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Jeudi 28 février 2008 4 28 /02 /2008 19:34
La pensée hors de ses gonds
LE MONDE DES LIVRES | 28.02.08 | 18h05

l y a peut-être un paradoxe à faire lire Marx en classe de philosophie : celle-ci a pour objet de faire entrer en philosophie, celui-là constituerait plutôt une puissante incitation à en sortir.
Mais entendons-nous sur le sens de cette "philosophie" dont Marx engage à sortir : elle désigne moins un contenu doctrinal qu'un certain comportement théorique ou, plus exactement, un comportement à l'égard du théorique. Si ce comportement peut être qualifié d'"idéologique", c'est qu'il implique une pensée centrée sur elle-même, assurée de sa toute-puissance. Il trouve son équivalent scolaire dans le préjugé selon lequel il s'agirait en philosophie d'échanger des opinions et dans la célébration de la prise de conscience personnelle. Célébration, en vérité, de l'égoïsme, c'est-à-dire de la position d'un ego abstrait. Il n'est en réalité point de solution purement théorique à un problème d'existence. L'individu, vivant, doté de besoins élémentaires, demeure avant tout en son existence proprement humaine, l'incarnation de rapports sociaux extérieurs préexistants. Marx précise bien, en effet, que "l'essence de l'homme n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé (mais) l'ensemble des rapports sociaux". Le genre commun, l'humanité consiste dans cet ensemble ; et sa production est, précisément, ce qui est visé sous le nom de communisme. Ni état de choses historiquement assignable ni idéal abstrait, le communisme est d'abord un acte, "le mouvement effectif qui supprime l'état actuel" d'émiettement de la communauté humaine.

La lecture de Marx, loin d'endoctriner, enseigne ce décentrement vers "l'ici-bas de la pensée", au point d'enchevêtrement du théorique et du pratique, de l'individuel et du collectif. Elle met en évidence la capacité, propre à la philosophie, de restaurer l'agir humain dans toute sa puissance, et souligne en même temps le phénomène de l'aliénation. L'originalité du concept marxien d'aliénation, trop souvent dévoyé par les élèves, est là : il indique moins la "chosification" de l'individu que son enfermement dans sa propre subjectivité et la perte de sa relation au réel. Le sujet aliéné est un sujet coupé de son essence. Il se trouve d'abord coupé des objets qu'il produit et échange, donc de l'acte même de produire dont il est dépossédé ; il se trouve ensuite voué à une impuissance aussi forte que l'activité fébrile qu'il déploie à vide ; il se voit enfin coupé de sa propre passivité puisque ce qu'il produit pour échanger ne répond plus de manière directe aux besoins qu'il éprouve.
Ces différents traits de l'aliénation donnent autant d'aperçus sur les sous-sols de l'humanité et, s'ils se combinent éminemment dans la figure du Prolétaire, l'analyse de Marx s'adresse cependant à tous, tant il est vrai que ces sous-sols de l'humanité sont aussi en chacun.

Fabrice Jambois, professeur de philosophie au lycée Camille-Pissarro de Pontoise (Val-d'Oise)
 
Karl Marx n'a pas dit son dernier mot
LE MONDE DES LIVRES | 28.02.08 | 18h05  •  Mis à jour le 28.02.08 | 18h05


