Samedi 8 mars 2008 6 08 /03 /2008 08:36
Entretien avec Jean-Luc Nancy
Nietzsche : redécouvrir ce que "sacré" veut dire
LE MONDE DES LIVRES | 06.03.08 | 17h42  •  Mis à jour le 06.03.08 | 17h42


Quelle est la place de Nietzsche et de son oeuvre dans votre propre itinéraire intellectuel ?
J'ai rencontré Nietzsche assez tôt, car mes années de fin d'études furent nourries des livres de Deleuze, de Klossowski, puis d'autres. Cet intérêt répondait à une attente du temps. Camus, Fink, Heidegger, Birault avaient précédé. Je découvrais moins une pensée qu'un ton, un registre vocal ou musical qui me décalait par rapport à ce dans quoi j'étais formé, Kant, Hegel, un peu Heidegger, le premier Derrida en même temps. En un sens, je ne suis jamais devenu "nietzschéen". Je n'ai jamais été porté à entrer dans des propositions, des thèses ni des "questions nietzschéennes".
J'écrivis un article, paru en 1968 je crois, dont le titre seul m'est resté - "Nietzsche : mais où sont les yeux pour le voir ?" Je voulais dire que nous ne pouvions pas encore vraiment discerner la figure de Nietzsche. En un sens, je le pense encore. Il y a bien sûr un corps de pensée que nous connaissons : la tragédie, la mort de Dieu, la morale des faibles, l'éternel retour, etc. Ou que nous croyons connaître comme des thèmes ou des thèses, justement. Et qui le sont et qui méritent d'être étudiés comme tels. Mais Nietzsche, c'est d'abord une rupture de ton. Rupture de ton en même temps que rupture d'histoire. Avec lui le continuum philosophique s'interrompt. La monodie se brise. Le discours ne suit plus son cours. Pourquoi ? Parce que l'assurance en un bouclage du logos est ébranlée. Pas au nom d'un irrationnel : au nom d'une plus grande raison. Pour moi Nietzsche est resté, sans doute, la figure ou la voix d'une raison plus grande, plus haute, d'une probité plus rigoureuse de la pensée : savoir que la vérité est terrible car elle ne se conclut pas. En revanche, elle demande sa fiction : son modelage plastique, son art. Tout en restant la vérité. Nietzsche est un grand maître de vérité.
Quel est le texte de Nietzsche qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
J'hésite beaucoup, mais pour trancher je dis Ecce Homo. Pourquoi ? Parce que ce livre est unique. Un philosophe s'y présente, est capable de se mettre à distance, paraît se plaire à son éloge alors qu'il est seulement conscient de ce qu'il faut savoir l'entendre, évitant par ailleurs tout ce qui le dresserait en modèle ou en maître. Il se montre pour montrer comment se refuser à toute idolâtrie, de soi ou d'autrui. Il montre comment il peut penser qu'il est "fatal", c'est-à-dire comment une pensée advient parce qu'il la faut, non par l'invention d'un individu. Et ce qui est fatal avec lui, c'est justement la découverte, en plein siècle du progrès bourgeois conquérant, du soupçon envers le progrès, le projet, l'histoire qui ne connaîtrait pas les secousses ou les cassures.
Il faut se rendre compte que Nietzsche nous a devancés d'un siècle au moins dans cette conscience de la mise en panne de l'histoire continue et progressive. C'est impressionnant ! Ce livre est aussi celui où il donne la meilleure place à deux motifs liés entre eux et liés au suspens de l'histoire : celui du hasard et celui du pressentiment.
Le hasard : à l'écart du projet, de la recherche orientée, savoir saisir l'occasion, le kairos grec que Nietzsche traduit par "le juste temps", non pas la simple contingence mais la rencontre à repérer, la chance à saisir. Bataille a écrit "Nietzsche, volonté de chance" - vouloir la chance est un oxymore plein de sens, c'est savoir accueillir, dire "oui" à ce qu'on ne saurait attendre d'aucun programme, d'aucune intention. Et le pressentiment, vertu de cette faculté d'accueil, sens du possible, attention aux signes. Nietzsche a été un guetteur extraordinaire des signes de son temps qui ouvraient au grand changement, dans lequel nous sommes encore.
Selon vous, où l'oeuvre de Nietzsche trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?
Précisément d'abord dans le fait qu'il a su si bien percevoir les signes d'un temps de rupture. L'histoire pivotait. L'assurance de la raison moderne était en difficulté. Le fameux "Dieu est mort" (que Nietzsche est loin d'inventer), c'est-à-dire l'annulation des garanties placées dans quelque "ciel" que ce soit (chrétien ou trop humain), est moins important à cet égard que la question finale de l'"Insensé" qui le proclame : "Quels jeux sacrés inventerons-nous ?" Cette question est plus nôtre que jamais - même s'il nous faut la reformuler, nous méfier de la prendre à la lettre comme s'il fallait fonder une nouvelle religion. Mais nous devons redécouvrir ce que "sacré" veut dire pour nous : ce qui est étranger à l'humain-trop-humain, le sens de l'incommensurable, le sens que nous sommes nous-mêmes incommensurables, irréductibles tant aux valeurs marchandes qu'aux droits et aux savoirs que nous entassons. L'"ordre moral universel" que Nietzsche disait "empiriquement réfuté" a pris une nouvelle consistance, humaniste et progressiste, qui le soustrait encore à sa réfutation mais qui débouche sur un égarement renouvelé : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Nous n'avons pas encore appris à ne plus chercher à "aller" et à comprendre le sens de l'instant - qui devrait être la leçon de ce qu'il nomme "éternel retour". Nous n'avons plus de "présent", trop de passé et pas d'avenir : nous ne laissons pas venir les instants - venir et passer, salués par notre "oui !".
Ce que Nietzsche a désigné comme "réévaluation des valeurs" ne signifie pas dévalorisation ou destruction des valeurs, mais réinvention des actes d'évaluation, tension dans l'invention d'un autre homme, ou d'un autre que l'homme trop humain. Les valeurs ne sont pas données, comme le voudraient ceux qui les réclament. Ce qui nous est donné, en revanche, c'est ce que Marx, au fond cousin de Nietzsche, a nommé "l'équivalence générale" : l'argent, le capital. Tout se vaut, rien ne vaut. Et les hommes comme les choses valent moins que rien, mais en argent. Nous devons au contraire pouvoir à nouveau évaluer, c'est-à-dire faire des différences qui ne soient pas de quantité, mais de valeur intrinsèque et comme telle incommensurable. Un homme n'en vaut pas un autre : ils sont égaux dans leur inéquivalence, ne sont pas échangeables, ni comme objets ni comme sujets. Ce que nous avons en commun, c'est l'incomparable.
Nietzsche n'a pas fait une critique de l'économie politique, il a fait une critique de l'économie morale - mais les deux convergent dans la critique de l'équivalence et de l'indifférence générale. Ce qui doit faire la différence, c'est de l'incommensurable, de l'infini. Nous devons tout reprendre en nous évaluant à cette aune, qui n'en est pas une, mais qui doit être un absolu - qu'on peut nommer justice ou puissance, amour ou grand art. Peu importent les mots, ceux de Nietzsche aussi.
Nous n'avons pas à être "nietzschéens", mais à saisir la chance d'un monde nouveau et à tendre plus fort, à intensifier la tension de la corde sur laquelle est en train de passer l'homme, ce funambule que désigne Zarathoustra.
 
