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Pour ceux que le thème de l'identité intéresse, je ne saurais trop recommander certaines conférences de l'Université de tous les savoirs, qui sont accessibles en ligne :

http://www.canal-u.education.fr/producteurs/universite_de_tous_les_savoirs/dossier_programmes/les_conferences_de_l_annee_2000/visages_de_l_association/l_identite


Voici d'autres conférences sur le même thème:

 1. Esprit et identité
http://www.canal-u.education.fr/producteurs/universite_de_tous_les_savoirs/dossier_programmes/les_conferences_de_l_annee_2001/la_psyche_l_ame_humaine/esprit_et_identite

 2. Diversité humaine et identités
http://www.canal-u.education.fr/producteurs/universite_de_tous_les_savoirs/dossier_programmes/les_conferences_de_l_annee_2002/la_diversite_de_la_vie/diversite_humaine_et_identites


En espérant que ces conseils vous seront fort utiles....

Le sujet pensant

 

Sujet et conscience

  • Avant d'être un objet d'étude, pour la biologie ou les sciences humaines, l'homme est une personne qui imagine, sent, souffre, jouit, qui a des intentions, des projets, qui se vit comme un sujet autonome et responsable.
  • On ne peut parler de sujet que s'il y a la persistance sous-jacente (sub) d'un fond qui demeure identique (stare) malgré les accidents qui peuvent affecter la chose. Or, ce qui subsiste chez l'homme, c'est la conscience comme pur pouvoir de penser.

 

Le cogito cartésien

  • Chez Descartes, l'existence de la substance pensante [esprit ou âme] est provoquée par le cogito. Alors même que je doute de tout, je suis assuré d'être grâce à la conscience que j'ai d'être une chose qui pense.
  • Ainsi, si tout ce qui est extérieur à moi vacille et disparaît, il n'en reste pas moins un îlot de conscience, présence intérieure et ultime de l'être, où la conscience qui dis je est coextensive au doute (je doute), à la pensée (je pense) et à l'existence (je suis). Je suis dans ce repli même de la conscience.

Le sujet est tout au-dehors de lui-même 

Le sujet comme ouverture sur le monde

  • Mais la conscience est-elle vraiment une substance, une permanence, qui se maintiendrait dans l'espace ou dans le temps ? On peut au contraire concevoir que la conscience n'a ni forme ni contenu déterminé, qu'elle est incessante activité, ouverture sur le monde.
  • Cette position est celle de la phénoménologie. Elle est reprise par Sartre : « Elle (la conscience) n'a pas de ‘dedans', elle n'est rien que le dehors d'elle-même et c'est cette fuite absolue, ce refus d'être substance qui la constituent comme conscience »  [« Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l'intentionnalité », Nouvelle Revue française,1939).

 

L'existence phénoménologique du sujet

  • Identique à sa conscience, le sujet n'est lui-même que dans ce mouvement qui met en rapport avec le monde et autrui - tension morale où le faire (actif) l'emporte sur l'être (passif), volonté qui s'exprime si bien en cette formule sartrienne : « Faire et en faisant se faire, et n'être rien que ce qu'on se fait. »

 

La disparition du sujet

 

Freud et la remise en question du sujet

  • L'inconscient met en cause le sujet orgueilleux et rationnel qui, fort de la conscience claire et distincte qu'il a de lui-même, croit être maître de ses choix et de ses actes.
  • Le moi n'est pas mis en cause seulement par les forces enfouies qui viennent du ça. Il doit aussi se soumettre aux contraintes du surmoi qui intègrent interdits et normes sociales.
  • Le moi est menacé par trois sortes de dangers : celui qui vient du monde extérieur, celui des pulsions du ça et celui de la sévérité du surmoi. Pour le moins doit-on reconnaître que, selon l'expression de Freud, « le moi n'est pas maître dans sa propre maison ».

