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Principe de l'Etat

 

L'Etat avec une majuscule

L' « Etat » s'écrit avec une majuscule quand il désigne d'abord l'autorité politique souveraine exerçant sur un territoire et une population donnés, en vertu d'institutions établies. Ces institutions regroupent les structures politiques, juridiques, militaires, administratives, voire économiques selon lesquelles le pays est organisé. Le point commun avec « état », écrit avec une minuscule, est non pas l'idée d'arrêt, ou de non-évolution, mais celle de permanence. L'Etat subsiste même quand le chef d'Etat meurt ou démissionne. La majuscule révèle une sorte de caractère absolu, intangible, de l'autorité et des institutions présentes.

 

L'Etat politique

Le terme « Etat » s'applique également au pays ou à la société tout entière en tant qu'il désigne leur mode d'organisation selon le principe du pouvoir institutionnalisé. L'erreur serait de confondre l'Etat avec le seul pouvoir exécutif, quoique cette confusion ne soit pas due au hasard. Il y a bien une forte insistance portée sur l'autorité centrale, sur le pouvoir distinct de la société civile. Mais, au sens strict, l'Etat regroupe l'ensemble des pouvoirs et l'ensemble de la société. Il est un des types d'organisation politique qu'une  société peut avoir. Et il peut à son tour se décliner sous plusieurs formes : démocratie, monarchie, ou même dictature. Ce sont des formes d'Etat possibles.

 

L'Etat nécessaire ?

L'Etat n'a pas toujours été prépondérant, dans l'Histoire et dans les peuples, comme type d'organisation. Néanmoins, il est désormais partout présent, et, lors de la décolonisation par exemple, les peuples nouvellement libérés se sont la plupart du temps constitués en Etats. Ce qui amène la question de savoir pourquoi une telle organisation semble la meilleure. Toute société n'est-elle pas fondamentalement vouée à être un Etat, ou l'Etat n'est-il pas la forme la plus achevée de l'organisation sociale ? Pourtant, la forte présence du pouvoir pose problème : le pouvoir peut-il être très répressif, corrompu, dictatorial, etc.

Quelle est donc sa légitimité en tant que pouvoir ?

 

  • 2. Sur quoi repose l'Etat?

 

La force du souverain

Le pouvoir de l'Etat est très étendu sur les individus. Hobbes le compare au Léviathan, monstre cité dans la Bible. Il possède, en effet, le droit de vie et de mort sur ses sujets, peut les engloutir ou les estropier dans la guerre. Mais c'est aussi un monstre du fait qu'il est une construction artificielle, et non un élément naturel. Il a une force extraordinaire, qui constitue tout son intérêt. Chaque individu a en effet les mêmes forces naturelles qu'un autre, ou du moins personne n'est assez fort pour l'emporter de façon définitive sur les autres. Il n'y a justement pas de loi du plus fort, à la différence des animaux. L'Etat, c'est-à-dire le souverain, rompt cette égalité.

 

La légitimité du souverain

Personne ne peut vivre dans un état de nature sans frein, car personne ne veut risquer la mort sans arrêt. Le souverain est donc l'émanation ou l'expression d'une volonté de tous : celle qui consiste à vivre en sécurité et en paix, celle qui refuse plus que tout l'Etat de guerre civile permanent. Pour Hobbes, cela résulte d'un pacte qui consiste à abandonner le pouvoir de mener sa vie selon son bon plaisir, au profit du souverain. Il s'agit de donner à ce dernier le droit et le pouvoir de tout faire en échange de la sécurité de tous. C'est ce transfert de pouvoir qui donne à l'Etat sa force artificielle. C'est la raison de ce transfert qui donne à l'Etat sa légitimité. Sa fonction est vitale. Est-elle toujours assurée néanmoins ?

 

Examen de la souveraineté

 

  • 1. Le pouvoir souverain nous menace-t-il?

 

Typologie des souverainetés ?

C'est toujours le souverain qui doit détenir le pouvoir absolu. Si la souveraineté se divise, on risque de se retrouver proche de l'état de nature, dans un conflit permanent. A ce titre, Hobbes ne cache pas que la monarchie absolue est, pour lui, le meilleur régime puisqu'il y a justement une seule source de décision. Le pouvoir est ainsi plus compact et plus efficace pour prendre des décisions rapides. En démocratie, c'est l'inverse, le pouvoir souverain est composé d'une multitude de représentants : les débats peuvent être longs et houleux, comme on peut le constater aujourd'hui à l'Assemblée Nationale.

 

Le cas de la liberté

La liberté n'est pas, pour Hobbes, un critère de différenciation entre les régimes. La démocratie, l'aristocratie et la monarchie ne diffèrent que par le nombre de ceux qui composent le souverain, ou par les conditions requises pour en faire partie. Mais on est tout autant dominé par le pouvoir dans l'une que dans les autres. Si être libre veut dire en effet ne pas être soumis à des lois, c'est de toute façon impossible sous peine de retomber à l'état de nature. Et si l'on dit qu'en monarchie, les individus n'ont pas la liberté d'aller et venir ou sont tous emprisonnés physiquement, c'est totalement faux. Donc la liberté dans l'Etat concerne, pour les citoyens, tout ce que la loi n'interdit pas ou n'envisage pas, quelle que soit la nature du souverain.

