Mercredi 28 mai 2008 3 28 /05 /2008 19:33

 

Minorité visible et construction sociale

LE MONDE | 28.05.08 | 16h25  •  Mis à jour le 28.05.08 | 16h25

 

Il y a peu encore, le mot "Noir" n'existait pas. Les discours d'intégration républicaine réfutaient toute substance à la couleur. Ce n'est qu'en 2005 qu'émerge une "question noire" en France. Polémique sur les "aspects positifs" du colonialisme, controverses sur Dieudonné et l'antisémitisme, émeutes urbaines, création du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) : en un an, la question noire bascule de l'invisibilité à la visibilité. Si, depuis, des essais sont revenus sur les enjeux de cette irruption, jamais encore la situation des Noirs dans la France métropolitaine n'avait fait l'objet d'une étude fouillée, étayée, mobilisant l'histoire, la sociologie, la science politique, l'histoire des idées. En cela, La Condition noire, de Pap Ndiaye, est un travail fondateur dans les sciences sociales françaises.

Explorer un tel sujet conduit à parler de la "race", mais en tant que construction sociale, en tant que "notion pour rendre compte d'expériences sociales", non en tant qu'objet biologique, produit de la nature. Tout au long de son ouvrage, déjouant les explications "essentialistes", Pap Ndiaye s'attache à démontrer que la question raciale ne saurait être considérée indépendamment de la question sociale. En effet, "être noir n'est ni une essence ni une culture, mais le produit d'un rapport social : il y a des Noirs parce qu'on les considère comme tels" : c'est le fait d'être considéré comme noir, avec des stéréotypes attachés à elle, c'est cette expérience de l'identité prescrite, et des difficultés qu'elle induit dans l'accès au travail, au logement. En France, "il n'existe pas de peuple noir, au sens où il y aurait une identité noire fondée sur une culture rassemblant les populations noires".

Le groupe des Noirs est divers socialement et culturellement. Il y a bien des manières d'être noir, "et aucune n'est plus normale ou naturelle : toutes sont des constructions sociales", insiste l'universitaire métis - sa mère est française, son père sénégalais - qui consacre tout un chapitre au "colorisme". En défrichant ce sujet jamais effleuré par aucune recherche en France, Pap Ndiaye démontre combien la question des nuances de couleur de peau, au sein même des populations noires, est importante du point de vue des hiérarchies sociales. Au point d'avoir des "effets aliénants" conduisant certains à recourir à des "produits dépigmentants" pour s'éclaircir la peau, car cela "passe mieux et permet d'alléger l'impôt que paient les Noirs dans les transactions sociales".

Pour Pap Ndiaye, s'intéresser à "la condition noire" c'est décrire une situation sociale qui n'est ni celle d'une classe, d'une caste ou même d'une communauté, mais d'une "minorité" qui, en dépit de sa diversité, vit une expérience commune. Pas plus qu'il n'existe de "communauté noire" qui partagerait des liens culturels forts et serait organisée autour de groupes politiques organisés et reconnus comme tels dans l'espace public comme aux Etats-Unis, le communautarisme n'a, pour le moment du moins, d'existence réelle en France, soutient Pap Ndiaye. Au contraire, en se fédérant, les Noirs renouent avec la négritude d'Aimé Césaire, ce mouvement d'affirmation de l'homme noir, et non de repli sur soi-même.

C'est bien cela qui s'exprime dans la "demande collective" partagée par, si ce n'est tous les Noirs, en tout cas un nombre important d'entre eux, et que résume Pap-Ndiaye : "Nous voulons être à la fois français et noirs, sans que cela soit vu comme suspect, ou étrange, ou toléré à titre de problème temporaire en attendant que l'assimilation fasse son oeuvre. Nous voulons être invisibles du point de vue de notre vie sociale, et par conséquent que les torts et les méfaits qui nous affectent en tant que Noirs soient réduits. Mais nous voulons être visibles du point de vue de nos identités culturelles noires, de nos apports précieux et uniques à la société et à la culture française." Au "nous" sociologique, l'universitaire, qui est aussi membre fondateur du CRAN, mêle de toute évidence sa propre voix.


LA CONDITION NOIRE de Pap Ndiaye. Calmann Lévy, 440 pages, 21,50 €.

 

Laetitia Van Eeckhout

Article paru dans l'édition du 29.05.08

 

 

Par lenuki - Publié dans : Sciences politiques
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