Voici un article du Nouvel Observateur qui traite de cette question:

Rencontre entre Umberto Eco et Gwenaëlle Aubry
Le laid concentré
S'il y a des canons de la beauté, la laideur n'en a pas. Le sémiologue italien et la philosophe française publient chacun un livre sur la question.
Comment se forment nos jugements esthétiques ? Comment décidons-nous qu'une oeuvre d'art, qu'un visage est «beau» ou «laid» ? La laideur n'est-elle que le contraire de la beauté, ce dont les yeux se détournent ? «Mes belles anglaises avaient masqué l'évidence de ma laideur. Déjà, mon oeil droit entrait dans le crépuscule», écrit Sartre dans «les Mots». Page sublime de courage et de style. Serait-ce donc de Socrate que notre Jean-Paul a directement hérité ce visage ingrat, semblable à celui des Silènes de Dionysos ? Poser la «laideur ironique» du philosophe à l'origine de notre tradition, comme le fait Platon, n'est-ce pas d'emblée suggérer l'existence d'une beauté secrète, située au-delà des apparences, dans la parole ou dans l'esprit?

Par coïncidence, deux livres sur ce sujet très moderne et curieusement inexploré paraissent en même temps, «le (Dé) goût de la laideur», une anthologie essentielle, composée par l'écrivain-philosophe Gwenaëlle Aubry, qui nous conduit de Socrate à Dubuffet en passant par Wilde ou Baudelaire, Goya ou Bataille. Et une imposante «Histoire de la laideur» d'Umberto Eco, qui brasse les siècles avec une vitalité gourmande, non moins que dans son «Histoire de la beauté» (2004) . Des illustrations à couper le souffle, de la Méduse des Anciens à Jérôme Bosch jusqu'au kitsch et au camp, jusqu'à Soutine et Bacon, confirment en beauté l'intuition de Victor Hugo : «Le beau n'a qu'un type, la laideur en a mille.» Ces deux-là avaient mille choses à se dire. C. D.


Le Nouvel Observateur. - La laideur est elle le contraire de la beauté ?
Gwenaëlle Aubry. - Dans la tradition métaphysique, l'opposition laideur-beauté a été superposée à d'autres couples de contraires, matière-forme, mal-bien, comique-tragique, ou mort- vie... Mais là les choses sont plus complexes, car la laideur peut être du côté de la vie, d'une autre forme de beauté, d'un renouvellement des formes. Parmi les philosophes, Adorno est l'un des rares à avoir réussi à penser la laideur pour elle-même.

Umberto Eco. - C'est en récoltant ces textes et ces images, après avoir fait de même pour la beauté, que j'ai compris la véritable différence entre ces deux concepts. La première théorie de la beauté est le canon de Polyclète, au Ve siècle av. J.-C. Il définit des mesures, des proportions. Un homme ne peut être beau s'il mesure 30 centimètres; les bras ont une certaine longueur, etc. Ainsi le beau se situe à l'intérieur de certaines limites, tandis que le laid est infini, donc plus complexe, varié, amusant. Dans la peinture classique, la laideur est souvent cachée dans les détails, il faut aller la chercher. Tous les philosophes ont parlé de la beauté, mais il existe très peu de textes sur la laideur.

G. Aubry. - Dans mon précédent livre, «Notre vie s'use en transfigurations» (Actes Sud, 2007), j'avais parlé de la laideur sur un mode littéraire à partir de l'expérience d'une femme qui s'éprouve comme laide dans le regard des autres. Je voyais dans l'expérience de la laideur une disgrâce au sens étymologiquedu terme, une injustice profondément enracinée. On sait que les nourrissons sourient plus volontiers à un visage harmonieux qu'à une gueule cassée, mais personne n'en parle. Puis je me suis interrogée sur le contraste entre cette expérience subjective et la curieuse indifférence affichée à l'égard des catégories esthétiques par le discours sur l'art contemporain. Les catégories de beau et de laid sont dénoncées comme obsolètes par un certain nombre d'artistes et de critiques, au moment précis où elles s'exercent avec une grande violence normative dans le champ du corps et en particulier du corps féminin. C'est autour de ce passage de la toile à la peau que s'est construit le roman dont cette anthologie est en quelque sorte le contrepoint théorique.
 
