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Jeudi 1 mai 2008

                                                               

 

"On ne peut pas sortir de l'hégélianisme"

LE MONDE | 30.04.08 | 17h00  •  Mis à jour le 30.04.08 | 17h00

 

Quelle est la place de Hegel et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ? 

Gianni Vattimo : Je me suis formé dans le climat intellectuel italien de l'après-guerre : à l'époque, le discours dominant était qu'il fallait sortir de l'hégélianisme, surtout du courant influencé par les philosophes Benedetto Croce et Giovanni Gentile. Dès la fin des années 1930, les maîtres italiens les plus avertis avaient commencé à s'intéresser attentivement à l'existentialisme. Deux des tout premiers existentialistes italiens - Luigi Pareyson et Nicola Abbagnano - enseignaient à Turin : en s'appuyant sur différents points de vue, ils reprenaient principalement le cours de Kierkegaard, incluant les thèmes de sa polémique anti-hégélienne. Aussi, je peux dire que j'ai rencontré Hegel dès le début de ma formation philosophique. Et naturellement, dans un sens plutôt négatif, même si ma sympathie pour la pensée politique marxiste et l'admiration que je vouais à quelques grands représentants de cette école - comme Georg Lukacs et Ernst Bloch - m'invitaient à ne pas tenir Hegel à l'écart : Hegel a toujours été pour moi une référence incontournable.

Puis, au fil du temps, après m'être familiarisé avec la littérature philosophique, il m'est apparu de plus en plus clairement qu'il était impossible de sortir de l'hégélianisme ; pour reprendre la formule de Marx, Hegel ne pouvait être considéré comme "un chien crevé"... Bon nombre des arguments éthiques que Kierkegaard avait dirigés contre Hegel me semblaient en quelque sorte "inhérents" à son système. Par la suite, l'enseignement du philosophe allemand Hans Georg Gadamer, ainsi que de l'herméneutique d'origine heideggerienne, a eu une influence décisive sur ma relation à Hegel : dire que l'expérience de la vérité est toujours une "interprétation", c'est-à-dire la lecture du fait à la lumière d'un horizon historique, cela signifie que l'on reconnaît la vérité de l'historicité hégélienne ; et cela même si l'on ne suit pas Hegel jusque dans sa doctrine du "savoir absolu". En d'autres termes, Hegel a raison, sauf lorsqu'il théorise qu'il existe une ligne d'arrivée définitive du savoir.

Aujourd'hui, je me sens et je me professe comme un hégélien "modéré" : à mon sens, le chemin de l'émancipation doit être pensé comme une "spiritualisation" de plus en plus complète du monde. Autrement dit, comme un développement progressif des mondes symboliques, y compris des langages de sciences expérimentales qui dépouillent le "réel" de son immédiateté brute et l'élèvent à un niveau plus humain.

Quel est le texte de Hegel qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

L'oeuvre de Hegel que j'ai le plus fréquentée, au début pour des motivations didactiques, car j'ai longtemps enseigné l'esthétique, a été son Esthétique : rédigé par ses disciples, ce livre est l'un des plus accessibles et des plus fascinants qu'il ait signés. Bien sûr, je devrais plutôt citer La Phénoménologie de l'esprit. Mais ce dernier texte a tous les défauts d'une première oeuvre : il est difficile, et je continue à l'aimer surtout à travers les exposés et les longs commentaires de philosophes comme Ernst Bloch, Jean Hyppolite ou Alexandre Kojève. Ce que je vais vous dire là est sans doute scandaleux, mais je préfère les commentaires à l'oeuvre elle-même...

L'Esthétique offre l'avantage d'être une oeuvre de maturité, méthodique, certes, mais, par ses contenus mêmes, extrêmement suggestive, bien plus que d'autres écrits. Les pages consacrées à l'histoire de l'art sont souvent profondément éclairantes : les critiques artistiques et littéraires d'aujourd'hui ont encore beaucoup à apprendre de ce livre, qui les aiderait à mieux comprendre la relation entre les oeuvres, les artistes et le public, d'une part, et l'esprit général d'une société ou d'une époque, d'autre part.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

L'actualité de Hegel me semble indiscutable pour tous les domaines de la philosophie, même si, bien entendu, il ne s'agit pas de l'accepter d'un bloc. Aujourd'hui, une grande partie des débats philosophiques se joue entre le monde anglo-saxon et le monde de l'Europe continentale, et ces débats semblent conduire presque naturellement à Hegel. Je pense surtout à deux grands courants de pensée : d'un côté, la philosophie postanalytique, d'un autre, l'herméneutique.