 

Le prix de la sécurité

Si c'est la sécurité seule qui est voulue, si c'est le maintien de la vie à tout prix, le risque est de légitimer n'importe quel type de pouvoir, y compris celui gagné par la guerre, y compris celui qui bafoue des libertés. Et c'est bien souvent dans les sociétés les plus dictatoriales, ainsi que le remarque Montesquieu, qu'il y a en effet le plus d'ordre apparent partout : dans les assemblées, dans la rue, dans les médias, etc., puisque tout y est réprimé. Sans parler du caractère belliqueux de ce genre de régime, qui peut justement provoquer des guerres. La sécurité est alors elle-même en jeu.

 

  • 2. Quel est le meilleur Etat possible?

 

Le but de l'Etat : la liberté

La liberté est la seule raison d'être de tout l'édifice politique. Dans le Traité théologico-politique, Spinoza critique Hobbes en inversant sa théorie. Le souverain n'est pas là pour dominer le peuple par la crainte, mais il doit justement éliminer cette dernière et éviter toute soumission au droit d'un autre, sans quoi c'est la nature même de l'être humain qui est bafouée.

Donc un citoyen peut émettre un jugement défavorable à l'égard d'une loi, s'il le fait raisonnablement, sans pour autant être un rebelle. Le souverain aurait même  intérêt à écouter  toute critique intelligente, afin d'améliorer les lois. La démocratisation est donc l'essence de l'Etat.

 

Principe de l'Etat : le pouvoir législatif

Il n'est pas d'autre souveraineté qu'un pouvoir législatif. Une monarchie absolue est incompatible avec la société politique. Y règne en effet l'arbitraire du souverain, et aucun arbitre ne peut défendre un citoyen envers ce qui pourrait être un abus de pouvoir. Or c'est pourtant le but de toute association. Il faut donc constituer des lois de respect des propriétés et des personnes, et les faire ensuite appliquer et respecter par des juges indépendants. Locke établit ainsi que tout pouvoir, y compris le roi, doit être soumis aux limites données par le pouvoir législatif. Et comme ce dernier émane de la volonté populaire, toute société a en fait pour souverain le peuple.

 

Constitution de l'Etat : la division des pouvoirs

Le pouvoir législatif ne siège pas toujours, contrairement au pouvoir exécutif. Il y a donc bien différentes sources de pouvoir dans un Etat, la souveraineté y est en quelque sorte éclatée. Mais, loin d'être un problème, c'est au contraire tout l'intérêt. Si l'on établit une Constitution, comme le défend Montesquieu, on répartit les pouvoirs et leurs prérogatives respectives, afin qu'ils s'empêchent réciproquement d'agir de façon excessive. C'est l'inverse du schéma de Hobbes. Pour ce dernier, le souverain doit son existence aux conflits permanents entre les individus, à l'état de nature, qu'il s'agit d'éviter. Ici, c'est à la rivalité entre les différents pouvoirs que le citoyen doit son assurance d'être respecté en tant que tel. Est-ce néanmoins toujours efficace ? Quelle est la place du citoyen au sein de l'Etat ?

Spinoza et la laïcité

 

Spinoza  (1632-1677) est né dans une famille de juifs portugais émigrés  un siècle auparavant en Hollande . Il suit tout d'abord une instruction religieuse à l'école talmudique d'Amsterdam, puis il fréquente les milieux des chrétiens libéraux et des libres penseurs. En 1656, il est excommunié par la synagogue, et,  par la suite, il doit gagner sa vie en polissant des verres de lunettes. A partir de la parution de son Traité-théologico-politique, puis de la chute de la république  des frères De Witt en 1672, il vit en reclus. Son œuvre maîtresse, l'Ethique, rédigée entre 1661 et 1675, paraîtra après sa mort et sera, comme l'ensemble de ses œuvres, interdites parce que jugées «  profanes, athées et blasphématoires » .

 

 Le  Traité théologico-politique

Le Traité théologico-politique de Spinoza fut en son temps un texte d'une audace inouïe. Le philosophe s'y prononçait en faveur de la politique républicaine et libérale menée depuis 1648 par Johan de Witt en Hollande. Il y critiquait violemment l'usage que les autorités monarchiques ou princières faisaient en général de la religion, utilisée pour « réduire les hommes raisonnables à l'état de bêtes ». Le T.T.P.   se présente comme un manifeste en faveur de l'Etat le plus juste possible. Pour Spinoza, la religion et la morale relèvent d'une démarche strictement personnelle, l'Etat n'a pas à s'en mêler. Cette thèse est exposée plus particulièrement dans le chapitre XX.