Pourquoi lire l'auteur du "Capital", retenu cette semaine  par le "Monde de la philosophie" ? Pour la netteté de la forme, la force du raisonnement, explique Jean-Claude Milner.
Quelle est la place de Marx et de son oeuvre dans votre itinéraire de pensée ?
Quand cesse-t-on de se fixer pour seul but de bien redire ce qui a déjà été dit ? Ce moment, pour moi, a dépendu de Marx. Ecrire par soi-même, et non pas pour satisfaire aux exigences académiques, ce n'est pas si simple ; si j'y suis parvenu parfois - peu importe que le résultat soit ou non digne d'intérêt -, c'est d'abord grâce à Marx.
D'autres noms ont pris le relais ensuite, mais il y a là une priorité et une dette. Bien entendu, l'impulsion que donna Louis Althusser fut décisive, mais la suite revient aux textes de Marx lui-même. Je ne dirais pas qu'ils m'ont appris à penser, mais ils m'ont appris que la pensée consiste à abandonner ses bagages. Marx fut l'occasion de ma première émigration. Si je devais résumer ce qui a compté le plus et compte encore, je mentionnerais ceci : quand on le lit bien, Marx rend spécialement sensible au fait qu'une entité n'a pas besoin de changer de nature pour opérer des effets opposés. Ce n'est pas que l'entité se transforme en son contraire ; c'est parce qu'elle demeure identique à elle-même que ses effets s'inversent. La machine, en restant ce qu'elle est, peut accentuer la servitude ou amorcer une liberté. La bourgeoisie ne devient pas différente d'elle-même entre le temps où elle déclenche les révolutions et le temps où elle installe les conservatismes. Le capitalisme a besoin à la fois que la plus-value existe et qu'aucun capitaliste n'arrive à comprendre qu'elle existe.
Plus près de nous, c'est en persistant à s'inscrire dans une même structure historique que l'Europe démocratique a produit, à l'égard du nom juif, et le refus du crime et l'acceptation des résultats du crime. On a là le même ordre de retournement topologique que ceux que Marx décrit et analyse. Il usait du langage hégélien et de la dialectique. Ce n'est nullement nécessaire. D'autres langages se révèlent tout aussi adéquats : je pense à Roman Jakobson ou à Michel Foucault. Reste qu'on a besoin d'avoir lu Marx pour s'en rendre compte.
Quel est le texte de Marx qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
Beaucoup de textes m'ont marqué, d'une manière ou d'une autre. Notamment les textes de la période 1840-1850, modèles d'intelligence. Mais le plus accompli à mes yeux est Salaire, prix et profit. La netteté de la forme, la force du raisonnement, la volonté de ne rien céder au politiquement correct, la force explicative face à des phénomènes paradoxaux, tout est admirable.
Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?
Je serai le premier à soutenir que les doctrines économiques de Marx méritent entièrement le regain d'intérêt dont elles bénéficient. Mais est-ce là l'essentiel ? Je ne le crois pas. Pour la politique, on ne peut pas passer sous silence le prix que Marx a dû payer pour se détacher de Hegel : l'absence de toute réflexion véritable sur les institutions. Sur l'Etat, sur le suffrage, sur les pouvoirs, sur le droit, rien que de la critique hautaine. C'est pourquoi il a fallu que Lénine improvise - brillamment, certes, mais l'improvisation dans ces domaines est interdite : elle a conduit à la catastrophe.
Je placerai Marx ailleurs. Du côté de l'écriture et du côté de la pensée. Leo Strauss a insisté sur l'existence d'un art d'écrire sous la persécution. Soit, mais il faut se demander aussi comment on a fait, après les Lumières, là où l'on pouvait écrire sur des sujets brûlants sans craindre la persécution. La réponse est simple : il a fallu développer un nouvel art d'écrire. Ce fut la plus glorieuse entreprise du XIXe siècle ; ceux qui l'ont menée ne sont pas si nombreux. En langue française, je ne vois guère que les romanciers et les poètes. En langue allemande, Marx est certainement l'un des plus importants.
Il a pratiqué deux modes d'écriture. L'un, je l'appellerai la corrosion du présent par l'espérance de l'avenir - tels sont les textes sur l'actualité, Les Luttes de classe en France (1850), Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte (1852), les articles du New York Tribune (1852-1862). Ou les commentaires occasionnels des oeuvres littéraires - je pense à l'étonnant démontage des Mystères de Paris, dans La Sainte Famille (1845). L'autre mode d'écriture relève du savoir - Marx le détache explicitement de toute espérance. Voir la préface du Capital.
Mais, dans les deux modes d'écriture, il s'agit d'écrire sans craindre la persécution. J'entends par là, bien entendu, la persécution policière, mais il existe des formes de persécution plus subtiles. Par exemple, la désapprobation de ceux dont on devrait, au nom de l'espérance, se faire des amis. Rien de plus estimable chez Marx que sa volonté d'être sourd aux gémissements des bonnes âmes lui criant qu'il a tort de ne pas se tromper. Mais ne nous arrêtons pas aux détails. La vraie question concerne l'avenir de l'art d'écrire sans réserves mentales, art plus récent que celui de Strauss, mais plus oublié encore.
Je sais que la persécution a reparu. Les mises à mort, les malédictions, la prison, tout a recommencé. Alors, l'art d'écrire sous la persécution redevient incontournable. Mais, dans les lieux où le pire ne s'est pas encore installé, il ne faut pas se hâter de renoncer à cet autre art d'écrire dont Marx fut un maître. Ni prudence ni respect, raisonner sans fléchir, ne pas faire semblant d'avoir tort quand on a raison, ne pas laisser à des prête-noms le soin de dire ce qu'on pense, ne pas enrober ce qu'on tient pour vrai dans des déclarations d'allégeance et de fidélité à ce qu'on tient pour faux, voilà ce que je retiens de Marx. Je constate, parmi ceux qui se réclament de lui, une grande indifférence à la question.
Reste la pensée. On sait que Marx se déclare matérialiste. La proposition matérialiste par excellence s'énonce : rien ne se perd, rien ne se crée. Bref, la matière est un jeu à somme nulle. Or le matérialisme de Marx affirme ouvertement le contraire : il y a quelque chose de matériel qui se crée par le seul jeu des forces matérielles. Telle est la théorie de la plus-value : la force de travail crée de la valeur là où il n'y en avait pas.
Toutes les grandes pensées matérialistes reposent sur un opérateur analogue. Ou bien quelque chose se perd ou bien quelque chose se crée. On peut repérer des matérialismes du "moins-un" (ainsi Freud dans ses textes finaux) et des matérialismes du "plus-un" (le clinamen de Lucrèce, l'aléatoire darwinien comme origine des espèces, etc.). Le "pas-tout" de Lacan s'ouvre aux deux lectures. Ces divers opérateurs énoncent que le jeu n'est pas à somme nulle. Ou que le seul jeu qui vaille est un jeu dont la somme n'est pas nulle. Négative ou positive, cela dépend des doctrines.
Mais, dans la réalité, les jeux à somme nulle tiennent le haut du pavé. Ils s'appellent matière, ou esprit, ou grand dessein, ou ordre mondial, ou révolution mondiale, ou Père Noël, qu'importe - c'est l'infâme. Contre cet ennemi, les textes de Marx renferment, un peu trop caché, un opérateur efficace.
 
Propos recueillis par Jean Birnbaum

Repères
Né à Trèves (alors sous domination prussienne) en 1818, mort en 1883 à Londres, Karl Marx a fait des études de droit et de philosophie à Bonn puis à Berlin, avant de devenir un journaliste dont les interventions radicales font scandale. Après un séjour à Paris en 1843-1845, il rencontre Friedrich Engels, avec qui il ne cessera de travailler directement ou indirectement, et commence à modifier sa façon d'envisager la philosophie, privilégiant l'action politique révolutionnaire.
Après un retour à Cologne pendant l'insurrection de 1848, Marx se réfugie à Londres, où il travaille à ses oeuvres tout en agissant au sein du mouvement ouvrier. Il participe notamment, en 1864, à la fondation de la première Internationale.
Marx s'emploie à "renverser la philosophie", en la destituant de sa place hégémonique au profit de l'action concrète des travailleurs en lutte, mais aussi en lui rendant sa base matérielle. Sa pensée se fonde sur le matérialisme historique, qui se distingue des matérialismes précédents par sa prise en compte des rapports de production et des conflits qu'ils engendrent entre les classes sociales, et sur la dialectique, empruntée à Hegel, mais "remise à l'endroit", c'est-à-dire appliquée au monde matériel et non au seul domaine des concepts.
Cette oeuvre complexe, évolutive, inachevée, a été simplifiée et transformée en dogme par la constitution du marxisme et par son usage dans les régimes communistes. Toujours à découvrir, elle fait continûment l'objet de jugements conflictuels.
 