 


U. Eco. - La laideur est un sujet auquel je réfléchis depuis longtemps. En 1968, j'avais signé l'article «Esthétique de la laideur» dans une encyclopédie. Puis le sujet s'est imposé à moi après la parution de l'«Histoire de la beauté». Je me suis retrouvé en terrain connu, j'ai toujours eu de l'affection pour les monstres. Dans ma bibliothèque, il y a de nombreux bestiaires et tératologies. Cependant, il me restait beaucoup de choses à découvrir. Par exemple «le Repoussoir», de Zola. Vous connaissez l'histoire ? Le héros s'aperçoit que lorsqu'une femme pas très belle est placée à côté d'une femme vraiment laide, la première semble belle. Il monte une petite industrie. Il engage des laides et les loue aux belles. Zola nous fait admirablement ressentir la souffrance de la femme qui obtient du boulot parce qu'elle est laide.

G. Aubry. - Dans une nouvelle de Henry James, une femme du monde choisit pour l'accompagner une femme non seulement plus âgée mais particulièrement terne, et peu à peu l'entourage de la femme du monde s'aperçoit que ce repoussoir sort tout droit d'un tableau de Holbein et se met à l'aduler comme une déesse. Tout se passe comme si la laideur était un révélateur de la beauté.

U. Eco. - Il faudrait traduire en français «Fosca», d'Iginio Ugo Tarchetti (1869), l'histoire d'un homme qui tombe amoureux d'une femme laide non par masochisme, parce qu'elle est laide, mais malgré sa laideur, que pourtant il ne peut pas supporter. G. Aubry. - Il y a dans la littérature des laides qui sont de grandes séductrices, je pense à la Vellini de Barbey d'Aurevilly, à la Bérénice d'Aragon. Leur «laideur» s'efface dans le mouvement, selon une esthétique de la grâce qui est déjà présente chez Plotin. Ces figures de séductrices laides ont avant tout du charme...

U. Eco. - Ah, vous avez prononcé le mot magique ! On me demande souvent si Barbra Streisand ou Gérard Depardieu sont beaux ou laids. Je réponds : il y a une troisième catégorie à laquelle il faudrait consacrer un livre, mais qui est insaisissable, le charme ! C'est vraiment le je-ne-sais-quoi sur lequel les philosophes ont perdu leur latin. Vous pouvez établir des canons de Polyclète pour la beauté, non pour le charme. C'est un mystère qui bouleverse tout. Regardez les portraits de George Sand, elle n'était pas belle, mais à en juger par ses amours elle avait évidemment «quelque chose». Nerval était en adoration devant l'actrice Jenny Colon, or si vous voyez le portrait de Jenny vous éclatez de rire. Mais il faut penser qu'elle avait du charme.

G. Aubry. - Jean-Pierre Vernant a écrit de très belles pages sur l'expérience du miroir comme expérience de Méduse. Pour un Grec, se regarder dans un miroir, c'est voir surgir sa face nocturne, soi-même dans l'au-delà. Ma recherche a porté sur ce que j'appellerai la banalité du laid, comme on a pu parler de banalité du mal - visages ingrats, cités mornes, paysages défigurés -, sur la laideur comme expérience de l'ordinaire, du quotidien. Et sur ce qui dans cette expérience peut constituer une révélation, quand les formes se défont, quand les apparences se brisent.

U. Eco. - Les textes philosophiques doivent être interprétés de manière différente selon la technologie de leur époque. Quand les Anciens se regardaient dans leur miroir métallique, ils voyaient à peu près ce que nous voyons au Luna Park dans les miroirs déformants. Guillaume d'Occam dit quelque part que l'image d'Hercule peut être reconnue seulement par ceux qui connaissent déjà Hercule. En fait, à son époque, il n'existe pas encore de portraits ressemblants (cloîtré dans son couvent, il ne connaît pas les portraits du Fayoum) , c'est pourquoi l'icône n'a qu'une fonction de remémoration.

