel dirigeant politique qui doit faire face à la nouveauté. Dans ce cadre, la politique est toujours envisagée par l'auteur comme le lieu du conflit, parce qu'elle est le domaine où des intérêts divergents s'affrontent sans cesse. Par là, Machiavel rompt avec la philosophie politique classique, héritée de l'Antiquité (grâce à des auteurs comme Platon, Aristote et Cicéron) et transmise aux Modernes par l'humanisme de la Renaissance. Celle-ci réfléchissait sur la condition humaine afin de mettre en œuvre le meilleur type de régime possible. Machiavel procède tout autrement : par un souci de réalisme, il entreprend de voir l'homme tel qu'il est, passionné et avide lorsqu'il est question de politique, et il refuse de le juger. Ce qui compte, c'est de lui donner les moyens d'être politiquement efficace. Le petit livre se veut donc réaliste dans ses constats et pragmatique dans ses recommandations ; il se définit par là comme strictement amoral.

Cependant, la réussite politique nécessite que l'on utilise la violence et la ruse, de manière combinée : il est impossible de prendre et de conserver le pouvoir si l'on n'est pas à la fois "renard et lion". Les exemples historiques que prend Machiavel pour illustrer son propos sont à la fois célèbres et terribles ; notamment, le cas de César Borgia, qui était devenu "prince de Romagne" (au chapitre VII), indique de quelle manière l'emploi de la force et de la tromperie est recommandé pour mener à bien l'entreprise politique. A cet égard, il est impossible de disculper entièrement Machiavel du "machiavélisme". Mais il ne s'agit pour lui ni de préconiser systématiquement la répression sanglante, ni de prescrire la fourberie de manière absolue. Le prince habile, écrit-il, sait doser l'une et l'autre dans une juste mesure, en fonction de ce que la situation commande, l'impératif étant pour lui de demeurer au pouvoir et par là de conserver son Etat, si possible dans la paix. Machiavel entend donc mettre en place les conditions d'une économie de la force et de la ruse.

C'est ainsi qu'un des enjeux philosophiquement importants du livre est la définition de la valeur (en italien virtù). Dans un univers dominé par le hasard (que Machiavel nomme "fortune"), il convient de repenser les normes du comportement politique valeureux, afin de fournir un modèle de comportement aux nouveaux responsables politiques. Il faut donc prendre garde à la portée morale des arguments machiavéliens : sous la double condition du réalisme (voir les choses telles qu'elles sont) et du pragmatisme (agir efficacement), on voit surgir une nouvelle norme morale dans les pages les plus sombres de l'ouvrage du Florentin. Il existe en effet une excellence toute politique, qu'on pourrait nommer l'idéal moral de la politique. La leçon de Machiavel, c'est que la défense de la patrie implique que l'attitude politique se pense elle-même comme indépendante de la morale traditionnelle : elle n'est certes pas coupée par principe du bien et du mal, mais il lui est nécessaire de se concevoir parfois au-delà du bien et du mal traditionnels. C'est d'ailleurs ce dont atteste l'histoire politique la plus glorieuse, par exemple celle des fondateurs d'empire ou de religion, évoqués au chapitre VI. Aussi le Prince pose-t-il un problème fondamental, qu'il est impossible de solutionner une fois pour toutes : il nous avertit que le courage politique consiste à savoir parfois s'excepter des règles morales habituelles, sans pour autant se dégager complètement d'une idée d'excellence qui se confond avec l'idéal patriotique.

Premier extrait : chapitre VI, p. 26-28 :

"Que personne ne s'étonne si, en parlant comme je vais le faire des principautés entièrement nouvelles, où prince et gouvernement sont nouveaux, je ferai référence à de très grands exemples ; car, comme les hommes empruntent presque toujours les voies ouvertes par d'autres hommes, et procèdent dans leurs actions par imitation, et comme il ne leur est pas possible de suivre en toutes choses ces voies, ni de parvenir à égaler la vaillance de ceux qu'ils imitent, un homme prudent doit toujours emprunter les voies ouvertes par des grands hommes, et imiter ceux qui ont été les plus excellents afin que, si sa valeur ne les égale pas, elle en ait quelque couleur ; et imiter les archers prudents qui, si le point qu'ils veulent toucher leur paraît trop éloigné, comme ils connaissent la valeur (virtù) de leur arc, prennent une mire beaucoup plus haute que le point visé, non pour que leur flèche parvienne à une telle hauteur, mais pour pouvoir, avec l'aide d'une telle mire, parvenir à leur dessein.

Je dirai donc que dans les principautés entièrement nouvelles, le nouveau prince a pour les conserver plus ou moins de difficultés, selon qu'il a plus ou moins de valeur. Et puisque devenir prince présuppose la valeur ou la fortune, posséder personnellement l'une ou l'autre de ces deux choses atténue semble-t-il bien des difficultés, au moins en partie ; cependant celui qui s'est le moins appuyé sur la fortune s'est maintenu davantage. Ce qui rend les choses encore plus faciles, c'est que le prince soit contraint à venir y habiter personnellement, s'il n'a pas d'autres Etats.

Mais pour en venir à ceux qui sont devenus princes par leur valeur et non par fortune, je dis que les plus excellents sont Moïse, Cyrus, Romulus, Thésée et leurs semblables. Et bien qu'on ne doive pas raisonner sur Moïse, car il a été un simple exécuteur des choses qui lui avaient été commandées par Dieu, il faut néanmoins l'admirer seulement pour cette grâce qui le rendait digne de parler avec Dieu. Mais considérons Cyrus ou les autres qui ont acquis ou fondé des royaumes : vous les trouverez tous admirables, et si l'on considère leurs actions et les institutions qu'ils engendrèrent, elles ne sembleront pas discordantes de celles de Moïse, qui eut un si grand précepteur. En examinant leurs actions et leur vie, on ne voit pas que la fortune leur ait fourni autre chose qu'une occasion, qui leur donna la matière où ils purent introduire la forme qui leur semblait la bonne ; sans cette occasion la valeur de leur force de caractère se serait éteinte, et l'occasion se serait présentée en vain.

Moïse devait donc nécessairement trouver le peuple d'Israël en Egypte réduit en esclavage et sous l'oppression des Egyptiens afin que, pour sortir de la servitude, ils décident de le suivre. Il fallait que Romulus ne puisse demeurer dans Albe, qu'il ait été abandonné à sa naissance, si l'on voulait qu'il devienne roi de Rome et fondateur de cette patrie. Il fallait que Cyrus trouvât les Perses mécontents de l'empire des Mèdes, et les Mèdes amollis et efféminés par une longue paix. Thésée ne pouvait démontrer sa valeur, s'il n'avait trouvé les Athéniens dispersés. Aussi l'occasion a fait le bonheur de ces hommes, et leur valeur, excellente, a permis à l'occasion d'accroître la noblesse de leur patrie et son bonheur."

Interview de Thierry Ménissier, professeur agrégé et docteur en études politiques.

Question 1 : Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La morale, le droit et la politique ; l'Etat et la société ; l'histoire ; le devoir et le bonheur ; le mythe ; la liberté.

Question 2 : Quel est le sens de la comparaison de l'homme politique avec l'archer prudent ?

Cette comparaison désigne le détour moral que doit faire l'homme politique afin de réussir dans la mission historique qui lui est assignée : sauver sa patrie du péril et lui donner les moyens de vivre libre. Elle permet par conséquent de comprendre que la pensée de Machiavel n'est pas ce à quoi on la réduit parfois, qu'elle n'est pas qu'un pur pragmatisme, à savoir une pensée dont l'intérêt ne réside que dans des considérations d'ordre utilitaire, qui dit comment prendre et conserver le pouvoir. Certes, la dimension "tactique" est présente à l'esprit de l'auteur, qui veut conseiller le duc d'Urbino à propos de la situation italienne. Mais la politique telle que Machiavel la présente se développe dans l'histoire mondiale, en regard de laquelle il s'agit d'énoncer les conditions de la survie des nations (et non de fomenter des intrigues de palais !) ; c'est pourquoi il faut la comprendre comme l'activité humaine la plus grave, et c'est ici que la comparaison est importante. Celui qui a en charge le destin de son peuple doit en effet viser au plus haut : il lui faut être littéralement excellent (selon un code de valeurs que le Prince énonce justement), et avoir à l'esprit les exemples les plus magistraux, ceux des fondateurs légendaires d'empires (perse pour Cyrus, athénien pour Thésée, romain pour Romulus) et de religions (judéo-chrétienne pour Moïse).

Question 3 : Qu'est-ce que Machiavel entend exactement par "imitation" ?

Avec la notion d'" imitation", Machiavel s'inscrit dans une tradition de pensée en politique : cela évoque directement ce qu'ont entrepris des auteurs comme Xénophon, Tite-Live ou Plutarque dans l'Antiquité, et de nombreux humanistes contemporains de Machiavel. Liée initialement à la rhétorique, cette notion a une portée morale considérable : l'humanisme en particulier s'est défini par rapport à l'exercice d'" imitation des Anciens", qui consiste à composer des oeuvres littéraires dignes d'égaler par leur style les oeuvres morales et historiques du passé gréco-latin ; mais comme ces oeuvres de référence véhiculaient également un idéal de vie (les Grecs et les Romains ont développé des morales qui conjuguent la recherche du bonheur et celle de la dignité humaine), l'imitation du style impliquait l'imitation morale.

L'imitation est ainsi le ressort d'une entreprise morale, laquelle consiste à transformer son comportement en le confrontant à un modèle idéalisé. L'usage de cette notion par Machiavel confirme qu'il se joue quelque chose d'important dans la définition de la valeur (virtù) qu'il propose, car l'ambition qui l'anime en composant le Prince est de fonder une nouvelle morale politique.

Question 4 : Quel est le rapport établi ici par Machiavel entre la valeur et l'occasion, la virtù et la fortune ?

Cet extrait permet de comprendre que la virtù et la fortune ne sont pas par principe des ennemies irréconciliables. Ici, Machiavel veut donner au destinataire de son ouvrage, Laurent de Médicis duc d'Urbino, l'idée que la valeur politique est une intelligence des situations historiques. De la sorte, elle ne peut ni négliger les occasions favorables au projet entrepris (maintenir et sauver l'Etat), ni agir à contre temps. Elle doit donc permettre d'adapter l'action aux circonstances tout en modelant celles ci aux fins poursuivies. Bref, elle a pour fonction de donner une forme à la matière des événements ; c'est, selon Machiavel, ce qu'ont remarquablement réussi les grands exemples qu'il donne. Les pénibles épreuves que traversait leur peuple fut pour eux littéralement une chance, celle de montrer leur valeur et d'orienter favorablement le cours de l'histoire. Par là, Machiavel entend montrer au duc d'Urbino que nulle situation n'est jamais désespérée pour l'homme valeureux.

Second extrait : chapitre XV, p. 70-72 :

"Il reste maintenant à voir quels doivent être les manières et les comportements d'un prince avec ses sujets et avec ses amis. Et comme je sais que beaucoup ont écrit là-dessus, je crains, en écrivant à mon tour, d'être regardé comme présomptueux, d'autant plus qu'en discutant de ce point je divergerai des conclusions des autres. Mais puisque mon intention est d'écrire quelque chose d'utile pour qui l'entend, il m'a semblé plus approprié de considérer la vérité effective de la chose plutôt que l'imagination qu'on s'en fait. Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais on n'a véritablement ni vues ni connues, car il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire apprend plutôt à se perdre qu'à se sauver. En effet, l'homme qui en toutes choses veut faire profession de bonté se ruine inéluctablement parmi tant d'hommes qui n'ont aucune bonté. De là il est nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir au pouvoir, d'apprendre à pouvoir ne pas être bon, et d'en user et n'en pas user selon la nécessité.

Laissant donc de côté tout ce qu'on a imaginé pour un prince, en réfléchissant seulement sur ce qui est avéré, je dis que tous les hommes, quand on en parle, et surtout les princes parce qu'ils sont plus haut placés, sont jugés en fonction de certaines qualités qui leur valent la louange ou le blâme. C'est-à-dire que tel homme est tenu pour libéral, tel autre pour ladre [...] ; tel est tenu pour généreux, l'autre pour rapace ; tel cruel, l'autre plein de pitié ; tel parjure, l'autre fidèle à sa parole ; tel efféminé et pusillanime, l'autre hardi et courageux ; tel plein d'humanité, l'autre orgueilleux ; tel luxurieux, l'autre chaste ; tel intègre, l'autre roué ; tel dur, l'autre aimable ; tel grave, l'autre léger ; tel religieux, l'autre incrédule, et ainsi de suite. Je sais que chacun confessera que ce serait la chose la plus digne de louanges que de trouver dans la personne d'un prince toutes les qualités que l'on reconnaît bonnes parmi celles qu'on vient de décrire ; mais comme on ne peut ni les avoir ni les observer entièrement, puisque la condition humaine ne le permet pas, il est nécessaire pour le prince d'avoir la prudence nécessaire pour savoir fuir la mauvaise réputation des vices qui lui feraient perdre ses possessions, et de se garder si possible de ceux qui ne lui font courir aucun danger. Si c'est impossible, il peut s'y laisser aller avec moins de crainte. Mais qu'il ne se préoccupe pas d'encourir l'infamie de ces vices sans lesquels il peut difficilement sauver ce qu'il possède ; car, tout bien considéré, telle qualité qui semblera vertu peut précipiter la perte de celui qui s'y conforme ; et telle autre qui semblera vice produira lorsqu'on s'y conforme sécurité et bien-être."

Interview de Thierry Ménissier, professeur agrégé et docteur en études politiques.

Questions 1 : Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La morale, le droit et la politique ; la conscience et le sujet ; le langage.

Question 2 : Comment s'exprime le réalisme de Machiavel dans ce texte ?

Il s'agit d'abord de se détourner de l'entreprise originaire de la philosophie politique, qui consistait à déterminer le meilleur régime de vie commune, le cas échéant (si ce régime ne se présente pas dans la réalité) en demandant à l'imagination d'en construire le type idéal. C'est de la sorte qu'avaient procédé Platon chez les Grecs (dans la République, mais également dans les Lois, le Politique et le Critias), Cicéron pour les Romains (dans la République et les Lois), et saint Augustin pour les chrétiens (dans la Cité de Dieu). Dans tous ces ouvrages fondamentaux, il s'agissait de définir la meilleure politique possible en contrepoint de la pratique politique réelle ; tous visaient à énoncer les devoirs du responsable politique en vertu d'une certaine idée du bien. Pour Machiavel en revanche, l'urgence de la situation impose désormais de tirer des leçons de la pratique, non de tenter de conformer la réalité de la vie politique à un idéal moral.

Est réaliste celui qui s'inspire de la logique du monde pour réussir dans son action. Toutefois il ne s'agit pas du tout de s'accommoder des faits tels qu'ils sont : le réalisme n'est pas un fatalisme et encore moins un défaitisme. Il s'agit de sauver l'Etat en retenant de la réalité ce qui est utile pour y agir efficacement, quitte à "n'être pas bon" si la situation le commande. C'est pourquoi, et c'est le second sens du réalisme, il faut employer une stratégie qui enrôle l'apparence : les hommes se fient en effet à l'image de la vertu que leurs responsables donnent d'eux-mêmes. Il est donc paradoxalement réaliste de favoriser l'apparence plutôt que l'être authentique. Le prince doit, non pas être, mais paraître bon.