 

Un « droit supérieur de nature » : celui de penser librement

On peut faire remonter à Socrate la tradition démocratique posant que chaque homme a le droit de penser ce qu'il veut : Socrate est mort pour défendre ce droit, tout en refusant de transgresser la loi. Selon lui, en effet, contester la légitimité de certaines institutions et critiquer la religion ne signifient pas se soustraire à la contrainte judiciaire : en démocratie, on a le droit de critiquer, mais on obéit pourtant  aux lois dont on reconnaît le bien-fondé. On retrouvera la même position chez les philosophes des Lumières, dont les plus illustres prédécesseurs en la matière sont Spinoza (Traité Théologico-politique, 1670), Pierre Bayle (Pensées diverses sur la comète, 1680) et John Locke (Lettre sur la tolérance, 1689). Pour ces théoriciens de la tolérance, la liberté de penser est l'un des droits les plus précieux de l'homme, inhérent à sa nature. On ne peut donc pas demander à quelqu'un de s'abstenir de penser : chacun, écrit Spinoza, est « maître de ses propres réflexions par un droit supérieur de Nature », personne « ne peut abandonner sa liberté de penser et de juger ce qu'il veut ». (Traité théologico-politique, chap. XX). Même si l'on peut reconnaître que « certains inconvénients peuvent parfois naître d'une telle liberté », il faut rappeler qu'aucune institution, même la plus sage, n'est sans inconvénient. Mais surtout, nous dit Spinoza : « ce que l'on ne peut empêcher doit être permis nécessairement, même s'il s'ensuit souvent un dommage » (Ibid., chap. XX).

Le pacte fondateur

Selon Spinoza, le citoyen doit renoncer au droit d'agir conformément au « seul décret de sa pensée ». En effet, un gouvernement n'est légitime que s'il repose sur un « pacte fondateur » en vertu duquel tous les citoyens abandonnent au pouvoir souverain le droit de fonder et d'abroger les lois, et s'engagent à ne rien faire qui contredise ces lois. Par conséquent, les hommes loyaux renoncent par avance à exprimer certaines opinions qui seraient susceptibles d'aller à l'encontre de ce pacte fondateur. Toutes les prises de positions déloyales, politiques ou autres, qui incitent à rompre le pacte en employant des procédés violents ou retors, relevant de la ruse, de la haine, de la vengeance..., Spinoza les appelle des « opinions séditieuses » pour l'État. Elles ne peuvent être proférées publiquement, non pas parce qu'elles sont en elles-mêmes inacceptables (tout le monde a le droit de penser ce qu'il veut) mais en raison des actions qu'impliqueraient de tels jugements. On ne demandera donc au citoyen que de se plier aux lois mais il pourra continuer de penser ce qu'il veut. Toute la difficulté porte sur la question de savoir qui doit fixer les limites de ce qui peut être exprimé et selon quels principes.

 

Les prémisses de la notion de laïcité

En réclamant la totale dissociation du politique et du religieux, Spinoza jette les bases d'une démocratie laïque. Cette conception deviendra plus tard la nôtre, en Europe, à la suite d'un long processus dont les étapes les plus notoires furent 1789,  en France, et 1905 (séparation de l'Eglise et de l'Etat). La liberté est, pour Spinoza, la condition de possibilité du bonheur en communauté. Mais ce régime de liberté ne peut être établi que dans une société dont les lois protègent les hommes non seulement des tyrans, mais aussi d'eux-mêmes. Car la multitude, naturellement superstitieuse et irascible, ne suit pas spontanément la raison, comme en témoignera le massacre des frères de Witt en 1672. Préfigurant le Contrat social (Rousseau) et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, le TTP de Spinoza proclame que la démocratie est le régime « le plus naturel » parce qu'elle établit la liberté tout en l'encadrant fermement par le biais des institutions d'un république libérale et laïque.

 

Repères

Article paru dans l'édition du 19.04.08

Né à Amsterdam en 1632, mort à La Haye en 1677, Baruch de Spinoza est issu d'une famille juive portugaise installée aux Pays-Bas. D'abord brillant élève de l'école juive, en 1656 il est exclu de la synagogue et de la communauté pour ses idées et son refus de tout compromis. Il mène ensuite une existence des plus modestes. Le philosophe partage son temps entre l'artisanat scientifique, qui lui permet de subsister en fabriquant des lentilles pour lunettes astronomiques ou microscopes, et l'écriture de son oeuvre, dont l'essentiel ne sera publié qu'après sa mort. Malgré son extrême discrétion, la réputation de Spinoza, de son vivant, s'étendait à toute l'Europe.

Décisive pour le développement de la philosophie moderne et contemporaine, la pensée de Spinoza occupe une place très singulière dans l'histoire occidentale. Affirmant l'équivalence de Dieu et de la Nature, soutenant l'existence d'un déterminisme universel, et donc l'inexistence du libre arbitre, il parvient à conjuguer des éléments jugés avant lui incompatibles. L' Ethique, son maître livre, est de ce point de vue un texte inépuisable.