Certes, je n'apprécie peut-être pas suffisamment le récent tournant "naturaliste" d'un certain courant d'idées qui s'intéresse de près aux "sciences cognitives" et met au premier plan l'étude de l'intelligence artificielle. Mais je reste persuadé que, même dans ces courants de pensée - que j'ai du mal à considérer comme philosophiques et que je situerais plutôt dans le domaine de la recherche biologique, psychologique, voire informatique -, l'enseignement de Hegel mérite une plus grande attention. Surtout dans la philosophie postanalytique et dans l'herméneutique : en ces domaines, tout tourne autour du problème de la nature historique et sociale de la vérité dite "objective".

Or, aujourd'hui, même si l'on ne s'intéresse pas particulièrement à la philosophie, on s'aperçoit que l'expérience de la vérité comporte des aspects résolument "collectifs" et sociaux : les médias, la diffusion minutieuse de l'information, et même la publicité et la propagande... Ces aspects démontrent que la recherche et la connaissance de la vérité sont des phénomènes bien moins intimes et moins individuels qu'ils ne l'ont été dans les siècles passés. On ne peut plus concevoir l'homme de science comme un génie solitaire découvrant la loi de la gravitation en restant assis sous un pommier : c'est de plus en plus un grand gestionnaire de fonds privés ou publics, de machines et de groupes de travail.

En ce sens, la théorie des paradigmes de Thomas Kuhn, historien et philosophe des sciences américain, auteur de La Structure des révolutions scientifiques (1962), n'est pas du tout obsolète : elle répond à des demandes présentes dans l'herméneutique et chez de nombreux penseurs postanalytiques, et par exemple chez Richard Rorty. Naturellement, même en philosophie, le passage d'un paradigme à un autre - donc l'affirmation d'un système original, constitué de prémisses, de méthodes et d'hypothèses généralement acceptées - n'est pas un processus linéaire dans lequel une nouvelle vérité viendrait simplement corriger une erreur précédente.

Ce que je veux dire, c'est que même le discours de Kuhn, élaboré dans les années 1960, à une époque où les scientifiques prenaient conscience du mandat social et politique de leur travail (c'est le temps des recherches financées et orientées par l'exigence de défense des Etats-Unis) n'est pas "objectivement" plus vrai que d'autres ; mais il correspond mieux à la situation qu'il vivait et dans laquelle nous nous trouvons encore. Ainsi la vérité scientifique se "prouve"-t-elle uniquement dans le cadre d'un ensemble de prémisses, de méthodes et d'hypothèses. Ce cadre est celui du moment historique et social où nous nous trouvons, et il nous permet de vérifier chaque proposition en comptant sur l'accord de tous. En somme, même les sciences positives sont "herméneutiques", dans le sens large du terme : elles sont des facettes de cette vaste histoire de l'esprit dont Hegel a été le grand théoricien. Tout discours sur la vérité de la connaissance doit tenir compte de son historicité : notre connaissance n'est jamais qu'un moment de l'histoire tracée par La Phénoménologie de l'esprit hégélienne.


Traduit de l'italien par Fabienne-Andréa Costa

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Stuttgart en 1770, mort à Berlin en 1831, Hegel a 19 ans quand le peuple de Paris s'empare de la Bastille. Etudiant à Tübingen, où il suit des études de théologie et de philosophie à l'Institut protestant, il vivra ensuite dans plusieurs villes allemandes (Francfort, Iéna, Bamberg, Nuremberg, Heidelberg) en exerçant des métiers divers (précepteur, professeur assistant, proviseur, journaliste), avant d'entrer véritablement dans une grande carrière universitaire. Une fois nommé en 1818 professeur à l'université de Berlin, il incarne, dans la dernière partie de sa vie, le magistère philosophique dans toute sa splendeur. Victime du choléra, il disparaît en pleine gloire, à seulement 61 ans. Penseur exigeant, souvent très difficile à saisir, Hegel est le dernier des philosophes à vouloir embrasser la totalité des savoirs et des événements de l'histoire au sein d'un seul immense système.

