Mercredi 12 mars 2008
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Qu’est-ce que les Lumières ?
( Kant et
Mendelssohn)
Le débat porte sur le bon usage et les abus des Lumières, sur le passage de la théorie à la pratique. C’est d’ailleurs à l’intersection de ces deux couples de
concepts (usage/abus, théorie/pratique) que se cristallise la différence radicale entre la conception de Mendelssohn et celle de Kant. Il s’agit d’une différence radicale dans la méthode même de
la critique qui permet de distinguer le bon du mauvais usage et de fonder la continuité de la théorie et de la pratique.
A. Démarche de Mendelssohn
Elle frappe par sa rigueur (décompositions, oppositions) mais aussi par son orientation résolument pratique (cf. « éclairer »). Mendelssohn pose la
question de la dynamique des Lumières, de leur capacité à constituer un consensus populaire. C’est pourquoi il s’intéresse à l’usage, à la diffusion même des trois concepts essentiels Aufklärung,
Bildung, Kultur, et il constate un décalage entre les mots et la chose, entre la théorie de l’Aufklärung et la Kultur populaire. Pour lui, la langue est l’espace de la nation et la mesure
concrète de la Bildung. Mais au lieu de se demander si d’éventuels abus ne sont pas à chercher dans la conception même de la Raison, il va d’une part s’accrocher à un rationalisme intransigeant
pour mieux, ensuite, le sacrifier aux contraintes du consensus. La synthèse idéale serait celle de la Bildung, qui réunirait la formation théorique et la vie pratique, qui serait le but et la
mesure de toutes nos aspirations et de tous nos efforts, mais elle va le céder de plus en plus, dans la démarche et l’essai, à la Kultur. Même si Mendelssohn admet que l’essence de l’homme ne
s’accomplit véritablement que dans la vie sociale, la « destination de l’homme en tant qu’homme » et « la destination de l’homme en tant que citoyen » vont se séparer (alors
que tout l’effort de Kant sera de faire du citoyen le terme médiateur et de dépasser le dualisme du sujet pensant autonome et du sujet politique empirique). Ainsi ce qui est utile à l’homme en
tant que tel ne présente pas nécessairement la même utilité pour le citoyen. Il importe de distinguer entre destinations essentielles et inessentielles de l’homme ou du citoyen. Cette distinction
ne produit pas moins de six cas d’oppositions possibles, qui débouchent sur la conclusion que la limitation de la liberté de penser peut, certes, restreindre la destination essentielle de l’homme
en tant qu’homme, mais pour le plus grand profit de sa détermination essentielle en tant que citoyen. Et la philosophie doit « se taire » lorsqu’elle se trouve confrontée à un tel
conflit, c’est-à-dire qu’elle doit abandonner ses exigences théoriques pour accepter l’ordre existant. Elle doit renoncer à faire passer la théorie en pratique, voire se l’interdire. Mendelssohn
justifie sa position de repli par le terme de philanthropie. Or, pour Kant, la philanthropie est la feuille de vigne de l’absence de Droit, car le Droit est fondé en raison, tandis que la
philanthropie cède à des considérations empiriques. Aux yeux de Kant, la « philanthropie » de Mendelssohn n’est que complaisance à l’égard d’un principe d’autorité qui n’émane pas de la
raison elle-même.
B. La démarche de Kant
Dans ses quatre premiers alinéas, la réponse de Kant à la question soulevée par le pasteur Zöllner définit :
-
Le but des Lumières : le libre usage de son entendement par un être devenu majeur, c’est-à-dire affranchi de toute tutelle
-
Les facultés que l’individu doit mobiliser pour atteindre ce but
-
Les conditions auxquelles ce but peut être atteint : l’Aufklärung n’est pas un progrès individuel dans la connaissance, mais un progrès collectif.
On peut se demander pourquoi Kant parle du libre usage de l’entendement et non pas de la raison. Comme la philosophie populaire, il pense que le bon sens est la
chose du monde la mieux partagée, mais il n’entend pas par là que l’on puisse s’en remettre à lui (cf. Mendelssohn) lorsque les prétentions spéculatives se révèlent « démesurées », mais
plutôt que tout homme est, par nature, capable d’un « entendement sain ». Car l’aptitude à la raison fait partie des dispositions dont la nature a doté l’homme. Comme toutes les autres
dispositions naturelles, celle-là doit être développée. L’essai de Kant s’attaque donc aux causes qui empêchent ce développement. Elles sont de deux ordres :
-
intérieures et anthropologiques : le manque de courage, la faiblesse des dispositions morales face aux autres penchants comme la paresse et la lâcheté
-
extérieures : l’existence de tuteurs, de dominations éthiques, théoriques, politiques.