Le réalisme de ce passage est donc double : d'une part, Machiavel recommande au prince d'user de la possibilité de faire le mal, en légitimant de ce fait la violence ; puisque les passions dominent le monde en effet, comme le dit le chapitre III, il faut employer la force, seul moyen de parler aux passions. D'autre part, il met en valeur la nécessité de déployer systématiquement une stratégie de l'apparence.

Cette double signification du réalisme culmine dans le chapitre XVIII, où Machiavel recommande au prince de savoir faire l'homme aussi bien que la bête, et de choisir pour la bête la force du lion et la ruse du renard.

Question 3 : En quoi consiste exactement la "prudence" du Prince ?

Le prince que Machiavel appelle de ses voeux n'est pas sans scrupule : il subordonne les scrupules qu'ont habituellement les hommes au souci de la pérennité de son Etat. L'impératif qu'il se donne est celui de se conserver au pouvoir. Or la confiance de ses sujets ou concitoyens est nécessaire à la réalisation de cet impératif. La "prudence" du prince est cet art de durer en jouant sur la confiance de ceux qui l'entourent : à cet égard, il doit veiller à éviter la mauvaise réputation, capable de ruiner son autorité. Et comme la plupart regardent plutôt l'apparence que l'être réel des choses, il ne s'agit pas d'avoir toutes les vertus et de ne plus avoir de vices : il s'agit de discerner ceux qui, dans les vices, sont contraires à la perpétuation de son pouvoir. Il est donc "prudent" de fuir - ou de paraître fuir - les vices qui sont jugés inadmissibles par le grand nombre, et de ne conserver discrètement que les vices tolérés.

Dans son but et dans sa fonction, la prudence qui est ici recommandée est donc, en un sens, amorale : elle ne vise pas la morale, mais la conservation du pouvoir.

Mais de ce fait elle est également immorale : elle est contraire à la morale, car premièrement elle repose sur l'emploi de la tromperie, deuxièmement elle conduit à ne condamner certains vices que parce qu'il sont trop "voyants", Machiavel laissant entendre qu'il n'est pas interdit de s'adonner à tous les autres.

Question 4 : Que veut dire l'auteur quand il dit que "telle qualité qui semblera vertu peut précipiter la perte de celui qui s'y conforme ; et telle autre qui semblera vice produira lorsqu'on s'y conforme sécurité et bien être."

Pour répondre à cette question on peut se tourner vers le chapitre qui suit celui-ci ; le chapitre XVI du Prince (intitulé "De la libéralité et de la parcimonie") se livre à l'analyse d'une vertu morale dont la possession est dangereuse pour le prince qui la possède. Le libéral se plaît en effet à donner de son bien pour satisfaire autrui, il dépense par altruisme. Mais cette disposition généreuse tend à amenuiser sa richesse ; pour continuer à la pratiquer le prince doit taxer excessivement la population, ce qui le rend détestable à ses propres sujets.

Être libéral rend donc impopulaire et par conséquent affaiblit le prince. Il vaut mieux que le prince soit parcimonieux, c'est-à-dire qu'il donne peu de son bien, et même qu'il passe pour avare - car si on attaque son Etat, il possédera toujours assez de moyens pour le sauver sans taxer la population par un effort de guerre impopulaire, et on lui sera reconnaissant d'avoir procédé de la sorte lorsque le calme sera revenu. Les points de vue de la morale et de la politique ne sont donc pas convergents : en politique la vertu peut être dangereuse et le vice salutaire.

Troisième extrait : chapitre XXVI, p. 116-118

"J'ai donc considéré toutes les choses débattues plus haut, puis je me suis demandé si les circonstances présentes en Italie étaient favorables à l'établissement d'un nouveau prince, et s'il y avait matière à donner l'occasion à un prince avisé et valeureux d'introduire une forme qui lui fasse honneur et qui soit bonne pour l'ensemble des hommes qui habitent cette contrée ; il me semble que tant de choses concourent en faveur d'un prince nouveau, que je ne saurais dire quelle époque fut jamais plus favorable. Et si, comme je le disais, il était nécessaire pour voir apparaître la valeur de Moïse que le peuple d'Egypte fut esclave en Egypte, pour connaître la grandeur d'âme de Cyrus que les Perses fussent opprimés par les Mèdes, et pour l'excellence de Thésée que les Athéniens fussent divisés, ainsi, de nos jours, pour connaître la valeur d'un esprit italien, il était nécessaire que l'Italie fût parvenue à l'état extrême où elle est, et qu'elle fût plus esclave que les Hébreux, plus asservie que les Perses, et plus divisée que les Athéniens, sans chef, sans ordre, battue, dépouillée, déchirée et envahie, et qu'elle eût supporté toutes sortes de ruine.

Et bien que jusqu'ici quelque lueur se soit montrée en quelqu'un, au point qu'on pouvait estimer qu'elle fut ordonnée par Dieu pour sa rédemption, cependant on a vu ensuite comment, au faîte son action, il a été réprouvé par la fortune. De la sorte, demeurée comme morte, elle attend celui qui pourra guérir ses blessures, et qui mettra fin au saccage de la Lombardie, au rançonnement de Naples et de la Toscane, et qui la guérira de ses plaies qui avec le temps se sont infectées. On voit comme elle prie Dieu pour qu'il envoie quelqu'un afin de la sauver de la cruauté et de l'arrogance des Barbares ; on la voit encore toute prête et disposée à suivre un étendard, pourvu que quelqu'un le brandisse. Et aujourd'hui on ne voit pas en qui elle pourrait croire, sinon en votre illustre maison, qui grâce à sa fortune et grâce à sa valeur, favorisée par Dieu et par l'Eglise à la tête de laquelle vous êtes maintenant, peut guider cette rédemption. Cela ne sera pas très difficile si vous gardez à l'esprit les actions et la vie de ceux que l'on vient de mentionner. Et bien que ces hommes furent rares et merveilleux, ils furent néanmoins des hommes, et chacun d'eux eut une occasion moins belle que celle qui se présente aujourd'hui ; car leur entreprise ne fut pas plus juste ni plus facile que celle-ci, et Dieu ne leur fut pas plus ami qu'à vous. Ce serait une grande justice : "iustum enim est bellum quibus necessarium, et pia arma ubi nisi in armis spes est" [" Juste en effet est la guerre pour ceux à qui elle est nécessaire, et saintes sont les armes lorsqu'il n'y a plus d'espoir qu'en elles", citation de Tite-Live, IX, 1]- et tout est disposé pour qu'elle réussisse ; il ne peut y avoir de grandes difficultés là où tout est disposé, pourvu que vous preniez des mesures parmi celles que je vous ai proposées comme modèles. En outre, on voit ici des phénomènes extraordinaires et sans précédents, envoyées par Dieu : la mer s'est ouverte, une nuée vous a montré le chemin, la pierre a versé de l'eau, ici il a plu de la manne ; tout a concouru à votre gloire. C'est à vous de faire le reste. Dieu ne veut pas tout faire, pour ne pas nous ôter le libre arbitre et cette part de gloire qui nous échoit."

Interview de Thierry Ménissier, professeur agrégé et docteur en études politiques.

Question 1 : Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?

Le temps, l'existence et la mort ; la morale, le droit et la politique ; l'Etat et la société ; l'histoire ; le mythe ; la liberté.

Question 2 : Quelle est la thèse du texte ?

J'ai choisi ce passage de préférence à d'autres, plus connus, parce qu'il me paraît mettre l'accent sur la signification authentique de la pensée de Machiavel : il n'est pas le sinistre conseiller des princes que l'on fait souvent de lui, mais un patriote florentin et italien qui n'a pas hésité à s'adresser à ses ennemis de la veille pour tenter de sauver son pays. Le machiavélisme est bel et bien présent dans sa pensée : on a vu plus haut de quelle manière il préconise l'emploi de la violence et recommande systématiquement la tromperie. Cependant, sans pour autant le justifier, le machiavélisme se comprend en regard de la mission historique du prince ; celle-ci est littéralement sacrée, comme le laisse entendre la fin du texte qui reprend les termes de l'Exode dans l'Ancien Testament.

D'un point de vue philosophique, on peut ajouter que l'œuvre de Machiavel met en lumière le caractère tragique de la politique dans l'histoire : aux prises avec les passions humaines, les responsables politiques aperçoivent ce qu'il serait bon de faire (dans un sens moral), mais sont parfois tenus d'agir autrement, pour le bien de leur peuple (dans un sens politique). D'ailleurs, ce caractère tragique est particulièrement net dans ce que cet extrait dit de la guerre - c'est la seconde raison pour laquelle je l'ai choisi. "La guerre est juste pour ceux à qui elle est nécessaire", cette terrible sentence signifie que, dans l'ordre du réel, ce n'est pas la valeur morale d'une guerre (ou des moyens employés dans cette guerre) qui doit l'emporter, mais sa valeur politique. Elle est juste (et les moyens qu'elle emploie sont justes eux aussi) si elle sauve un peuple du désastre. Or affirmer cette sentence soulève d'immenses problèmes, car cela revient à dire que celui qui décide de la guerre et des moyens à employer pour la faire, en assume l'entière responsabilité. Or il ne peut, dans ce but, s'en remettre à des valeurs préexistantes- à ce qu'il serait "bon" de faire a priori : il crée la norme de référence de son action au moment même où il agit, et personne ne peut juger à sa place de ce qu'il doit faire ; seule l'histoire jugera, mais rétrospectivement, et sans que soient nécessairement réunis tous les éléments requis pour un tel jugement.

Question 3 : Machiavel ne justifie-t-il pas, en un sens, le Mal en disant qu'il donne à un prince l'occasion de s'illustrer ? Cela préfigure-t-il la pensée d'une certaine nécessité de la violence, telle qu'elle sera théorisée plus tard par Hegel ?

A la première question, il faut répondre par l'affirmative, mais en insistant sur l'idée qu'avec cette "occasion", c'est la situation même de l'homme dans le temps qu'il faut penser. La politique a son lieu réel dans l'histoire ; or celle-ci est le lieu des conflits, les hommes et les peuples s'y affrontent sans cesse. Et du fait de l'épreuve historique, des civilisations entières ont disparu, même parmi les plus brillantes. Machiavel est un grand connaisseur et admirateur de la civilisation romaine, et il constate qu'en dépit de leur valeur les Romains ont disparu. Le temps de l'histoire offre cependant aux nations la possibilité de survivre et de prospérer, mais ce que Machiavel dit, c'est qu'à moins de pacifier toutes les relations humaines (ce que pour sa part il estime impossible), il faut accepter d'en payer le prix, et consentir à "faire le mal". Il cautionne donc bel et bien ce dernier ; dans l'œuvre de Machiavel toutefois, le mal n'est jamais voulu pour lui-même, mais conçu comme l'instrument obligé de la politique (sous la forme de la violence maîtrisée et de la tromperie calculatrice).

A la seconde question, on peut répondre en mettant en valeur la différence entre les "philosophies de l'histoire" de Machiavel et de Hegel. Pour ce dernier, la violence est le produit de la dialectique naturelle du mouvement des peuples : engagés dans la lutte pour la reconnaissance, les nations s'opposent et par là même deviennent authentiquement elles-mêmes. Or l'histoire n'est pas seulement dialectique, elle est également téléologique : l'histoire est caractérisée par une signification finale, elle a un but (en grec télos) car la série des affrontements nationaux et internationaux consacre l'avènement de l'Esprit. Les passions irrationnelles des peuples ou des héros nationaux accouchent finalement de quelque chose de supérieur, qui est philosophiquement concevable et important (Hegel nomme ce paradoxe "la ruse de la raison"). C'est pourquoi, même violente, l'histoire pour Hegel demeure toujours rationnelle, ainsi qu'on peut le voir dans l'ouvrage issu de ses cours à Berlin, intitulé La Raison dans l'histoire. Machiavel accepterait l'idée que la violence fait naturellement partie de la politique dans l'histoire, mais pour lui celle-ci n'est pas téléologique : elle n'est pas caractérisée par un sens, elle n'est jamais que ce que les hommes en font. Elle est un processus compréhensible mais aveugle, que les efforts individuels ou collectifs (ceux des princes ou des peuples) orientent, mais n'élucideront jamais complètement. Elle a une signification, mais pas de sens. C'est pourquoi la violence est philosophiquement justifiée par Hegel, tandis que Machiavel, dans une position bien plus problématique, estime qu'elle l'est politiquement, mais qu'elle ne le sera jamais philosophiquement, puisque l'histoire n'a pas de sens final, qui serait accessible à la raison et verrait triompher la concorde entre les hommes.

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
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Jeudi 10 avril 2008 4 10 /04 /2008 17:58

Machiavel : le grand penseur du désordre

LE MONDE DES LIVRES | 10.04.08 | 12h03  •  Mis à jour le 10.04.08 | 12h03

 

Quelle est la place de Machiavel et de son oeuvre dans votre itinéraire de pensée ?

J'ai connu, comme les gens de ma génération, deux retours des choses politiques : la critique de l'URSS et la guerre d'Algérie. Et pour qui redécouvre la question politique, Machiavel est l'interlocuteur qui s'impose. Une nouvelle pensée de l'émancipation est en jeu : non plus se libérer du politique, mais l'accueillir comme une dimension essentielle de la condition humaine.

Machiavel est un éducateur ; il invite à rompre avec la représentation classique de Rome ; ce ne sont ni les institutions stables ni la vertu républicaine qui font la grandeur de Rome, mais le conflit entre la plèbe et le Sénat, principe de la liberté romaine. Machiavel inventait ainsi une nouvelle image de la liberté, née de l'agitation du peuple et de ses combats répétés contre les patriciens. Grâce au grand livre de Claude Lefort, Machiavel Le Travail de l'oeuvre (Gallimard, 1971), et aux travaux de Pocock, nous ont été épargnées les lectures courtes de Machiavel qui réduisent la politique à la domination. Deux effets essentiels : d'une part, l'apparition dans la langue commune d'une distinction entre "machiavélique", qui évoque le cynisme politique, et "machiavélien", qui définit le moment propre à la réhabilitation du "bios politikos" (l'existence politique), le choix de la république, une autre pensée de l'historicité. D'autre part, il s'ensuit une différence de nature entre politique et domination. L'une ouvre à une expérience de la liberté en commun, l'autre à la servitude.

Quel est le texte de Machiavel qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Spinoza disait de Machiavel qu'il aimait la liberté. Aussi convient-il de donner la préférence aux Discours sur la première décade de Tite-Live. Livre extraordinaire, labyrinthique, où s'affirme la détermination de penser le politique en lui donnant pour dimension ontologique le conflit. C'est la thèse selon laquelle dans toute cité humaine, il y a deux partis : celui des "grands", portés par le désir de dominer, et celui du "peuple", porté par le désir de ne pas être dominé. Innovation essentielle : Machiavel fait l'éloge du conflit, qui donne vie à une communauté politique et nourrit l'expérience de la liberté. Il attaque de front le conservatisme qui valorise la concorde dans la cité. La désunion est condition de possibilité de la liberté, car la négativité du peuple est seule à pouvoir endiguer le désir des grands.