 

La philosophie nietzschéenne et la suprématie du « soi »

  • Nietzsche, avant Freud, montre que le sens et la conscience ne sont que des instruments et des jouets. Derrière eux, à la lisière se trouve le soi : « Derrière tes pensées et sentiments, mon frère, se tient un maître plus puissant, un sage inconnu qui a nom ‘soi'. Il habite ton corps, il est ton corps » [Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885].
  • Ce soi, véritable créateur, rit du moi et de ses bonds prétentieux. C'est lui seul, le corps, qui fait la souffrance ou la réjouissance, l'estime ou le mépris. Aussi devrait-on dire « ça pense » plutôt que « je pense ». La prééminence du je dans le « je pense » cartésien, n'est en somme, dit Nietzsche, qu'une simple affaire linguistique.

 

Il appartient au sujet d'avenir

 

La démarche critique du sujet

  • Pourtant n'est-ce pas un effort critique que le sujet peut prendre conscience de cet évanouissement du je ?
  • En rabaissant son orgueil, par une démystification dont la démarche critique est proprement philosophique, le sujet peut tenter de faire coïncider son être avec sa conscience d'être.

 

La réalité de la personne

  • Si ce que le sujet dit n'est pas la vérité sur lui-même, il ne faut pas nier pour autant la réalité de la personne qui se révèle et s'entend dans ses erreurs et ses leurres, et qui, par là, peut-être advient.
Tout le but de la cure psychanalytique est précisément, comme l'indique Freud, de faire advenir le je :  « Wo Es war soll ich werden » [« Là où était le ça, le je doit advenir »].

                                                                     Et par le pouvoir d'un mot

                                                                        Je recommence ma vie

                                                                       Je suis né pour te connaître

                                                                              Pour te nommer

                                                                                    Liberté

                                                                    

 

  Paul Eluard, dans ces quelques vers, dit la puissance du mot lui-même : liberté. Paul Valéry, autre poète français du 20° siècle, le classe parmi les mots « détestables », « qui chantent plus qu'ils ne parlent ».
Liberté, est-ce donc un mot qui promet davantage qu'il ne tient ? Ne fait-il signe que vers un idéal, ou bien éclaire-t-il le réel ? La liberté, oui, nous la voulons tous, mais pour quoi faire ?

 

Une expérience forte...

La liberté n'est pas un simple mot ou une idée abstraite, c'est avant tout une expérience, celle de l'affirmation de notre puissance. La liberté n'est éprouvée que par l'acte même, placé en dehors de toute tutelle pour se saisir librement de son existence, ne sait pas ce qu'est la libertéd'une libération. La liberté se manifeste par le rejet des contraintes, le refus des obligations, la transgression résolue des interdits ; elle est le pouvoir de trancher les liens, le pouvoir de la révolte et de l'insoumission ; elle dénonce toutes les tyrannies, combat tous les esclavages, qu'ils soient affectifs, économiques ou politiques. La conscience de la liberté surgit sur fond de violence et de luttes ; elle est partout bafouée, et pourtant la seule issue : rien de vrai n'a lieu sans liberté. Qui ne s'est pas, de lui-.même, placé en dehors de toute tutelle, pour se saisir librement de son existence, ne sait pas ce qu'est la liberté.

 

Et difficile.....

L'expérience de la liberté expose à une solitude essentielle. L'homme qui se découvre absolument libre, qui voit que tout, absolument tout, lui est possible, se découvre aussi radicalement seul à décider de l'usage de cette liberté. Se savoir libre est à la fois exaltant et angoissant ; exaltant, parce qu'il dépend de nous seul de prendre notre destin en main ; angoissant, par la nécessité des choix et la profondeur de la responsabilité qui nous incombent. C'est pourquoi beaucoup renoncent à l'exercice de leur liberté, reculant devant son aspect aventureux et improbable ; ils préfèrent, comme les prisonniers de la caverne platonicienne, se fondre dans le conformisme social et s'en remettre à ce que tous voient et entendent, plutôt que de souffrir l'épreuve, confusément ressentie comme isolante et douloureuse, de penser par soi-même.