Pour y parvenir, il a su forger ce qu'il appelait lui-même des "concepts inconcevables" capables de tenir ensemble les aspects les plus opposés de la réalité. Ce qui intéresse Hegel avant tout, depuis La Phénoménologie de l'esprit jusqu'à ses derniers textes, c'est en effet de penser ensemble les éléments de la réalité les plus contradictoires en apparence. Si la puissance de sa pensée n'a cessé de fasciner, de Marx à nos jours, une postérité multiforme, c'est qu'aucune tentative n'a été aussi loin dans la volonté d'épouser par la pensée l'évolution du réel et le mouvement interne de ses mutations.



Le plaisir au travail, par Ophélie Desmons

LE MONDE | 30.04.08 | 17h00  •  Mis à jour le 30.04.08 | 17h00

 

Je me souviens avoir acheté La Phénoménologie de l'esprit au tout début de mes études supérieures, fascinée par la notion de système. Je m'étais alors lancée le défi de lire ce livre en entier. J'ai vite abandonné, avant même la fin de la préface. La complexité de la langue et du contenu philosophique avait eu raison de mon ambition.

Bien des années plus tard, devenue professeur de philosophie, je reviens régulièrement à Hegel, dont j'avais entre-temps repris la lecture... En terminale, je fais "parler" Hegel de la notion de travail, par l'étude de laquelle je choisis souvent de commencer l'année. J'utilise la plus connue de ses dialectiques, la "dialectique du maître et de l'esclave", pour faire apparaître la dimension positive du travail et rectifier ainsi l'opinion commune.

Introduire Hegel en terminale n'est pas sans difficulté, eu égard à la technicité de son vocabulaire et à la complexité de son projet philosophique. Néanmoins, certaines idées fortes sont largement accessibles aux élèves. Ainsi, Hegel leur permet de prendre conscience des limites de notre vision spontanément négative du travail. En effet, les élèves admettent facilement cette idée selon laquelle le travail est d'abord vécu comme une souffrance, comme une contrainte qui nous prive de notre liberté. Et ils l'admettent d'autant mieux que je leur en parle en les "cueillant" à la sortie des grandes vacances... Mais Hegel nous convainc qu'il faut dépasser cette vision naïve.

La dialectique du maître et de l'esclave montre que le travail produit de la satisfaction et pas seulement du déplaisir. Comment ce renversement se produit-il ? Le maître force l'esclave à travailler. Le travail est alors effort et souffrance. Mais, en travaillant, l'esclave modifie la matière et lui donne une forme qu'il avait d'abord conçue dans son esprit. Le travail est ainsi l'opération par laquelle l'idée de l'esclave s'incarne dans la matière. A l'issue de cette opération, ce n'est plus une matière brute et étrangère qui fait face au travailleur, mais une chose qui doit être appelée son oeuvre. C'est ici que quelque chose va se produire. L'oeuvre va renvoyer au travailleur une image positive de lui-même. Elle va lui révéler sa capacité à agir. L'esclave prend ainsi conscience de sa belle liberté et en éprouve du plaisir.

Hegel permet ainsi de réfuter une contre-vérité largement répandue, à savoir l'idée que le travail n'est qu'une contrainte dénuée de sens et que le plaisir n'est que dans le loisir. Le travail peut alors prendre sens. C'est une idée que les élèves reçoivent bien en règle générale. Elle en touche certains de manière assez profonde quand ils en saisissent toute la portée existentielle.

Le dispositif d'Hegel a en outre assez de subtilité. Il permet de montrer que certaines conditions doivent être réunies pour que le travail puisse faire naître un sentiment de satisfaction. Hegel laisse donc une place pour montrer ce qui se produit lorsqu'on ne peut plus s'objectiver dans son travail. Il laisse une place pour entendre Marx et penser l'aliénation.


Ophélie Desmons, professeur au lycée Condorcet, Lens (62)

 

par lenuki publié dans : cours de philosophie
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Jeudi 1 mai 2008

Alexis de Tocqueville

par André Lacroix, du cégep du Vieux Montréal

 

Alexis de Tocqueville. Juriste et penseur politique français, 1805-1859

Sa vie en bref

Aristocrate français né à Paris, en 1805, Alexis de Tocqueville est issu d'une famille ultra-royaliste partiellement décimée par la Terreur qui suivit la Révolution française de 1789. Pour cette raison sans doute, il se méfiera toute sa vie des intentions révolutionnaires sans pour autant verser dans un conservatisme à tout crin. De fait, cette méfiance ne l'empêchera pas d'être un libéral engagé, lui qui vivait justement à une époque où la France tentait maladroitement de réfréner la montée des revendications sociales mises de l'avant à la faveur de la Révolution française. Auparavant, le jeune Tocqueville aura toutefois pris soin de poursuivre ses études en droit avant d'être nommé juge auditeur en 1827, à Versailles.