Rationaliste qui se sert de la logique pour avancer sur le chemin de la sagesse et de la béatitude, penseur de la mécanique des passions humaines, théoricien du politique, ennemi des clergés et ami de Dieu, Spinoza a édifié, en quelques oeuvres et en une courte vie, un monde que l'on ne cesse d'explorer, en l'interprétant dans des sens opposés, du matérialisme à la mystique.

 

Un complément à toutes les philosophies

Article paru dans l'édition du 19.04.08

Est-ce un hasard si son oeuvre est interprétée dans des sens opposés ? L'auteur de l'« Ethique » occupe une place singulière dans l'histoire de la pensée occidentale. Entretien avec Jean-Luc Marion.

Quelle est la place de Spinoza et de son oeuvre dans votre propre itinéraire philosophique ?

« Tout philosophe a deux philosophies, la sienne et celle de Spinoza », aurait dit Bergson. Faut-il l'entendre comme un privilège ou comme l'indication qu'entre ces deux philosophies, il y en a une de trop ? En tout cas, comme nombre d'apprentis philosophes, avant d'avoir la moindre thèse un peu personnelle, j'ai cru devoir penser sur un mode spinoziste. Le Traité de la réforme de l'entendement me semblait, au lycée, plus convaincant que le Discours de la méthode, plus démonstratif que le début de la Critique de la raison pure (en un sens je n'avais pas tort). Combien de dissertations, combien de leçons se terminaient invariablement par une troisième partie spinoziste !

Le premier cours que j'ai improvisé, alors que j'étais à peine assistant de Ferdinand Alquié en Sorbonne, fut, comme d'ailleurs mon premier article, consacré à Spinoza et, durant chacune de mes sept années d'assistant, j'ai toujours commenté au moins un livre de l' Ethique. Même les thèses sur Descartes n'ont pas troublé la basse continue spinoziste. L'époque s'y prêtait, il est vrai, entre la formalisation onirique de Martial Gueroult, la simplification étincelante de Gilles Deleuze, et, plus heureusement, la quasi-déconstruction de Ferdinand Alquié. On entendait dire que nous n'avions le choix qu'entre Spinoza et, au choix, Marx, Feuerbach et pourquoi pas Nietzsche. Et puis cette basse continue s'est évanouie.

Quel est le texte de Spinoza qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

L' Ethique évidemment. Texte impressionnant, mais sur un mode étrange. A première lecture, on subit la fascination d'un discours sans références historiques, d'une apparence parfaitement démonstrative, qui paraît le pur travail du concept. Mais, plus les lectures se multiplient, plus ce texte déroute.

D'abord parce que la rigueur des démonstrations devient souvent problématique - Spinoza ne démontre pas toujours ce qu'il prétend démontrer ou bien démontre autre chose. Ensuite parce que sa hautaine revendication d'autonomie fait que l' Ethique néglige, voire rature ce qu'elle doit aux autres philosophes, ou même ce qu'elle leur oppose : clos sur sa perfection, le texte se donne à prendre ou à laisser, se dérobe à l'épreuve d'une vérification, donc aussi d'une falsification. D'où l'impression perverse qu'il faut croire en l' Ethique, et que, si l'on n'y croit pas, l' Ethique elle-même explique quelle maladie mentale nous en empêche.

Il y a comme un effet idéologique de l' Ethique sur ses lecteurs, qui se partagent plus suivant l'adhésion ou la répulsion qu'ils ne s'accordent entre eux sur les motifs de l'une ou de l'autre. Car on peut devenir un spinoziste convaincu (ou un opposant résolu) aussi bien avec une interprétation matérialiste et athée qu'une interprétation mystico-religieuse de l' Ethique, une interprétation vitaliste qu'une interprétation logiciste, une interprétation scientiste et moderne qu'une interprétation néoplatonisante, judaïsante, voire christianisante. On en vient alors à soupçonner que le spinoziste double la philosophie de chaque philosophe précisément parce que ce n'en est pas une, mais un complément idéologique à toutes, l'asile de la foi pour ceux qui ne croient pas.

Peu à peu, l' Ethique m'a semblé révéler l'origine profonde de ces étrangetés : elle concentre des choix non seulement déjà anachroniques au XVIIe siècle, mais en un sens tous opposés aux innovations qui l'ont rendu révolutionnaire. D'abord le choix de l'ordre géométrique, euclidien, que les mathématiciens, déjà bien avant Descartes, avaient abandonné définitivement au profit de toutes les figures possibles de l'analyse. Ensuite la transposition ne varietur d'un ordre valide en mathématique à la philosophie (au contraire des précautions de Descartes, Pascal et Leibniz, il est vrai eux mathématiciens de formation). Ensuite le refus de presque tous les acquis de l'époque : la distinction entre la méthode et la métaphysique, la révision radicale de la logique aristotélicienne, l' ego cogito comme principe, la critique de la substance au profit de la naissante ontologia, la reconnaissance de l'autonomie de la volonté face à l'entendement, etc. Comment expliquer cette étrangeté ? Beaucoup y voient une anticipation des philosophies contemporaines. Il se pourrait qu'on puisse aussi y reconnaître le dernier aristotélicien, celui qui transpose Aristote, sans les médiations médiévales de l'aristotélisme réel : identification de l'être à la substance, de la substance à Dieu, du bonheur à la connaissance contemplative par le sage, sur le modèle de celle de Dieu. D'autres (dont Frédéric Manzini) confirmeront bientôt la légitimité d'une telle hypothèse. Cette appréciation, j'en suis conscient, peut surprendre ou même déplaire. Mais enfin l'histoire de la philosophie a ses résultats, qu'on ne peut négliger. Pourtant, précisément à cause de cette appréciation paradoxale, lire Spinoza garde toute son importance.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il son actualité la plus intense ?