 
Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
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Vendredi 22 février 2008 5 22 /02 /2008 12:58
Penser le citoyen, par Aude Lapôtre
LE MONDE DES LIVRES | 21.02.08 | 11h57


Rousseau rappelle souvent qu'on ne peut juger des choses par le fait, mais seulement par le droit. Ainsi il nous dicte de ne pas succomber à la fatalité. Attentif aux maux dont souffre la société de son temps, il les combat non à la manière d'un Voltaire, en s'attaquant aux diverses manifestations de l'injustice, mais en adoptant une attitude plus systématique. Il remonte à une cause générale de l'injustice. Cette cause, c'est l'inégalité, dans la mesure où elle prive les hommes de leur liberté : "L'homme est né libre et partout il est dans les fers."
C'est donc comme un penseur de la liberté que Rousseau demeure un auteur décisif. Mais, de quelle liberté s'agit-il ? On ne peut s'arrêter à l'analyse de l'homme à l'état de nature, un être solitaire et bon, capable de satisfaire tous ses besoins puisqu'ils sont strictement délimités par la nature elle-même. Rousseau n'est pas nostalgique car il est impossible de retrouver cette harmonie originelle de l'homme avec la nature. Si cette hypothèse a pour fonction de nous alerter sur tous les risques d'aliénation, vivre en société ne relève pas du choix. La seule liberté dont dispose cet animal dénaturé qu'est l'homme est celle du citoyen, donc d'une liberté encadrée par la loi. L'Etat apparaît alors comme un artifice susceptible d'instaurer une forme plus haute de liberté, désormais pensée à l'intérieur d'une communauté politique. Rendre compatibles la loi et la liberté, telle est la fonction du concept de volonté générale.
Toutefois, tout cela n'est-il pas utopique ? L'unanimité a cédé la place au régime des partis, il n'est de démocratie possible que dans un régime représentatif. Faut-il désespérer d'une pensée du politique toujours trop éloignée de la situation réelle ?
Rousseau nous enseigne une force d'indignation devant l'éternelle contradiction entre les Etats réels et la sagesse de l'homme libre, entre la loi positive et la loi du coeur. En ce sens, toutes ses oeuvres disposent d'une portée critique. Voilà pourquoi il faut juger les choses non par ce qu'elles sont, mais par ce qu'elles devraient être. Il s'agit de se donner les moyens de penser un idéal, non pour ignorer la complexité du réel, mais pour poser les fondements de toute légitimité. Enfin, ce sentiment de révolte peut à son tour être dépassé si on relit le Contrat social à la lumière de l'Emile. Un homme n'est rien en dehors d'une communauté, parce que c'est parmi d'autres hommes et sous les lois de son pays qu'il doit vivre. Ainsi, la théorie ne peut avoir de sens qu'à l'épreuve d'un engagement effectif en tant que citoyen.
Il semble que ce soit cette dimension concrète de la liberté dont témoigne l'oeuvre de Rousseau, liberté qui prend sa source dans l'apprentissage d'une pensée autonome et qui s'accomplit dans l'exercice de la citoyenneté.

Entretien avec Julia Kristeva
 
Rousseau : choisir entre la liberté et le repos
LE MONDE DES LIVRES | 21.02.08 | 11h57  •  Mis à jour le 21.02.08 | 11h57


Quelle est la place de Rousseau et de son oeuvre dans votre itinéraire intellectuel ?
Sofia, Bulgarie, mon pays natal : le rideau de fer se déchire déjà, mais personne ne prévoit la chute du mur de Berlin. Etudiants, universitaires, intellectuels, nous lisions l'auteur du Contrat social en français, en allemand, en anglais ; des morceaux choisis en russe, en bulgare (plus rares). Nous ne sommes pas d'accord. L'inspirateur des droits de l'homme - femme comprise -, l'inventeur de la théorie de l'aliénation avant Marx, "le Newton du monde moral" (Kant), le fondateur de la social-démocratie qui nous manque tant, et même l'"inventeur des sciences de l'homme" (Lévi-Strauss), disent les uns. Erreur, objectent les autres : un doux rêveur qui sape la discipline morale de l'individu et se rachète en prophétisant l'Etat totalitaire, en visionnant un "peuple en corps" mûr pour la terreur jacobine et le goulag soviétique ! "Donnez l'homme tout entier à l'Etat", cet hyperorganisme supposé faire notre bonheur citoyen à coups de sécurité et d'ordre moral, sous la "suprême direction de la volonté générale" ! Votre solitaire solidaire rêve en bolchevique !