L'originalité de Machiavel est qu'à la différence des penseurs du conflit conçu comme provisoire, destiné à être surmonté dans une société réconciliée, il pense la désunion comme inhérente au champ politique, irrévocable, non susceptible de solution. Ni résignation ni "pessimisme" de la part de Machiavel, mais une réflexion aiguë sur les conditions de la liberté. Retenons que la loi n'est pas l'oeuvre d'un sage législateur, mais naît du sein même du conflit. La désunion est ce qui garantit la qualité de la loi. "Les bonnes lois à leur tour sont le fruit de ces agitations". C'est reconnaître que dans la genèse de la loi, Machiavel privilégie le désir de liberté du peuple, qui par destination "est exposé à la garde de la liberté". Par rapport à la philosophie politique, le geste révolutionnaire de Machiavel est donc de dissocier loi et sagesse, de rejeter la distinction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Certes, l'origine de la loi est complexe, mais il n'en reste pas moins que Machiavel accorde la première place aux agitations que la tradition condamne. Il ouvre ainsi à une nouvelle appréciation du désordre dans la genèse de la loi. Selon Machiavel, une république libre est une république ardente. Plutôt que de réprimer les agitations, elle doit les susciter. On pourrait encore mentionner une autre raison pour privilégier les Discours sur la première décade de Tite-Live : Machiavel, en rupture avec la tradition, inaugure une réflexion sur le rapport de la politique au temps, comme si le temps était la texture la plus intime de l'action politique.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Je répondrai en me tournant vers ce que j'appellerai la "querelle de la philosophie politique". Deux tendances : d'un côté, les restaurateurs qui, contre l'école du "soupçon" (Marx, Nietzsche, Freud), réinvestissent une discipline délaissée ; de l'autre, les détracteurs, qui analysent la philosophie politique comme un nouveau conservatisme ayant fait son deuil de l'émancipation. Est-on condamné à accepter cette alternative ? L'oeuvre de Machiavel n'ouvrirait-elle pas les voies pour la surmonter ? N'offre-t-elle pas l'invention d'une "philosophie politique critique" qui, refusant les présuppositions de chacun des deux camps, permettrait de changer de terrain et de penser ensemble ce qui paraît disjoint ? Machiavel aiderait à substituer à l'alternative une articulation. Démarche légitime, car son oeuvre échappe aux critiques des deux camps. En effet, il invite à penser l'être du politique sans tomber dans l'essentialisme.

On pourrait le créditer d'avoir élaboré une phénoménologie "sauvage" du pouvoir et des rapports de la politique au temps. En renonçant "à la politique des anges", il a donné naissance "à une théorie d'une politique sans Dieu, sans providence, sans religion" (Edgar Quinet) et renoué le fil rouge qui reliait la politique aux expériences de la liberté. Il a situé de façon irrévocable la question politique, ou son énigme, au coeur de la condition humaine. Simultanément, il a analysé les phénomènes de domination, conscient de la persistance d'une division entre dominants et dominés, ainsi que de l'oppression de la multitude par une minorité. Mais cela ne suffit pas pour reconnaître en lui le père d'une philosophie nouvelle. Plus pertinente dans cette perspective est la description paradigmatique de toute cité humaine. C'est dans ce tableau qu'il fonde vraiment la philosophie politique critique : Machiavel ne se contente pas de penser ensemble la politique et la domination, mais il les articule au sein même d'une relation dynamique, la relation antagoniste et invariante entre les grands et le peuple. Comme pour faire entendre à ses lecteurs que le désir de liberté du peuple est dialectiquement relié au désir de domination des grands, la liberté politique étant conçue comme naissant en permanence de la lutte contre cette domination. Bref, pour Machiavel, politique et domination sont à la fois différentes et étroitement reliées ; l'une, dans sa négativité, naît de ce qu'elle résiste et s'oppose à l'autre et, dans son affirmation, pose qu'un monde humain est possible, dès lors que la multitude cesse d'être opprimée par une minorité de grands.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Florence en 1469, mort à Florence également en 1527, Nicolas Machiavel, issu d'une famille de petite noblesse, fut d'abord un praticien du travail des chancelleries, familier des missions diplomatiques et des négociations entre Etats, dont il observe de près les rapports de force. En 1512, quand les Médicis reviennent au pouvoir, Machiavel est soupçonné d'avoir participé à un complot : il est arrêté, finalement destitué et banni. Il se retire dans une petite propriété de sa famille. C'est au cours de ce loisir forcé qu'il rédige son oeuvre, notamment Le Prince. Doué d'un réel sens de l'humour, il écrivit aussi des pièces de théâtre à succès.

La principale nouveauté de sa pensée, qui a frappé tous ses lecteurs, est de ramener la réflexion politique à une question centrale : celle de la détention du pouvoir. Il s'agit de prendre le pouvoir si on ne l'a pas, de le conserver si on le possède. Il conçoit donc la politique comme une lutte permanente, un mouvement incessant dont la dynamique ne s'arrête jamais. Toutefois, aux yeux de Machiavel, ce combat permanent qui met en jeu les passions humaines, le hasard et l'action réfléchie, ne débouche sur aucun progrès de l'humanité dans l'histoire.

Loin de se réduire à l'image, inexacte et trompeuse, du "machiavélisme", la pensée de Machiavel inaugure dans la philosophie politique le temps du réalisme et la mise à l'écart des illusions, fussent-elles généreuses.

 

Un long malentendu, par Arnaud Bouaniche

LE MONDE DES LIVRES | 10.04.08 | 12h03

 

Le Prince". "L'art de la guerre". Parmi les noms illustres qui jalonnent l'histoire de la philosophie, celui de Machiavel connaît le destin singulier de s'être déposé, non sans malentendus ni distorsions, dans la langue courante, et d'y circuler sous les harmoniques antipathiques d'un adjectif bien connu.

Cette familiarité n'est pas sans intérêt pour le professeur de philosophie qui, comme c'est mon cas, prépare ses élèves au baccalauréat et rencontre, en abordant la partie politique de son cours, le nom de Machiavel. Elle lui fournit en effet un point de rebroussement commode en direction de l'oeuvre du Florentin, et la surprise des élèves n'est jamais mince de constater, textes en main, l'écart entre les thèses réelles et ce que l'on croyait en savoir.

Mais le point cesse de relever de la simple anecdote ou de la marotte pédagogique, quand on s'avise que la question du "nom", ou plutôt du "renom", qui désigne précisément l'opinion sur soi qui naît dans les esprits à la seule évocation du nom, est au coeur de la théorie politique de Machiavel. A partir du chapitre XV du Prince, son livre fulgurant, la question apparaît de savoir quels sont les noms que le prince doit accepter d'encourir pour exercer le pouvoir : ladre ou généreux, parjure ou loyal, cruel ou pitoyable, franc ou rusé, grave ou léger, etc.

Derrière cette question du renom, il y va d'une théorie du jugement, et tout se passe comme si, par un effet grossissant, le jugement porté sur le prince dans le domaine politique permettait de mieux expliciter les conditions générales du jugement pour tous les hommes. Ce qui est établi par Machiavel, c'est l'urgence en vertu de laquelle en toutes circonstances les hommes exigent "non pas un jugement juste, mais juste un jugement", quel qu'il soit, pour conjurer l'impossible devant quelqu'un : l'absence d'opinion sur lui, l'incapacité de savoir à quoi s'en tenir, à qui l'on a affaire, etc. Les élèves le savent bien : est-il sympa ? Est-il sévère ?, Est-ce qu'il saque ou pas ?, etc. Récemment, le concepteur d'un site Internet (condamné depuis peu par la justice) proposait aux élèves ce qu'il présentait comme la "chance" ou l'"occasion" d'évaluer et de juger leurs enseignants. C'est assurément méconnaître la leçon machiavélienne que l'évaluation et le jugement sont une activité spontanée et nécessaire de tout individu devant un autre, et que partout et toujours les hommes évaluent, singulièrement quand une autorité est en jeu.

En réalité, il s'agissait à travers ce site, non pas de rendre possible quelque chose, mais d'exploiter (à des fins commerciales) un fait de la nature humaine : notre propre individuation est l'effet en retour de notre faculté de juger. La loi dégagée par Machiavel est bien celle-ci : être, c'est juger ou être jugé. Les princes (et les professeurs !) savent bien que leur nom n'a rien de propre, mais qu'il n'est que la synthèse ouverte des qualificatifs qu'on leur attribue.


Arnaud Bouaniche est professeur de philosophie au lycée Marguerite-de-Flandre de Gondecourt (Nord).

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Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /2008 21:58

 

Il faut vivre conformément à la nature (Epictète)


"Le secret du bonheur, de la liberté et de la raison se trouve donc dans la nature, qui propose aux hommes le modèle d'une vie accordée. « Vis conformément à la nature » est le premier commandement du stoicisme, qu'Epictète ne se lasse pas de répéter et d'adapter à toutes les situations. La conformité évoque, dans tous les cas, un accord, une consonance, donc le bonheur, tant il est vrai que « le malheur, c'est la division » (Zénon). Mais la diversité des applications, précisément, éveille beaucoup d'incertitudes : quel est ce naturel érigé en norme et guide de vie ? Doit-on renier tous les acquis de la culture, « ensauvager » la vie à la manière cynique et s'inspirer des comportements animaux ? Faut-il considérer que tout ce qui advient dans la nature (par exemple, la mort, les maladies, la violence ou les cataclysmes...) est, en soi, bon et rationnel ? Tout ce qui est réel est-il rationnel ?
En fait, la pensée d'Épictète s'articule autour de deux notions : la conformité de chaque être à sa nature propre, humaine et individuelle ; la conformité à la nature universelle. En principe, l'accord est garanti entre ces diverses expressions de la nature, toutes dirigées par le logos divin. Dans la pratique, la synthèse est plus incertaine.
1. Se conformer à la nature, c'est d'abord assumer le rôle qui a été dévolu à l'homme dans le plan cosmique. L'homme n'est en effet qu'un élément dans le grand corps de l'univers, assigné à une fonction précise, au service du tout. Quelle est donc sa nature ou sa mission propre ? La Providence a disposé chaque chose en vue d'une fin : la vigne pour produire les raisins et l'olivier les olives, l'herbe pour nourrir les animaux, ceux-ci pour qu'ils nous fournissent leur viande, leur peau, leur force, leur lait, etc. Quant à l'homme, elle lui a donné la conscience de ses représentations et la réflexion pour qu'il puisse contempler l'harmonie du monde, la comprendre et en reproduire l'image dans sa conduite. La perfection de l'univers exigeait, en effet, qu'il y eût un spectateur pour tant de beauté, et un spectateur actif qui convertît son émerveillement en imitation. C'est à cette fin que « la divinité introduit dans le monde l'homme, spectateur du divin et de ses oeuvres, non seulement leur spectateur, mais leur interprète » (Entretiens, I, VI, 19). L'homme est donc un microcosme : quoique simple partie de la nature universelle, il a pour vocation d'en refléter la totalité et d'en reproduire les harmoniques.
2. Notre problème se trouve ainsi reporté (la nature humaine renvoyant à la nature universelle), mais aussi compliqué : seul, en effet, le philosophe paraît en mesure de s'acquitter de la tâche reconnue à l'homme. « Dans cette foire qu'est le monde... la plupart des hommes sont acheteurs ou vendeurs ; seul un petit nombre d'entre eux viennent à la foire comme à un spectacle, pour voir comment cela se passe, pourquoi cette foire, qui l'a instituée, à propos de quoi... Bien peu ont le goût de la contemplation. » (Entretiens, II, XIV, 23-25.) On pourrait supposer qu'Epictète déplore une telle situation et vise à développer chez tous le naturel philosophe. Ce qui apparaît surtout, c'est qu'il se résigne à ce qu'il n'en soit rien et que - comme le moine chrétien qui, plus tard, se vouera à la prière et à la pénitence en expiation et sanctification d'un monde impie et frivole - il assume en quelque sorte un rôle de représentant : le philosophe est celui qui cherche à réaliser pleinement l'idéal humain en lieu et place de tous les hommes qui ne sont pas à la hauteur d'un tel idéal. « Quoi I Puisque vous êtes aveugles pour la plupart, ne fallait-il pas quelqu'un qui occupât ce poste et qui chantât pour tous l'hymne à la divinité ? Si j'étais rossignol, je ferais ce que font les rossignols, et, si j'étais cygne, ce que font les cygnes ; mais je suis doué de raison ; je dois chanter la divinité. C'est là mon oeuvre, je l'accomplis. » (Entretiens, I, XVI, 19-21.) Le ton est ici désabusé : l'homme ne sait pas vivre à la hauteur de sa raison...
 [...]

La plupart des hommes choisissent une tout autre voie que celle de la philosophie. « Ne sais-tu pas que l'humanité est une armée ? L'un doit être de garde, l'autre partir en éclaireur, un autre se battre. Il n'est ni possible ni préférable que tous soient au même lieu. » (Entretiens, III, XXIV, 31.) L'harmonie de la nature tient à sa diversité, et l'espèce humaine doit y contribuer avec toute l'étendue et la richesse de sa palette. C'est pourquoi, après avoir affirmé qu'il y a une « fin commune » à tous les hommes en tant qu'hommes, Épictète leur assigne une « fin particulière ». « Il y a une fin du joueur de cithare comme joueur de cithare, du charpentier comme charpentier, du philosophe comme philosophe, de l'orateur comme orateur. » (Entretiens, III, XXIII, 5.) La philosophie devenant un attribut particulier, on peut se demander ce qu'est alors la nature humaine et ce qu'elle exige. Mais on devra se contenter d'une réponse bien vague « Ne pas agir comme une brebis, même si on agit avec douceur, et ne pas être malfaisant comme une bête fauve. » (ibid., 4.)
Il semble donc y avoir quelque difficulté à articuler l'une à l'autre, la nature humaine et la nature individuelle. En principe, leur harmonie est garantie par l'affirmation que la seconde n'est qu'une spécification de la première, et qu'elles s'emboîtent l'une dans l'autre. Mais, concrètement, il paraît plus délicat d'admettre qu'il existe une nature commune à tous les hommes... à moins de se tourner à nouveau vers la nature universelle qui distribue à chacun son rôle et qui viserait donc l'unité du genre humain à travers la complémentarité et la diversité des rôles plutôt qu'à travers leur identité.
3. Vivre conformément à la nature signifierait donc toujours, en dernière instance, se conformer à la nature universelle. Comment l'entendre ? Une anecdote peut nous éclairer : un père de famille, prétextant « des sentiments naturels qu'éprouvent presque tous les pères », explique à Epictète qu'il n'a pu supporter la vue de sa fille gravement malade et qu'il a dû quitter son chevet. Epictète lui remontre alors qu'il ne saurait se réclamer de la nature, parce qu'il ignore « le critère » de ce qui est ou non conforme à la nature. Et, à la manière de Kant, il lui propose une universalisation de son comportement pour en évaluer la rationalité : si tous avaient agi comme toi, ta fille serait morte... Dans la nature, la rationalité ne s'exprime pas à travers chaque réalité, chaque situation prises individuellement, mais à travers leur universalité, leur solidarité, leur enchaînement ou leur organisation d'ensemble. Sinon, si tout ce qui est réel était rationnel, « alors il faudrait dire que les abcès naissent pour le bien du corps, puisqu'ils naissent, et en général que les fautes sont conformes à la nature, puisque tous ou du moins presque tous nous en commettons » (Entretiens, I, XI, 7).
Quand donc Épictète prétend qu'il faut, dans la vie, imiter la nature, cela ne signifie pas qu'il faut aller chercher en elle telle règle ou tel modèle particuliers. Aucun fait naturel n'est en soi admirable ou imitable. Ce qu'il faut, c'est reproduire, dans sa vie, l'harmonie d'ensemble qui caractérise la nature. Vivre conformément à la nature revient donc à ordonner sa vie, à lui donner une continuité et une cohérence semblables à celles qu'on observe dans la nature. « Occupez une place et restez-y », ordonne Épictète".