N. O. - La technologie d'aujourd'hui, ce serait la chirurgie esthétique ?
U. Eco. - Ce peut être une forme de salut pour certaines femmes. Imaginez une femme qui naîtrait aujourd'hui avec le visage de Mae West ou de Greta Garbo. Elle ne serait même pas belle ! C'est une malédiction d'avoir une beauté déjà dépassée. Pour les hommes, c'est moins cruel, un homme peut être accepté avec le visage de Michel Simon. Alors si la chirurgie permet de changer une Greta Garbo en Naomi Campbell... j'aurai la possibilité de devenir comme Michel Simon !

N. O. - k;Dans vos deux livres, le thème de la compassion est très présent...
G. Aubry. - Rilke dit que l'artiste se doit d'accueillir la totalité du réel, y compris les charognes... A propos des peintures noires de Goya, Yves Bonnefoy parle d'une expérience de la compassion où éthique et esthétique se nouent... Il y a une étymologie sans doute fictive du mot «laid» qui le fait dériver du latin laedere, «blesser». La laideur serait ce qui blesse, mais aussi la blessure elle-même, qui serait alors, comme le dit Genêt, à l'origine et la source de toute beauté.

N. O. -Vous citez la phrase de Georges Bataille : «Personne ne doute de la laideur de l'acte sexuel»...
U. Eco. - Voilà bien le christianisme. La laideur du sexe est présente dans tous les catéchismes. La beauté n'est qu'un leurre diabolique... Déjà chezTertullien, si les femmes se maquillent, c'est pour cacher leur laideur ! C'est seulement à l'âge baroque que l'on commence à éprouver de l'affection pour la femme un peu fanée.

G. Aubry. - Georges Bataille dans «l'Exotisme» cite un texte de Léonard de Vinci sur la laideur des organes sexuels et poursuit en disant que tout l'enjeu de la beauté féminine est de faire ressortir la laideur de l'organe - et de rendre possible la profanation, la transgression, donc la jouissance.

N. O. - Que penser de la mode des piercings dans un monde où la beauté fait la une des magazines ?
U. Eco. - Le goût de l'horrible n'est pas réservé à notre époque, les Romains allaient voir les chrétiens dévorés par les lions, Samuel Pepys achetait des tickets pour aller voir une pendaison. Mais aujourd'hui ces images sont omniprésentes.
G. Aubry. - La plasticienne Orlan se transforme elle-même en «chair à canon», elle se fait implanter des bosses sur le front, elle mélange par morphing son image à celle de statues primitives. Il y a là un refus des formes prédéterminées... Pour Malevitch, est laid tout ce qui est figuratif.

U. Eco. - Il y a très peu de différence entre Praxitèle et Dubuffet, qui vise encore à faire un objet beau. C'est avec l'art conceptuel et les «performances» que l'on bascule dans autre chose. La quête de la beauté, absente de l'art, triomphe désormais dans le design des automobiles. Les futuristes disaient déjà qu'une voiture de sport est plus belle que la victoire de Samothrace.

G. Aubry. - Oui, le design hérite sans vergogne du désir de beauté qui ne nous lâche pas, malgré les discours d'une avant-garde déjà ancienne pour qui les catégories esthétiques n'avaient aucun sens. Reste, encore et toujours, à trouver des beautés et des formes nouvelles.

 
Umberto Eco
Umberto Eco est né en 1932 à Alessandria, en Italie. Sémiologue et linguiste, il est aussi un romancier à succès : «le Nom de la rose» (1980) et «le Pendule de Foucault» (1988) ont été des best-sellers dans le monde entier.
 
Gwenaëlle Aubry
Gwenaëlle Aubry est 'née en 1971. Docteur en philosophie et romancière, elle est l'auteur du «Diable détacheur» (1999), de «l'Isolée» f (2002) et d'un essai, «Notre vie s'use en transfigurations» (2007), où elle s'attaque à la dictature du beau.
 