Sans doute dans la difficulté même que nous avons à l'inscrire dans l'actualité : selon Spinoza, pour le meilleur et pour le pire, tout devrait se penser sub specie aeternitatis, surtout pas dans l'actualité, pure illusion. Etrangeté qui se voit d'abord par rapport à l'histoire de la métaphysique. En fait-il seulement partie ? S'agit-il d'une pensée de l'étant en tant qu'étant (ou d'une théorie de la connaissance sans véritable ontologie) ? Construit-elle une onto-théo-logie ? Si oui, laquelle, et pourquoi Heidegger n'en dit-il rien ? Ensuite comment expliquer la multiplicité et la contradiction des lectures que permet l' Ethique ? Pourquoi ce livre nourrit-il tant de dérives idéologiques et que nous enseigne-t-il tacitement sur notre besoin irrépressible d'idéologie, c'est-à-dire de croyance irrationnelle dans la raison, elle-même mythifiée ? Enfin, quel rapport maintenir entre l' Ethique et ce dont elle ne parle pas - par exemple la discussion du statut de la religion, de la révélation biblique, bref du débat ouvert par le Traité théologico-politique et toute sa descendance ?

Surtout l' Ethique, dans son extra-territorialité an-historique, son abstraction splendide et son ambition démesurée, nous fascine parce qu'elle pose la question du pouvoir et des limites de la philosophie elle-même. Notre esprit peut-il vraiment « avoir une connaissance adéquate de l'essence éternelle et infinie de Dieu » ( Ethique II, § 47) ? L'homme libre peut-il vraiment « penser à aucune chose moins qu'à la mort » ( Ethique IV, § 67) ? Pouvons-nous vraiment « sentir et expérimenter que nous sommes éternels » ( Ethique V, § 23, scolie) ? Bref, sommes-nous vraiment plus heureux quand nous connaissons plus et mieux, et voulons-nous d'autant plus le bien que nous connaissons mieux le vrai ? Spinoza peut décevoir son lecteur, parce qu'il laisse soupçonner que la philosophie n'a pas les moyens de son ambition. Mais il réjouit toujours le penseur, parce qu'il garde intactes toutes ses ambitions, même imprudentes, à la philosophie.

Propos recueillis par Jean Birnbaum


La pensée du délire

Article paru dans l'édition du 19.04.08

Parce que la présentation de la pensée de Spinoza devant des classes de terminale est subordonnée aux objectifs de la préparation au bac et d'une simple initiation à la philosophie, ce n'est pas en tant que philosophie « moniste », « panthéiste », ou même en tant que philosophie de la joie que j'évoque la pensée de Spinoza en cours, mais plutôt en tant que philosophie du délire.

En effet, comme il ne suffit pas, selon Spinoza, de produire démonstrativement la connaissance, mais qu'il faut aussi expliquer, par cette connaissance, les erreurs qui s'y opposent, il propose, en marge de sa doctrine proprement dite, une théorie de l'origine et de la genèse de nos préjugés : ils dérivent tous de notre condition - nous sommes naturellement ignorants des causes des événements du monde, mais naturellement conscients de nos désirs - par deux types de délires ou de surinterprétations.

En effet, il suit de notre condition que nous avons l'impression de disposer d'une explication satisfaisante des phénomènes naturels une fois que nous sommes parvenus à en imaginer le but : nous projetons une structure de désir sur les phénomènes de la nature. Analysé plus précisément, ce processus explique la naissance des superstitions : chez chacun d'entre nous, le désir a des objets extérieurs dont la possession ou la privation dépendent de processus qui échappent à notre puissance. Craintive, la conscience joue alors mentalement avec la réalité en instaurant des règles d'interprétation qui mettent en relation le succès futur et un événement imminent quelconque : « Si le prochain oiseau qui passe vient de la droite, alors la volonté des dieux est que je gagne cette guerre. » Ainsi, il y a une genèse individuelle et spontanée des rituels superstitieux qui n'ont plus qu'à se diffuser et à faire oublier leur origine pour faire tradition.