 Claude Chrétien. Introduction au Manuel d'Epictète. Classiques et Cie, Hatier

 

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Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /2008 17:09

 

Entretien avec Rémi Brague

Saint Augustin : affronter l'angoisse de la décadence

LE MONDE DES LIVRES | 03.04.08 | 13h10  •  Mis à jour le 03.04.08 | 13h10

 

Quelle est la place d'Augustin et de son oeuvre dans votre propre itinéraire philosophique ?

Augustin m'a accompagné à peu près depuis le début de mes études, et continue à le faire, mais il me présente à chaque fois une facette différente. Je distinguerai en gros trois étapes : une première rencontre avec Les Confessions, en classe préparatoire. Puis une lecture des dialogues philosophiques de jeunesse au moment de mes études rue d'Ulm, à l'Ecole normale supérieure. Enfin, depuis lors, les grands traités : Les Confessions à nouveau, la Trinité, La Cité de Dieu. Il est rare que je reste un an sans fréquenter tel ou tel de ses écrits que je lis souvent encore (à ma honte) pour la première fois. Et je ne cesse guère non plus d'aller chercher dans son oeuvre foisonnante certaines analyses de détail.

Tenez, par exemple, ce passage du livre IV du De doctrina christiana sur les niveaux de style de la littérature antique : le feu de la charité jaillit du verre d'eau que l'on donne à un pauvre. Le quotidien, dans ses dimensions les plus humbles, prend la dignité d'un sujet sérieux. Le philologue Erich Auerbach en a tiré sa géniale intuition : le réalisme occidental tire son origine des Evangiles où le fait le plus ignoble, une crucifixion, est raconté dans le style le plus sublime.

Quel est le texte d'Augustin qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Difficile à dire. Un aliment ne nourrit que s'il est digéré. Et une fois digéré, il fait à tel point partie de vous-même qu'on oublie qu'il est venu du dehors. Ce qui me marque d'abord chez Augustin, c'est la manière incroyable dont il manie le latin : une langue sonore, colorée, comme cela n'étonne pas chez le grand professeur de rhétorique qu'il avait été. Mais aussi une façon qui n'est guère qu'à lui de faire parler les mots, de les presser jusqu'à la dernière goutte de sens, en les désarticulant, en restituant la vérité de leur étymologie, telle en tout cas qu'elle était sentie par les gens qui parlaient le latin.

Il y a au livre X des Confessions un passage sur lequel le jeune Heidegger a attiré l'attention, et auquel je reviens très souvent. Augustin s'y bat avec un passage de saint Jean selon lequel les hommes "haïssent la vérité". Il se demande donc comment on peut haïr un si grand bien. Augustin répond en distinguant deux sortes de vérité : la vérité est la lumière que nous braquons sur les choses que nous désirons connaître, et qui nous en assure la maîtrise ; mais elle est aussi ce qui fait retour sur nous et tire au clair ce que nous préférerions laisser dans l'ombre. Alors que nous convoitons la première, nous fuyons la seconde. Si nous aimions vraiment la vérité, nous devrions vouloir aussi qu'elle fasse toute la lumière sur nous.

Cette distinction me semble fournir une clef pour d'autres phénomènes. Par exemple, notre rapport à la nature : nous l'aimons comme ressource à exploiter ou comme paysage ; nous la haïssons comme ce qui nous détermine de l'intérieur et nous impose ses propres normes (ce pourquoi nous parlons avec mépris du "biologique"). Ou encore, notre rapport au temps, dans les deux directions. Nous aimons le passé comme paysage exotique pour le tourisme de l'histoire ; nous le haïssons comme ce qui nous marque et nous impose une identité particulière. Nous aimons l'avenir comme l'espace de rêves utopiques ; nous le haïssons dans la mesure où le souci que nous devrions avoir de lui pourrait nous contraindre, dès maintenant, à prendre les mesures qui le rendront possible.

Un autre passage de la même oeuvre, le fameux vol de poires (au livre II), aide à voir, sur l'exemple volontairement innocent d'une peccadille d'enfant, l'abîme de la liberté humaine : elle peut vouloir le mal pour lui-même.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Dans La Cité de Dieu. Il y a deux ans, à Munich, j'ai dirigé sur ce livre un séminaire d'une semaine, avec un collègue spécialiste d'Augustin. Nous y avons rappelé quelques évidences : que la civitas du titre n'est pas une "cité", mais une "citoyenneté" qui ne se confond avec aucune appartenance terrestre ; que l'enseignement du livre n'est pas l'apologie de la théocratie qu'on devait trop souvent en tirer, mais sa critique la plus impitoyable.

Quant à l'actualité de l'oeuvre, ce qui me frappe, c'est que la situation dans laquelle elle fut écrite présente avec notre époque de troublantes analogies : un empire qui entrevoit qu'il n'est pas éternel, et qui, bien sûr, s'en inquiète. Pour Augustin, c'était l'Empire romain ; pour nous, c'est l'Empire occidental. Le sac de Rome par les troupes d'Alaric en 410 est un peu le 11-Septembre des Romains : ce qui était affecté était plus que des pierres et des gens, c'était un symbole. Devant l'angoisse de la décadence, on cherche assez spontanément à quoi se raccrocher. Augustin nous place devant le choix suivant : ou les dieux "païens", ou le Dieu des chrétiens. On est tenté de n'y voir qu'une querelle de clocher, et de renvoyer dos à dos les deux divinités.

Pour dépasser cette impression, et cette échappatoire, il faut voir quelle conception Augustin se fait de ces divinités. Tout ce qu'Augustin dit des dieux païens, nous pourrions le dire des "valeurs" auxquelles nous nous accrochons : démocratie, droits de l'homme, Lumières, etc. Elles ont à leur actif quantité de bienfaits, tout comme les dieux de la Rome antique qui, selon les défenseurs du paganisme, avaient propulsé une bourgade du Latium jusqu'à la domination mondiale. Nous produisons, au nom de ces "valeurs", mille biens, et pas seulement, comme le dit une critique trop facile du "matérialisme contemporain", du "bassement matériel". Non, nos "valeurs" ont permis des biens plus relevés : de la justice, de l'éducation, de l'art pour tous, des moeurs plus douces, etc. De la même façon, la piété romaine avait amené toutes sortes de vertus guerrières et civiques, d'admirables gestes d'héroïsme et d'abnégation.

Les "valeurs" sont du reste toujours ce pour quoi il faut mourir. De même, les dieux païens tirent leur vie de la croyance qu'on a en eux. C'est pourquoi ils ne font que demander. De même, nos "valeurs", images projetées par notre désir de survie, nous renvoient en dernière analyse à nous-mêmes.

Aux dieux païens, Augustin oppose le Dieu de la Bible, vivant, source de vie. Il ne fait que donner et ne nous demande rien, si ce n'est de jouir de Lui.

Pour organiser la coexistence pacifique entre vivants, les valeurs suffisent, car nous n'avons pas trop de mal à aimer une vie dans laquelle nous sommes, de toute façon, déjà embarqués. Mais nous ne sommes plus très sûrs qu'il vaille la peine de vivre sous ces valeurs et de produire des générations qui le fassent. Pour continuer l'aventure humaine, il faut avoir foi en la vie, croire que c'est toujours un plus grand bien d'être que de ne pas être. Et qui peut fonder cette identité de l'être et du bien, si ce n'est celui que l'on nomme "Dieu" ?

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Thagaste en 354, mort à Hippone en 430, Augustin incarne la rencontre de la culture gréco-romaine et de la foi chrétienne. Lecteur de Cicéron et d'Aristote, enseignant à Carthage, attiré par le manichéisme, il mène une vie plus ou moins dissolue, qu'il poursuit à Rome et à Milan, avant de se convertir au christianisme en août 386. Revenu dans sa région natale, aux confins de l'Algérie et de la Tunisie actuelles, il mène une existence retirée jusqu'au jour où les fidèles le poussent à devenir évêque d'Hippone. De 396 à sa mort, il déploie une activité intellectuelle qui précise les dogmes fondateurs de l'Eglise et approfondit la réflexion occidentale.

Ses réflexions se sont déployées dans des domaines multiples, qu'il s'agisse de combattre des hérésies, d'approfondir des aspects majeurs de la théologie chrétienne, comme la Trinité, ou de décrire les mouvements internes d'une âme dans sa quête spirituelle. La nature de Dieu, le rôle de la grâce, le statut de la liberté humaine, la place de la politique, les objectifs de l'exercice du pouvoir, figurent parmi les principaux thèmes abordés par Augustin, sans oublier, dans Les Confessions, à côté d'une magistrale autobiographie affective et spirituelle, les pages consacrées au temps et à la mémoire, qui figurent à juste titre dans toutes les anthologies.

Sanctifié, docteur de l'Eglise, Augustin vaut aussi d'être lu par tous ceux qui ne partagent rien de ses convictions, en raison de l'ampleur de sa pensée et de son style.

 

Croire et comprendre, par Jean-Claude Poizat

LE MONDE DES LIVRES | 03.04.08 | 13h10

 

Un serviteur de Dieu peut-il être philosophe ? Comment accorder la quête de la sagesse avec l'apologétique chrétienne ? S'il y a un intérêt à étudier Augustin en classe de philosophie, c'est parce que ce penseur des contradictions humaines ne cherche pas à réduire les tensions qui traversent toute existence vécue.

Celui qui fut d'abord un intellectuel manichéen, puis un philosophe chrétien néoplatonicien et, enfin, un évêque philosophe, n'est en rien un penseur systématique. S'il a introduit l'inquiétude religieuse dans un rationalisme philosophique trop sûr de ses pouvoirs, c'était pour mieux fortifier l'amour de la vérité. Chez Augustin, la quête philosophique se compare à une prière tendue vers Dieu. En retour, la foi est placée au fondement d'une recherche intellectuelle qui n'en devient que plus fervente. Croire et comprendre : telle est la double exigence d'une pensée partagée, souvent jusqu'au déchirement, entre l'autorité des Ecritures et l'autonomie de la Raison.

Après sa conversion au christianisme en 386, Augustin n'a pas cessé d'être philosophe. Au contraire, le paradoxe de la condition humaine a pris une nouvelle dimension à ses yeux. En découvrant qu'il ne se connaît pas lui-même, l'homme doit chercher à se connaître en connaissant Dieu. L'existence humaine, inscrite entre la naissance et la mort, reçoit ainsi une nouvelle valeur, elle devient l'élément dans lequel le surgissement de la nouveauté peut être pensé : l'événement de la conversion y répond à celui de la Création. "Afin donc que le commencement fût, écrit Augustin, un homme a été créé, avant que tout autre ne fût" (La Cité de Dieu, L. XII).

Ni confiance arrogante dans les pouvoirs de l'intellect, ni humiliation chrétienne de la raison, la voie augustinienne se veut une quête de la vérité dans le temps. A cet égard, la célèbre analyse des paradoxes du temps, dans le Livre XI des Confessions, s'offre comme un exercice de pensée auquel le professeur peut convier ses élèves. "Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus." Contre la conception "cosmologique" issue d'Aristote, Augustin montre que l'expérience du temps porte la marque de notre esprit avant d'être une propriété des choses. Cette expérience nous révèle différentes manières de nous rapporter à la réalité : la mémoire, l'attention et l'attente. Alors que l'éternité peut être conçue comme une présence pleine et entière des choses, le temps humain est présence imparfaite et course perpétuelle vers le néant.

A aucun moment nous n'avons abandonné la perspective théologique. Toutefois, en nous entraînant dans sa méditation sur la fuite du temps au regard de l'éternité divine, Augustin nous enseigne la fragilité constitutive des choses humaines. Cette vue-là est philosophique.

Jean-Claude P oizat est professeur de philosophie au lycée Jacques-Prévert de Taverny, Val d'Oise.


 

 

 

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Mardi 1 avril 2008 2 01 /04 /2008 19:50

Manuel
Épictète

Classiques & Cie philosophie
Traduction originale et analyse de R. Létoquart, revue et complétée par Claude Chrétien.
Analyse de Claude Chrétien

Présentation

Épictète et le stoïcisme

Epictète n'est pas l'inventeur du stoïcisme. Cette école philosophique a vu le jour quatre siècles plus tôt, sous les auspices de Zénon de Cittium (335-264 av. J.-C.), fondateur de l' Ecole du portique ( stoa en grec) et Chrysippe (281-204 av. J.-C). Il en est toutefois le représentant le plus célèbre et le plus influent. Pourtant, tout comme Socrate, Epictète n'a pas laissé de textes écrits de sa main. Le Manuel (étymologiquement : livre qu'on garde à la main, portatif et indispensable) est un abrégé de ses Entretiens qui furent écrits par l'un de ses disciples, Flavius Arrien.

À quoi l'exceptionnelle renommée de Epictète tient-elle dans un tel contexte ?
Tout d'abord, il faut savoir que la doctrine stoïcienne, qui s'étend sur six siècles - du IV e avant J.-C. au II e ap. J.-C. avec l'empereur Marc-Aurèle (121-180) - a concerné une grande partie du bassin méditerranéen, influença les penseurs et les philosophes les plus éminents, jusqu'à Pascal et Descartes qui s'en inspirent partiellement tout en le critiquant.

D'autre part, Epictète, tout comme Socrate à nouveau, offre l'image d'une unité exceptionnelle entre un enseignement théorique (il ne faut pas tenter d'entraver l'ordre du réel) et un style de vie qu'il est parvenu à incarner avec une force d'âme exemplaire. En un certain sens, Epictète est le philosophe par excellence. Dans le langage courant, « être philosophe », cela signifie être courageux, humble et réfléchi, comme un stoïcien : par exemple comme le fut Epictète.

Epictète est né esclave à Hiérapolis en Phrygie vers l'an 50. Tout jeune encore, il fut déporté et vendu à Rome à un certain Hépaphrodite, lui-même ancien esclave affranchi de Néron. Parvenu jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir, celui-ci fut à la fois un courtisan servile et un maître brutal. Selon la légende, il frappa un jour Epictète si violemment qu'il lui brisa la jambe. Le futur philosophe encaissa sans sourciller (« tu vois, tu y es parvenu » aurait-il seulement commenté !). Cette anecdote donne un aperçu du caractère bien trempé de cet esclave peu banal qui, affranchi à son tour, ouvrit sa propre école dans sa modeste cabane d'Epire et devint, jusqu'à la fin de ses jours, prédicateur moral.

Les idées maîtresses

De ses anciens maîtres, Epictète reprend les grandes lignes d'une doctrine pourtant à première vue sévère, car elle est axée essentiellement sur une morale « ascétique » (qui prône l'ascèse, c'est-à-dire la maîtrise des désirs et le contrôle de soi). Pour tous les stoïciens, le monde est soumis à une rationalité intangible devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Notre existence est comparable à une pièce de théâtre, mais nous n'avons pas choisi le rôle qui nous est imparti. Ce rôle, celui d'un prince parfois, d'un esclave plus couramment, nous devons l'assumer et l'incarner avec le plus de conviction possible. Le stoïcisme cependant n'est pas un « fatalisme » ni une forme de résignation. Epictète pense que chacun d'entre nous peut coopérer activement et joyeusement à l'ordre des choses à condition de n'attacher d'importance qu'à ce qui compte vraiment, à savoir ce qui dépend de notre volonté. Le partage entre « ce qui dépend de nous » et « ce qui n'en dépend pas » est donc la clef du bonheur. Car, pour Epictète comme pour tous les stoïciens, l'homme est fait pour être heureux. Et même si les événements qui nous sont extérieurs, par définition, ne dépendent pas de nous, toutes nos pensées et nos états d'âme sont en notre pouvoir. Il nous appartient donc d'orienter notre vie avec intelligence et courage, de telle sorte qu'aucune circonstance accidentelle ne puisse nous affecter durablement.