L'homme est tellement libre, qu'il est libre de s'asservir, de consentir à son  abaissement par confort et lâcheté : asservi à l'argent et à la consommation, asservi au travail, asservi au discours dominant qu'il répète et propage - et asservi à tout cela par l'ignorance où il se maintient.

 

L'homme libre

L'homme libre est d'abord celui qui questionne les opinions les plus reçues, les idées les plus courantes ; il sait qu'il ne faut pas être dupe de ce qui se dit, en morale comme en politique. Le souci de liberté va de pair avec l'exigence de vérité. L'home libre ne remet pas son jugement au soin de quelqu'un d'autre, qu'il s'agisse d'une « autorité » religieuse, politique ou morale ; l'homme libre se caractérise par l'indépendance de son esprit et l'autonomie de son action. Il ne se soumet à aucune autre puissance que celle de sa raison, et à aucune autre volonté que la sienne propre. Une telle liberté n'est donc pas un état premier de l'humain, elle se conquiert à travers la résolution de connaître et de comprendre le monde et l'homme en lui.

 

Les usages de la liberté

Avec la conscience de ma liberté, se pose la question de son usage : que vais-je faire, sinon même que dois-je faire de cette liberté qui est la mienne ? Car elle n'est pas seulement « la mienne » : en me découvrant libre, je découvre aussi que tous les hommes, en droit, sont libres. C'est même là le vrai critère, qui permet de distinguer la liberté effective du caprice arbitraire et tyrannique : l'homme libre sait que la liberté ne lui  appartient pas, mais qu'elle appartient à tous, que tous ont naturellement le droit de vivre librement ; et il voit l'exercice de ce droit naturel entravé par la misère, bafoué par les riches et annulé par les dictateurs ! Il y a donc une dimension collective de la liberté, qui appelle l'esprit de justice et l'outil de la loi. Mais il y a aussi son usage individuel, ce que je ferai librement de ma vie, ce que je parviendrai à réaliser à travers l'ensemble de mes choix et décisions : c'est ici qu'il faut examiner le sens du bonheur et  les conditions de possibilité d'une vie heureuse.

 

 

 

Lévi-Strauss : l'homme qui a révolutionné la pensée

                                  (24/04/2008 N°1858 Le Point  Pierre-Henri Tavoillot)

Les six mois prochains, la mode sera aux totems et aux tabous, à la mythologie bororo et au structuralisme, aux débats infinis sur le cru et le cuit. On parlera tropiques, mais ce ne sera pas triste. Le 28 novembre, en effet, le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss aura 100 ans. Et le 2 mai ce sont sept grands textes, choisis par lui, de son oeuvre révolutionnaire, polymorphe, stimulante et chateaubrianesque qui revêtiront l'habit pleine peau de la « Pléiade ». L'occasion ou jamais de visiter la planète Lévi-Strauss.

Jusqu'au mois d'octobre 2007, Claude Lévi-Strauss continuait à se rendre deux fois par semaine à son bureau du laboratoire d'anthropologie sociale au Collège de France. L'accès n'est pas facile ; il faut prendre un petit escalier en colimaçon. La pièce domine la bibliothèque de recherche et une large fenêtre s'ouvre sur les jeunes chercheurs qui y travaillent. Le maître les contemple et ils contemplent le maître. C'est ce « regard éloigné » et surplombant qui semble le mieux définir le grand ethnologue. L'âge n'est pas en cause, même s'il reconnaît appartenir à un autre temps : « Mon oeuvre termine une époque ; elle est encore ancrée dans le XIXe siècle. » C'est surtout l'absence de toute complaisance envers son époque comme envers lui-même qui frappe chez lui : « J'ai le sentiment de n'avoir pas fait ce que j'aurais dû », avoue-t-il. Son rêve pour une vie réussie : « L'art, et surtout la musique », parce qu' « elle se suffit à elle-même » et n'a pas besoin de discours d'accompagnement. On dit que sa tétralogie sur les mythes sauvages (les quatre volumes des « Mythologiques ») est composée comme un opéra ; mais « ce n'est qu'un ersatz », regrette-t-il.

