Se révéler dans la jouissance, par Jean-Luc Senez
LE MONDE DES LIVRES | 13.03.08 | 12h11
Montaigne est par excellence un auteur pour classe de terminale, au sens où il cherche à concilier les deux
conceptions de la philosophie : une certaine manière de connaître et un art de vivre. Car l'écrivain du XVIe et l'élève d'aujourd'hui ont en commun de se moquer de toute érudition sans
rapport à leur propre expérience. Faire une expérience et tenter de se révéler : pour l'écrivain, il s'agit de concilier ces deux ambitions. Mais comment cela se peut-il, alors que chaque essai
exprime la diversité finie, la relativité et l'instabilité des choses du monde ? Comment se connaître, alors que le moi n'est pas ? Comment dégager des préceptes valables pour tout homme et pour
toute situation, alors que l'expérience est irréductible à tout universel ?
C'est que le savoir des Essais ne se délivre pas en principes généraux et en prescriptions abstraites. Il tourne autour de l'oeuvre
elle-même : la vie qui se fait et non se passe, le livre qui s'écrit. Ce n'est pas la raison qui règle souverainement l'expérience, mais c'est à chacun de s'y trouver à sa manière. Cela ne
débouche pas sur une calamiteuse "morale" relativiste (à chacun sa vérité et ses moeurs), car il y a des erreurs et des vies manquées. La vie convenable n'est pas la vie qui me convient, mais
celle où je me trouve ; la convenance est avec l'expérience et non avec moi qui ne suis pas : "Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre c'est vivre à propos." La seule véritable
prescription des Essais se réduit donc à ce que tout le monde sait : il faut aimer la vie. Mais le savoir à l'oeuvre consiste à s'y essayer convenablement. Tout l'art est de faire en
sorte que l'âme se saisisse dans le plaisir de vivre.
En effet, puisqu'il est impossible de faire durer ce plaisir, passager et contingent comme toute chose, il faut s'employer à "l'étendre en
poids" ; or, cette valeur ajoutée lui vient du relâchement de l'âme qui sait le recevoir au lieu d'aller le chercher. On ne jouit pas du fait de se retrouver dans les choses. Tel serait
croire à un moi qui dure par-delà chaque expérience, et prendre le plaisir de vivre pour le confort. C'est à l'inverse la jouissance qui donne une consistance à mon être, toute passagère. Le moi
se connaît en même temps que la vie s'accomplit.
Jean-Luc Senez est professeur de philosophie au lycée Raymond-Queneau
d'Yvetot.
Entretien avec Antoine Compagnon
Montaigne : le père de l'esprit critique
LE MONDE DES LIVRES | 13.03.08 | 12h11 • Mis à jour le 13.03.08 | 12h12
Quelle est la place de Montaigne et de son oeuvre dans votre propre itinéraire intellectuel ?
En 1971, j'étais élève à Polytechnique et je suis descendu faire une licence de lettres à Jussieu. Je suis tombé sur un cours épatant consacré à
Montaigne par Jean-Yves Pouilloux, qui venait de publier chez Maspero un petit livre provocateur au titre althussérien, Lire les "Essais" de Montaigne. C'est lui qui m'a appris à lire
Montaigne, un Montaigne en rupture avec l'explication scolaire. Pouilloux refusait la sage évolution philosophique où on rangeait cet auteur depuis le début du XXe siècle : du
stoïcisme au scepticisme et à l'épicurisme ; il prenait au sérieux le désordre du livre et la complexité de son écriture. Je me rappelle avoir fait un exposé sur une page très retorse de
L'Art de conférer.
Depuis, je n'ai jamais quitté Montaigne. Ma thèse, qui est devenue mon premier livre (La Seconde Main ou le travail de la citation, 1979),
n'a pas porté que sur lui, mais il en est le héros. Toute cette théorie et histoire de la citation montait vers Montaigne : il se joue d'elle en virtuose, la dissimule afin de nous faire prendre
du Plutarque pour du Montaigne, et donner ainsi "une nasarde à Plutarque" sur son nez. J'ai souvent enseigné les Essais, en France et aux Etats-Unis, toujours avec un plaisir
intense. Je me sens bien dans les Essais, dans leurs tours et détours, les étudiants aussi : c'est un texte qui rend intelligent.
L'époque était porteuse : des travaux excitants sur Montaigne se publiaient sans cesse, des livres qui ne se noyaient pas dans l'érudition mais
donnaient à penser, comme The Cornucopian Text, de Terence Cave (1979), Montaigne en mouvement, de Jean Starobinski (1982), Montaigne : la glose et l'essai, d'André
Tournon (1983). Ces trois-là m'ont inspiré, mais je pourrais en citer d'autres. Et les commémorations ont parfois du bon, quand elles obligent à se renouveler : quatrième centenaire des livres
Ier et II en 1980, du livre III en 1988, de la mort de Montaigne en 1992. En 1980, l'intertextualité des Essais nous requérait. En 1988, la rhétorique. En 1992, c'était déjà
l'éthique. Depuis près de quarante ans que je le fréquente, Montaigne a bien changé. Les nouvelles éditions effacent les indications des couches du texte. Plus moyen de nier la complexité des
Essais.