Le déroulement du Manuel

Constitué d'une suite de maximes, restituant des échanges spontanés et improvisés, le Manuel n'est pas vraiment structuré.

  • La partie I expose le cœur de la doctrine, à savoir la différence entre «ce qui dépend de nous» et «ce qui n'en dépend pas».
  • Les parties III et IV portent sur le bon usage de nos représentations.
  • Les parties VII à XIV évoquent le destin et montrent que la liberté n'implique pas une révolte contre l'ordre du monde, tout au contraire.

•  De la partie XV à la fin (partie LIII), Epictète explique comment et pourquoi le philosophe peut se libérer de la souffrance et de la peur de la mort. De ce point de vue il se rapproche des Dieux : « l'homme se divinise en adhérant à l'ordre du monde » (XV).

 

 

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Lundi 31 mars 2008 1 31 /03 /2008 17:58

Lettre à Ménécée, Epicure
Classiques Hatier de la philosophie

Présentation

Epicure (341-270 avant jésus-Christ), est né dans l'île de Samos, loin du centre athénien.

Parmi les quelques textes qui nous restent de lui, la Lettre à Ménécée traite de la conduite à adopter pour être heureux. Or là réside l'originalité de la pensée d'Epicure - ce pour quoi elle occupe une place singulière dans l'histoire de la philosophie : il n'y est question de rien d'éternel, seulement du plaisir, auquel le bonheur doit être nécessairement rapporté.

Pour cette raison le matérialisme d'Epicure fut longtemps calomnié et dénaturé, ce dont le langage courant porte encore l'empreinte : ne désigne-t-on pas comme "épicurien" celui que le seul souci de la jouissance porte à poursuivre des plaisirs raffinés et variés, indépendamment de toute autre valeur ou préoccupation ?

Pourtant cette conception commune et moderne de "l'épicurisme" est fondamentalement infidèle à Epicure, pour qui le plaisir, loin d'être un raffinement et un luxe, est la règle même de la nature : il réside à vrai dire dans l'absence de douleur, bien plutôt que dans une surenchère d'excitations physiques. Tout excès, parce qu'il contrarie la nature, implique à l'inverse une souffrance, comme l'atteste l'abus d'un vin ou d'une nourriture.

Loin d'inciter les hommes, par conséquent, aux plaisirs débridés, Epicure préconise la connaissance et maîtrise des plaisirs, ce que l'on désigne encore sous le nom de "tempérance".

On le voit : le philosophe a pour tâche de comprendre la nature en vue de s'y conformer. Ainsi la méditation du sage le fait-elle accéder au plaisir bien compris, lequel est le but et le centre même de la vie.

 

Lettre à Ménécée

La Lettre à Ménécée comporte 19 paragraphes. La pensée d'Epicure, ici de nature fragmentaire, y répond cependant à une exigence unique : comment libérer l'âme des angoisses qui la troublent afin d'y restaurer un plaisir qui lui est, comme à toute chose, conaturel ?

Les deux premiers paragraphes définissent la philosophie comme vie heureuse.

Les trois suivants (3, 4, 5) établissent que nous n'avons rien à redouter des dieux car ceux-ci, indifférents aux hommes, ne sont responsables ni du bien ni du mal. Ainsi la crainte des dieux, que nourrit la seule superstition, est-elle facile à conjurer par le raisonnement.

Une autre des craintes dont l'homme est la proie le porte à croire que la mort est redoutable (6 à 9). Or, selon le matérialisme d'Epicure, l'âme ne peut survivre au corps ; la mort implique la cessation de toute vie et, partant, de toute sensation (de toute souffrance ou plaisir). Pour cette raison, on ne saurait souffrir d'être mort : la proposition "je suis mort" est, en ce sens, contradictoire car "être" signifie nécessairement être en vie. Par conséquent c'est moins la mort qui est redoutable que la pensée de la mort - soit le cortège des représentations effroyables et illusoires que l'on s'en fait communément. Ainsi comprend-on que "le mal qui nous effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous" : il n'y a donc pas lieu de s'en angoisser.

Une fois écartées les principales craintes de l'humanité, est examiné le cas des désirs qu'Epicure, au paragraphe 10, classe en "vains" ou "naturels". Parmi les désirs naturels, certains sont nécessaires au bien de l'âme en général comme à celui du corps. D'autres, non nécessaires, doivent être retenus ou refusés en vertu de la nature, variable, de chacun, et de la sage évaluation des circonstances où ils sont nés.

Or en cela précisément consiste le bien (11), c'est à dire le bonheur : dans le plaisir heureusement pensé - autrement dit dans le choix rationnel et l'appréciation exacte des désirs utiles en vue de déterminer, pour chacun, les plaisirs les meilleurs. C'est, à proprement parler, ce qu'Epicure nomme "la prudence", dont il fait la vertu suprême.

Parce qu'il expurge de son âme toute crainte et tout désir vain, le sage est donc seul capable de connaître "l'ataraxie", l'absence de tout trouble intérieur. De là résulte l'état de contentement serein dans lequel il maintient son âme - en quoi Epicure fait résider la capacité de se suffire à soi-même ou autarcie (12 à 14).

Voilà pourquoi il appartient au sage, face aux hasards et aux infortunes, de conserver, grâce à sa pensée, la mesure et la sérénité (de 15 à 19). Aussi Epicure récuse-t-il tout fatalisme et renvoie-t-il l'homme, une fois de plus, à sa propre liberté.

La lettre s'achève alors sur 4 règles, le "quadruple remède", à quoi on peut résumer la philosophie d'Epicure :

Les Dieux ne sont pas à craindre

La mort n'est pas à craindre

On peut atteindre le bonheur

On peut supprimer la douleur.

Maximes et Sentences constituent un recueil de réflexions dont les thèmes croisent ceux de la Lettre à Ménécée

 

Premier extrait (p. 8)

Quand on est jeune, il ne faut pas attendre pour philosopher et quand on est vieux, on ne doit pas se lasser de la philosophie, car personne n'est trop jeune ni trop vieux pour prendre soin de son âme. Dire qu'il est trop tôt ou trop tard pour faire de la philosophie, cela revient à dire que l'heure d'être heureux n'est pas venue encore ou qu'elle a déjà passé. Ainsi le jeune homme comme l'homme âgé doivent philosopher. L'homme âgé afin de rajeunir au souvenir des bonnes choses qu'il a vécues dans le passé1, le jeune homme afin d'être, malgré sa jeunesse, aussi serein et exempt de craintes devant l'avenir qu'un homme plus âgé.

 

INTERVIEW DE PIERRE PENISSON, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1 ) Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La philosophie, le bonheur.

 

2) Justifiez le choix de cet extrait

La question de l'âge opportun pour philosopher est constante, dans l'antiquité comme aujourd'hui. On nous dit communément que le moment n'est jamais venu pour faire de la philosophie : il est toujours trop tôt pour réfléchir sur la mort ou l'art de vivre par exemple - ou trop tard, parce que le temps manque pour une telle méditation. Dans ce passage, Épicure s'inscrit en faux contre cette idée en affirmant que "personne n'est ni trop jeune ni trop vieux pour prendre soin de son âme" : la philosophie n'est pas en effet, selon lui, un exercice purement théorique et abstrait, elle a une finalité concrète : procurer le bonheur, lequel, comme on l'a vu, réside dans le plaisir.

 

3) Qu'est-ce que le bonheur d'après Épicure ?

Le bonheur, c'est le plaisir bien compris. Il comporte trois stades distincts : le premier correspond à la suppression, Épicure croit possible, de la douleur physique. A un second stade, il s'agit d'évacuer toutes les terreurs portant sur des objets extérieurs - en particulier celles qui sont issues de la religion : ainsi en va-t-il des malédictions, de l'enfer ou des phénomènes naturels inexpliqués. Le troisième stade est relatif aux terreurs qui sont en nous, telles que l'angoisse de la mort ou la crainte de l'avenir. Pour Épicure il suffit donc que toute forme de douleur et de terreur aient disparues pour que le plaisir soit à sa plénitude.

 

4) S'il n'y a pas d'âge pour philosopher, qu'est-ce qui, cependant, caractérise la jeunesse et la vieillesse selon Épicure ?

Pour les Grecs de l'antiquité, la jeunesse ne représente pas une valeur en soi. Elle désigne surtout le temps de la passion, donc celui de la souffrance. La vieillesse a cela de supérieur sur la jeunesse qu'on y est libéré des passions et qu'au plaisir de vivre s'ajoute celui de se remémorer le passé, le pur plaisir du souvenir.

 

Deuxième extrait (p. 10 à 11)

[10] Maintenant, il faut parvenir à penser que, parmi les désirs, certains sont naturels, d'autres sont vains. Parmi les désirs naturels, certains sont nécessaires, d'autres sont simplement naturels. Parmi les désirs nécessaires, les uns le sont pour le bonheur, d'autres pour le calme du corps, d'autres enfin simplement pour le fait de vivre. En effet, une vision claire de ces différents désirs permet à chaque fois de choisir ou de refuser quelque chose, en fonction de ce qu'il contribue ou non à la santé du corps et à la sérénité de l'âme, puisque ce sont ces deux éléments qui constituent la vie heureuse dans sa perfection. Car nous n'agissons qu'en vue d'un seul but : écarter de nous la douleur et l'angoisse. Lorsque nous y sommes parvenus, les orages de l'âme se dispersent, puisque l'être vivant ne s'achemine plus vers quelque chose qui lui manque, et ne peut rien rechercher de plus pour le bien de l'âme et du corps. En effet, nous ne sommes en quête du plaisir que lorsque nous souffrons de son absence. Mais quand nous n'en souffrons pas, nous ne ressentons pas le manque de plaisir.

 

INTERVIEW DE PIERRE PENISSON, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce second extrait ?

Le désir, la nature, le bonheur, la liberté.

 

2) Quelle sont la portée et la signification de la classification des désirs qu'opère ici l'auteur du texte ?

La nature procure joie et satisfaction et, inversement, ce qui n'est pas naturel entraîne l'insatisfaction et le déplaisir - ainsi en va-t-il de l'excès, comme on l'a vu.

Toutefois, au sein même des désirs naturels, il convient de distinguer ceux qui sont strictement nécessaires (comme la faim et la soif), car ils correspondent à des besoins vitaux, de ceux qui, comme la sexualité par exemple, sont bien évidemment naturels mais dont la satisfaction entraîne plus de variété et des plaisirs en somme plus subtils : ces désirs, pour naturels qu'ils soient, ne sont pas nécessaires mais il convient à chacun de choisir de les réaliser ou non en vertu de sa singularité ou nature propre ; il n'existe donc pas, en ce sens, de règle universelle prescrivant le bonheur : ici intervient la nécessité du jugement ou raisonnement juste dont dépend la liberté.

 

3) Que désignent les désirs nécessaires "pour le bonheur" ?

Les désirs nécessaires "pour le bonheur" trouvent satisfaction dans l'élimination de toute forme de terreur, comme on l'a vu, et dans l'exercice de la pensée, en un mot dans la sérénité du sage. Celui-ci en effet s'est affranchi de certaines contraintes imposées par le corps, telle que la vieillesse ou l'infirmité, ainsi que de l'infortune ou des circonstances extérieures douloureuses, telles que les guerres ou la misère. Sur ce point comme sur d'autres, l'épicurisme est proche du stoïcisme : celui ci désigne en effet la doctrine morale qui suppose l'homme capable de neutraliser toute forme de souffrance par le moyen de la raison.

 

4) Quelle est exactement la nature du lien qui, selon Épicure, unit l'âme au corps ?

Dans les distinctions établies par Épicure, il existe une progression : le bonheur du sage est bien quelque chose de plus grand que la soif satisfaite par une gorgée d'eau, néanmoins, qu'il s'agisse du corps ou de l'âme, ce qui importe c'est, comme on l'a vu, l'épanouissement de la nature dans le plaisir. L'âme est sereine "comme" le corps est apaisé, simplement le plaisir de l'âme réside dans l'exercice de la pensée, lequel n'est pas le moindre de nos plaisirs.

Ce qu'il convient de comprendre, c'est que l'épicurisme est fondamentalement un matérialisme : l'âme est de nature corporelle ; voilà pourquoi, loin de séparer l'âme et le corps ainsi que le fait par exemple le platonisme, Épicure établit constamment un parallèle entre eux.

Troisième extrait (p. 66 à 67)

Maximes et sentences

L'amitié

Parmi tout ce que la sagesse se procure en vue de la félicité d'une vie tout entière, ce qui de beaucoup l'emporte, c'est l'amitié.

Savoir que rien ne doit angoisser, ni éternellement ni même longtemps, c'est aussi savoir qu'en notre condition précaire l'amitié est la sécurité la plus accomplie.

L'homme généreux s'accomplit dans la sagesse et l'amitié qui sont d'une part un bien de la pensée et d'autre part un bien immortel.

Toute amitié doit être recherchée pour elle-même ; elle a cependant l'utilité pour origine.

Le lien amical n'est pas dans la communion endeuillée mais dans l'attention prévenante.

Avec nos amis nous recourons moins à l'amitié qu'à la certitude de ce recours.

Ceux qui sont précipités ou trop lents à tisser des liens amicaux sont peu doués d'amitié, car en faveur de l'amitié il faut même oser provoquer les faveurs.

Il n'est pas vraiment un ami, celui qui veut sans cesse jouir de l'amitié, ni celui qui ne le veut jamais. Le premier fait trafic de ses bienfaits, le second empêche qu'on espère en l'avenir.

 

INTERVIEW DE PIERRE PENISSON, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce troisième extrait ?

Autrui.

 

2) Justifiez le choix de cet extrait.

Ce passage est intéressant car il montre que, pour Épicure, l'amitié est le lien, le seul en vérité, qui réunisse les hommes - ce que ne sont capables de faire, par conséquent, ni les lois politiques ni l'amour des autres. Il n'y a donc pas au fond, selon lui, de citoyens, mais des amis seulement. Dans cette conception, la justice en particulier a pour vocation, non de satisfaire un sentiment naturel du juste et de l'injuste, susceptible de renforcer le lien des hommes entre eux, mais simplement d'entretenir la crainte du châtiment.

En l'absence de toute perspective métaphysique d'éternité comme de tout lien stable institué par le politique, il reste l'amitié, précaire et précieuse. On peut même dire qu'elle est d'autant plus précieuse qu'elle est, par définition, précaire.

 

3) Pourquoi est-il dit dans ce passage que l'amitié trouve son origine dans "l'utilité" ?

Pour importante qu'elle soit, l'amitié n'est pas idéalisée par Épicure. Elle est d'abord de l'ordre du besoin : nous nous servons de nos amis, ils sont à leur tour les instruments de notre bonheur. Ainsi désacralisée, l'amitié ne s'accomplit vraiment que si l'on y respecte, là encore, la juste mesure - le calcul des limites au-delà ou en deçà desquelles la fragile amitié s'évanouit : ni trop prompt à lier une amitié ni trop lent à l'établir, on veillera, pour la maintenir, à n'être ni trop pressent ni trop distant. En un mot, dans l'amitié aucune règle n'est donnée par avance, tout y dépend de la "prudence", c'est à dire de l'art subtil qu'il convient de pratiquer pour composer un plaisir commun. En cela réside une part essentielle de la vie bienheureuse.