L'état de sa société suscite par ailleurs de profonds déchirement chez Tocqueville, le laissant écartelé entre les traditions familiales et ses sympathies naturelles à l'égard d'un système politique plus démocratique, à l'image de celui développé par les Américains depuis 1776. Et cette sympathie était d'autant plus importante que ses lectures de Châteaubriand l'avaient convaincu que la liberté américaine avait plus à voir avec la liberté des Lumières que celle des primitifs dépeinte par Rousseau. Un voyage d'étude de neuf mois aux États Unis, voyage qui devait permettre au juriste qu'il était d'étudier le système carcéral américain considéré par les philanthropes d'alors comme étant le plus évolué de l'époque, allait d'ailleurs lui permettre de vérifier de près les thèses de Châteaubriand. En fait, bien davantage un prétexte pour fuir momentanément son pays où son engagement politique lui vaut quelques inimitiés qu'un véritable voyage d'étude, il profite de son séjour pour cumuler une importante quantité de notes sur la vie politique américaine.

De retour de voyage en 1835, il abandonne la magistrature pour rédiger le premier tome de son célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique. Suite au succès de ce livre, Tocqueville est reçu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1838, puis à l'Académie française en 1841. Il publiera le second tome De la démocratie en Amérique en 1840, de même que l'Ancien Régime et la Révolution en 1856, ainsi que de nombreux autres textes avant de mourir en 1859, à Cannes.

Sa pensée

Riche et complexe à plusieurs égards, on peut saisir l'essentiel de la pensée de Tocqueville en la reconstruisant autour d'une grande idée maîtresse et de deux idées secondaires qui lui permettent de tracer un constat fort juste de la vie politique au sein des démocraties occidentales. Toute l'œuvre de Tocqueville a pour fonction principale de réfléchir à la manière dont on doit s'y prendre pour préserver la démocratie en conciliant les forces exogènes et endogènes de la société civile. De fait, marqué par les ruptures créées par la Révolution française au sein de sa société, il cherche à en comprendre les origines par l'étude d'une société ayant vécu une telle révolution tout en évitant ses ruptures. À ce titre, son analyse emprunte tout autant à l'observation qu'à la réflexion pure.

Une idée maîtresse

Toute l'œuvre de Tocqueville repose sur la foi qu'il a pour le progrès de l'égalité des conditions entre les êtres humains. Pour cette raison, il est fort critique à l'endroit des tenants de la Révolution représentant à ses yeux une classe moyenne (petite bourgeoisie mercantile de l'époque et capitalistes) qui ne songe guère à autres choses qu‘à gérer les affaires publiques afin de les faire tourner au seul profit de ses affaires privées comme il le mentionne dans ses Souvenirs. Une telle volonté aurait en effet beaucoup plus à voir avec une lutte corporatiste qu'avec une véritable volonté d'affranchir les masses et de construire une société plus égalitaire. Pour cette raison, il se fait l'analyste du "rapetissement universel" entraîné par l'accession au pouvoir de cette nouvelle classe sociale.

Deux idées importantes

Cette idée de progrès, fort riche et fort intéressante, n'en reste pas moins assez discutée à l'époque, tandis qu'elle ne constitue qu'une intuition que Tocqueville doit encore étoffer. Il le fera en l'appuyant sur deux constats de moindre importance qui complètent la démonstration en lui donnant les assises empiriques qui lui faisaient jusque là défaut. [Ci-contre: un buste de Alexis de Tocqueville honore sa mémoire, dans le village de Tocqueville en France]

La Providence dans l'histoire

Tocqueville retiendra premièrement comme preuve de ce progrès l'existence d'une Providence qui commande le sens de l'histoire. Cette dernière jouerait un peu le même rôle que l'historicisme chez Marx, à savoir une sorte de "loi de la nature" légitimant l'évolution orientée de la communauté. Ainsi, à défaut d'avoir les mêmes vertus scientifiques que Marx prêtait à l'historicisme, la Providence n'en constitue pas moins un concept qui aurait pour principale fonction d'orienter le développement de nos communautés vers un progrès toujours plus grand. Il s'agit en d'autres termes d'utiliser cette dernière pour donner une assise à la notion de progrès qui s'appuie dès lors sur une trame providentielle: il est orienté, et cette orientation a pour base les droits des individus.