Catherine David
Le Nouvel Observateur
Texte de Hume:
                                                                                                                 
   "De tous les êtres animés qui peuplent le globe, il n'y en a pas contre qui, semble-t-il à première vue, la nature se soit exercée avec plus de cruauté que contre l'homme, par la quantité infinie de besoins et de nécessités dont elle l'a écrasé et par la faiblesse des moyens qu'elle lui accorde pour subvenir à ces nécessités.    
   
C'est par la société seule qu'il est capable de suppléer à ses déficiences, de s'élever à l'égalité avec ses compagnons de création et même d'acquérir sur eux la supériorité. La société compense toutes ses infirmités; bien que, dans ce nouvel état, ses besoins se multiplient à tout moment, ses capacités sont pourtant encore augmentées et le laissent, à tous égards, plus satisfait et plus heureux qu'il lui serait jamais possible de le devenir dans son état de sauvagerie et de solitude. Quand chaque individu travaille isolément et seulement pour lui-même, ses forces sont trop faibles pour exécuter une oeuvre importante ; comme il emploie son labeur à subvenir à toutes ses différentes nécessités, il n'atteint jamais à la perfection dans aucun art particulier ; comme ses forces et ses succès ne demeurent pas toujours égaux à eux-mêmes, le moindre échec sur l'un ou l'autre de ces points s'accompagne nécessairement d'une catastrophe inévitable et de malheur. La société fournit un remède à ces trois désavantages. L'union des forces accroît notre pouvoir; la division des tâches accroît notre capacité; l'aide mutuelle fait que nous sommes moins exposés au sort et aux accidents. C'est ce supplément de force, de capacité et de sécurité qui fait l'avantage de la société"


Thème : Nature et nécessité de la société humaine
 
Thèse : « C’est par la société seule qu’il est capable de suppléer à ses déficiences, de s’élever à l’égalité avec ses compagnons de création et même d’acquérir sur eux la supériorité »
 
 
Deux grandes parties dans le texte :
  1. L’homme, le moins favorisé des animaux par la nature (premier paragraphe)
  2. Mais la société compense toutes ses infirmités (second paragraphe)
 
 
Idées essentielles :
 
Premier paragraphe : la cruauté de la nature à l’égard de l’homme.
Elle l’afflige de multiples besoins sans lui donner les moyens de les satisfaire.
Sous-entendu : il n’en va pas de même pour les autres êtres vivants ( cf. mythe de Protagoras)
 
Second paragraphe : seule la société peut suppléer à ses déficiences.
« Elle compense toutes ses infirmités » : tout en décuplant ses besoins, elle décuple aussi les moyens de les satisfaire.
L’homme social a donc plus de chances d’être heureux que l’homme « sauvage et seul ».
L’homme seul, en effet, connaît trois désavantages :
-         la faiblesse de ses moyens et de ses forces pour tout faire (se vêtir, se nourrir, etc.)
-         contraint de se disperser dans son activité, il n’atteint la perfection « dans aucun art particulier »
-         un échec en un point entraîne une catastrophe en chaîne, pour son propre malheur
La société remédie à ses trois désavantages :
-         l’union fait la force
-         la division des tâches accroît les capacités de chacun
-         l’aide mutuelle comme rempart contre les coups du sort et les accidents
D’où : « C’est ce supplément de force, de capacité et de sécurité qui fait l’avantage de la société 
 