 

 

 

 

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Samedi 29 mars 2008 6 29 /03 /2008 07:32

Pascal : une méditation terrifiée sur l'infini

LE MONDE DES LIVRES | 27.03.08 | 12h16  •  Mis à jour le 27.03.08 | 12h16

 

Quelle est la place de Pascal et de son oeuvre dans votre propre itinéraire philosophique ?

J'ai eu deux rencontres importantes avec l'oeuvre de Pascal. Une première fois, vers l'âge de 15 ans, en lisant le "Mémorial". J'ai cru faire une expérience spirituelle dont je me suis vite aperçue qu'elle relevait d'une violente émotion littéraire. Ce court récit d'une illumination mystique, qui commence par "Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants" et se poursuit par "Joie, joie, joie, pleurs de joie", Pascal l'a précisément daté : "L'an de grâce 1654, lundi 23 novembre (...). Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi". Ce qui m'a le plus touchée, c'est l'inscription du jour, de l'année et même de l'heure à laquelle est survenue la "grâce". L'irruption de repères temporels dans la durée intérieure, alors qu'il ne s'agit pas d'une lettre, imprime à ce texte une marque violente. Trois siècles plus tard, le poète Paul Celan dira que "le poème parle de la date qui est la sienne (...) de la circonstance unique qui proprement le concerne". Je lis le "Mémorial" comme un poème.

La seconde fois que Pascal s'est imposé à moi, c'est lors de mon travail sur le motif juif dans l'oeuvre de Jean-François Lyotard, quand j'ai relu attentivement les nombreux fragments des Pensées portant sur le judaïsme. Aussi paulinien et augustinien qu'il se veuille, aussi figurative que soit sa lecture de la loi et des prophètes, aussi "chiffrée à double sens" que se révèle à lui la "lettre" des Ecritures, Pascal possède une exceptionnelle culture hébraïque. Et, surtout, il n'a cessé de creuser le paradoxe qui soutient la fondation du christianisme par ces "juifs charnels", "grands amateurs des choses prédites et grands ennemis de l'accomplissement". C'était là reconnaître, et de façon exceptionnelle, l'immensité de la dette chrétienne vis-à-vis d'une tradition dont la constance, l'obstination lui apparaissaient non comme un scandale historique, mais comme l'évidence d'un témoignage.

Quel est le texte de Pascal qui vous a le plus marquée, nourrie, et pourquoi ?

Même si j'admire le courage politique et l'ironie assassine du brûlot théologico-politique que constituent Les Provinciales, ce sont bien sûr les Pensées qui m'ont marquée durablement. Ces 61 liasses de fragments classés et non classés, corps textuel toujours déjà démembré, défient, tels quels, les genres littéraires de son temps. Car, loin de se présenter comme une suite d'aphorismes, cette spirale, avec ses symétries, ses béances et ses reprises, apparaît plutôt comme une machine infernale. Aussi les lecteurs incroyants recueillent-ils dans ces éclats bien plus que les linéaments épars d'une apologétique.

Et ce sont ces éclats que je garde : une rhétorique tragique de la déréliction face à une nature qui n'est plus un cosmos harmonieux dont l'ordre prouvait l'existence d'un créateur mais, dorénavant, un univers infini, dépourvu de centre de gravité. Les deux "gouffres" de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, que font percevoir, pressentir le télescope et le microscope ne suscitent plus désormais que de l'effroi. "Effroyable", "effrayant", "s'effrayer", ces mots reviennent sans cesse sous la plume d'un homme qui, auteur d'un traité expérimental du vide, est aussi celui auquel, dit-on, il fallait un coussin pour conjurer l'abîme qui s'ouvrait sur sa gauche quand il était assis. Dans une première version du célèbre fragment 199, "Une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part", Pascal avait écrit "une sphère effroyable". Dès lors qu'on la coupe de l'espérance du salut, l'expérience ontologique d'un illimité silencieux dans lequel l'homme ne cesse de tomber n'a en effet rien de contemplatif ni même d'interrogatif - elle est seulement "horrible". Mais il ne faudrait pas se hâter d'interpréter cette chute continuelle comme une déchirure existentielle, même s'il est constamment question d'ennui, d'inquiétude, de vertige, de solitude et de mort. Car, sous-tendant l'angoisse de n'exister que comme pure contingence, "milieu entre rien et tout et pourtant quelque chose", c'est la structure de l'univers qui mène le jeu, et la physique d'abord qui suscite le tragique : nul écart ne se creuse entre le concept et la conscience.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Aucun philosophe n'oserait désormais rejeter Pascal en alléguant son christocentrisme intolérant, son obsession du péché originel et son attachement aux miracles. Car ce qui s'impose comme un débat fondamental de notre temps, c'est le côté anti-prométhéen de ce savant, sa méditation terrifiée sur la démesure, sur la "disproportion". La configuration fragmentaire des Pensées en est le contrecoup, et il résonne étrangement dans notre temps. Nous sommes en effet surpris par ce je ne sais quoi d'une forme lacunaire qui aurait résisté à l'achèvement, par cette syntaxe brisée, étrangère à toute tentative de démonstration et qui récuse le principe de non-contradiction, tout en se gardant de réconcilier les oppositions : d'où procède une écriture parataxique, c'est-à-dire une juxtaposition de séquences sans enchaînements, manière expérimentale de sortir du mutisme où nous a jetés un désastre. "Désaveu de la raison conforme à la raison"... Cette "pensée" aurait pu être écrite par l'Adorno de Minima moralia, dans la mesure où le défaut systématique de conclusion, quand tous les repères ont vacillé, apparaît comme la manière juste de penser.

Mais c'est surtout la critique radicale des discours prenant le "je", le "moi" comme objet ou comme fondement, qui fait éclater l'actualité de Pascal. "Qu'est-ce que le moi ?" me semble la "pensée" la plus impressionnante aujourd'hui en ce qu'écrite à la première personne du singulier, elle liquide aussi bien le narcissisme des uns que le cogito des autres. Au terme d'un examen mené selon les règles du plus pur scepticisme, "je" ne saurais découvrir le moindre noyau substantiel qui résisterait au dépérissement de mes attributs les plus propres : pas de moi profond, pas de personne, pas d'authenticité qui tiennent, le "moi" ne consistant en dernière analyse qu'en "des qualités empruntées". La subjectivité arrogante et la métaphysique du "propre de l'homme" ont reçu là un très mauvais coup. Nietzsche ne s'est du reste pas trompé sur cet anti-humanisme radical, lui qui sentait le sang de Pascal couler dans ses veines. "Il faudrait pouvoir, écrit-il, être aussi profond, aussi blessé, aussi formidable que l'a été la conscience intellectuelle de Pascal."

Quand des discours naturalistes, positivistes, progressistes nient que la responsabilité oblige à "parier", et qu'ils bouchent ainsi la possibilité même que survienne un événement, le nihilisme pascalien, son pessimisme presque cynique, son dandysme de la grandeur et de la misère, son goût de la grâce nous rappellent qu'il y a de l'imprévisible et de l'incommensurable aussi bien en nous que hors de nous.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662, Blaise Pascal, ayant perdu sa mère en bas âge, fut élevé par son père et fit preuve d'une extrême précocité intellectuelle dans le domaine mathématique et scientifique. On lui doit d'abord de nombreuses découvertes en algèbre et en géométrie aussi bien qu'en physique. C'est seulement dans une seconde partie de sa vie que Pascal, après une expérience mystique qui le conduit à devenir un catholique fervent, consacre toutes ses forces à la défense de la foi chrétienne et à la conversion de ses contemporains.

On aurait tort, toutefois, de croire que son oeuvre est totalement scindée en deux, scientifique d'un côté (Essai sur les coniques, Expériences nouvelles touchant le vide) et religieuse d'un autre côté (Les Provinciales, Pensées). En réalité, Pascal rassemble toutes ses capacités de logicien et d'écrivain pour parfaire Vérité de la religion chrétienne, cette grande oeuvre inachevée dont nous ne connaissons que les éléments préparatoires sous le titre neutre, et finalement trompeur, de Pensées.

Il paraît souvent malaisé de définir l'apport de Pascal à la réflexion philosophique, dans la mesure où il n'existe pas de "pascalisme". Ce qui a suscité des interprétations multiples, et parfois opposées, de son oeuvre. Sans doute ce qu'on lui doit de plus important est-il d'avoir transformé l'idée de vérité, en soulignant la nécessité d'envisager, pour une même question, des registres différents, correspondant chacun à une expérience distincte.

 

L'Ange et la Bête, par Véronique Decaix

LE MONDE DES LIVRES | 27.03.08 | 12h16

 

Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre." Les Pensées sont des fragments sans ordre logique, et une étude systématique leur ferait perdre leur sens. C'est bien plutôt par leur expérience intime et commune de l'ennui que les élèves peuvent appréhender la pensée de Pascal.

L'ennui ne survient pas inexplicablement lors d'un moment inoccupé, mais il est la marque essentielle du néant de la condition humaine. L'anthropologie de Pascal hérite de la tradition chrétienne, et à cette occasion, il n'est pas inutile d'en souligner sa portée : l'homme est un être contradictoire, à la fois déchu, et mu par la nostalgie lancinante de son état parfait. Misère et grandeur de l'homme.

Cette perte provoque une déperdition de l'homme dans des activités futiles, les divertissements. Pascal n'analyse pas toute la panoplie des loisirs et des jeux, mais les ramène à une unique stratégie de diversion, le divertissement, qui se retrouve même dans les affaires les plus sérieuses, telles que les études, la guerre, ou la politique. Car, pour Pascal, on se divertit aussi en travaillant ; et les lycéens suivent ce constat, mi-amusés, mi-étonnés.

Mais alors, de quoi se divertit-on, et pourquoi ? Dans le divertissement, l'homme se détourne de ses pensées pénibles. Il s'agit bien d'une esquive, d'une parade, pour éviter le face-à-face avec soi-même, avec le vide morne de son existence, avec l'insupportable ennui d'être soi, et de n'être que soi, avec l'angoisse de sa propre mort. Ne supportant cette inquiétude existentielle, l'homme se réfugie involontairement dans une agitation extérieure fébrile, où la chasse prime sur la prise, le combat sur la victoire, la quête sur la conquête.

Il ne s'agit pas tant, dans le divertissement, d'être heureux, que d'être moins malheureux, grâce à des passe-temps consolateurs. Ne pouvant atteindre le bonheur, l'homme a tâché d'oublier le malheur et le vide de sa nature, et d'éloigner le pressentiment de la mort. Et par là, il s'est oublié lui-même.

Or Pascal ne condamne pas absolument cette inconstance des hommes. Paradoxalement, il en souligne à la fois l'absurdité et le sens. Les hommes se divertissent de la misère de leur condition, mais cette illusion de bonheur est mue par le souvenir de leur félicité en Dieu. Dans l'attention portée à des pas de danse, Pascal voit le vestige de la grandeur de l'homme. Le divertissement est préférable au désespoir, car il révèle à l'homme sa nature qui est de se savoir misérable : là est sa grandeur. En se divertissant, l'homme ressent le vide et l'inanité de son existence. En se perdant, il retrouve son origine, sa nature et sa finalité première : celle d'être un être pensant. Ce que l'homme doit penser, c'est sa condition instable, entre l'ange et la bête, et c'est cette précarité que mime le divertissement. "L'homme est visiblement fait pour penser."

Au-delà des activités et amusements qui occupent leur quotidien, Pascal rappelle aux élèves que leur dignité réside dans l'acte de penser.


Véronique Decaix est professeur de philosophie au lycée Anatole-France, Lillers (62).

 

 

 

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Jeudi 20 mars 2008 4 20 /03 /2008 17:13

 

L'énergie de la pensée, par Patrick Samzun

LE MONDE DES LIVRES | 20.03.08 | 11h59



Diderot philosophe, star des Lumières, toujours cité en bonne position aux côtés de Voltaire et de Rousseau, reste méconnu chez les philosophes et ignoré de l'enseignement de la philosophie en terminale. Absent des cours et des manuels, il déserte les examens. La faute à qui ? A nous enseignants, bien sûr, formés à l'occulter et à le recouvrir du vieux bois qui reste d'une philosophie morte. Car qu'enseigne-t-on en terminale ? Le catéchisme et la moraline rousseau-kantienne : conscience instinct divin, liberté transcendantale, devoirs sacrés - toute la panoplie du citoyen vertueux.

Alors ça détonne et ça déménage, quand on sort d'un vieux sac poussiéreux un bout de lettre (la Lettre à Landois) qui dit que "le mot liberté est un mot vide de sens" et qu'il n'y a par conséquent "ni vice ni vertu".

"Mais quoi, les violeurs pédophiles multirécidivistes sont bien vicieux, non ? il faut les punir, les enfermer !"

Vient alors la justification - et le vice de raisonnement : ces gens sont mus par des instincts vicieux, ils ont ça en eux, génétique et irrépressible.

"De quoi les blâme-t-on alors, répliquerait Diderot, s'ils ne sont ni libres ni responsables ?"

On voit où nous entraîne le flux de cette pensée : à désenfler nos boursouflures morales, sans pourtant trouver refuge dans l'ironie sceptique ou le nihilisme.

La pensée de Diderot palpite en effet d'une énergie affirmative : on peut être athée, matérialiste, et vertueux. Il suffit d'énergiser la vertu et de la ressourcer dans le dynamisme de la nature, qui nous pousse à rechercher ce qui nous est utile. "L'utilité particulière et le bien général." (Le Supplément au Voyage de Bougainville.)

Voilà une belle façon de refonder la morale par-delà le moralisme. Comment expliquer dès lors qu'on l'enseigne si peu ? Après tout, Spinoza dit à peu près la même chose, sans subir de censure.

C'est que Diderot perturbe aussi par son style : refusant le format du discours dogmatique, il préfère les formes libres et le ton enjoué de la conversation. Diderot n'a pas rédigé de traité philosophique, mais des expériences littéraires de pensée. Sa pensée, malicieuse, s'y essaie au cours d'un dialogue (Le Neveu de Rameau), d'un récit redoublé de voyage (Supplément) ou même dans le décousu d'un rêve (le célèbre Rêve de d'Alembert). Étrange et admirable pratique qui enchâsse, décale et démultiplie la voix du philosophe, pour faire vibrer sa sensibilité, déployer toutes ses harmoniques.

Penser, pour Diderot et avec lui, c'est expérimenter ; cela implique donc toutes formes de procédés et de processus qui permettent d'avancer et de tester des hypothèses, concernant la science, la morale ou l'ontologie. L'imagination n'y est pas l'ennemie de la raison, mais son jaillissement, sa profusion, sa puissance ludique.

Belle leçon pour les élèves et l'institution qui trop souvent s'acharnent à les séparer.


Patrick Samzun est professeur de philosophie au lycée Frédéric-Faÿs de Villeurbanne.

 

 

Entretien avec Elisabeth Badinter

Diderot : l'art de se faire entendre

LE MONDE DES LIVRES | 20.03.08 | 11h59  •  Mis à jour le 20.03.08 | 11h59


Quelle est la place de Diderot et de son oeuvre dans votre itinéraire intellectuel ?

Dans les années 1960, les apprentis philosophes sont peu curieux de Diderot. Elevés au lait du marxisme, du structuralisme et du culturalisme, nous sommes en quête de corpus systématiques, aux antipodes de la philosophie diderotienne. D'ailleurs, celui que Voltaire a surnommé "Le Philosophe" ne nous apparaît plus comme tel. Certes, on salue toujours le patron de l'Encyclopédie, mais de loin, sans réelle curiosité pour l'oeuvre. Nous ne sommes pas prêts à nous immerger dans cette pensée protéiforme, paradoxale, sceptique et dispersée dans des textes inattendus. On préfère Du contrat social ou l'analyse althussérienne de Montesquieu qui nous rassurent : plus structurés, plus sérieux, plus rigoureux. A nos yeux aveugles, Diderot est d'abord un romancier et un conteur de génie. On attend sagement le temps des vacances pour lire La Religieuse et Les Bijoux indiscrets. On se régale de sa plume libertine, pleine de brio et de fantaisie, mais on ignore le reste avec une regrettable désinvolture.