Le rôle historique de l'idée d'égalité

Cette volonté de Tocqueville d'ancrer la notion de progrès de l'égalité entre les personnes dans la réalité sociale n'est toutefois pas encore pleinement assurée par la seule Providence. Il lui manque une preuve empirique qui lui permette de témoigner de la véracité du concept, ce que d'autres appelleraient un témoignage de l'histoire. Il prétend trouver cette preuve dans l'évolution des sociétés occidentales, encore là un peu à la manière de Marx. Ainsi, il soutient qu'il n'est pas de grand événement depuis 700 ans - la réflexion de Tocqueville se déployant au milieu du XIXe siècle, cela nous ramène à 1250 environ - qui n'aie tourné au profit de l'égalité. Il ne s'agit toutefois pas d'une égalité des biens au sens où l'entendent les marxistes, mais plutôt d'une égalité des conditions de vie et des droits des êtres humains qui tendent à se rapprocher du fait de l'effacement des inégalités face à la loi. Selon Tocqueville, une représentation égalitaire de la société accélère la mobilité sociale et la circulation des richesses; cette représentation se serait imposée au cours des siècles. Semblable à tous les autres, chacun aurait par conséquent les mêmes chances de s'élever. En ce sens, l'analyse de la société américaine développée par Tocqueville dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, vient essentiellement conforter l'idée du modèle démocratique posé a priori.

Constat de Tocqueville sur la démocratie

De cette analyse, Tocqueville tire le constat suivant: fondamentalement caractérisé par l'avidité des êtres humains pour les jouissances matérielles, l'âge démocratique n'aurait plus pour principe la vertu au sens où l'entendait Montesquieu. Ce principe se serait plutôt transformé en un intérêt bien entendu qui rectifie les égoïsmes de chacun en les mettant au service de la prospérité générale. Il en ressort que si l'amour du bien-être suscite une inquiétude constante qui est entretenue par une égalité virtuelle exacerbant les désirs; les passions envieuses et les rivalités individuelles favorisent pourtant dans l'ensemble un ordre social parfaitement stable. Ainsi, travaillées par une agitation superficielle, les sociétés démocratiques sont donc bien moins menacées par les révolutions que par un conformisme où leur mouvement risque de s'épuiser.

Objet de la réflexion de Tocqueville

Dès lors, le véritable objet d'analyse de Tocqueville se montre au grand jour. Il s'agit de comprendre comment on peut concilier les exigences des passions égalitaires avec l'impératif d'une liberté difficile, dangereuse et exigeante, afin de préserver la démocratie de la tyrannie. Parce que voilà bien le danger qui nous guette selon Tocqueville: une démission de la sphère politique, dans un renfermement sur soi qui n'est rien d'autre que le triomphe de l'individualisme. Ainsi, contrairement à Marx, il croit que le danger qui nous guette ne se trouve pas dans l'exploitation d'une classe sociale par une autre, celle du prolétariat par la bourgeoisie par exemple, mais bien plus dans le désengagement tout azimut de la sphère politique, toute classe sociale confondue.

Actualité de Tocqueville

Sans voir là une préfiguration de notre société et sans vouloir faire de Tocqueville un prophète éclairé, on doit tout de même noter les similitudes existant entre ce constat et l'état actuel de nos sociétés. De plus, Tocqueville croit que c'est dans l'individualisme que la démocratie brise la chaîne communautaire et met chaque anneau à part, tandis que le retrait de la sphère publique au profit de la sphère privée laisserait tout le terrain à l'État, qui deviendra rapidement envahissant, pour s'assurer le maintien de cette égalité. En d'autres termes, trop d'égalité ne serait guère mieux que pas assez aux dires de Tocqueville puisque ce trop ouvre toute grande la porte au despotisme et à l'absolutisme de l'État. Ce constat amène par ailleurs Tocqueville à soutenir que l'opinion publique risque fort de passer d'une instance protectrice face à l'arbitraire de l'État à un instrument coercitif contraignant au conformisme du nombre en raison de la pression immense exercée par l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun. D'où l'idée que, plus efficacement que tous les absolutismes du passé, la tyrannie de la majorité étouffera dans son cercle toute diversité des sentiments et toute disposition à l'action.