Il suit aussi de notre condition que nous avons l'illusion de nous connaître parce que nous savons ce que nous désirons, alors que nous ignorons quelles sont les causes véritables des choses, et donc de nos désirs. Comme nous prenons notre savoir partiel pour un savoir total, nous pensons que notre désir n'a pas de cause et nous nous considérons, à tort, comme libres. De cette ignorance des causes internes de nos désirs, il suit aussi que nous les rationalisons en essayant de nous convaincre que c'est parce que l'objet est bon qu'on le désire, alors que c'est en réalité parce que nous le désirons que nous le trouvons bon.

Il y a de ce point de vue une Bonne Nouvelle spinoziste : toute chose peut être par accident cause d'amour... et une Mauvaise Nouvelle spinoziste : toute chose qui est objet d'amour l'est par accident.

C'est ainsi que la philosophie de Spinoza, parce qu'elle ne thématise pas seulement l'Absolu, mais aussi la production délirante de nos préjugés, constitue un dispositif puissant pour faire réfléchir les élèves et éduquer leur esprit critique.

Raphaël Künstler

Du Contrat social (Livres I et II), Rousseau
Classiques Hatier de la philosophie

Analyse : Florence Khodoss, agrégée de philosophie.
Dossier réalisé par Elizabeth Montlahuc.

 

Le Propos du texte

Le Contrat social élabore un modèle théorique : l'idée pure de Cité- indépendamment de toute circonstance historique. Il ne s'agit donc pas, pour Rousseau, de faire la genèse du pouvoir politique, ni même de proposer une histoire hypothétique de l'humanité, comme c'est le cas dans le Discours sur l'origine de l'inégalité, mais d'énoncer la règle selon laquelle on doit juger tous les régimes existants, de déterminer le fondement du droit.

Le Contrat social n'est pas pour autant, cependant, une utopie , laquelle renvoie toujours à la description concrète d'une société imaginaire, mais bien au contraire un texte abstrait. Ce n'est pas non plus un plan de gouvernement ni un projet de constitution, mais le préalable théorique à toute constitution légitime.

Rousseau emprunte l'idée de contrat aux auteurs de théorie politique et aux juristes du 17e et 18e siècle, mais la transforme radicalement : chez ses prédécesseurs en effet, le contrat est un pacte de soumission par lequel, en se donnant à des chefs, un peuple renonce à toute indépendance, abdique tous ses droits entre les mains du gouvernement. Le contrat selon Rousseau désigne au contraire l'acte par lequel une multitude d'hommes, agrégée par les circonstances et les nécessités, se transforme en un corps politique consistant, c'est à dire l'acte volontaire par lequel un peuple se constitue comme peuple, avant même de choisir un mode particulier de gouvernement, quel qu'il soit. Par le contrat le peuple est " souverain ", il détient le pouvoir de faire la loi, tandis que les chefs du gouvernement ne sont nommés que pour la faire appliquer : ils sont en ce sens les serviteurs du peuple, non ses maîtres.

 

Résumés des livres I et II

Livre I

L'ordre du texte est le suivant : dès le premier chapitre du livre I, Rousseau indique que le motif du contrat est l'intérêt ; il vient porter remède à la situation de détresse, de violence et d'inégalité où l'homme se trouve. Plus précisément il s'agit d' allier "ce que le droit permet avec ce que l'intérêt prescrit", de joindre la justice à l'utilité.

Une fois énoncé l'essentiel de ce projet - fonder en droit l'ordre politique- le livre I remonte vers l'idée d'une première convention (chapitre V), après avoir éliminé successivement les objections que l'on pourrait tirer de l'existence de prétendues sociétés naturelles. Il le fait par trois argumentations différentes :

1. La famille (chapitre II) est bien une société naturelle mais elle ne peut fonder une cité. L'autorité de l'adulte sur l'enfant disparaît dès que l'enfant devient lui même adulte- ce pour quoi on ne peut la comparer à celle qu'un chef a sur son peuple.

2. L'autorité du maître sur l'esclave (chapitre IV) est un fait dénué de droit.

3. Le chapitre III, plus général, montre l'absurdité d'un droit qui prétendrait se fonder sur la force.

De là vient la nécessité d'une première convention ou pacte social (chapitre V), consistant en une forme d'association " par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui même et reste aussi libre qu'auparavant " (chapitre VI). Rousseau met alors en place le concept central, celui du Souverain (chapitre VII). Puis il indique les conséquences morales (chapitre VIII) et matérielles (chapitre IX) du pacte social.

Livre II

Au début du livre II Rousseau expose les caractères de la souveraineté : elle est inaliénable et indivisible (chapitres I et II) pour autant qu'elle n'est rien d'autre que l'exercice de la volonté générale, la volonté du peuple ; elle est incapable d'erreur dans la mesure où le peuple ne veut jamais que son propre bien, c'est à dire celui de tous ( chapitre III) ; elle est cependant bornée car il arrive que la volonté populaire subisse des influences qui la détournent de son véritable objet, c'est à dire l'intérêt général (chapitre IV). En un mot, comme le dit Rousseau au chapitre VI, bien qu'il veuille toujours le bien, le peuple "ne le voit pas toujours". Après avoir examiné le cas de celui qui transgresse la loi (chapitre V), Rousseau éclaircit alors les concepts directement liés à celui de souveraineté : la loi, comme acte ou expression de la volonté générale (chapitre VI), et le législateur. Les trois chapitres suivants sous le titre "Du peuple" ( chapitre VIII, IX et X) et des "Divers systèmes de législation" (chapitre XI) développent cette idée de législateur. Enfin le chapitre XI fait passer des sens larges du mot "loi" à un sens plus strict.