La technique peut-elle améliorer l'homme?
                          On peut simplement partir ici des grands espoirs qu’on a pu et qu’on met encore dans la technique. Pensez, par exemple, aux analyses de Descartes dans le Discours de la méthode lorsqu’il dit que grâce aux développements de la technique, l’homme va pouvoir se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Descartes montre ainsi comment l’homme ne sera plus dépendant de la maladie et comment il pourra connaître ainsi le bonheur. Mais en quel sens peut-on parler d’amélioration ? Il va vous falloir montrer que l’expression « améliorer l’homme » n’est pas sans poser problème. Par exemple, combattre la maladie peut sembler une forme d’amélioration puisqu’il s’agit de dépasser une faiblesse du corps humain. Il faut néanmoins vous interroger sur le sens et les conséquences à donner à cette notion d’amélioration. Vous pouvez ici penser au roman de Mary Shelley, Frankenstein. La lecture de ce texte peut être très utile pour votre réflexion. Le docteur Frankenstein décide grâce à la technique de combattre les faiblesses humaines et, en particulier, celles qui sont cause du malheur des hommes à savoir la maladie et la mort. C’est dans ce but qu’il décide de créer de toute pièce un homme. Vous êtes ici face à une tentative d’amélioration de l’homme. Il est alors intéressant de saisir qu’il va construire un monstre qui va lui échapper et qui va se retourner contre lui. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que dans l’imaginaire collectif nous pensons que le monstre est Frankenstein alors que Frankenstein est le docteur. Finalement, n’est-ce pas noter que le véritable monstre est celui qui tente de transformer l’homme ? Ce texte est donc intéressant car il montre en quoi l’amélioration de l’homme rencontre des limites. Vous pouvez également penser à l’eugénisme qui est une tentative d’améliorer l’homme. Vous pouvez alors voir en quoi cette notion d’amélioration n’est pas sans poser problème. Améliorer, c’est rendre meilleur. On peut, grâce à la technique faire en sorte, par exemple, que les hommes soient plus performants. On peut ainsi opérer un tri au sein de l’humanité avant même la naissance. Montrez alors les dangers d’une telle approche. Faut-il alors rejeter la technique en pensant qu’elle est dangereuse ? Demandez-vous si le développement technique n’impose pas à tout moment une réflexion morale et philosophique afin de ne pas devenir dangereuse là où elle est séduisante. Dans ces conditions, la technique ne peut-elle pas être ce qui nous contraint sans cesse à penser, à réfléchir ? Ne peut-elle pas alors permettre de développer ses facultés ? 
 
Le développement technique est-il un progrès ou un danger ?
Le sujet se présente sous la forme d’une alternative : progrès ou danger. Vous pouvez commencer par remarquer qu’on parle généralement de progrès technique. On assimile alors le développement à un progrès. En effet, grâce à la technique nous pouvons bien souvent mieux agir, nous sommes moins dépendants de la nature et de l’extériorité. Ici, vous pouvez penser aux analyses de Descartes dans le Discours de la méthode. Descartes nous montre ainsi comment grâce aux développements de la technique l’homme va pouvoir se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Dès lors, Descartes voit dans la technique une nouvelle source de bonheur pour l’humanité. Vous pouvez reprendre les exemples utilisés par Descartes lorsqu’il parle de santé. Montrez alors en quoi la technique permet des développement dans le domaine de la médecine par exemple. Montrez aussi en quoi elle rend plus faciles les rapports entre les individus, la découverte du monde etc. Pourtant, la technique peut aussi engendrer des dangers. Par exemple, les développements techniques parviennent à mettre en danger notre planète. Montrez aussi comment, si la technique permet des progrès médicaux, elle peut conduire à des formes de sélections condamnables moralement. Vous pouvez penser ici à l’eugénisme. Montrez également en quoi les développements de la technique peuvent rendre les guerres plus meurtrières encore avec la possibilité même de détruire l’humanité. Pensez ici aux analyses de Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes lorsqu’il montre les conséquences du progrès. Ainsi, d’un côté les développements de la techniques apparaissent comme des progrès et d’un autre comme un danger. Néanmoins, vous pouvez revenir sur la notion de progrès. En effet, tout progrès n’a pas nécessairement des conséquences bonnes moralement. Par exemple, on dira d’une maladie qu’elle progresse. Dès lors, on peut peut-être bien parler de progrès techniques en notant que ces progrès n’impliquent pas nécessairement des progrès moraux.