Est-ce cette distance critique qui lui a permis de traverser aussi bien les époques et les modes ? Celui qui reste aujourd'hui comme le dernier monstre sacré de la grande époque structuraliste voit les hommages et les études biographiques se multiplier. La pensée de Lévi-Strauss est-elle passée dans le domaine public, s'est-elle diluée dans l'air du temps ou conserve-t-elle intacte sa puissance de séduction ?

La cause des « primitifs »

Le premier apport incontestable de Lévi-Strauss aura été de contribuer à tordre le cou à la vision ethnocentrique des civilisations telle qu'elle était encore véhiculée par la philosophie marxiste de l'histoire : les « primitifs » seraient une étape « culturellement sous-développée » de l'humanité. Aujourd'hui que la valorisation des identités et des différences culturelles est devenue un dogme, on a du mal à mesurer l'importance de cette critique. Et pourtant, sans que nous y prenions garde, le fond de cette conception n'a pas disparu, ne serait-ce que dans l'idée, spontanée, que les sociétés sauvages seraient « plus proches de la nature » que les sociétés civilisées. Que l'on perçoive l'absence de civilisation comme un défaut (idéologie du progrès) ou comme une vertu (critique de la modernité), la même idée sous-jacente est présente : les primitifs relèvent plus de la nature que de la culture. C'est contre cela que Lévi-Strauss concentre sa critique : ces sociétés ne représentent pas un stade infantile et inférieur de l'humanité-Lévy-Bruhl parlait en 1910 d'une « mentalité prélogique » -, mais des organisations complexes qui n'ont rien à envier aux nôtres en termes d'élaboration intellectuelle et culturelle. Ce sont les formes de cette culture sauvage que Lévi-Strauss va mettre au jour dans deux directions principales : l'analyse anthropologique des structures de parenté et l'analyse idéologique du récit mythologique, c'est-à-dire les faits sociaux fondamentaux et les discours collectifs qui les accompagnent.

Sociologie et idéologie des sociétés sauvages

La première entrée dans la culture sauvage s'opère par l'étude des systèmes de parenté comme base première de la reproduction sociale. Au départ de toute société et de toute culture, il y a une nomenclature des êtres sociaux classés en deux groupes : les conjoints possibles et les conjoints prohibés. L'emblème fondamental de cet ordre est la prohibition de l'inceste, comportement immuable par-delà la diversité des sociétés humaines. Lévi-Strauss y perçoit le plus petit élément culturel dans le fond naturel : « La prohibition de l'inceste, écrit-il, exprime le passage du fait naturel de la consanguinité au fait culturel de l'alliance... [...] elle est, à la fois, au seuil de la culture, dans la culture et en un sens la culture elle-même. » C'est à partir de cette analyse que Lévi-Strauss construit le schéma de son maître livre : « Les structures élémentaires de la parenté » (1949).

A cette première approche de la culture sauvage viendra s'ajouter l'étude des discours mythologiques qui lui donnent sens : tel est l'objet de « La pensée sauvage » (1962), puis, à partir de 1964, des quatre volumes des « Mythologiques », pour lesquels il recueille un matériau ethnographique considérable de récits amérindiens. Là encore, Lévi-Strauss va s'attacher à mettre au jour des structures fondamentales, les « mythèmes », éléments d'une grammaire des mythes qui lui permettront d'envisager une interprétation d'ensemble. Leur fonction principale, montre-t-il, est de raconter et de mettre en scène la différence entre la nature et la culture. Ainsi va-t-il repérer comment les récits mythiques apportent l'explication de l'origine de la cuisson des aliments, opération culturelle par excellence puisqu'il s'agit de faire passer les aliments du cru au cuit (culture) en évitant la dégradation du cru au pourri (nature). Le message mythologique n'est plus du tout anecdotique ou seulement pittoresque ; il est essentiel, voire vital : la vie humaine et sociale doit se préserver de deux dangers également menaçants, celui d'une nature sans culture (où tout serait voué au pourrissement) et celui d'une culture sans nature (où les ressources se tariraient ou brûleraient du feu de la technique). Les deux excès conduiraient inexorablement à la famine et à la disparition. Le mythe raconte à la fois cette fragilité et la nécessité de maintenir cet équilibre instable : bref, une forme de vision du monde et... de sagesse.