Tout change après mai 1968. La question de la sexualité est au coeur de nos préoccupations. Le corps, le désir, la jouissance sont devenus sujets de philosophie. On découvre l'oeuvre du Marquis de Sade et la tyrannique loi du désir. Pour ma part, je préfère commenter avec mes élèves de terminale Le Rêve de d'Alembert et la Suite de l'Entretien. Quelle merveille qu'un philosophe - contemporain de Rousseau - raye allégrement la chasteté du catalogue des vertus, plaide pour la masturbation en l'absence de partenaire, fustige la frustration sexuelle sous toutes ses formes et pour finir fait l'éloge de l'homosexualité ! Le tout comme un hommage rendu à la nature, une réconciliation avec la vie. Sa gaieté, sa liberté de ton et la simplicité du propos m'enchantent. A l'opposé de Sade dont la lecture me donne nausée et cauchemars, le matérialisme de Diderot et sa morale si contemporaine emportent mon adhésion intellectuelle et, j'ose le dire, ma sympathie.

"Sympathie" : voilà un mot peu orthodoxe pour désigner une complicité philosophique. Rien de tel ne viendrait à l'esprit pour évoquer Aristote ou Hegel, Platon ou Marx. En lisant Diderot, je comprends que pour accéder à la raison de son interlocuteur, il faut tâcher d'établir une relation égalitaire avec lui. Que le philosophe qui prend la pose du haut de son piédestal, qui assène, qui décrète et invente un langage à son seul usage, crispe les cerveaux au lieu de les ouvrir. Il est vrai que Diderot n'est pas un maître, mais un frère. Avec lui, on participe à la conversation. On l'écoute en souriant, même si l'on est en désaccord avec son propos, ce qui est mon cas lorsque je lis son essai Sur les femmes. Mais on peut bien être en opposition avec lui, on l'aime toujours. Diderot ou l'art de se faire entendre...

Quel est le texte de Diderot qui vous a le plus marqué, nourri et pourquoi ?

A part ses tout premiers essais philosophiques et son théâtre qui m'ennuient, je relis régulièrement ses contes et ses romans avec toujours le même bonheur, y compris son testament philosophique, plaidoyer pro domo souvent empreint de colère et d'injustice (postures peu philosophiques, mais si humaines !) qu'est l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Pourtant, étrangement, aucun de ces textes n'a eu sur moi l'influence de sa Correspondance qui raconte la vie du philosophe au jour le jour. Il est vrai qu'elle apprend moins à penser qu'à vivre. Mais l'universalité diderotienne est là tout entière. L'homme qui se révèle au fil de ses lettres, notamment à Sophie Volland, est de tout temps et de tout lieux. Bon et méchant, généreux et égoïste, amoureux et sensuel, honnête et menteur, libre et obséquieux, aveugle et lucide. Là, nulle ambition démonstrative, mais le dévoilement le plus précis possible de tous les recoins du coeur humain. Un témoignage sans prix sur l'humanité. Avant que d'apprendre à mourir, on oublie souvent que la philosophie doit nous apprendre à vivre. Pour le matérialiste athée qu'est Diderot, la vie après la mort n'a aucun sens. Notre devoir est donc de vivre, et de vivre le moins mal possible. Le sage qui hante les philosophes de l'Antiquité est ici réduit à néant. Même si les objectifs affichés sont toujours les mêmes, l'amour du vrai, du beau et du bon, Diderot fait s'effondrer la statue du commandeur. Nous voilà libérés d'exigences au-dessus de nos forces. Dorénavant, nous nous contenterons, comme lui, de plaider l'indulgence, pour nous-mêmes et pour les autres, et l'on ne s'en portera que mieux.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Depuis la chute du mur de Berlin, nous partageons avec Diderot une véritable défiance à l'égard du dogmatisme. Mais contrairement à lui qui a mis de la folie et de la gaieté dans la matière, notre matérialisme contemporain est aussi lugubre qu'anxiogène. On se méfie des dogmes, mais on veut croire à un monde meilleur. Les croyants y trouvent prétexte au renforcement de l'orthodoxie. Les autres ressentent le besoin de nouvelles utopies et de nouveaux paradis. Bref, nous sommes en manque d'espérances. Faute d'une pensée philosophique forte (mais peut-être la philosophie est-elle morte sans que l'on s'en aperçoive !), les religions font un retour en force pour occuper la place laissée vide par la raison. D'autant plus aisément que jamais la science n'a eu plus mauvaise presse depuis deux siècles. Suspectée du pire par les écologistes, castrée par notre cher principe de précaution, l'activité scientifique a été mise sous haute surveillance. D'ailleurs le "progrès scientifique" qui soulevait l'enthousiasme de Diderot et même encore celui de nos parents ne suscite plus qu'un intérêt médiocre. A quoi bon vivre plus vieux si l'on vit mal ? Insensiblement, sans en prendre suffisamment conscience, nous ouvrons toutes les portes qui mènent à l'aliénation. Nous voulons ignorer que la soumission volontaire à l'irrationnel se transforme bien vite en une servitude insupportable.

Les hommes des Lumières, et Diderot en particulier, se sont battus comme des lions pour éloigner l'homme et le citoyen de la tentation des chimères et le sortir des griffes des religieux. Mais la caste des croyants n'ayant jamais totalement renoncé à régir le monde et nos esprits, il suffirait de leur entrouvrir la porte pour qu'on ne puisse plus la refermer avant longtemps. Qui ne voit l'oppression des femmes musulmanes sous la charia ? Les pressions insidieuses qui menacent l'avortement ? L'autocensure permanente quand il s'agit des religions ? L'interdiction du blasphème sous peine de procès, ou pire, de fatwas ? Diderot a connu la prison de Vincennes pour s'être moqué des autorités, et toute sa vie il a craint d'y retourner. Mais cela ne l'a pas empêché de fourbir l'arme redoutable qu'est l'Encyclopédie contre les marchands d'illusions et de superstitions. Nous voilà contraints de reprendre ce combat que l'on croyait définitivement gagné. A défaut de posséder son génie intellectuel et sa verve inimitable, au moins ne le trahissons pas. Souvenons-nous des leçons de notre frère Diderot. Il y va de nos libertés.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Langres en 1713, mort à Paris en 1784, Denis Diderot, issu d'un milieu modeste, après de brillantes études, fait toutes sortes de métiers pour subvenir à ses besoins : traducteur, correcteur, précepteur, éditeur... Il ne connaît une relative aisance qu'à la cinquantaine, quand Catherine II de Russie lui achète sa bibliothèque en viager. Chef de file des Encyclopédistes, artisan et promoteur de la diffusion des Lumières, il a toutefois préservé sa sécurité en refusant de publier les ouvrages où il professe un matérialisme athée qui lui aurait valu un emprisonnement.

Son oeuvre est considérable en volume comme en diversité. Car ce philosophe désireux de rendre la philosophie populaire a touché à tous les genres, du traité au dialogue, du roman au pamphlet, du théâtre au poème. Il a donné aux idées de son temps un ton et une tournure qui n'appartiennent qu'à lui et qui signalent un grand styliste, appartenant de plein droit à la littérature autant qu'à la pensée.

Dans le domaine des idées, sa plus grande originalité réside sans doute dans sa conception hardie d'une sensibilité de la matière, qu'il ne peut imaginer inerte. Il soutient, en particulier dans Le Rêve de d'Alembert, que toutes les molécules sont animées de sensations et de pensées, plus ou moins ou moins élaborées selon les cas...

Styliste, visionnaire, vulgarisateur, Diderot fut également, par certains aspects, un maître à vivre, dont la sagesse enjouée est toujours proche.

 

 

 

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
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Jeudi 13 mars 2008 4 13 /03 /2008 17:39
Se révéler dans la jouissance, par Jean-Luc Senez
LE MONDE DES LIVRES | 13.03.08 | 12h11


Montaigne est par excellence un auteur pour classe de terminale, au sens où il cherche à concilier les deux conceptions de la philosophie : une certaine manière de connaître et un art de vivre. Car l'écrivain du XVIe et l'élève d'aujourd'hui ont en commun de se moquer de toute érudition sans rapport à leur propre expérience. Faire une expérience et tenter de se révéler : pour l'écrivain, il s'agit de concilier ces deux ambitions. Mais comment cela se peut-il, alors que chaque essai exprime la diversité finie, la relativité et l'instabilité des choses du monde ? Comment se connaître, alors que le moi n'est pas ? Comment dégager des préceptes valables pour tout homme et pour toute situation, alors que l'expérience est irréductible à tout universel ?
C'est que le savoir des Essais ne se délivre pas en principes généraux et en prescriptions abstraites. Il tourne autour de l'oeuvre elle-même : la vie qui se fait et non se passe, le livre qui s'écrit. Ce n'est pas la raison qui règle souverainement l'expérience, mais c'est à chacun de s'y trouver à sa manière. Cela ne débouche pas sur une calamiteuse "morale" relativiste (à chacun sa vérité et ses moeurs), car il y a des erreurs et des vies manquées. La vie convenable n'est pas la vie qui me convient, mais celle où je me trouve ; la convenance est avec l'expérience et non avec moi qui ne suis pas : "Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre c'est vivre à propos." La seule véritable prescription des Essais se réduit donc à ce que tout le monde sait : il faut aimer la vie. Mais le savoir à l'oeuvre consiste à s'y essayer convenablement. Tout l'art est de faire en sorte que l'âme se saisisse dans le plaisir de vivre.
En effet, puisqu'il est impossible de faire durer ce plaisir, passager et contingent comme toute chose, il faut s'employer à "l'étendre en poids" ; or, cette valeur ajoutée lui vient du relâchement de l'âme qui sait le recevoir au lieu d'aller le chercher. On ne jouit pas du fait de se retrouver dans les choses. Tel serait croire à un moi qui dure par-delà chaque expérience, et prendre le plaisir de vivre pour le confort. C'est à l'inverse la jouissance qui donne une consistance à mon être, toute passagère. Le moi se connaît en même temps que la vie s'accomplit.

Jean-Luc Senez est professeur de philosophie au lycée Raymond-Queneau d'Yvetot.
 
Entretien avec Antoine Compagnon
Montaigne : le père de l'esprit critique
LE MONDE DES LIVRES | 13.03.08 | 12h11  •  Mis à jour le 13.03.08 | 12h12


Quelle est la place de Montaigne et de son oeuvre dans votre propre itinéraire intellectuel ?
En 1971, j'étais élève à Polytechnique et je suis descendu faire une licence de lettres à Jussieu. Je suis tombé sur un cours épatant consacré à Montaigne par Jean-Yves Pouilloux, qui venait de publier chez Maspero un petit livre provocateur au titre althussérien, Lire les "Essais" de Montaigne. C'est lui qui m'a appris à lire Montaigne, un Montaigne en rupture avec l'explication scolaire. Pouilloux refusait la sage évolution philosophique où on rangeait cet auteur depuis le début du XXe siècle : du stoïcisme au scepticisme et à l'épicurisme ; il prenait au sérieux le désordre du livre et la complexité de son écriture. Je me rappelle avoir fait un exposé sur une page très retorse de L'Art de conférer.
Depuis, je n'ai jamais quitté Montaigne. Ma thèse, qui est devenue mon premier livre (La Seconde Main ou le travail de la citation, 1979), n'a pas porté que sur lui, mais il en est le héros. Toute cette théorie et histoire de la citation montait vers Montaigne : il se joue d'elle en virtuose, la dissimule afin de nous faire prendre du Plutarque pour du Montaigne, et donner ainsi "une nasarde à Plutarque" sur son nez. J'ai souvent enseigné les Essais, en France et aux Etats-Unis, toujours avec un plaisir intense. Je me sens bien dans les Essais, dans leurs tours et détours, les étudiants aussi : c'est un texte qui rend intelligent.
L'époque était porteuse : des travaux excitants sur Montaigne se publiaient sans cesse, des livres qui ne se noyaient pas dans l'érudition mais donnaient à penser, comme The Cornucopian Text, de Terence Cave (1979), Montaigne en mouvement, de Jean Starobinski (1982), Montaigne : la glose et l'essai, d'André Tournon (1983). Ces trois-là m'ont inspiré, mais je pourrais en citer d'autres. Et les commémorations ont parfois du bon, quand elles obligent à se renouveler : quatrième centenaire des livres Ier et II en 1980, du livre III en 1988, de la mort de Montaigne en 1992. En 1980, l'intertextualité des Essais nous requérait. En 1988, la rhétorique. En 1992, c'était déjà l'éthique. Depuis près de quarante ans que je le fréquente, Montaigne a bien changé. Les nouvelles éditions effacent les indications des couches du texte. Plus moyen de nier la complexité des Essais.
Quel sont les textes de Montaigne qui vous ont le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
Suivant l'époque, divers chapitres m'ont plus retenu dans les Essais. Au début, sûrement les chapitres plus théoriques, comme "De l'institution des enfants", à cause de l'intertextualité, ou ceux qui théorisaient le moi et l'autoportrait, comme "De la présomption". Puis le Montaigne politique m'a passionné, cet homme dont toute la vie adulte a été déchirée par les guerres de religion, qui s'est engagé, qui a mené une action publique, qui a risqué sa vie. Montaigne ne savait pas quel était le souverain bien, mais il n'avait aucun doute sur le pire des maux : la guerre civile, la cruauté, la torture. Sa réfutation du Prince de Machiavel est exemplaire dans "De l'utile et de l'honnête". Il s'élève contre le mensonge et la trahison politiques, contre l'excuse de la raison d'Etat.
C'est donc le pyrrhonien qui m'a d'abord marqué, l'auteur de l'"Apologie", le Montaigne du "Que sais-je ?" et de la balance. J'ai même soutenu qu'il était un nominaliste (Nous, Michel de Montaigne, 1980). Cela reste exact, mais me concerne moins à présent. Je suis désormais plus sensible au fait que le doute épistémologique et métaphysique ne débouche chez lui ni sur un relativisme éthique ni sur l'indifférence, mais au contraire sur un extrême souci de l'autre : le voisin, le cannibale, même la femme.
Tout bouge, dit Montaigne, demain je serai autre, mais vis-à-vis d'autrui je suis tenu par ma parole, je suis engagé parce que je l'ai dit hier, je n'ai pas le droit moral de me dédire. Aujourd'hui, si je devais garder un seul chapitre des Essais, ce pourrait être "De la physionomie", où Socrate est comparé aux paysans qui se montrent aussi sages que lui devant la mort. La fin de ce chapitre est magnifique, sur la bonne mine de Montaigne, son franc-parler qui lui a sauvé la vie dans plusieurs embuscades. Mais le chapitre le plus touchant reste pour moi "De l'exercitation", où Montaigne raconte une chute de cheval et la perte de connaissance qui suivit. C'est le seul chapitre entièrement fondé sur un incident vécu, une péripétie qui lui a donné le pressentiment de la mort et qui ouvre une méditation sur la conscience, sur l'âme et le corps. Quand je pense à Montaigne, l'image qui me revient est celle du "petit homme et petit cheval" sur lequel fond un "puissant roussin", homme si fragile, si chétif mais si admirable, justement parce qu'il n'attrape jamais la grosse tête.
Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?
Montaigne, c'est pour moi le père de l'esprit critique et du libéralisme. A une autre époque, on lui a reproché son conservatisme ou même sa couardise. Le scepticisme encourage à une certaine prudence. Si l'on n'est sûr de rien, à quoi bon changer le monde ? "Vous n'achetez pas un chat en poche", disait-il. Comme son ami La Boétie, il aurait préféré être né à Venise, en république, mais le mieux est souvent l'ennemi du bien, et un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Avec la monarchie, on sait sur quoi compter : elle prévient l'anarchie, du moins si les fureurs religieuses ne s'y mêlent pas.
Par sa haine des persécutions, Montaigne est aussi le précurseur de notre précieuse laïcité. Avec ceux qu'on appelait les "politiques", il a réagi aux fanatismes en plaçant la nation au-dessus de la religion. Pour lui, la foi est une affaire privée que je n'ai pas à faire payer aux autres.
Montaigne reste indispensable dans sa critique de ce qu'il nomme nos "fautes ordinaires" : la cruauté, la tyrannie, la trahison, la déloyauté, qui valent bien à ses yeux le cannibalisme comme preuves de notre barbarie. A ces "qualités vicieuses", il ajoute encore l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir... Tous ces maux, pense-t-il, sont indispensables à la vie, font partie de la vie. Mais il s'agit d'en diminuer la part, de parier sur autrui, d'obliger l'autre en se donnant à lui. "Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l'amour" : pas de plus belle phrase dans les Essais. La valeur des valeurs, c'est la fides, la foi, la confiance, la fidélité. Sans elle, la société se défait petit à petit.
Et puis il y a les livres. Montaigne défend les "trois commerces" qui nous aident à vivre : l'amour, l'amitié et la lecture. Aujourd'hui, avec lui, n'oublions pas le commerce des livres, parce que sans eux les deux autres commerces, l'amour et l'amitié, n'ont pas la même saveur.
De la liberté et des livres, que demander de plus ? Ce que j'ai appris chez Montaigne, c'est "l'usage du monde", expression dont Nicolas Bouvier avait fait le titre de son livre de vie. "Qu'un tel homme ait écrit,disait Nietzsche, véritablement la joie de vivre sur terre s'en trouve augmentée."
 