Premier extrait - Des premières sociétés

" La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance. S'ils continuent de rester unis ce n'est plus naturellement, c'est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention.

Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu'il se doit à lui-même, et, sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître.

La famille est donc si l'on veut le premier modèle des sociétés politiques ; le chef est l'image du père, le peuple est l'image des enfants, et tous étant nés égaux et libres n'aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est dans la famille l'amour du père pour ses enfants le paye des soins qu'il leur rend, et que dans l'État le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n'a pas pour ses peuples. "

L 1, Chap. 2 (pp10-11)

 

Questions

1 - Quelles sont les notions en jeu dans cet extrait ?

La société, le pouvoir, la liberté, la nature.

2 -  Que signifie la première phrase du texte : " La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille " ?

La famille est "la plus ancienne" des sociétés parce qu'elle est la "seule naturelle", la seule qui ait son origine dans la nature - dans la sexualité et dans la dépendance biologique des enfants à l'égard de leur père et de leur mère . Mais cela ne signifie pas que la famille apparaisse dès l'état de nature ; au contraire, pour Rousseau, à l'état de nature il n'y a pas de famille à proprement parler : l'homme est seul, il vit comme un animal et les liens qui unissent une femme à un homme ou une mère à ses enfants sont des liens provisoires, qui disparaissent dès que le besoin cesse (besoin sexuel que l'homme a de la femme, besoin que l'enfant a de ses parents pour survivre tant qu'il ne peut y parvenir de lui même).

3 -  Est-ce pour cela que " la famille elle même ne se maintient que par convention " ?

Oui, la famille, au sens strict suppose un lien stable, lien établi par l'amour et plus généralement par les affections que les membres qui la composent peuvent avoir les uns à l'égard des autres. Or, comme on vient de le voir, le besoin n'instaure au contraire entre les hommes qu'un lien provisoire. Voilà pourquoi la famille "ne se maintient que par convention" : elle ne se constitue véritablement comme famille, comme groupe social, que lorsque chacun s'engage, sous l'effet de l'affection et non sous la seule pression du besoin, à rester uni aux autres. C'est donc "volontairement" que l'on forme une famille avec les siens, la preuve en est que, a contrario, l'on peut ignorer volontairement sa famille.

Pour cette raison la famille apparaît en même temps que les premières affections, lesquelles ne se développent qu'en société. A travers la définition de la famille, Rousseau définit donc ici la société comme supposant nécessairement un lien stable et volontaire, une " convention "- un accord que les hommes passent entre eux et par lequel ils décident de rester entre eux .

4 -  Est ce dans cette définition de la famille que réside la thèse du texte ?

Non, la conception que Rousseau développe ici de la famille doit montrer que le pouvoir familial et le pouvoir politique sont de nature différente : en cela consiste la thèse du texte. Certes la famille au sens strict est une petite société, comme on vient de le voir, elle est même "si l'on veut le modèle des sociétés politiques" : voilà pourquoi "le chef est l'image du père, le peuple est l'image des enfants". Précisément on peut le dire si l'on veut, mais ce n'est qu'une image, une comparaison, en aucun cas on ne peut établir un rapport d'identité entre le chef de famille et le chef d'un gouvernement car la "convention" qui unit les membres de la famille, la volonté qu'ils manifestent de rester ensemble, repose sur l'amour. L'amour est un sentiment d'élection que l'on peut exiger d'un père, non d'un chef, lequel commande d'abord par "plaisir", c'est à dire dans son propre intérêt, et non nécessairement dans l'intérêt des gouvernés. Par là,  Rousseau compte réfuter la conception paternaliste du pouvoir politique .

 

Deuxième extrait - Du droit du plus fort

" Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe :  mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? "

L1, Chap. 3 (p 13).

 

Questions

1 - Quelles sont les notions en jeu dans le texte ?

Le droit , le pouvoir, la volonté, la justice.

2 -  Quelle est la thèse du texte ?

Rousseau veut montrer ici qu'il n'y a pas de "droit du plus fort", à strictement parler, que cette expression est contradictoire , qu'elle n'est utilisée que pour justifier l'injustifiable, ce pour quoi on ne saurait fonder le pouvoir politique sur la force des gouvernants, comme prétendent le faire certains théoriciens du droit naturel, tels que Hobbes ou Grotius : on ne peut légitimer la réduction d'un peuple entier à l'esclavage et à la soumission. Ainsi Rousseau compte t-il réfuter les partisans de la monarchie absolue.

3 - Pourquoi ne peut il y avoir de "droit du plus fort" ?