Critique du despotisme démocratique

Précisant ensuite la forme que peut revêtir cet absolutisme auquel on s'en remet, par amour de l'ordre et du souci des affaires publiques, Tocqueville décrira un type inédit de gouvernement "immense et tutélaire" dont le pouvoir tout à la fois absolu, prévoyant et doux inaugure un nouveau type d'oppression qui dégrade les êtres humains sans pour autant les tourmenter. Ce qui a fait dire à plusieurs qu'un tel tableau d'un despotisme démocratique respectueux de la liberté individuelle dans ses formes extérieures préfigurait nombre d'analyses des sociétés industrielles modernes massifiées et atomisées tout en étant dominées par un État-Providence aussi prévenant que dangereux. Parmi ces chercheurs et philosophes contemporains, on retrouve entre autres Charles Taylor [Misère et grandeur de la modernité ], Gilles Lipovetsky [ L'ère du vide ] et John Saul [ Les bâtards de Voltaire et The unconscious civilization].


Texte: Tocqueville, Le despotisme

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses; elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Dans ce texte extrait du chapitre 4 de la quatrième partie de la Démocratie en Amérique, Tocqueville présente ce qui se passe et ce qui s'est passé de plus en plus en ce qui concerne les individus sous la domination de la démocratie totalitaire : manque d'indépendance, manque d'esprit créatif, manque de vitalité. Les vices des gouvernants et l'imbécillité des gouvernés dominent. La démocratie se caractérise, pour Tocqueville, par une tendance historique irrésistible de longue durée: l'égalité des conditions. Il montre qu'elle risque de conduire à un égalitarisme qui offre les conditions du despotisme. Si on montre généralement qu'un des dangers de la démocratie est la démagogie (cf. les analyses de Platon dans la République), Tocqueville va donc montrer qu'elle risque également de conduire, non pas au pouvoir du démagogue, mais à une forme de despotisme dont on peut voir les manifestations d'un point de vue administratif, despotisme qui entraîne le peuple dans une passivité et une aliénation. Tocqueville va donc s'attacher à montrer ici une des dérives possible de la démocratie. Le premier point concerne alors l'individualisme. L'égalité des conditions transforme les lois, l'esprit public, les habitudes sociales, les sentiments... Elle défait ce que Tocqueville appelle un "état social". L'état social démocratique et l'égalité des conditions se confondent donc. Ils désignent trois grandes tendances: l'égalisation des droits politiques et civiques, l'égalisation des ressources et la mobilité sociale, la représentation égalitaire des rapports sociaux. Cette égalisation produit l'individualisme. Tel est l'objet du premier paragraphe ici. Il s'agit de montrer qu'il n'y a plus, à proprement parler, de corps social et politique. Seuls la proximité immédiate ou l'intérêt particulier animent les individus. Vous pouvez alors opérer ici une distinction entre l'intérêt général et l'intérêt particulier. Les individus ne deviennent plus que des usagers du droit. Cet individualisme s'accompagne alors du développement d'un pouvoir administratif despotique. Le droit perd de vue sa finalité à savoir l'intérêt général. C'est ainsi qu'il se présente comme ayant pour fin le bonheur des individus. On parlera de confort ou d'aisance mais le problème est le même. Nous retrouvons alors la définition du totalitarisme ici puisque le propre de l'Etat totalitaire est de promettre le bonheur aux individus. Dès lors, puisque le droit prend en charge les individus, ces derniers deviennent de moins en moins autonomes et font appel au droit en permanence puisqu'il se propose de s'occuper de leurs affaires quotidiennes et de leur bien être. C'est une véritable idéologie que dénonce Tocqueville ici. Les individus sont alors réduits à de simples exécutants, soumis à un pouvoir dont ils ne saisissent pas nécessairement les rouages. La société ignore les grands conflits mais est parcourue de conflits d'un type nouveau. Face à l'atomisation du corps social, un nouveau pouvoir central peut s'installer dans la mesure où règne une désaffection pour les affaires publiques.

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par lenuki publié dans : politique et morale
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