 

Lorsqu'on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s'est inspiré d'un concept; il s'est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d'une certaine manière et qui, d'autre part, a une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l'objet va servir. Nous dirons donc que, pour le coupe-papier, l'essence — c'est-à-dire l'ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir — précède l'existence; et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l'existence. [...]
L'existentialisme athée, que je représente, [...] déclare que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine1. Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. [...]
Nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n'existe préalablement à ce projet; rien n'est au ciel intelligible2, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être.
1 - Réalité-humaine : traduit l'allemand Dasein (littéralement «être-là»), qui désigne le mode d'existence de l'homme, en tant que ce qu'il est reste en projet.
2 - Au ciel intelligible : dans le ciel des Idées, où résident, selon Platon, les essences de toutes choses.
L'existentialisme est un humanisme (1946),
 
Perfectibilité

Capacité qu'a l'homme de progresser moralement et intellectuellement - progression qui, toutefois, n'est pas garantie.
La notion de perfectibilité se construit au XVIIIe siècle, dans le cadre de la philosophie des Lumières. Elle suppose que l'espèce humaine n'est pas achevée, qu'elle doit réaliser sa nature morale dans l'histoire et grâce à l'éducation ( Kant ). Pour Rousseau, la perfectibilité est ( avec la liberté ) le trait distinctif qui sépare l'homme des autres animaux. Mais, d'après l'auteur de l'Émile, la perfectibilité de l'homme n'implique pas nécessairement que celui-ci devienne progressivement plus parfait. Elle explique même la capacité de la nature humaine à se dépraver - ce qu'elle a fait au contact de la civilisation. Contrairement à l'optimisme historique dominant en général la philosophie des Lumières, Rousseau dissocie la perfectibilité de l'idée de progrès. Loin de faire de l'histoire, comme chez Kant, l'éducatrice du genre humain, le concept de perfectibilité signifie pour Rousseau la faculté que l'homme possède de devenir, de changer sa manière d'être, en bien ( ce qu'il aurait pu faire ) ou en mal ( ce qu’il a fait).
 
L'existence précède l'essence

Qu'entend-on par l'existence précède l'essence ? Selon Sartre, cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après.
Pour mieux comprendre cette affirmation, nous nous pencherons sur quelques aspects de l'existentialisme.
Jean-Paul Sartre définit l'existentialisme comme étant une doctrine qui rend la vie humaine possible et qui, par ailleurs, déclare que toute vérité et toute action impliquent un milieu et une subjectivité humaine. Selon lui, il y a deux types d'existentialiste: les existentialistes chrétiens et les existentialistes athées. Jean-Paul Sartre se conçoit comme étant un représentant de l'existentialisme athée. Ce que les deux types ont en commun, c'est simplement le fait que l'existence précède l'essence. L'homme est d'abord dans l'univers où il imprime sa marque et se construit librement. Le vécu précède le résultat.
Revenons à notre définition de Sartre qui dit: que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. Selon la conception existentialiste de l'homme, l'homme, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.
Pour mieux comprendre la notion de l'existence précède l'essence, nous verrons la théorie contraire soit l'essence précède l'existence.
L'essence précède l'existence est une théorie complètement à l'opposée de celle vue un peu plus tôt. Cette dernière affirme que l'homme ne peut exister sans avoir préalablement été conceptualisé. Ainsi, l'idée de création de quelque chose doit venir avant même son existence. Cette théorie va complètement à l'encontre de la vision de Sartre, un existentialiste athée.