Critiques et controverses

On comprend que cette oeuvre vaste, située au carrefour des sciences de la nature et des sciences humaines, repoussant la version sclérosée de la philosophie pour mieux en assumer les interrogations fondamentales, ait autant fasciné. On comprend aussi qu'elle ait suscité tant de contestations, qui aujourd'hui s'effacent dans l'unanimité de l'hommage. Rappelons-en pourtant les quatre principales.

Il y aurait d'abord chez lui une certaine forme de scientisme. Et, en effet, la volonté de mettre de l'exactitude dans les sciences, dites « molles », de l'homme et de la société rattache Lévi-Strauss à la tradition sociologique française qui, d'Auguste Comte à Emile Durkheim, a caressé le projet de traiter « les faits sociaux comme des choses » . Le danger pourtant est clair : à vouloir fonder l'objectivité des sciences de l'homme sur le modèle des sciences de la nature, ne court-on le risque de perdre ce qui fait la spécificité du monde humain, fait d'intentions, de choix, bref, de liberté ? Pourtant, avec le recul, Lévi-Strauss se défend de cette prétention : sans illusion sur la possibilité de parvenir à une « physique sociale », il souhaitait à l'époque « contribuer plus modestement à mettre un peu d'ordre » dans les sciences humaines et surtout à les rendre autonomes d'une philosophie idéaliste et abstraite, qu'il a toujours détestée : « La philosophie , écrivait-il dans "L'homme nu" [1971], a trop longtemps réussi à tenir les sciences humaines emprisonnées dans un cercle, en ne leur permettant d'apercevoir pour la conscience d'autre objet d'étude que la conscience elle-même [...] Ce qu'après Rousseau, Marx, Durkheim, Saussure et Freud cherche à accomplir le structuralisme, c'est dévoiler à la conscience un objet autre : donc la mettre, vis-à-vis des phénomènes humains, dans une position comparable à celle dont les sciences physiques et naturelles ont fait preuve qu'elle seule pouvait permettre à la connaissance de s'exercer. »

Deuxième reproche fait à son oeuvre : l'oubli de l'Histoire. En insistant sur les structures éternelles, le structuralisme aurait contribué à dénier toute espèce d'importance à la succession des événements : « La mythologie comme la musique sont des machines à supprimer le temps » , écrivait-il dans « Le cru et le cuit » (1964). Lévi-Strauss refuse pourtant cette objection : « Rien ne me passionne davantage que l'histoire ; c'est même l'objet principal de mon activité de lecteur. » En fait, ce qu'il visait alors, c'était moins l'histoire comme récit de la contingence des faits passés que la philosophie idéaliste de l'Histoire qui régnait alors, c'est-à-dire cette espèce de prophétisation de l'advenu, fondée sur ce raisonnement spécieux : il était nécessaire que cela arrivât, la preuve, c'est arrivé !

L'accusation de relativisme lui a été faite à la suite de sa conférence sur « Race et Histoire » prononcée en 1951 à la tribune de l'Unesco. On lui reprochait alors de confondre dans une même dénonciation impérialisme et universalisme et d'interdire ainsi la constitution d'un cadre juridique commun à l'humanité. Voici comment il évaluait quelques années plus tard cette prise de position : « J'ai commencé à réfléchir à un moment où notre culture agressait d'autres cultures dont je me suis alors fait le défenseur et le témoin. Maintenant, j'ai l'impression que le mouvement s'est inversé et que notre culture est sur la défensive vis-à-vis des menaces extérieures, parmi lesquelles figure probablement l'explosion islamique. Du coup je me sens fermement et ethnologiquement défenseur de ma culture » (propos recueillis par Dominique-Antoine Grisoni, « Un dictionnaire intime », in Magazine littéraire , hors-série, 2003).