J'entends les uns, j'approuve les autres. Par un de ces hasards qui font "naître" Rousseau lui-même sur la route de Vincennes, un ami journaliste m'apporta de Paris, à l'époque, le premier volume de la "Pléiade" (Les Confessions, les Dialogues, Les Rêveries du promeneur solitaire), me faisant ainsi "renaître" à Rousseau. Je crus comprendre qu'il avait fait bien mieux que de montrer comment "tout tenait radicalement à la politique". En rendant "son âme transparente", il offrait à ses semblables une révélation inouïe qui n'en finit pas de bouleverser (et d'énerver !) le monde : l'homme "naturel" et "social" de son "vaste et triste système" n'était autre que lui-même, "tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir". Les Discours, le Contrat étaient "peut-être faux", mais en les développant il s'y était "peint lui-même au vrai". "Tout se tient", et je n'ai pas remplacé les écrits politiques par les écrits intimes. Mais je maintiens qu'il ne s'est pas borné à inventer le pacte social, fondé sur la volonté générale comme nouvelle autorité politique, qui gouverne désormais la démocratie mondiale. Et que l'antivirus qu'il a produit, le contrepoids à la tyrannie (démocratique ou spectaculaire), le garde-fou des totalitarismes émergents va bien au-delà du politically correct respect de l'individu. Ce citoyen de Genève, ce berger extravagant, ce "forcené" (Diderot), ce "dévoré du besoin d'aimer" invite chacun à "rentrer au-dedans de soi", à "sentir son coeur". C'est plus difficile que de voter, la littérature et la psychanalyse en témoignent, mais "le repos et la liberté sont incompatibles ; il faut opter", écrivait Rousseau aux Polonais.
Quel est le texte de Rousseau qui vous a le plus marqué, nourri et pourquoi ?
La Nouvelle Héloïse m'a détournée du refoulement héroïque pour me conduire à l'émancipation du deuxième sexe. Car le double couple Claire-Julie - Saint-Preux-Wolmar assure la paix des ménages en même temps que la reproduction des citoyens, mais au prix du désir à mort moralisé, que le marquis de Sade se chargera de débusquer, dans le dos de Rousseau. Toujours les Confessions, les Dialogues et les Rêveries : une véritable thérapie de la caverne sensorielle. On passe ainsi des "chaînes affectives secrètes" (Mme de Warens, Mme d'Houdetot, Thérèse Levasseur, les cinq enfants donnés à l'Assistance publique et la dénonciation de Voltaire, le "complot" des encyclopédistes, etc.) aux "révolutions" des âmes et des institutions. L'"amour-propre" devient "amour de soi", qui cristallise en lucidité sur l'égotiste comme sur les humains. J'y ajouterai cet intermédiaire entre le "coeur" seul et son pacte avec la "volonté générale" qu'est à mes yeux l'Essai sur l'origine des langues. Une langue différente serait possible, capable de dire la "morale sensitive" ? Il n'y aura pas d'autre bonheur pour le contractant social. C'est peu. C'est énorme. "En me disant, j'ai joui, je jouis encore" : la littérature, ici, se fait salut.
Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?
Rousseau, l'humilié et l'offensé, prête encore sa voix aux victimes des inégalités sociales : "Quant à la richesse, que nul citoyen ne soit opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être content de se vendre." A-t-il trop embelli la nature humaine ? Il est accusé d'ignorer le mal que notre époque perçoit de nouveau comme consubstantiel à l'homme : on risque de se reconnaître plutôt "frère" du tortionnaire nazi que du bon sauvage. Et si Rousseau avait mis au jour cette troisième voie que Freud appellera sublimation ? Le mal, en effet, se métabolise sous sa plume en "obstacles" naturels et sociaux. Je ne les refuse ni ne m'en défends, semble dire l'auteur, car je peux les alléger par une bonne sociabilité. De même, j'apaise mes douleurs dépressives et mes délires de persécution dans ma conscience sensible, si je suis capable de nouvelles solitudes dans de nouveaux liens.
Pour Rousseau, le bonheur reste une idée à renouveler en Europe comme partout dans le monde. Est-ce l'herboriste, consolé par les corolles et les calices, qui nous y mène, préfigurant l'écologiste moderne ? Est-ce la "religion morale" de ce "champion de Dieu" ? Un dieu qui n'est ni Yahvé ni Jésus, mais qui - en s'inspirant des deux - s'éloigne aussi de ce "jus de pomme" qu'était selon Freud le dieu des philosophes ? C'est l'infatigable spirale de la pensée paradoxale et anxieuse de Rousseau, résorbant le manque et les obstacles dans une mémoire à la recherche du choc affectif, qui lui tient lieu de religion personnelle. On a appelé "romantique" son "impudence d'énoncer" (Hegel à propos de Diderot) les tourmentes passionnelles de l'homme dialoguant et rêvant avec un autre soi-même. Cette mutation de la littérature que Rousseau a inaugurée (après saint Augustin et Montaigne) a donné pour thème aux modernes moins les "objets" que le "sujet" qui écrit.
Ainsi donc, en imaginant les fondements de la démocratie moderne, l'écrivain a diagnostiqué qu'elle ne saurait survivre qu'à condition de trouver son langage. L'influence de Rousseau l'intime, incomparable à aucune autre, en fera un exemple pour Chateaubriand, Nerval, Musset, Hölderlin, Flaubert, Gide, Proust et jusqu'à Colette (botaniste plus enchantée que le promeneur solitaire) et aux postmodernes qui se livrent, sous couvert d'autofictions, à des déluges de confidences. Mais il nous manque toujours un langage politique pour sonder et déplacer les "obstacles" et les "dénaturations" actuels.
La rhétorique antique ayant échoué dans l'emphase volontariste des révolutionnaires et ses variantes totalitaires ou intégristes, le verdict de Rousseau (qui prédisait déjà un avenir à l'éloquence de Mahomet !) n'a jamais été aussi cinglant : "Il y a des langues favorables à la liberté... Les nôtres son faites pour le bourdonnement des divans." Il désignait ainsi les salons, les boudoirs, le confort idéologique et politique. Aujourd'hui, le bourdonnement des écrans et autres SMS est plus assourdissant que jamais. Défavorable à la liberté.
 
Propos recueillis par Jean Birnbaum

Repères
Né à Genève en 1712, mort en 1778 à Ermenonville, Jean-Jacques Rousseau appartient d'abord au peuple des artisans et des petites gens. Il est d'abord élevé par son père, horloger à Genève, sa mère étant morte peu après sa naissance. Eduqué en pension, il vivra presque toujours de petits emplois (graveur, laquais, secrétaire, précepteur, copiste de musique). Tout en menant une existence de voyages, parfois de solitude, ponctuée d'épisodes dépressifs et de brouilles avec les philosophes de son temps (Voltaire, Hume, les Encyclopédistes), Rousseau élabore une oeuvre littéraire et philosophique majeure, qui marque une mutation profonde de la pensée philosophique.
Rousseau est en effet le premier philosophe qui choisit d'accorder à l'émotion une place prépondérante. A la question "Qui suis-je ?", il ne répond pas, comme Descartes : "Une chose qui pense", mais : "Je suis mon coeur." Par le moyen du coeur, la voix de la nature parle en nous. Les philosophes se défiaient généralement de la sensibilité, des passions. Rousseau les place au contraire au coeur de sa réflexion et tire de cette mutation des conséquences politiques, éducatives et historiques qui ouvrent en grande partie l'espace de la modernité.
Inspirateur de la Déclaration des droits de l'homme et de la Révolution française, mais aussi de la sensibilité romantique, Rousseau est encore, directement ou non, le père de l'écologie, des mouvements éducatifs anti-autoritaires et de multiples courants de la pensée contemporaine.
 