Comme l'explique Rousseau dans ce passage, la force et le droit appartiennent à deux ordres différents : la force relève de "la puissance physique " alors que le droit renvoie à une convention (donc à un acte volontaire) par laquelle l'homme acquiert en société certains pouvoirs délimités par la loi . Ainsi en est-il du droit à l'expression, du droit d'élire et d'être élu, et plus généralement de tous les droits civils et politiques. Il est donc absurde de supposer que tout un peuple choisirait par convention de renoncer à sa liberté pour se soumettre à un pouvoir absolu, c'est à dire à un pouvoir qui par définition le destituerait de tous ses droits. On ne saurait délibérément abdiquer sa propre liberté.

Par conséquent la force est un fait, "un acte de nécessité, non de volonté". On cède à la force parce qu'on y est contraint, tandis que le droit oblige, il implique le devoir de respecter les droits d'autrui, et seul instaure, pour cette raison un lien moral entre les hommes .

4 - Dans ce cas que signifie la phrase : "Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir." ?

Précisément parce qu'elle ne repose pas sur la liberté, le consentement mutuel, la force n'est pas stable : celui qui prend le pouvoir par la force peut à tout moment la perdre par la force. Pour cette raison, il lui est nécessaire de transformer "sa force en droit", c'est à dire de laisser entendre que l'exercice de son pouvoir est légitime et non pas inique. La force a besoin de la justice comme parade en quelque sorte, pour s'établir dans la durée, garantir sa propre stabilité. Aucun despote, aucun dictateur ne dit jamais à son peuple qu'il le gouverne contre son intérêt. De même, tout maître fera passer " l'obéissance ", la soumission de ceux qu'il assujetit pour un " devoir", c'est à dire une loi morale ( une loi s'appliquant prétendument en l'occurrence pour le bien des gouvernés), une obligation au sens strict.

 

Troisième extrait - De l'état civil

" Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour bornes que les forces de l'individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.

On pourrait sur ce qui précède ajouter à l'acquis de l'état civil la liberté morale, qui seule rend l'homme vraiment maître de lui ; car l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. "

L. 1, Chap. 8 (pp 26-27)

 

Questions

1 - Quelles sont les notions en jeu dans le texte ?

La liberté, la société, les échanges.

2 - Situez le passage.

Bien que, comme on l'a vu plus haut, il ne s'agisse pas d'étudier ce qui a pu ni ce qui a dû se produire, Rousseau décrit cependant le moment du contrat, au chapitre VI, comme un événement, un passage de l'état de nature à l'état civil, l'acte "par lequel un peuple est un peuple"- c'est à dire se constitue comme souverain (auteur des lois auxquelles il obéit). Au chapitre VIII, dont fait partie cet extrait, Rousseau indique quelles sont les conséquences morales de la souveraineté : l'homme cesse de n'être guidé que par ses appétits pour obéir aux règles du droit. La question est alors de savoir s'il gagne vraiment l'équivalent de ce qu'il perd, si l' état de nature, en d'autres termes, ne lui était pas plus avantageux.

3 - Quelle est la thèse du texte ?

La thèse du texte est que l'homme, par le contrat, gagne largement l'équivalent de ce qu'il perd : par le contrat, l'homme échange sa liberté naturelle contre une liberté civile et morale, et un pouvoir illimité de possession sur tout ce qu'il désire et "peut atteindre", contre la propriété .

4 - Cet échange est-il vraiment avantageux ?

Oui, c'est ce que Rousseau veut montrer ici en décrivant, dans la seconde phrase, la liberté naturelle et la possession de manière restrictive : la liberté naturelle "n'a pour bornes que les forces de l'individu", la possession "n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant". En d'autres termes, l'homme solitaire à l' état de nature, guidé par ses seuls appétits, possède un pouvoir qui n'est borné ni par celui d'autrui, ni par la résistance que la réalité pourrait opposer à ses désirs ou à son imagination. N'ayant encore ni imagination ni désirs et une raison à l'état de virtualité, son pouvoir est borné à ses propres forces, à ses besoins par conséquent. Quant à la possession, elle est, tant qu'un contrat n'est pas passé entre les hommes, le simple "effet de la force". Elle résulte du pouvoir de celui qui, le premier, s'empare d'une terre : le "droit du premier occupant", comme le dit Rousseau dans le chapitre suivant, "quoique plus réel que le droit du plus fort, ne devient un vrai droit qu'après l'établissement de celui de propriété", c'est à dire lorsqu'il est fondé sur un "titre positif", titre que seul confère l'Etat. En outre, on en prend possession par "le travail et la culture" et ne le conserve que pour subvenir à ses besoins.

Enfin, L'homme gagne encore et surtout la liberté morale, soit la capacité par la raison, de se donner à lui même sa loi (de fixer les règles de son action) plutôt que de céder, comme à l'état sauvage, à "l'impulsion du seul appétit"- de se soumettre, en d'autres termes aux lois que la nature lui prescrit.

 
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