Il admet en revanche la dernière critique, celle qui relève son puissant pessimisme. A ses yeux, rien n'invite à se réjouir : le spectacle de la disparition corps et biens du continent mythologique, des sociétés sauvages et de pans entiers de la culture humaine n'est guère propice à une vision euphorique du devenir humain. Pas plus que la frénésie civilisationnelle de l'homme contemporain à augmenter sa propre puissance et sa propre maîtrise. Après le crépuscule des dieux, celui des hommes serait-il venu ?

On le perçoit, à travers ces polémiques, l'oeuvre de Lévi-Strauss est riche, ample et protéiforme. Si elle a tracé son sillon sans tenir compte de l'air du temps et parfois à contre-courant, elle l'a aussi profondément influencé. Sans doute est-il encore trop tôt pour mesurer sa postérité, mais l'on peut être, à cet égard tout au moins, raisonnablement plus optimiste que son auteur.

Une vie d'arpenteur

1908 : naissance à Bruxelles. Etudes secondaires à Paris et études supérieures à la Sorbonne. Il est deuxième à l'agrégation de philosophie en 1931.

1935 : nommé membre de la mission universitaire au Brésil. Il organise plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie.

1939 : de retour à Paris, il est mobilisé sur la ligne Maginot. Après l'armistice, il est affecté en lycée, puis révoqué à cause des lois raciales.

1941 : il quitte la France et se réfugie à New York.

En 1944, il est rappelé en France par le ministère des Affaires étrangères ; il s'engage dans les Forces françaises libres.

En 1945 , il est envoyé aux Etats-Unis pour occuper les fonctions de conseiller culturel auprès de l'ambassade. Il démissionne en 1948 pour achever sa thèse.

1949 : devient sous-directeur du musée de l'Homme, puis directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études.

1959 : élu au Collège de France à la chaire d'anthropologie sociale.

1973 : élu à l'Académie française.

2007 : conservateur d'honneur du musée du Quai-Branly.

Des phrases mémorables

« Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les institutions, les moeurs et les coutumes, que j'aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d'une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l'humanité d'y jouer son rôle. » Tristes tropiques

« La joie musicale, c'est alors celle de l'âme invitée pour une fois à se reconnaître dans le corps. » L'homme nu

« Au fur et à mesure que le grand âge vient, des lambeaux de passé remontent à la surface, ou, pour parler autrement, des boucles se referment. » De près et de loin

« Le don-quichottisme, me semble-t-il, c'est, pour l'essentiel, un désir obsédant de retrouver le passé derrière le présent. Si d'aventure un original se souciait un jour de comprendre quel fut mon personnage, je lui offre cette clé. » De près et de loin

L'ethnologue et le syndrome de Lazare

« En voyageant, l'ethnographe - à la différence du soi-disant explorateur et du touriste - joue sa position dans le monde, il en franchit les limites. Il ne circule pas entre le pays des sauvages et celui des civilisés : dans quelque sens qu'il aille, il retourne d'entre les morts. En soumettant à l'épreuve d'expériences sociales irréductibles à la sienne ses traditions et ses croyances, en autopsiant sa société, il est véritablement mort à son monde ; et s'il parvient à revenir, après avoir réorganisé les membres disjoints de sa tradition culturelle, il restera tout de même un ressuscité. Les autres, la foule des pusillanimes et des casaniers, considéreront ce Lazare avec des sentiments mêlés où l'envie le dispute à l'effroi. »

« Diogène couché », in Les Temps modernes n° 110, mars 1955, p. 1187.

 

 
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