 
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Mercredi 13 février 2008 3 13 /02 /2008 16:15

Voici deux références de sites de cours de philosophie en vidéo. En espérant dans le pouvoir des images...

http://lewebpedagogique.com/videos/category/videos-bac-philosophie/


http://www.netprof.fr/Terminale/Tous-les-cours-en-video,3,5,0.aspx


De quoi se divertir pendant les vacances...

Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
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Mardi 12 février 2008 2 12 /02 /2008 21:50
 

Voici les coordonnées d'un article sur le sujet, dont je vous recommande très fortement la lecture:

http://www.polytechnique.fr/eleves/binets/xpassion/article.php?id=50

 
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Samedi 9 février 2008 6 09 /02 /2008 10:21
Ethique à Nicomaque est un ouvrage d’analyses, il est même considéré par certains comme le premier traité de la philosophie du droit. Aristote, l’auteur de cette œuvre, est né en 384 av. J-C et est mort en 322 av. J-C. Son père, Nicomaque était médecin. A 17 ans, il part à Athènes afin de suivre les cours de Platon à l’Académie. Il devient plus tard, l’enseignant d’Alexandre, futur Alexandre le Grand. C’est en 335 qu’Aristote fonde le lycée à Athènes. En 323, Alexandre le Grand meurt, ce qui provoque un désordre dû au partage de l’Empire ; Aristote fuit alors Athènes et meurt en 322.
Le texte étudié est un extrait du livre V d’Ethique à Nicomaque d’Aristote. Ce livre est un ouvrage consacré à la justice. Aristote s’y emploie à faire de la justice la plus grande de toutes les vertus, parce qu’elle nous fait, selon lui, nous conformer aux lois et respecter l’égalité, et parce que, dans nos rapports à autrui, elle concentre toutes les vertus particulières.
Quelles sont plus particulièrement les conceptions de la justice développées par Aristote? Quelles sont les différentes formes de justice?
La justice d’Aristote peut être étudiée suivant deux grandes conceptions qui seront abordées successivement. Tout d’abord, la justice du point de vue de l’éthique, et dans une seconde partie, la justice appréciée en tant que valeur sociale.
 
 
I – La valeur éthique de la justice
 
Par éthique, il faut entendre ce qui est relatif à la morale. Or, la morale est propre à chacun et définit les vertus des hommes. La justice est, pour Aristote, une vertu (A), cependant il envisage la justice selon différentes sortes de vertus (B).
 
A – La Justice comprise comme vertu
 
Pour Aristote, tout le monde a la même vision de la justice. Il s’agirait d’un « mode d’être » qui pousse les hommes à faire des choses qui leur semblent justes. Aristote définit la vertu comme étant une disposition qui va rendre l’âme plus humaine et ses actions bonnes, il existe alors un parallèle entre le juste et le bon. Il souligne le fait que la vertu est un choix libre, c’est-à-dire que c’est l’homme, lui-même, qui détermine si ses actions sont bonnes ou mauvaises ; ce qui lui permettra alors de qualifier les actions d’autrui. Selon Aristote, la vertu est donc une composante majeure de la justice.
Cependant, Aristote met en évidence l’existence de plusieurs types de vertus. Il fait tout d’abord une distinction entre les vertus morales et intellectuelles. Il précise que les vertus ne sont pas innées mais constituent quelque chose qu’il faut acquérir par la pratique.
En effet, au sein de la Cité, c’est la loi qui est créatrice de la vertu totale de la justice. La loi équivaut au juste.
La justice peut également être considérée comme une vertu particulière dans le sens où elle prend en compte toutes les autres vertus.
 
Aristote n’entend pas la justice dans sa simple compréhension de valeur éthique. Outre cette justice, il aborde l’existence d’une justice partielle.
 
B – Distinction entre justice globale et justice particulière
 
La justice totale s’exerce vis-à-vis de soi mais aussi d’autrui, il s’agit donc d’une vertu sociale compte tenu de son caractère altruiste. De plus, cette justice s’exerce dans le cadre politique, c’est-à-dire dans le cadre de la Cité (en rapport avec la loi).
En effet, au sein de la Cité, c’est la loi qui est créatrice de la vertu totale de la justice. La loi équivaut au juste.
La justice peut également être considérée comme une vertu particulière dans le sens ou elle prend en compte toutes les autres vertus.
 
Aristote n’entend pas la justice dans sa simple compréhension de valeur éthique. Outre cette justice, il aborde l’existence d’une justice partielle.
 
 
II – La valeur sociale de la justice
 
La justice partielle, c’est-à-dire celle qui se définit au niveau des citoyens, se décompose en deux espèces : la justice distributive d’une part et la justice commutative d’autre part.
 
