
Introduction
Comment distinguer ce qui est art de ce qui n’en est pas et selon quels critères ? L’art renvoie en effet à une technique ou un ensemble de techniques (cf. technè en grec). En effet on peut parler d’art pour qualifier une technique. Qu’est-ce qui distingue la création artistique des autres productions techniques ? L’art est-il réductible à une technique ou possède-t-il une spécificité qui le définit en tant que tel ?
Cette différence spécifique pourrait être esthétique et qualitative : l’art pourrait se définir par le beau, la technique par l’efficace et l’utile. Mais comment identifier le beau ? Ce qui est beau pour moi peut-il être aussi pour l’autre ? L’universalité du goût fait difficulté. S’il y a une norme pour le goût, on pourra en interroger les fondements, qui apparaîtront sans doute arbitraires ! Si au contraire on pose « à chacun son goût » alors le beau sombre dans le relativisme et toutes les œuvres se valent ! Y a-t-il une norme du goût ou bien sommes-nous renvoyés à la multiplicité des sensibilités ? Mais même si le beau est communément déterminable, ce critère peut-il valablement caractériser l’art ? N’y a-t-il pas du beau en dehors de l’art ? Le laid n’aurait-il pas sa place en art ? Quelle est alors la fonction de l’art : embellir ou dénoncer ?
L’idée que l’art aurait pour fonction d’embellir nous renvoie, enfin, à son rapport à la réalité. L’art ne s’est-il pas présenté, d’abord, comme pure imitation (cf. rejet de l’art contemporain quand il n’est pas figuratif) ? Mais la relation art et réalité n’est-elle pas plus riche ? L’art ne peut-il pas de venir le modèle d’un réel qu’il nous apprendrait alors à voir ? L’art est-il plutôt imitation ou création ?
A. La question du critère artistique
Il n’y a pas d’art sans technique. Qu’est-ce qui distingue la création artistique et la production technique ? L’œuvre n’est-elle pas dépendante de conditions techniques et historiques ? L’artiste n’est-il pas d’abord un artisan ? Mais si la technique est une condition nécessaire de l’art, est-elle suffisante ? Faut-il réduire une œuvre à l’expression des techniques de son temps ? Si c’était le cas, un film tourné en noir et blanc et ultérieurement colorisé ne serait pas trahi !
L’artiste est artisan, mais il n’est pas qu’artisan : il y a quelque chose dans l’œuvre d’art qui transcende les conditions techniques de sa réalisation. Pour Kant, c’est le désintéressement : « l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire ». Ce peut être aussi la reproductibilité : un objet technique est reproductible industriellement, tandis qu’une œuvre d’art est unique (ainsi la haute couture est plus près de l’art que le prêt-à-porter).
Il n’empêche que la différence entre l’œuvre d’art et l’objet technique reste fragile, un objet pouvoir à la fois être esthétique et technique (cf. la tour Eiffel). Ne serait-ce pas, alors, la signature de l’artiste qui ferait autorité ?
Mais si c’est le cas, ne faut-il pas, alors, s’interroger sur le statut de l’artiste ? Quelle maîtrise le créateur a-t-il sur sa création ? Si l’œuvre est le moyen d’une fin voulue d’avance, alors il en est le maître. Mais est-ce bien le cas ? Le propre d’une création artistique n’est-il pas dans l’élaboration progressive, sans idée préconçue, l’idée s’imposant au fur et à mesure qu’elle se matérialise, c’est-à-dire s’inscrit dans un matériau ? Dans la nature morte, par exemple, l’art ne devient-il pas fin en soi ( cf. théorie de l’art pour l’art ) ?
Si l’artiste sait ce qu’il fait, si la conscience de son projet, n’y a-t-il pas néanmoins possibilité d’une incompatibilité entre l’idée préalable est l’œuvre (obstacle technique, rationalisation antiesthétique, etc.) ? La création artistique a-t-elle bien la création divine pour modèle ?
Ainsi pour Léonard de Vinci, la perspective est « la bride et le gouvernail de la peinture ». Cela signifie que cette technique est à la fois une contrainte, il faut apprendre à maîtriser, est un instrument de liberté et de créativité une fois qu’elle est maîtrisée. L’originalité ne serait donc exclure l’influence.