Mais elles se rejoignent dans cette conception « scandaleuse » : si l’homme est dominé, il l’est par servitude volontaire. Il l’est parce qu’il n’a
pas le courage de trancher la lutte de ses penchants dans le sens de la raison et de la morale, d’assumer son autonomie et s’en remet « volontairement » à ceux qui décident à sa place.
Assumer son autonomie, renoncer aux tutelles, serait « se servir de son entendement sans la conduite d’un autre » : ce serait donc l’entendement qui ne connaît d’autre guide que la
faculté des principes, c’est-à-dire la raison. Cf. Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? :
« Penser par soi-même signifie chercher le critère suprême de la vérité en soi-même (c’est-à-dire dans sa propre raison) et la maxime qui commande de penser à
tout instant par soi-même résume l’Aufklärung ».
La démarche de Kant ne consiste pas cependant à exiger de manière irréaliste au nom de la responsabilité de l’individu mineur, que ce dernier trouve en
lui-même le « courage » de s’émanciper par ses propres forces. Elle cherche plutôt une réponse appropriée à la conjonction des causes intérieures et extérieures de la dépendance,
permettant de sortir du cercle vicieux selon lequel celui qui est mineur s’en remet aux tuteurs et permet à ceux-ci de le maintenir sous tutelle. Cette réponse, c’est la
« publicité ».
Le public est une notion dynamique, chez Kant : c’est une opinion publique qui se constitue, se forme et progresse au fur et à mesure que les Lumières gagnent
du terrain. La publicité, c’est plus que l’opinion publique, elle est liée à la publication des pensées, donc à la liberté d’opinion, d’écrire et de rendre publiques ses réflexions. La publicité
devient donc un concept clé de l’articulation entre théorie et pratique. Grâce à elle, le Raison n’a pas, comme chez Mendelssohn, à « se taire » par peur des abus qu’une
diffusion trop rapide des Lumières pourrait engendrer. A un idéal théorique qui doit en rabattre face aux conditions de son application pratique, Kant substitue une continuité dynamique entre
théorie et pratique dont la publicité est le moteur. Non qu’il ne tienne aucun compte des éventuels abus des Lumières, mais il tente d’apporter une réponse au passage de la théorie à la pratique
qui préserve à la fois le maintien nécessaire de l’ordre (l’ordre du droit sans lequel il n’y a pas de civilisation qui tienne) et la dynamique des Lumières qu’il importe de n’arrêter à
aucun prix.
Si la condition primordiale, nécessaire et suffisante, est la liberté de penser et de publier, la distinction entre usage public et usage privé de la raison en
précise les conditions d’exercice. Kant d’ailleurs donne un sens nouveau à « public » et « privé » : le public se réfère à une communauté spirituelle et non à la sphère
politique, le privé à l’usage que l’individu peut faire de sa raison dans un ordre politique donné, sans mettre en question cet ordre, ni sa contribution à son maintien. C’est l’autonomie de la
raison, qui revendique un pouvoir de transformation de l’ordre politique par la publicité. Il s’agit, certes, de préserver l’ordre du droit, mais en pleine connaissance du fait qu’il est imparfait
et qu’il ne doit servir que de plate-forme pour le progrès vers la morale. Tandis que cet ordre est limité et transitoire, dépendant de circonstances particulières, les idées qui peuvent – et même
doivent- être publiées sont pour leur part universelles, car conformes à l’exigence d’autonomie de la raison. En effet, comme conformes à la raison ( au sens de l’autodétermination absolument
autonome), elles sont morales, donc universellement valables et elles peuvent alors être rendues publiques. En fait, le redécoupage des rapports privé/public recouvre l’opposition kantienne entre
le destin de l’individu et celui de l’espèce (avec la publicité comme catégorie médiatrice entre les deux). Les individus ne peuvent accomplir à eux seuls les fins de l’Humanité ; de même que
le plein épanouissement des dispositions dont la nature a doté les individus ne peut être atteint qu’à l’échelle de l’espèce tout entière, de même « il est difficile à chaque homme pris
individuellement de s’arracher à l’état de tutelle devenu pour ainsi dire une seconde nature » mais « qu’un public s’éclaire lui-même est plus probable ». Enfin puisque l’étape de
l’Etat, du droit établi, ne peut être sautée ( et c’est pourquoi une révolution brutale est exclue qui, faute d’un progrès moral général, substituerait seulement une dépendance à une autre et ne
permettrait pas cette réforme de pensée seule capable de faire reculer les préjugés), les derniers paragraphes confrontent cette conception avec les possibilités qu’offre le despotisme éclairé de
Frédéric II. La question que pose Kant est la suivante : dans quelle mesure la position du roi consistant à dire « raisonnez autant que vous voudrez, mais obéissez »
correspond-elle à la redéfinition des rapports privé/public ou du moins est-elle exploitable par elle ?