A – La justice distributive
 
Par justice distributive, Aristote entend la proportion géométrique à distribuer des honneurs, de la fortune et d’autres avantages qui peuvent être partagés en fonction du mérite de la personne. Ce mérite est apprécié en fonction de la participation de chaque citoyen à la mise en œuvre mais aussi à la réalisation du Bien Commun. Ce système insiste sur la prééminence du Bien Commun collectif sur le bien  individuel (l’intérêt individuel). Cependant Aristote souligne le fait que toutes les personnes n’ont pas le même point de vue sur le mérite et que celui ci diffère selon 3 régimes politiques différents : la démocratie, l’oligarchie (référence à la richesse) et l’aristocratie (de aristo=meilleur, kratos=pouvoir ; soit le pouvoir des meilleurs). En ce qui concerne la démocratie, le mérite résiderait dans la liberté, pour l’oligarchie, dans la richesse ou la naissance et enfin pour l’aristocratie, dans la vertu. Le problème est donc de trouver un moyen qui permettrait de déterminer la juste rétribution.
 
Aristote distingue alors une autre forme de justice. Celle que traditionnellement on appelle justice commutative ou justice réparatrice.
 
B – La justice réparatrice ou commutative
 
Cette justice s’applique dans les rapports entre individus. Ces derniers peuvent être volontaires, ils sont alors appelés échanges contractuels, comme ils peuvent ne pas l’être, ce sont alors les délits, les dommages. Cette justice est destinée à réaliser l’égalité entre tous les membres du corps social, Aristote s’appuie alors sur une proportion arithmétique. Dans cette justice, et à l’inverse de la justice distributive, il n’est pris en compte que le dommage causé, et non le statut des personnes, elle est donc relative aux transactions effectuées entre individus. De plus, elle s’appuie sur le précepte d’équivalence, c’est-à-dire qui vaut autant en quantité qu’en qualité.
 
La justice distributive permet donc de découvrir ce qui est juste entre les hommes d’un même corps social, tandis que la justice commutative permet de découvrir ce qui est juste entre deux personnes indépendantes l’une de l’autre.
 
Selon Aristote, la justice peut faire appel à la vertu c’est-à-dire au courage et aux actions justes (à l’éthique) ou bien au mérite de chacun. Par conséquent, il distingue trois formes principales de justice : la justice en fonction de la vertu de chacun, la justice au sein d’un corps social et enfin celle existant entre deux individus.
Ethique à Nicomaque a été la source des principales orientations de la philosophie concernant l’éthique. Cette théorie d’Aristote sur la justice a été reprise bien plus tard, au XIII° siècle par St Thomas d’Aquin.
Cependant, la justice a beaucoup évolué surtout aux travers des lois qui ont désormais un caractère général et impersonnel , ce qui remet en cause la participation de la vertu individuelle au sein de la justice.
 
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Dimanche 13 janvier 2008 7 13 /01 /2008 17:28
Voici de la même manière que le discours d'Aristophane, l'allégorie de la caverne lue de façon vivante:

http://www.youtube.com/watch?v=vFrcBeLAU0I
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Mardi 8 janvier 2008 2 08 /01 /2008 15:08
La science aristotélicienne expliquait les phénomènes naturels en attribuant aux corps des propriétés qualitatives correspondant à nos impressions sensibles (chaud, humide, etc.). La science moderne emploie des concepts quantitatifs (masse, pression, etc.)
pour expliquer le réel au moyen de lois à forme mathématique.

Texte de Descartes:
Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.

Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou l'ouie, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.

Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or, qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive ; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.

Or quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée.


 
Méditations métaphysiques (1641), méditation II, Garnier p. 423-424.

De la revue Philomag, la preuve par l'exemple:
 
Le morceau de cire de Descartes
Petite expérience de philosophie appliquée. Prenez un morceau de cire, rapprochez-le d'une flamme. Observez sa métamorphose. Vous comprendrez que nos sens ne nous donnent jamais une connaissance complète d'un objet.

Par Blaise Bachofen
Dans Les Méditations métaphysiques, ­Descartes entreprend de refonder tout l'édifice du savoir. Comme il l'a rappelé au début du Discours de la méthode, les connaissances reçues au cours de ses études l'ont déçu : une science nouvelle doit être inventée, pour remplacer l'antique science, inspirée d'Aristote, enseignée dans les universités.
Cette refondation passe par une nouvelle conception du savoir. Le philosophe soumet à un doute systématique toutes les idées de son esprit. Il fait ainsi le tri entre les différentes façons de concevoir un objet, pour découvrir celles qui possèdent le plus haut degré de certitude et d'exactitude. La connaissance reposant sur des impressions sensibles se révèle alors inférieure à la connaissance intellectuelle, construite au moyen du raisonnement. Les sens ne nous donnent à connaître que des images superficielles et changeantes des choses. Par la raison, nous découvrons les caractéristiques générales ou abstraites qui définissent leur nature véritable.

Dans la Deuxième Méditation, Descartes illustre cette différence par un exemple. Observons « ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche ». […] « Il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. » On remarque que les cinq sens sont mis à contribution et semblent donner des informations précises et fiables sur le morceau de cire. Si l'on approche celui-ci d'une source de chaleur, chacune de ses caractéristiques sensibles est modifiée : il change de forme, de couleur, de consistance, il devient insipide, inodore et insonore. Bref, rien ne demeure de l'image concrète que nous en donnaient nos sens. Pourtant, nous savons bien que c'est de la même cire qu'il s'agit. Il est donc évident que, pour avoir une connaissance « claire et distincte » de la cire, nous ne pourrons pas nous appuyer sur de simples impressions sensibles. Il faudra, par le raisonnement, dégager les éléments constitutifs qui se retrouvent à l'identique dans tous les états de la cire et dans tous les morceaux de cire.

Cette thèse est précisée dans la Sixième Méditation : la connaissance rigoureuse des choses matérielles s'appuie sur ce qui est « compris dans la géométrie », c'est-à-dire sur les caractéristiques quantifiables et mesurables des corps. La science nouvelle dont Descartes définit les principes est celle qui a permis, depuis le XVIIe siècle, des progrès spectaculaires dans la connaissance de la nature : la science moderne est une science mathématisée. Les propriétés essentielles des choses sont exprimées sous la forme de concepts construits par un travail rationnel et traduisibles en unités de mesure. Pour reprendre l'exemple de la cire, et même si Descartes n'utilise pas encore ce vocabulaire, on peut dire que la connaître véritablement, c'est connaître sa composition chimique. Or celle-ci est une formalisation mathématique de la structure de la matière, entièrement différente de l'image que nous en avons par nos sens .