Aliénation du travail
 
1. L’ouvrier est d’abord aliéné par rapport au produit de son travail dont il est dépossédé après l’avoir fabriqué. Il est extérieur à l’objet qui est approprié par le capitaliste. Or celui-ci en produisant le capital va permettre d’acheter la force de travail de l’ouvrier.
2. L’ouvrier est aliéné par rapport à l’activité de travail elle-même. Il ne contrôle pas le processus de production, il ne produit plus les objets entiers. Ce travail " ruine son esprit et meurtrit son corps ".
3. Il est aliéné par rapport au genre humain. En théorie, l’homme ne produit pas seulement pour satisfaire ses besoins mais aussi pour se réaliser. Or, avec le travail salarié, l’homme ne produit que pour satisfaire ses besoins. L’homme trouve donc sa satisfaction dans les activités animales.
4. L’ouvrier est aliéné par rapport aux autres hommes. Le capitaliste ne voit en lui qu’un moyen pour augmenter sa plus-value et il est en concurrence avec les autres ouvriers sur le marché du travail.
C'est cela que l'on appelle l'aliénation du travail, l'homme se trouve devant le produit de son travail comme devant une réalité qui lui est étrangère, le travail n'est pas pour lui une activité grâce à laquelle il s'épanouit et se réalise, mais uniquement une contrainte nécessaire pour pouvoir survivre dans la société.
L'une des conséquences la plus manifeste du travail aliéné, c'est que la plupart des hommes travaillent uniquement en vue du seul gain sans pour autant tirer une réelle satisfaction de l'exercice même de leur activité professionnelle.
Cela-dit cette forme d'aliénation pourrait aller en diminuant du fait de l'automatisation et de la robotisation, qui entraînent une réduction des tâches les plus ingrates et les plus répétitives au profit d'activités plus valorisantes de maintenance des machines et de gestion des entreprises. De plus les cadres qui ont en charge les ressources humaines prennent de plus en plus conscience que la qualité des produits du travail est meilleure lorsque les producteurs se sentent responsables de leur activité et se reconnaissent dans son résultat.
Il n'empêche que souvent l'impératif de rentabilité poussé à l'excès conduit l'employé à perdre de vue l'intérêt qu'il peut avoir pour son travail et à tomber dans une nouvelle forme d'aliénation.
Aujourd'hui le travail peut-il avoir bonne presse ?
Qu'est-ce qui caractérise le travail chez nous ? Culpabilité et fatalité : " Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ". C'est la punition à la suite du pêché d'Adam. Il semble qu'il s'agisse d'une fatalité inexorable.
C'est une idée que l'on entend aujourd'hui ici ou là. Les SDF, les chômeurs sont parfois montrés du doigt comme s'il y avait de la dignité pour ceux qui travaillent, et de l'indignité pour les autres.
L'idée de contrat : Le contrat de travail est une convention par laquelle une personne s'engage à mettre son activité à la disposition d'une autre, sous la subordination, le contrôle et l'autorité de laquelle elle se place, moyennant une rémunération. La subordination est donc au cœur du travail salarié.
Le travail, une sorte de puzzle : Chacun a souvent le sentiment d'être un rouage dans un système. Le travail est morcelé, il est donc difficile d'en avoir une vision globale. Le producteur de légumes a sûrement du mal à retrouver ses produits dans les supermarchés….
La finalité : Le but c'est l'enrichissement matériel et financier. On s'interroge rarement sur l'œuvre, le produit, sur le sens et l'utilité de ce produit. L'être humain devient un simple exécutant, un moyen, une pièce interchangeable d'une vaste machine… qui n'a aucune maîtrise du produit final. Il s'agit de produire et de consommer … produire et consommer pour l'argent, pour le profit. Négation apparente de l'utilité de chacun… Le travail est au service d'une autre fin que lui-même.
Comment définir ce concept ?
L'homme produit lui-même ses conditions d'existence parce qu'elles ne sont pas immédiatement présentes dans la nature. On peut donc dire que le travail existe parce qu'il nous faut transformer la nature pour l'adapter à nos besoins.
Ce qui nous donne une première définition du travail : il y a travail partout où on rencontre une activité de transformation de ce qui est donné, que ce donné soit brut ou naturel ou qu'il soit déjà élaboré. Transformation qui s'effectue en vue de la satisfaction d'un besoin ou d'une exigence.
A partir de cette analyse, on peut comprendre que le travail soit méprisé, ou du moins jugé comme moins important que le reste.
En effet, comment concilier la subordination avec l'autonomie et l'épanouissement ? Comment concilier argent, exploitation et épanouissement ?