Propos recueillis par Jean Birnbaum

Repères
Né à Roecken, en Prusse, en 1844, mort en 1900 à Weimar, Friedrich Nietzsche est le fils d'un pasteur luthérien qui disparaît accidentellement alors que le garçon n'a que 4 ans. Après avoir voulu devenir lui-même pasteur au cours de sa jeunesse, Nietzsche deviendra un adversaire acharné du christianisme. Génie précoce, il est nommé professeur de philologie grecque à l'université de Bâle à seulement 25 ans. Sa mauvaise santé le conduit à se faire mettre en congé à 35 ans. Il entame alors une existence nomade qui le conduit notamment à Venise, Gênes, Rapallo, Turin. Au cours de ses voyages, il rédige une série de chefs-d'oeuvre, littéraires autant que philosophiques, qui ont profondément marqué la pensée contemporaine. Terrassé par une crise de démence au début de 1889, il sera interné puis recueilli par sa mère et sa soeur à Weimar, où il mourra après onze ans de silence.
Penseur multiple, poète autant que théoricien, Nietzsche accumule les paradoxes. Il met en cause les fondements de l'idée même de vérité, soupçonne la science d'être un désir de domination, trouve dans la morale égalitaire les signes d'un ressentiment des faibles, proclame la mort de Dieu et prophétise l'avènement d'une nouvelle forme de l'humain. Rompant avec la plus grande part de la tradition philosophique, il a contribué à inventer la modernité.
Pratiquant la philosophie "à coups de marteau", Nietzsche est un écrivain virulent, souvent excessif. Sa violence a suscité de multiples malentendus. Le pire est de croire qu'il aurait inspiré le nazisme. Manipulé par sa soeur Elisabeth Förster, antisémite militante, l'héritage intellectuel de Nietzsche a fait l'objet d'une tentative de récupération par Hitler, alors que lui-même n'a cessé de clamer son opposition à l'antisémitisme.
 