SENSIBILITÉ, ABSTRACTION
La sensibilité nous fait connaître des objets singuliers par des images (visuelles, acoustiques, tactiles, etc.). La pensée abstraite dégage les caractéristiques générales de catégories d'objets. Une abstraction ne peut être que pensée, et non imaginée : elle n'est représentée que par des signes ou des symboles.

SCIENCE MATHÉMATISÉE
La science aristotélicienne expliquait les phénomènes naturels en attribuant aux corps des propriétés qualitatives correspondant à nos impressions sensibles (chaud, humide, etc.). La science moderne emploie des concepts quantitatifs (masse, pression, etc.)
pour expliquer le réel au moyen de lois à forme mathématique.
 
 
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Vendredi 4 janvier 2008 5 04 /01 /2008 08:56
Le Discours de la méthode   1637 Descartes ( classique Hatier)
 
Présentation
"  Discours de la méthode pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences. Plus la Dioptrique, les Météores et la Géométrie qui sont les essais de cette méthode " : tel est le titre initial de l'ouvrage publié de son vivant par Descartes, le 8 juin 1637.
L'actuel " Discours de la méthode " n'est donc en réalité qu'une introduction à trois essais scientifiques ou applications de la méthode.
Entreprenant de fonder une science nouvelle, Descartes achève, en 1633, l'élaboration de sa physique, laquelle prend acte du modèle héliocentrique de l'univers - modèle initialement constitué par Copernic. Il renonce cependant à en publier les principes et les résultats dans le Monde (ou Traité de la lumière), à la suite du procès de Galilée, condamné par l'Eglise romaine et contraint de se rétracter.
Empêché de dévoiler l'ensemble de ses découvertes, Descartes prend alors le parti, dans le Discours, de n'exposer que la méthode ou démarche de pensée qui l'y a conduit. Ce faisant, il rapporte les doutes qui ont accompagné sa recherche et les étapes qui l'ont jalonnée.
Le Discours de la méthode est composé de 6 parties.
·        Dans la première, Descartes évalue les sciences qui lui ont été enseignées au cours de ses études ;
·        Dans la seconde, il énonce les règles de la méthode qu'il a choisie ;
·        Dans la troisième, il élabore une morale provisoire ;
·        La quatrième contient les principes de sa métaphysique ;
·        La cinquième donne quelques aperçus de la physique nouvelle ;
·        Dans la sixième partie, enfin, Descartes énonce successivement les raisons qu'il aurait de publier sa physique et celles qui le portent au contraire à s'en abstenir.
 