Notre façon d'aborder le concept de travail est peut-être à remettre en cause. Cette façon de penser, de vivre le travail, considéré comme une marchandise comme les autres, cette attitude consumériste du 21ième siècle est peut-être une idée toute faite mais une idée qui vient du fond des âges.
Les Grecs et les Romains distinguaient deux formes de travail : l'œuvre et le travail. Le travail, méprisé, car il désignait des activités effectuées sous la dépendance d'un autre. " Leur salaire est le prix d'une servitude " écrit Cicéron. Sont méprisables aussi les gains de ceux dont ce sont les travaux et non les talents qui sont payés. Par contre le loisir est valorisé.
Au Moyen Age, œuvre et travail seront confondus et le loisir, synonyme de paresse, condamné. Je ne m'attarderai pas sur les inscriptions figurant sur les portails d'accès aux camps de concentration nazis " Arbeit macht frei " (le travail rend libre).
Aujourd'hui les loisirs sont valorisés, le travail est méprisé car il désigne des activités effectuées, peut-être moins sous la dépendance d'un autre que sous la dépendance d'un système.
Quant à l'œuvre, comme le dit Hannah Arendt : " il ne reste plus que quelques solitaires pour considérer ce qu'ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie ".
Quelques points de vue diffèrent : Le travail est un facteur d'équilibre individuel et d'épanouissement psychologique, car il assure l'insertion de l'homme dans la réalité. En tant qu'activité créatrice, le travail apparaît ainsi comme une dimension spécifiquement humaine: c'est par lui que l'homme est capable de transformer la nature et, par-là, de se transformer lui-même; c'est par lui enfin, qu'échappant à l'animalité, il entre dans l'Histoire. " G. Friedmann.
Comment trancher ? Le travail : un ennui, une charge, un handicap, une fatalité ? Une valeur ? "C'est l'avènement de l'automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l'humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail ; l'asservissement à la nécessité " écrit Hannah Arendt.
Faut-il trancher ? Faut-il mettre le travail sur un fond blanc ? Sur un fond noir ?
Rappelons la définition donnée précédemment : il y a travail partout où on rencontre une activité de transformation de ce qui est donné, que ce donné soit brut ou naturel ou qu'il soit déjà élaboré. Transformation qui s'effectue en vue de la satisfaction d'un besoin ou d'une exigence.
Illustrons cette définition de quelques exemples : Faire de la confiture pendant les vacances, laver la vaisselle, tricoter, vider les poubelles, faire du vélo, lire un livre, jouer au théâtre, transmettre un savoir, éduquer, construire une maison, réparer une machine à laver, soigner, …. Que du travail ! il y a partout une transformation d'objet ou d'être humain qui sont différents après l'action, même quand je lis un livre, transformation en vue de la satisfaction d'un besoin ou d'une exigence… Si j'avais cherché à regrouper ces éléments en deux catégories, d'un côté Loisir de l'autre Travail, les réponses auraient été différentes.
Il me semble donc que le problème, si problème il y a, est dans notre façon de voir le monde.
Le travail nous permet de rester en contact avec le réel.
Travail soit, mais comme le dit un proverbe chinois : " Il est un temps pour aller à la pêche et un temps pour faire sécher ses filets. "
A nous peut-être " de prendre le temps de faire sécher nos filets c'est-à-dire, avoir le temps de se recentrer, se ressourcer, goûter des instants de paresse, laisser la terre se reposer comme font les bons jardiniers, ne rien planter pour qu'elle s'amende afin que les prochaines cultures soient plus abondantes. "
Travailler sur soi
Je terminerai par un autre travail qui dit-on conduit vers plus de sagesse, plus d'humanité : le travail sur soi. L'expression " travailler sur soi " qui sous tend implicitement l'idée d'une transformation de soi répond aux critères évoqués plus haut : dégager l'essentiel de soi-même, repérer les imperfections de l'esprit et du cœur, les préjugés, les certitudes arrogantes, l'agressivité blessante, les affirmations intolérantes, les idées arrêtées (tiens !) les a priori fermés (tiens, tiens !), les parti-pris. Les repérer et les faire évoluer. Essayer d'abandonner des certitudes péremptoires sans pour autant supprimer toute conviction, remettre en cause pour mieux voir mais pas détruire à tout va.
En conclusion, il me semble que certaines idées reçues sur le travail nous amènent à catégoriser nos actions selon une dichotomie travail loisir, dichotomie qui ne peut entraîner que de la frustration. Le travail sur soi doit pouvoir nous aider à dépasser cette dualité.
 

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