Quel sont les textes de Montaigne qui vous ont le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
Suivant l'époque, divers chapitres m'ont plus retenu dans les Essais. Au début, sûrement les chapitres plus théoriques, comme "De
l'institution des enfants", à cause de l'intertextualité, ou ceux qui théorisaient le moi et l'autoportrait, comme "De la présomption". Puis le Montaigne politique m'a passionné, cet homme dont
toute la vie adulte a été déchirée par les guerres de religion, qui s'est engagé, qui a mené une action publique, qui a risqué sa vie. Montaigne ne savait pas quel était le souverain bien, mais
il n'avait aucun doute sur le pire des maux : la guerre civile, la cruauté, la torture. Sa réfutation du Prince de Machiavel est exemplaire dans "De l'utile et de l'honnête". Il s'élève
contre le mensonge et la trahison politiques, contre l'excuse de la raison d'Etat.
C'est donc le pyrrhonien qui m'a d'abord marqué, l'auteur de l'"Apologie", le Montaigne du "Que sais-je ?" et de la balance. J'ai même soutenu
qu'il était un nominaliste (Nous, Michel de Montaigne, 1980). Cela reste exact, mais me concerne moins à présent. Je suis désormais plus sensible au fait que le doute épistémologique et
métaphysique ne débouche chez lui ni sur un relativisme éthique ni sur l'indifférence, mais au contraire sur un extrême souci de l'autre : le voisin, le cannibale, même la femme.
Tout bouge, dit Montaigne, demain je serai autre, mais vis-à-vis d'autrui je suis tenu par ma parole, je suis engagé parce que je l'ai dit hier, je
n'ai pas le droit moral de me dédire. Aujourd'hui, si je devais garder un seul chapitre des Essais, ce pourrait être "De la physionomie", où Socrate est comparé aux paysans qui se
montrent aussi sages que lui devant la mort. La fin de ce chapitre est magnifique, sur la bonne mine de Montaigne, son franc-parler qui lui a sauvé la vie dans plusieurs embuscades. Mais le
chapitre le plus touchant reste pour moi "De l'exercitation", où Montaigne raconte une chute de cheval et la perte de connaissance qui suivit. C'est le seul chapitre entièrement fondé sur un
incident vécu, une péripétie qui lui a donné le pressentiment de la mort et qui ouvre une méditation sur la conscience, sur l'âme et le corps. Quand je pense à Montaigne, l'image qui me revient
est celle du "petit homme et petit cheval" sur lequel fond un "puissant roussin", homme si fragile, si chétif mais si admirable, justement parce qu'il n'attrape jamais la grosse
tête.
Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?
Montaigne, c'est pour moi le père de l'esprit critique et du libéralisme. A une autre époque, on lui a reproché son conservatisme ou même sa
couardise. Le scepticisme encourage à une certaine prudence. Si l'on n'est sûr de rien, à quoi bon changer le monde ? "Vous n'achetez pas un chat en poche", disait-il. Comme son ami La
Boétie, il aurait préféré être né à Venise, en république, mais le mieux est souvent l'ennemi du bien, et un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Avec la monarchie, on sait sur quoi compter :
elle prévient l'anarchie, du moins si les fureurs religieuses ne s'y mêlent pas.
Par sa haine des persécutions, Montaigne est aussi le précurseur de notre précieuse laïcité. Avec ceux qu'on appelait les "politiques", il
a réagi aux fanatismes en plaçant la nation au-dessus de la religion. Pour lui, la foi est une affaire privée que je n'ai pas à faire payer aux autres.
Montaigne reste indispensable dans sa critique de ce qu'il nomme nos "fautes ordinaires" : la cruauté, la tyrannie, la trahison, la
déloyauté, qui valent bien à ses yeux le cannibalisme comme preuves de notre barbarie. A ces "qualités vicieuses", il ajoute encore l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la
superstition, le désespoir... Tous ces maux, pense-t-il, sont indispensables à la vie, font partie de la vie. Mais il s'agit d'en diminuer la part, de parier sur autrui, d'obliger l'autre en se
donnant à lui. "Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l'amour" : pas de plus belle phrase dans les Essais. La valeur des valeurs, c'est la
fides, la foi, la confiance, la fidélité. Sans elle, la société se défait petit à petit.
Et puis il y a les livres. Montaigne défend les "trois commerces" qui nous aident à vivre : l'amour, l'amitié et la lecture. Aujourd'hui,
avec lui, n'oublions pas le commerce des livres, parce que sans eux les deux autres commerces, l'amour et l'amitié, n'ont pas la même saveur.
De la liberté et des livres, que demander de plus ? Ce que j'ai appris chez Montaigne, c'est "l'usage du monde", expression dont Nicolas
Bouvier avait fait le titre de son livre de vie. "Qu'un tel homme ait écrit,disait Nietzsche, véritablement la joie de vivre sur terre s'en trouve augmentée."
Propos recueillis par Jean Birnbaum
Repères
Né à Montaigne en 1533, mort en 1592 également à Montaigne, Michel Eyquem reçut une éducation exceptionnelle : le latin fut sa langue maternelle !
Dans une époque marquée par les guerres de religion, ce gentilhomme a incarné l'esprit de tolérance, en parvenant à combiner une oeuvre littéraire et philosophique unique, Les Essais,
avec d'importantes fonctions politiques : maire de Bordeaux de 1580 à 1584, il assura également plusieurs missions diplomatiques. Dans les éditions successives des Essais, Montaigne
poursuit une entreprise singulière : rendre compte des fluctuations de la pensée, mettre en doute nos évidences les mieux établies, ébranler nos certitudes sur la vérité ou l'identité. Sous un
aspect nonchalant, c'est un philosophe qui sape la métaphysique.