Résumons, un peu plus en détail, le contenu respectif de ces 6 parties :
1) Dans la première partie, Descartes évalue les sciences qui lui ont été enseignées au cours de ses études.
Tout d'abord, l'auteur affirme que la raison, qu'il désigne encore sous le nom de " bon sens ", " est la chose du monde la mieux partagée " : tout homme par conséquent a la faculté de raison ; celle-ci est universelle parce qu'innée, c'est-à-dire inscrite dans la nature de l'homme. Cependant, si, dans les faits, chacun n'en use pas comme il convient (déraisonne ou pense mal), c'est, comme le dit Descartes, qu'il ne suffit pas " d'avoir l'esprit bon (...), le principal est de l'appliquer bien ". D'où la nécessité d'une méthode pour bien conduire sa raison : la méthode consiste en un ensemble de règles déterminant un ordre d'opérations, dans l'usage d'une faculté, ici celle de la raison.
Ceci étant posé, Descartes exprime sa déception à l'égard de l'enseignement qu'il a reçu : " il n'y avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avait fait auparavant espérer ". Précisément : ce n'est pas à penser correctement - excepté en mathématiques - que les hommes sont communément éduqués.
Enfin, après avoir évalué et critiqué chacune des disciplines enseignées, Descartes achève cette première partie en évoquant les leçons tirées de ses années de voyage.
2) Dans la seconde partie, Descartes énonce les règles de la méthode qu'il a choisie.
Réformer les sciences exige d'abord que l'on réforme ses propres pensées, et pour ce faire que l'on bâtisse : " dans un fonds qui est tout à (s)oi ". En d'autres termes, de même qu'il " n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé ", il convient de reconstruire les sciences selon un plan qui les unifie et les installe sur des fondements communs, grâce à l'unité d'une méthode.
Pour mener à bien ce projet, Descartes décide donc, premièrement, de faire table rase des opinions ou préjugés qui encombrent son esprit et lui viennent d'une éducation éclectique, deuxièmement de définir rigoureusement la méthode qu'il compte appliquer dans les sciences et dont les règles sont au nombre de quatre : l'évidence, l'ordre, l'analyse, l'énumération ( cf. sur ce point l'extrait n°2).
3) Dans la troisième partie, Descartes élabore une morale provisoire.
Souhaitant découvrir le fondement ou point de départ d'une philosophie et d'une science certaines, soit une première certitude, à partir de laquelle sa raison pourra s'exercer avec méthode, Descartes entreprend donc de rejeter toutes les opinions et connaissances qu'il avait jusqu'alors tenues pour vraies.
Toutefois, parce qu'il conçoit mal de douter de tout dans ses actions comme dans sa pensée, il élabore une morale " par provision ". Comme son nom l'indique, cette morale doit permettre à Descartes de continuer de vivre en attendant d'être en possession d'une première certitude ; elle ne vaut comme telle que provisoirement, et non pas absolument ; efficace dans l'ordre de l'action pratique, elle ne présente encore aucune justification rationnelle.
Le sens commun inspire donc à Descartes les trois maximes qui la composent : la première consiste à " obéir aux lois et aux coutumes de (s)on pays " ( soit à suivre les avis les plus modérés), la seconde est celle de la résolution dans l'action, la troisième prescrit de changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde.
4) La quatrième partie contient les principes de la métaphysique cartésienne.
Le savoir est constitué sur le modèle d'une géométrie, c'est-à-dire qu'il est suspendu à un petit nombre de principes à partir desquels il suffit de déduire correctement pour passer d'une vérité à une autre ; voilà pourquoi il s'enracine, dans sa totalité, dans des vérités premières et fondatrices, comme on l'a vu - vérités qui, pour cette raison, ne sont pas elles-mêmes scientifiques mais " métaphysiques " ( c'est-à-dire situées en amont de la connaissance, qu'elles rendent possible).
La technique de pensée adoptée alors par Descartes pour parvenir à une première vérité, à un premier principe, est celle du doute " hyperbolique ", lequel désigne un doute absolu : il consiste en effet à "  tenir pour faux le vraisemblable ", à n'admettre par conséquent pour vrai que ce qui est absolument certain.
Or le doute ainsi défini contient en lui-même son propre dépassement : si je doute en effet (de l'existence même de toute chose, seulement vraisemblable), c'est que je pense et si je pense, je suis.
Ce que je suis c'est donc une " âme ", un être dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser ( cf. extrait n°3). Ainsi Descartes trouve-t-il dans le " cogito ergo sum " le premier principe de la philosophie recherchée.
L'étape suivante est celle de la découverte de l'existence de Dieu : le doute duquel je tire la certitude de mon existence me révèle en même temps mon imperfection ; comme tel, il renvoie à un défaut d'être dont je ne peux avoir l'idée sans avoir préalablement celle du parfait, en d'autres termes celle de Dieu. Or toute idée est l'image d'une réalité, l'effet d'une cause : en tant qu'être imparfait, je ne saurais être la cause de l'idée du parfait qui est en moi ; il faut donc que ce soit Dieu qui l'y ait mise - d'où la certitude de son existence.
Enfin, si le moins parfait ne saurait dépendre que du plus parfait, toute réalité finie - corporelle ou intellectuelle, tout corps ou toute idée - aura Dieu pour cause.
Pour cette raison, l'existence de Dieu garantit à la fois la réalité du monde (un temps suspendue par le doute) et la vérité de l'idée que nous en prenons.
5) La cinquième partie donne quelques aperçus de la physique nouvelle.
Les principales vérités de la métaphysique étant posées, Descartes passe alors en revue quelques-uns des résultats de la physique qu'elles fondent : parce qu'elle est figure et mouvement, la matière, que cette physique prend pour objet est, avec Descartes, dépouillée des forces occultes dont on croyait auparavant qu'elle était animée.
Or ce qui vaut pour la matière inorganique vaut également pour le vivant, régi lui aussi par les seules lois du mouvement - en d'autres termes par le mécanisme.
A travers la description du mouvement et de la chaleur du cœur, Descartes donne alors un exemple de l'application illimitée et de l'efficacité du mécanisme.
Enfin, après avoir comparé les animaux à des machines très perfectionnées, il revient au cas de l'homme, seul doué de parole et de raison - doté d'une âme par conséquent.
6) Dans la sixième partie, Descartes énumère les raisons qu'il aurait de publier sa physique et celles qui le portent au contraire à s'en abstenir.
Descartes rappelle à mots couverts la condamnation de Galilée et l'effet qu'elle a eu sur lui : il a reporté la publication de sa physique. Il passe alors en revue les motifs qui pourraient encore le forcer à publier, puis il reprend les raisons tout aussi fortes qui le retiennent et enfin il explique pourquoi il ne livre que des fragments et des aperçus de sa physique.
 
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Jeudi 3 janvier 2008 4 03 /01 /2008 17:01
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'en ont ». 
Cette déclaration inaugurale du Discours de la méthode est justement célèbre. Elle ouvre, à sa manière, les temps démocratiques. Le bon sens est universel, il est identique en tous les hommes, nous dit Descartes. Il n'y a donc pas de degrés dans l'humanité, puisque ce qui nous définit - la raison - est également distribué en chacun d'entre nous. Cela signifie-t-il que tous les hommes sont également sages, ou bien tous potentiellement savants.? Evidemment non. Car la possession d'un outil ne garantit pas son usage approprié et efficace, loin s'en faut: « ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien, poursuit Descartes. Le Discours de la méthode a précisément pour objet de nous montrer en quoi peut consister un « bon usage de la raison ». Mais pour bien entendre ce discours, et en tirer profit, il faut commencer par admettre que la reconnaissance de la vérité n'a rien d'aisé. En même temps, il n'est pas nécessaire de souhaiter posséder plus de raison. Il est impératif, en revanche, de faire de celle dont nous disposons le meilleur usage possible. « Ose te servir de ton propre entendement » dira Kant . Rendons hommage à Descartes d'avoir ouvert fermement la voie aux Lumières, et donc, indirectement; à l'Etat moderne qui tient tous les citoyens pour également capables de participer aux décisions collectives.
Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
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Samedi 10 novembre 2007 6 10 /11 /2007 06:37

 

Lorsqu'on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s'est inspiré d'un concept; il s'est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d'une certaine manière et qui, d'autre part, a une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l'objet va servir. Nous dirons donc que, pour le coupe-papier, l'essence — c'est-à-dire l'ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir — précède l'existence; et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l'existence. [...]
L'existentialisme athée, que je représente, [...] déclare que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine1. Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. [...]
Nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n'existe préalablement à ce projet; rien n'est au ciel intelligible2, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être.
1 - Réalité-humaine : traduit l'allemand Dasein (littéralement «être-là»), qui désigne le mode d'existence de l'homme, en tant que ce qu'il est reste en projet.
2 - Au ciel intelligible : dans le ciel des Idées, où résident, selon Platon, les essences de toutes choses.
L'existentialisme est un humanisme (1946),
Par lenuki69 - Publié dans : philosophie auteurs
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