Propos recueillis par Jean Birnbaum

Repères
Né à Montaigne en 1533, mort en 1592 également à Montaigne, Michel Eyquem reçut une éducation exceptionnelle : le latin fut sa langue maternelle ! Dans une époque marquée par les guerres de religion, ce gentilhomme a incarné l'esprit de tolérance, en parvenant à combiner une oeuvre littéraire et philosophique unique, Les Essais, avec d'importantes fonctions politiques : maire de Bordeaux de 1580 à 1584, il assura également plusieurs missions diplomatiques. Dans les éditions successives des Essais, Montaigne poursuit une entreprise singulière : rendre compte des fluctuations de la pensée, mettre en doute nos évidences les mieux établies, ébranler nos certitudes sur la vérité ou l'identité. Sous un aspect nonchalant, c'est un philosophe qui sape la métaphysique.
 
 
Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
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Samedi 8 mars 2008 6 08 /03 /2008 08:36
Entretien avec Jean-Luc Nancy
Nietzsche : redécouvrir ce que "sacré" veut dire
LE MONDE DES LIVRES | 06.03.08 | 17h42  •  Mis à jour le 06.03.08 | 17h42


Quelle est la place de Nietzsche et de son oeuvre dans votre propre itinéraire intellectuel ?
J'ai rencontré Nietzsche assez tôt, car mes années de fin d'études furent nourries des livres de Deleuze, de Klossowski, puis d'autres. Cet intérêt répondait à une attente du temps. Camus, Fink, Heidegger, Birault avaient précédé. Je découvrais moins une pensée qu'un ton, un registre vocal ou musical qui me décalait par rapport à ce dans quoi j'étais formé, Kant, Hegel, un peu Heidegger, le premier Derrida en même temps. En un sens, je ne suis jamais devenu "nietzschéen". Je n'ai jamais été porté à entrer dans des propositions, des thèses ni des "questions nietzschéennes".
J'écrivis un article, paru en 1968 je crois, dont le titre seul m'est resté - "Nietzsche : mais où sont les yeux pour le voir ?" Je voulais dire que nous ne pouvions pas encore vraiment discerner la figure de Nietzsche. En un sens, je le pense encore. Il y a bien sûr un corps de pensée que nous connaissons : la tragédie, la mort de Dieu, la morale des faibles, l'éternel retour, etc. Ou que nous croyons connaître comme des thèmes ou des thèses, justement. Et qui le sont et qui méritent d'être étudiés comme tels. Mais Nietzsche, c'est d'abord une rupture de ton. Rupture de ton en même temps que rupture d'histoire. Avec lui le continuum philosophique s'interrompt. La monodie se brise. Le discours ne suit plus son cours. Pourquoi ? Parce que l'assurance en un bouclage du logos est ébranlée. Pas au nom d'un irrationnel : au nom d'une plus grande raison. Pour moi Nietzsche est resté, sans doute, la figure ou la voix d'une raison plus grande, plus haute, d'une probité plus rigoureuse de la pensée : savoir que la vérité est terrible car elle ne se conclut pas. En revanche, elle demande sa fiction : son modelage plastique, son art. Tout en restant la vérité. Nietzsche est un grand maître de vérité.
Quel est le texte de Nietzsche qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
J'hésite beaucoup, mais pour trancher je dis Ecce Homo. Pourquoi ? Parce que ce livre est unique. Un philosophe s'y présente, est capable de se mettre à distance, paraît se plaire à son éloge alors qu'il est seulement conscient de ce qu'il faut savoir l'entendre, évitant par ailleurs tout ce qui le dresserait en modèle ou en maître. Il se montre pour montrer comment se refuser à toute idolâtrie, de soi ou d'autrui. Il montre comment il peut penser qu'il est "fatal", c'est-à-dire comment une pensée advient parce qu'il la faut, non par l'invention d'un individu. Et ce qui est fatal avec lui, c'est justement la découverte, en plein siècle du progrès bourgeois conquérant, du soupçon envers le progrès, le projet, l'histoire qui ne connaîtrait pas les secousses ou les cassures.
Il faut se rendre compte que Nietzsche nous a devancés d'un siècle au moins dans cette conscience de la mise en panne de l'histoire continue et progressive. C'est impressionnant ! Ce livre est aussi celui où il donne la meilleure place à deux motifs liés entre eux et liés au suspens de l'histoire : celui du hasard et celui du pressentiment.
Le hasard : à l'écart du projet, de la recherche orientée, savoir saisir l'occasion, le kairos grec que Nietzsche traduit par "le juste temps", non pas la simple contingence mais la rencontre à repérer, la chance à saisir. Bataille a écrit "Nietzsche, volonté de chance" - vouloir la chance est un oxymore plein de sens, c'est savoir accueillir, dire "oui" à ce qu'on ne saurait attendre d'aucun programme, d'aucune intention. Et le pressentiment, vertu de cette faculté d'accueil, sens du possible, attention aux signes. Nietzsche a été un guetteur extraordinaire des signes de son temps qui ouvraient au grand changement, dans lequel nous sommes encore.
Selon vous, où l'oeuvre de Nietzsche trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?
Précisément d'abord dans le fait qu'il a su si bien percevoir les signes d'un temps de rupture. L'histoire pivotait. L'assurance de la raison moderne était en difficulté. Le fameux "Dieu est mort" (que Nietzsche est loin d'inventer), c'est-à-dire l'annulation des garanties placées dans quelque "ciel" que ce soit (chrétien ou trop humain), est moins important à cet égard que la question finale de l'"Insensé" qui le proclame : "Quels jeux sacrés inventerons-nous ?" Cette question est plus nôtre que jamais - même s'il nous faut la reformuler, nous méfier de la prendre à la lettre comme s'il fallait fonder une nouvelle religion. Mais nous devons redécouvrir ce que "sacré" veut dire pour nous : ce qui est étranger à l'humain-trop-humain, le sens de l'incommensurable, le sens que nous sommes nous-mêmes incommensurables, irréductibles tant aux valeurs marchandes qu'aux droits et aux savoirs que nous entassons. L'"ordre moral universel" que Nietzsche disait "empiriquement réfuté" a pris une nouvelle consistance, humaniste et progressiste, qui le soustrait encore à sa réfutation mais qui débouche sur un égarement renouvelé : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Nous n'avons pas encore appris à ne plus chercher à "aller" et à comprendre le sens de l'instant - qui devrait être la leçon de ce qu'il nomme "éternel retour". Nous n'avons plus de "présent", trop de passé et pas d'avenir : nous ne laissons pas venir les instants - venir et passer, salués par notre "oui !".
Ce que Nietzsche a désigné comme "réévaluation des valeurs" ne signifie pas dévalorisation ou destruction des valeurs, mais réinvention des actes d'évaluation, tension dans l'invention d'un autre homme, ou d'un autre que l'homme trop humain. Les valeurs ne sont pas données, comme le voudraient ceux qui les réclament. Ce qui nous est donné, en revanche, c'est ce que Marx, au fond cousin de Nietzsche, a nommé "l'équivalence générale" : l'argent, le capital. Tout se vaut, rien ne vaut. Et les hommes comme les choses valent moins que rien, mais en argent. Nous devons au contraire pouvoir à nouveau évaluer, c'est-à-dire faire des différences qui ne soient pas de quantité, mais de valeur intrinsèque et comme telle incommensurable. Un homme n'en vaut pas un autre : ils sont égaux dans leur inéquivalence, ne sont pas échangeables, ni comme objets ni comme sujets. Ce que nous avons en commun, c'est l'incomparable.
Nietzsche n'a pas fait une critique de l'économie politique, il a fait une critique de l'économie morale - mais les deux convergent dans la critique de l'équivalence et de l'indifférence générale. Ce qui doit faire la différence, c'est de l'incommensurable, de l'infini. Nous devons tout reprendre en nous évaluant à cette aune, qui n'en est pas une, mais qui doit être un absolu - qu'on peut nommer justice ou puissance, amour ou grand art. Peu importent les mots, ceux de Nietzsche aussi.
Nous n'avons pas à être "nietzschéens", mais à saisir la chance d'un monde nouveau et à tendre plus fort, à intensifier la tension de la corde sur laquelle est en train de passer l'homme, ce funambule que désigne Zarathoustra.
 
Propos recueillis par Jean Birnbaum

Repères
Né à Roecken, en Prusse, en 1844, mort en 1900 à Weimar, Friedrich Nietzsche est le fils d'un pasteur luthérien qui disparaît accidentellement alors que le garçon n'a que 4 ans. Après avoir voulu devenir lui-même pasteur au cours de sa jeunesse, Nietzsche deviendra un adversaire acharné du christianisme. Génie précoce, il est nommé professeur de philologie grecque à l'université de Bâle à seulement 25 ans. Sa mauvaise santé le conduit à se faire mettre en congé à 35 ans. Il entame alors une existence nomade qui le conduit notamment à Venise, Gênes, Rapallo, Turin. Au cours de ses voyages, il rédige une série de chefs-d'oeuvre, littéraires autant que philosophiques, qui ont profondément marqué la pensée contemporaine. Terrassé par une crise de démence au début de 1889, il sera interné puis recueilli par sa mère et sa soeur à Weimar, où il mourra après onze ans de silence.
Penseur multiple, poète autant que théoricien, Nietzsche accumule les paradoxes. Il met en cause les fondements de l'idée même de vérité, soupçonne la science d'être un désir de domination, trouve dans la morale égalitaire les signes d'un ressentiment des faibles, proclame la mort de Dieu et prophétise l'avènement d'une nouvelle forme de l'humain. Rompant avec la plus grande part de la tradition philosophique, il a contribué à inventer la modernité.
Pratiquant la philosophie "à coups de marteau", Nietzsche est un écrivain virulent, souvent excessif. Sa violence a suscité de multiples malentendus. Le pire est de croire qu'il aurait inspiré le nazisme. Manipulé par sa soeur Elisabeth Förster, antisémite militante, l'héritage intellectuel de Nietzsche a fait l'objet d'une tentative de récupération par Hitler, alors que lui-même n'a cessé de clamer son opposition à l'antisémitisme.
 
Taper sur nos certitudes, par Sébastien Frachebois
LE MONDE DES LIVRES | 06.03.08 | 17h42  •  Mis à jour le 06.03.08 | 17h42

omment aborder la lecture d'un philosophe qui cultive l'opacité du discours ? Comment s'approprier des fragments délibérément contradictoires, souvent métaphoriques, dont on peine à saisir l'unité ? Faut-il que l'apprenti-philosophe renonce à lire Nietzsche ?
Sans doute vaut-il mieux renoncer à une lecture linéaire et intégrale des oeuvres. Commençons plutôt par y "passer", par en lire quelques pages ou même un fragment isolé, et par accepter la démarche qu'il met en oeuvre. Philosopher, alors, c'est multiplier les hypothèses. "On n'est fécond qu'à ce prix : être riche de contradictions" : surtout ne pas s'imposer d'emblée l'objectif de penser un système unifié, et retomber ainsi dans la tendance dogmatique de la philosophie. Si Nietzsche se veut obscur, c'est que la clarté des systèmes bien huilés est trop souvent le signe d'une pensée momifiée. Il met donc tout en oeuvre pour qu'on ne puisse faire de lui qu'une lecture vivante, qui renouvelle son geste philosophique. Voilà de quoi interpeller l'élève de terminale, bien plus que la reconstitution d'une doctrine.

De quoi s'agit-il alors ? De philosopher "à coups de marteau" : taper sur nos certitudes, mettre à rude épreuve le système conceptuel qui détermine notre rapport au monde. Partons en quête de ces "vérités premières" et prenons-les pour ce qu'elles sont : des croyances qui ont triomphé d'autres croyances. Rendons-nous attentifs à notre discours, ôtons-lui son caractère d'évidence, cherchons les interprétations qu'il véhicule.
Que signifie, par exemple, le fait de proclamer notre expérience comme étant celle d'un "sujet", d'un "je", d'un "moi" ? Mieux, que disons-nous lorsque ce "je" prétend être authentique ? Que manifeste cette obsession de vérité lorsqu'il s'agit de ma "personne" ? Demander cela, c'est chercher à faire la généalogie de ce système conceptuel et linguistique pour voir ce dont il est le symptôme, quel rapport à la vie s'y manifeste.
Démasquons donc la croyance qui s'est drapée du vêtement de la "vérité" pour mieux assurer son triomphe : elle n'est qu'une interprétation et d'autres sont possibles. Nous le comprenons désormais, "ce n'est qu'en tant que créateurs que nous pouvons anéantir !" La démarche généalogique n'est féconde, en classe, que si elle nous permet de faire émerger d'autres interprétations : et si la subjectivité était multiple ? Et si l'erreur avait une valeur vitale ? Nous voilà enfin libres et féconds. Penser, ce sera désormais créer de nouvelles images, de nouvelles hypothèses comme autant de nouvelles voies pour interpréter notre rapport au monde : la "volonté de puissance" ou "l'éternel retour" sont de ces "dangereux peut-être" que seule une nouvelle espèce de philosophes pourra faire émerger. Ce ne sont pas des doctrines à distiller dogmatiquement, ce sont des exemples d'une démarche vivante pour tout philosophe en devenir.

Sébastien Frachebois est professeur de philosophie au lycée Gaston-Bachelard de Bar-sur-Aube.
 
 
Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
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