Enfin, quelle que soit la maîtrise de l’artiste sur son œuvre, n’est-elle pas réduite à néant une fois que cette œuvre est livrée au public ? Le point final de
l’artiste c’est l’œuvre terminée (mais l’est-elle vraiment ?). Et pourtant, elle continue à se faire sous le regard des spectateurs, ou par l’écoute des auditeurs, par la lecture, etc... Une
œuvre de théâtre n’est-elle pas interprétée ? Est-ce à dire pour autant qu’elle soit trahie ? Ne vit-elle pas à la condition d’être jouée ? Ainsi l’œuvre échappe-t-elle à son
auteur, qui n’en possède plus le sens une fois qu’elle est créée… « Il n’y a pas de vrai sens d’un texte » (Paul Valéry). Ainsi l’intention de l’auteur ou une vérité objective ne suffisent pas à
épuiser le sens d’une œuvre. Au fond, le critère de la distinction de l’art n’est-il à chercher ni dans l’œuvre ni dans l’artiste mais peut-être dans le public… ?
B) L‘œuvre d’art
Si toute œuvre de l’homme n’est pas une œuvre d’art, parmi les œuvres elles-mêmes on peut distinguer celles qui le sont plus que d’autres ( les chefs d’œuvres ), celles qui le sont aujourd’hui, ne le furent pas hier et ne le seront peut-être plus demain, et celles qui ne le sont pas du tout, parce qu’on leur dénie la qualité d’œuvre et le nom d’art.
Cf. Pont Neuf = ouvrage d’art et non œuvre d’art. La Joconde = chef d’œuvre et pas seulement œuvre d’art. Enfin l’art contemporain brouille les cartes : si tout peut être promu au rang d’œuvre d’art ( objets ménagers, industriels, éphémères…), alors plus rien ne peut être qualifié ainsi. Mais pourquoi l’œuvre d’art exerce-t-elle un attrait si puissant, au point de caractériser des objets insignifiants ? Quels sont les critères permettant de définir une œuvre d’art ?
L’œuvre d’art existe sur trois plans : elle est
+ une réalité matérielle et sensible
+ le résultat du projet d’un artiste
+ la source d’effets bien spécifiques.
a) l’apparence de la nature. Une oeuvre d’art ne se laisse pas décompose en une forme et une matière : elle offre une unité incomparable. Cette unité résulte d’une règle qui se découvre au fur et à mesure et qui est prise dans l’œuvre. Une œuvre se révèle donc une œuvre d’art si son originalité est exemplaire et si elle a l’apparence de la nature au sens où elle paraît se produire elle-même.
b) La finalité sans fin. Sens d’une activité technique : son utilité ( finalité extrinsèque ). Sens d’une activité artistique : sa finalité intrinsèque ( une œuvre d’art ne sert qu’à être que ce qu’elle est ). Ce qui la caractérise, c’est que la forme est le véritable contenu. La forme, c’est l’agencement des parties et des signes propres au domaine auquel elle appartient. Chaque art a ses moyens propres de création et d’expression. Le contenu, c’est la signification présente dans la forme esthétique. Les sensations et émotions éprouvées par l’artiste doivent d’abord se métamorphoser en matériau et en signes d’un langage particulier. Une œuvre d’art présente ainsi une cohésion, une unité organique si puissante qu’elle renvoie toujours à elle-même. Les choses ne fonctionnent comme œuvres d’art que lorsque leur fonctionnement est symbolique, expressif : ainsi une œuvre peut être symbolique et ne rien représenter ( cf. peinture abstraite ).
c) La beauté ? L’oeuvre d’art semble se caractériser par la production d’une valeur : la beauté. Or la beauté est-elle bien le critère de l’œuvre d’art ? Classicisme : recherche du beau ; la laideur est donc à l’art ce que le péché est à la religion et l’erreur à la logique. Mais romantisme : l’art gagne à lui la laid, le grotesque, le terrible, le bizarre ( cf. Goya peignant des petites vieilles horribles ). De plus la beauté n’a pas seulement un sens esthétique. Elle peut renvoyer à une idée de réussite ( un beau succès ), de supériorité ( beau talent ), de bienséance ( pas beau de se ronger les ongles ), de clair (beau temps ), etc. Un objet peut donc être beau sans être une œuvre d’art ( chapeau, voiture, etc. ). Enfin il y a de la beauté dans la nature. La beauté n’est donc pas le critère de l’œuvre d’art.
d) La singularité. L’œuvre d’art tient dans son caractère unique, irremplaçable. L’œuvre d’art se définit par l’originalité, par opposition à la banalité : un artiste est avant tout un inventeur qui rend impossible tout retour à une manière de faire antérieure. Cette singularité inhérente à l’œuvre d’art se définit comme style : grâce à lui, une identité est reconnue ( à ne pas confondre avec la manière, qui est ensemble de savoir-faire, ni avec le procédé, qui est
recette ).
L’œuvre d’art se définit donc : une réalité matérielle et sensible dont la forme est le véritable contenu, qui s’affranchit de l’utile et d’une fin déterminée à l’avance, et qui est elle-même son propre modèle.





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