Taper sur nos certitudes, par Sébastien Frachebois
LE MONDE DES LIVRES | 06.03.08 | 17h42  •  Mis à jour le 06.03.08 | 17h42

omment aborder la lecture d'un philosophe qui cultive l'opacité du discours ? Comment s'approprier des fragments délibérément contradictoires, souvent métaphoriques, dont on peine à saisir l'unité ? Faut-il que l'apprenti-philosophe renonce à lire Nietzsche ?
Sans doute vaut-il mieux renoncer à une lecture linéaire et intégrale des oeuvres. Commençons plutôt par y "passer", par en lire quelques pages ou même un fragment isolé, et par accepter la démarche qu'il met en oeuvre. Philosopher, alors, c'est multiplier les hypothèses. "On n'est fécond qu'à ce prix : être riche de contradictions" : surtout ne pas s'imposer d'emblée l'objectif de penser un système unifié, et retomber ainsi dans la tendance dogmatique de la philosophie. Si Nietzsche se veut obscur, c'est que la clarté des systèmes bien huilés est trop souvent le signe d'une pensée momifiée. Il met donc tout en oeuvre pour qu'on ne puisse faire de lui qu'une lecture vivante, qui renouvelle son geste philosophique. Voilà de quoi interpeller l'élève de terminale, bien plus que la reconstitution d'une doctrine.

De quoi s'agit-il alors ? De philosopher "à coups de marteau" : taper sur nos certitudes, mettre à rude épreuve le système conceptuel qui détermine notre rapport au monde. Partons en quête de ces "vérités premières" et prenons-les pour ce qu'elles sont : des croyances qui ont triomphé d'autres croyances. Rendons-nous attentifs à notre discours, ôtons-lui son caractère d'évidence, cherchons les interprétations qu'il véhicule.
Que signifie, par exemple, le fait de proclamer notre expérience comme étant celle d'un "sujet", d'un "je", d'un "moi" ? Mieux, que disons-nous lorsque ce "je" prétend être authentique ? Que manifeste cette obsession de vérité lorsqu'il s'agit de ma "personne" ? Demander cela, c'est chercher à faire la généalogie de ce système conceptuel et linguistique pour voir ce dont il est le symptôme, quel rapport à la vie s'y manifeste.
Démasquons donc la croyance qui s'est drapée du vêtement de la "vérité" pour mieux assurer son triomphe : elle n'est qu'une interprétation et d'autres sont possibles. Nous le comprenons désormais, "ce n'est qu'en tant que créateurs que nous pouvons anéantir !" La démarche généalogique n'est féconde, en classe, que si elle nous permet de faire émerger d'autres interprétations : et si la subjectivité était multiple ? Et si l'erreur avait une valeur vitale ? Nous voilà enfin libres et féconds. Penser, ce sera désormais créer de nouvelles images, de nouvelles hypothèses comme autant de nouvelles voies pour interpréter notre rapport au monde : la "volonté de puissance" ou "l'éternel retour" sont de ces "dangereux peut-être" que seule une nouvelle espèce de philosophes pourra faire émerger. Ce ne sont pas des doctrines à distiller dogmatiquement, ce sont des exemples d'une démarche vivante pour tout philosophe en devenir.

Sébastien Frachebois est professeur de philosophie au lycée Gaston-Bachelard de Bar-sur-Aube.
 
 
Par lenuki - Publié dans : philosophie auteurs
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil

Présentation

Calendrier

Juillet 2010
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Recherche

Créer un Blog

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés