Réflexions d'actualité

Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /2009 16:28

Il s'agit d'un article  de Tzvatan Todorov, un auteur dont je suis les publications depuis un ouvrage qui l'a rendu célèbre en 1970, du moins dans les milieux universitaires: Introduction à la littérature fantastique. Dès lors, cet auteur a pris de l'envergure et est devenu incontournable en ce qui concerne l'analyse de cerains phénomènes de société ( comme la barbarie), voire de l'histoire de certains mouvements politques, comme celui des Lumières et ce qu'il en reste aujourd'hui....!
Tzvetan Todorov (1939 à Sofia, Bulgarie) est un sémiologue, un linguiste et un philosophe. Dans les années 1950, il fuit le communisme et suit des études à Paris. Ayant acquis la nationalité française, il dirige depuis 1987 le Centre de Recherches sur les arts et le langage du CNRS, où il a commencé à travailler à partir de 1968.


Menaces sur la démocratie

LE MONDE | 14.11.09 | 14h31  •  Mis à jour le 14.11.09 | 14h33

 

Les démocraties sont sorties victorieuses de leur affrontement avec le totalitarisme, et elles ne sont pas vraiment mises en danger par les théocraties qui s'installent ici ou là. En revanche, elles sont menacées par des dérives qui proviennent de l'intérieur d'elles-mêmes.

La démocratie libérale repose sur deux principes, deux formes d'autonomie. La souveraineté du peuple d'une part, qui assure l'égalité de tous les citoyens et la défense du bien commun. La liberté des individus d'autre part, à l'intérieur d'une sphère soustraite à tout contrôle collectif. Si ces principes ne s'opposent pas directement, des tensions naissent parfois entre eux. Et pour cause : le pouvoir du peuple est remis entre les mains de ses dirigeants, or ceux-ci sont des êtres humains comme les autres. Montesquieu, premier représentant de la pensée libérale en France, mettait déjà en garde : "C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser."

Pour pallier ce danger, les démocraties ont favorisé un double pluralisme. Celui des partis garantissant la diversité des opinions politiques ; et celui des autorités qui, en s'incarnant dans des institutions autonomes, se limitent mutuellement. L'abus de pouvoir consiste à le monopoliser. On en a vu une illustration avec la précédente administration américaine, qui, au nom de la raison d'Etat, en était venue à légaliser la torture. En France, les menaces sur la démocratie prennent une autre forme.

L'exemple classique de cet abus, c'est la tentation du pouvoir exécutif d'orienter la pratique de la justice. Ainsi, on a vu le président de la République engager des poursuites judiciaires dans un procès (celui de l'"affaire Clearstream"), devenant ainsi simultanément juge et partie. "Je fais confiance à la justice", a-t-il déclaré pour témoigner de son impartialité, mais il aurait pu ajouter : d'autant plus que la carrière des juges dépend directement de moi ! Pendant l'été, un autre procès (celui du "gang des barbares") a attiré l'attention. Au lendemain du jugement, les représentants officiels de la communauté juive ont demandé que les peines prononcées soient aggravées ; la garde des sceaux a immédiatement abondé dans leur sens, la justice se mettant ainsi au service des groupes de pression et des considérations partisanes. Le président de l'Union syndicale des magistrats ne pouvait que constater à regret : "La politique a repris ses droits sur la justice."

L'autonomie des grands médias par rapport au pouvoir exécutif n'est pas moins indispensable. La France n'a pas atteint le degré de confusion entre ces instances que connaît l'Italie, où le président du conseil contrôle plusieurs chaînes de la télévision publique, tout en possédant quelques chaînes privées... Toutefois, en vertu d'une récente modification des règles, c'est le gouvernement, et non une instance autonome, qui choisit les dirigeants des médias publics. La justification de ce changement est cocasse : c'est, dit-on, pour éviter l'hypocrisie, car de toute façon l'instance "autonome" obéissait déjà aux ordres ! L'on sait bien que l'hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu, mais on peut l'éliminer de deux manières opposées : soit en laissant le vice s'afficher, soit en essayant de l'écarter. Les nominations qui ont suivi cette décision ont été perçues comme liées à des intérêts personnels. Vont dans le même sens les intimidations subies par divers journalistes : un rédacteur de Libération est placé en garde à vue et subit des fouilles humiliantes pour une affaire de diffamation, un journaliste du Monde l'est à son tour parce qu'il couvre une manifestation considérée comme indésirable.

Pour rester fidèle aux principes de la démocratie, le pouvoir exécutif doit préserver l'autonomie non seulement des autres pouvoirs, mais aussi de certaines activités, telle la recherche de connaissance. Condorcet, autre représentant de la pensée libérale, formulait ainsi cette exigence à l'époque de la Révolution : "La puissance publique n'a pas droit de décider où réside la vérité, où se trouve l'erreur." Cet interdit s'est trouvé transgressé à l'occasion de l'"affaire Geisser", pendant l'été. Vincent Geisser, chercheur au CNRS, a entamé une enquête sur les enseignants issus des migrations maghrébines. En 2007, la direction administrative lui demande d'interrompre ses recherches ; on découvre à cette occasion qu'au CNRS un "fonctionnaire de sécurité et de défense" est chargé de surveiller toutes les recherches sociologiques et sociopolitiques jugées "sensibles", et notamment celles concernant l'islam. On apprend aussi que ce type d'intervention n'est pas exceptionnel et que le même fonctionnaire a écrit à d'autres chercheurs pour exprimer sa désapprobation de leurs opinions ou études. Sur le fond, la décision du CNRS ne peut que laisser perplexe : faut-il interdire une recherche de peur que ses résultats ne déplaisent au pouvoir ? Autant casser tous les thermomètres pour s'assurer que la fièvre ne monte pas.

Les principes de morale acceptés par tous représentent également une limite à l'exercice du pouvoir politique. Benjamin Constant, autre classique de la pensée libérale, affirmait au début du XIXe siècle : "Toute loi qui ordonne la délation n'est pas une loi ; toute loi portant atteinte à ce penchant qui commande à l'homme de donner un refuge à quiconque lui demande asile n'est pas une loi." Or l'article L. 622-1 du code des étrangers stipule que toute personne qui fournit une aide à un étranger dont les papiers ne sont pas en règle, serait-ce en lui offrant un repas, est passible de cinq ans de prison et de 30 000 euros d'amende. Et, nonobstant les dénégations du ministère de l'identité nationale, cette menace est bel et bien mise à exécution, pour décourager toute aide à ces indésirables. Dans le même but, les manifestations publiques en leur faveur sont réprimées avec violence (un sympathisant y a récemment perdu un oeil).

Le pluralisme peut-être le plus important pour le bon fonctionnement de la démocratie est celui qui repose sur l'indépendance mutuelle du politique et de l'économique. Cette exigence impose d'abord aux dirigeants politiques une hygiène morale. Leur pouvoir et leur visibilité ont comme contrepartie des obligations plus strictes que celles des citoyens ordinaires : leur conduite doit être exemplaire. Ils ne doivent pas s'exposer au soupçon de partialité ou de complicité avec les puissances économiques ou travailler simultanément ici et là ; il ne faut pas que les membres proches de leur famille profitent de leurs privilèges d'un côté pour s'assurer des avantages de l'autre. Le népotisme, le "pantouflage", la corruption ne sont pas d'invention récente ; ils n'en restent pas moins inacceptables. L'autonomie de l'action économique était mise en question par le pouvoir totalitaire, qui privilégiait les choix politiques (des magasins vides, la pénurie permanente). Aujourd'hui, c'est l'autonomie du politique qui se trouve ébranlée, sous des pressions venues de plusieurs côtés. La globalisation fait que les acteurs de la vie économique échappent au contrôle des gouvernements locaux : à la première entrave, l'entreprise multinationale déplace ses usines dans un pays plus accueillant. A l'intérieur de chaque pays, l'idéologie ultralibérale ne laisse pas davantage de place à l'action politique. Cette idéologie doit en effet être distinguée de la pensée libérale classique.

Alors que celle-ci respecte et défend la pluralité des forces et des principes à l'oeuvre dans un pays, l'ultralibéralisme est un monisme, il prône la soumission de la société à une force unique, celle du marché illimité. Partant d'un postulat anthropologique fantaisiste, selon lequel l'individu se suffit à lui-même, et réduisant ledit individu à un animal aux besoins exclusivement économiques, l'ultralibéralisme ne laisse aucune place pour le pouvoir politique, qui est pourtant responsable du bien commun.

La monarchie, même élective, n'est pas la démocratie. En théorie, nos institutions restent fidèles aux principes démocratiques ; en pratique, il leur arrive d'être transformées en simples façades d'un pouvoir absolu et personnalisé. Comment, ensuite, exiger des habitants des cités ce que n'incarnent pas les dirigeants du pays ? La démocratie repose sur un équilibre fragile entre les composantes de la société ; en ce moment, des signes nombreux indiquent que cet équilibre est mis en danger.


Né en 1939 à Sofia, Tzvetan Todorov est Historien des idées et essayiste, et directeur de recherches honoraire au CNRS. Son oeuvre a été couronnée par le prix du Prince des Asturies en 2008.

Son dernier ouvrage en date, "La Signature humaine" (Seuil, 474 p., 23 €), représente son propre parcours d'intellectuel à travers un choix d'essais et d'articles qui dessinent un humanisme du temps présent.

 

Tzvetan Todorov

Article paru dans l'édition du 15.11.09

 

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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /2009 07:47



Dans l'ouvrage intitulé  "La noblesse de l'esprit  un idéal oublié " de Rob Riemen (ed NIL), cette citation de Thomas Mann que je soumets à votre sagacité pour penser ces temps où tout donne l'impression de se déliter dans la confusion des valeurs et des sentiments et où l'égalitarisme forcené tient lieu de référence :

"Dans une démocratie qui ne respecte pas la vie supérieure de l'esprit et n'est pas gouvernée par elle, la démagogie a le champ libre et la vie nationale est ravalée au rang des ignorants et des incultes, au lieu que règnent un principe d'éducation et une propension à élever les classes inférieures vers la civilisation et à faire du niveau des meilleurs l'étalon reconnu" ( La victoire finale de la démocratie 1938)

A l'heure où La princesse de Clèves semble décriée par les plus hautes autorités, il y a de quoi réfléchir sur l'époque dans laquelle nous vivons, non ?

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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /2009 07:21



Stanley Milgram, le test de la banalité du mal

Menée de 1960 à 1963, l'expérience eut un retentissement exceptionnel.

par Eric Aeschimann

samedi 25 avril 2009

tag : science

L'expérience de Milgram fut réalisée entre 1960 et 1963 aux Etats-Unis. En 1960, Adolf Eichmann est capturé par Israël, il est pendu en 1962 et l'année suivante, la philosophe américaine Hannah Arendt publie son compte rendu du procès, sous-titré Rapport sur la banalité du mal, écrit pour le New Yorker. Lorsqu'en 1974, Stanley Milgram tire le bilan de son expérience dans son livre Soumission à l'autorité, il se réfère fréquemment au procès Eichmann et la thèse d'Hannah Arendt. Si l'expérience Milgram fut un test de psychosociologie au retentissement exceptionnel, elle a été également une façon, pour la conscience occidentale après Auschwitz, de se demander comment des hommes ordinaires avaient pu commettre de tels crimes.

Dans Panique morale (1), le philosophe français Ruwen Ogien a examiné les réponses apportées par deux historiens de la Shoah. Le premier, Christopher Browning, auteur de Des hommes ordinaires, paru en 1992, fait référence à l'expérience de Milgram et, analysant le profil psychologique d'un bataillon de policiers nazis, en conclut qu'ils avaient des croyances ordinaires et que le mal naîtrait de la soumission à l'autorité et du conformisme de groupe. Or, pour Ogien, c'est là une lecture réductrice de l'expérience de Milgram : en effet, il suffisait d'introduire quelques variations pour faire élever considérablement le taux de refus des « candidats » (à qui l'on demandait de déclencher les chocs électriques) : par exemple, la présence d'autres personnes qui encourageaient à ne pas obéir, ou des détails alimentant la méfiance à l'égard de celui qui donnait des ordres, comme une blouse tachée, une façon trop familière de parler. Parler de soumission à l'autorité serait donc erroné. A contrario, les Bourreaux volontaires d'Hitler (1996) de Daniel Goldhagen, montrerait que les tueurs nazis n'étaient en rien des hommes ordinaires et notamment qu'ils étaient mus par la conviction qu'il fallait exterminer les Juifs.

Le philosophe Michel Terestchenko, qui a écrit Un si fragile vernis d'humanité ( 2), souligne un autre aspect : « Si les sujets de Milgram obéissaient, ils souffraient aussi : ils transpiraient, se montraient nerveux. Ce ne sont pas des robots, ils ne ressemblent en rien à Eichmann. » Ce qui ne les empêchait pas, si tiraillés qu'ils soient, de résoudre leur dilemme entre conscience et autorité au profit de cette dernière, « à condition que celle-ci soit légitime ». La « banalité du mal », ce serait donc la propension d'une majorité d'individus à accepter, dans des circonstances précises, de commettre des actes maléfiques.

(1) Grasset, 2004. (2) La Découverte-Poche, 2007.






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Vendredi 10 avril 2009 5 10 /04 /2009 15:59
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Mardi 31 mars 2009 2 31 /03 /2009 19:05

 

Ne me préjugez pas!

 

D'où nous viennent les stéréotypes et les préjugés?

Charlotte Duperray   in slate.fr

lundi, 30 mars 2009

 

Une jeune femme été attaquée dans le RER A par un homme d'origine maghrébine.

Une information que l'on entend sans surprise dans les médias. Deux acteurs; la jeune femme et l'homme maghrébin. Un lieu; le RER A. Que véhicule une telle information dans notre tête? Notre société est construite  autour de stéréotypes et de préjugés. Le RER A est stéréotypé dangereux, les hommes d'origine maghrébine agressifs et les jeunes femmes comme des cibles sans défense.

Jugements de valeurs, lieux communs, banalités, opinions, stéréotypes, clichés, préjugés, idées reçues, stigmatisations, phrases cousues en fonction des espaces dans lesquels elles sont employées. Nous avons tous en tête des stéréotypes et des préjugés qui façonnent nos pensées. Nous avons beau nous en défendre, argumenter ou prendre le contrepied des idées reçues, difficile de s'en détacher; pour la simple et bonne raison que nous sommes constitués de ces préjugés.

Du stéréotype au préjugé cela donne; «les corses sont paresseux» (groupe stigmatisé) = «je n'aime pas les corses parce qu'ils travaillent trop lentement» (jugement). De la stigmatisation sociale, nous passons au jugement personnel. Pourquoi nous stéréotypons, pourquoi nous préjugeons ?

Origine socioculturelle

Les stéréotypes et les préjugés ont une origine socioculturelle. Ils se construisent autour de trois influences majeures; l'éducation qui façonne nos attitudes et nos comportements, les médias qui sont saturés de stéréotypes et l'influence de groupes de référence. Nous évoluons dans un environnement  composé de différents états; la maison, l'école, le travail... Chacun de ces microcosmes se construit autour de valeurs et d'habitudes.

L'environnement véhicule des normes et des manières de faire qui constituent l'héritage culturel des personnes qui le compose. Chaque individu se caractérise par rapport à une appartenance à un groupe. Ainsi, je suis moi, en miroir d'une famille dans laquelle j'ai grandi, d'une école dans laquelle j'ai appris et d'un travail dans lequel j'évolue. Et ce moi, construit autour de normes, est porteur d'une identité, elle-même façonnée, par les membres d'un même environnement et par le regard des autres. La construction des stéréotypes diffère en fonction de la perception des groupes. Ces croyances sont des généralisations excessives face à des comportements, des caractéristiques physiques ou des traits de personnalité.



Origine cognitive

Les stéréotypes ne sont pas uniquement des phénomènes socioculturels, ils ont aussi une origine cognitive précise le site Préjugés et Stéréotypes réalisé avec le concours du ministère de la recherche. Michaël Danbrun a publié une synthèse de travaux sur la manière de mesurer les préjugés, intitulée «les différentes mesures implicites cognitives de préjugés et de stéréotypes». D'un point de vue cognitif, l'origine des stéréotypes vient de l'impossibilité pour notre cerveau de traiter consciemment la totalité des informations qu'il reçoit. De ce fait, il s'adapte en simplifiant l'information qui lui arrive; un de ces moyens est de catégoriser et de classer les informations. Un processus adaptatif très automatisé; en quelques millisecondes, à partir de caractéristiques physiques par exemple, nous sommes capables d'attribuer une catégorie à une personne. Notre cerveau classe généralement à deux niveaux, soit en différence, soit en similarité; l'information est triée par contraste ou par assimilation.

Organisation sociétale

Les individus ont besoin de développer un sentiment d'appartenance à un ou plusieurs groupes. Le phénomène est à double sens; d'une part, nous avons tendance à accentuer notre identification à un groupe de référence, par souci de repères, de structures et d'identité. D'autre part, le regard que nous portons sur les autres groupes est marqué par les différences qui nous éloignent. Exagérer les similitudes à l'intérieur d'un groupe accentue les différences entre les groupes.

Préjugés et discrimination

En fonction des rapports entres ces groupes, les comportements des individus peuvent engendrer des discriminations. Sidanius et Pratto ont développé la théorie de la dominance sociale. Ils partent du postulat que les sociétés son composées de groupes dominants et dominés. Or, cette relation entre dominants et dominés, est étroitement liée au phénomène de discrimination. Les uns étant porteurs de valeurs sociales positives et les autres de valeurs sociales négatives. Le simple fait d'occuper une position sociale dominante est suffisant pour générer des préjugés envers les minorités. Inversement, les préjugés peuvent naître de facteurs, comme la frustration personnelle, la privation économique, l'échec ou le manque d'estime de soi.


Pour aller plus loin

«Les arabes sont agressifs, les noirs sont joyeux, les asiatiques sont travailleurs, les femmes sont douces et sensibles. Je suis seule dans le métro, une bande de jeunes garçons rentrent dans le wagon, je prends peur. Je n'ai pas fait de classe préparatoire donc je ne me sens pas à la hauteur. Je suis africaine donc je danse bien.» (...)

Les clichés costument les genres et les gens. Ils façonnent et nourissent l'imaginaire populaire. Nous avons tous (testez vous !) des préjugés et tous, nous en suscitons. Ils font partie de nous, de notre environnement social et en cela, ils sont structurants. Lutter contre les préjugés ? Compliqué. Néanmoins, lutter contre la négation qu'ils engendrent est une bataille fondamentale. Les Nations Unies ont écrit pour cela une déclaration sur la race et les préjugés raciaux]. Et des personnes luttent quotidiennement au sein des associations. Rokhaya Diallo, membre des Indivisibles, confie à quel point les préjugés réduisent les identités. Selon elle, reconnaître et être conscient de ses propres préjugés est une manière de gagner en estime de soi. Or, l'estime de soi permet de réduire ses préjugés à l'égard des autres.

Actuellement, les médias s'interrogent sur l'efficacité des statistiques  en terme de lutte contre les préjugés. Si ce n'est par les chiffres, le simple fait d'assumer ces petites bètes qui nous collent à la peau, peut être une manière de positiver.

Charlotte Duperray

Un grand merci à Jean-Baptiste Légal [13] et Rokhaya Diallo pour leurs éclairages sur le sujet.

 

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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /2009 19:22



«La Princesse de Clèves», le livre que Sarkozy devrait aimer

Et si le chef de l'Etat était la réincarnation du duc de Nemours?

Sous titre d'appel: 

Quentin Girard [1]

mercredi, 18 mars 2009

Nicolas Sarkozy et les intellectuels, c'est une histoire compliquée [2]. Avec la littérature aussi. Un livre parmi tous a suscité ses sarcasmes: «La Princesse de Clèves» [3] de Madame de La Fayette, roman publié en 1678.

Tout commence en 2006 quand il déclare [4]: «L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de la Princesse de Clèves... Imaginez un peu le spectacle !» Rebelote en juillet 2008 (voir la vidéo [5]) !

La petite noble qui n'en demandait pas tant est devenue depuis un symbole de la rupture entre le pouvoir et les intellectuels. Pas une manifestation de profs ou d'étudiants sans que les pancartes en son hommage fleurissent. Aujourd'hui, pour la grande grève, il est certain qu'il y en aura d'autres. Même l'acteur Louis Garrel [6] s'y est mis en participant à une lecture marathon [7] du roman le 16 février dernier à Paris en soutien aux enseignants chercheurs. Au salon du livre, terminé cette semaine, un badge a été édité aussi [8]: «Je lis la Princesse de Clèves.»

Mais pourquoi diable Nicolas Sarkozy n'aime-t-il pas ce roman? Les mauvaises langues sous-entendent que c'est parce qu'il était un piètre élève [9]. Les autres qu'il n'a tout simplement pas apprécié cette lecture étant jeune.

Quelle erreur de la part de notre président! S'il le relisait, il ne pourrait que l'apprécier. On aime un roman, la plupart du temps, pour deux raisons: soit il nous permet d'envisager une vie fantasmée (Harry Potter pour les enfants) soit le lecteur s'identifie à un des personnages (Bridget Jones pour les jeunes femmes). Or, pour Nicolas Sarkozy, ces deux ingrédients sont réunis dans «La Princesse de Clèves».

Pour résumer l'histoire rapidement, la jeune Mademoiselle de Chartres, très belle et très courtisée, épouse le Prince de Clèves, plus âgé et éperdument amoureux d'elle. Elle devient la Princesse de Clèves. Mais elle croise très vite le chemin du duc de Nemours, séducteur invétéré. Ils tombent sous le charme l'un de l'autre, surtout quand le duc «rencontra ses yeux», jusqu'à être dévorés chacun d'une passion brûlante mais non consommée physiquement.

Les feux de l'amour, la conquête, le respect (ou pas) des bienséances, jusqu'ici le scénario est classique. Mais à regarder de plus près les personnages, l'on s'aperçoit que le duc de Nemours a de nombreux traits en commun avec Nicolas Sarkozy et que la Princesse de Clèves pourrait être une personnification tout à fait valable de la France (avec le Prince de Clèves, gentil mais un peu dépassé, dans le rôle de Jacques Chirac). Même certains événements de la vie du duc ou des passages du roman font étrangement écho à la carrière politique du président de la République.

Sarkozy et Nemours sont bling bling

Sans doute l'élément de comparaison le plus évident entre les deux protagonistes. L'amour pour les paillettes et des Rolex [10] de Nicolas Sarkozy n'est plus à prouver, en témoignent ses récentes vacances au Mexique [11] ou sur un yatch en 2007. Mêmes penchants du côté du duc de Nemours. Certes, il évolue dans l'univers de la noblesse, des rendez-vous et des bals incessants, mais parmi les bling-bling de l'époque, c'est le plus bling-bling de tous. Ainsi dans la première partie du roman [12], voilà comment Madame de Lafayette le décrit: «Ce prince était fait d'une sorte, qu'il était difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa personne.» Le président n'a-t-il pas été lui-même désigné par «Vanity Fair» en 2007 comme étant l'un des hommes plus élégants du monde [13]? Et remplacez prince par Nicolas Sarkozy et vous retrouverez à peu de choses près certains des commentaires béats de ses supporters pendant la campagne présidentielle.

Nemours et Sarkozy sont possessifs

Dès que le duc de Nemours comprend que la princesse de Clèves l'aime, il ne veut pas la partager. Tout comme Nicolas Sarkozy pour la France une fois élu président de la République. Ce qui ne laisse pas de surprendre les observateurs, ainsi Madame la Dauphine, s'exclamant, «- Comment ! monsieur de Nemours ne veut pas que sa maîtresse aille au bal?» (Première partie [12]) Ou elle aurait pu rencontrer d'autres gens. Tout comme notre hyper-président [14] qui ne laisserait jamais la France dans les mains de ses ministres, il aurait trop peur qu'elle l'oublie. Et la princesse de Clèves n'y va pas, au bal.

Ils sont également tous deux dans une même logique inquiète de conservation du pouvoir. Ainsi cette phrase de Nemours, «Il était véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait encore davantage» fait écho à cette remarque de Sarkozy, confidences d'un soir de mai 2008 devant les parlementaires UMP [15]: « Le PS ne fait pas son boulot, le FN a disparu, il ne reste que 3 députés à Bayrou donc l'opposition aujourd'hui, c'est la presse.»

Sarkozy et Nemours ont du tempérament, ils sont prêts à tout

Même ses plus virulents opposants ne peuvent retirer cette qualité au président: l'ancien maire de Neuilly est un fonceur [16], un homme politique persuadé qu'il peut réussir et prêt à tout mettre en œuvre pour y parvenir. Les tentatives de conquête de duc de Nemours fonctionnent sur le même principe. Quand le Prince de Clèves/Chirac n'est pas là, il s'introduit dans la maison et demande à être reçu par Madame de Clèves/la France. «Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas suivre la cour ; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvait permettre, afin de la trouver seule.» (Quatrième partie [17])

Car Nemours/Sarkozy est persuadé que la Princesse de Clèves/la France est sous le charme: «Car, enfin, elle m'aime, disait-il; elle m'aime, je n'en saurais douter» (Quatrième partie [17]). Un soir le duc passera même la nuit au pied du balcon de sa dulcinée à l'observer. Aujourd'hui, à l'heure des Houellebecq et autre Angot, entrer subrepticement dans le jardin de son aimée, ce n'est pas extraordinaire. Pour l'époque, le personnage du duc de Nemours est d'un immense courage. S'introduire dans le jardin au milieu du XVIe siècle (pour le temps du récit), c'est l'équivalent d'une partouze géante chez Houellebecq.

Pour Nemours et Sarkozy, tout est possible, surtout le bonheur

Le duc de Nemours s'adresse en ces termes à la princesse de Clèves pour tenter de la séduire quand elle refuse de lui céder charnellement: «Il n'y a point d'obstacle. Vous seule vous opposez à mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.» (Quatrième partie [17]) N'est-ce pas si proche de notre président, une fois le pouvoir acquis et Carla Bruni conquise qui déclarait «Et bien oui je suis heureux». Et qui ne comprenait pas que la France puisse lui en vouloir de ce bonheur?

L'avenir incertain de Sarkozy et de Nemours

En effet, nous arrivons aux derniers paragraphes, Nemours/Sarkozy veut conclure, il veut la connaître bibliquement [18]/ il veut asseoir sa popularité et être réélu. L'avenir annoncé par le roman sera peut-être sombre pour le président de la République. Drapée du voile de vertu, la princesse de Clèves se refuse au duc de Nemours et finalement le quitte pour connaître une vie austère et bienséante (le retour de Ségolène Royal?). Ainsi, dans la littérature française, aucun autre personnage ne ressemble autant à Nicolas Sarkozy que le duc de Nemours. Nemours et Sarkozy sont ambitieux; ils ont connu des succès, de nombreuses femmes/de nombreux ministères; des traversées du désert comme l'Everest ultime (la vertueuse Princesse de Clèves/la France qui tombe amoureuse de lui/ il gagne l'élection de juin 2007).

A l'aune des lignes qui précèdent, espérons que le président de la République relise ce roman d'un œil nouveau.

 

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Lundi 2 mars 2009 1 02 /03 /2009 18:16


Travailler plus pour devenir bête

LEMONDE.FR | 26.02.09 | 19h09  •  Mis à jour le 26.02.09 | 19h17



Le travail intensif peut altérer les capacités mentales. C'est à cette conclusion qu'aboutit une étude, parue dans la livraison du mois de mars de  The American Journal of Epidemiology. Le phénomène est d'autant plus préoccupant que le sur-travail est monnaie courante. "Les longues plages horaires sont communes dans le monde entier; dans les Etats membres de l'Union européenne, entre 12 % et 17 % des actifs ont effectué des heures supplémentaires en 2001", rappellent les auteurs de l'étude.

Une équipe finlandaise a étudié le cas de 2 200 fonctionnaires britanniques, âgés de 35 à 55 ans, sur une longue période, entre 1997 et 1999, puis entre 2002 et 2004. Parmi les sondés, 39 % ont rapporté des horaires hebdomadaires inférieurs à 40 heures, alors que 53 % ont déclaré un emploi du temps de 41 à 55 heures.

Les résultats montrent que ceux qui travaillent plus de 55 heures par semaine ont des capacités mentales amoindries par rapport à ceux qui ont une durée de travail hebdomadaire de 40 heures. Ceux qui avaient une surcharge de travail sont moins bons dans les tests d'évaluation du raisonnement et du vocabulaire.

RAISONS OBSCURES

Les effets constatés sont par ailleurs cumulatifs : selon l'étude, plus la semaine de travail est dense, plus les effets indésirables se font ressentir. Pour parvenir à de tels résultats, les employés ont été soumis à cinq tests différents. Parmi ceux-ci, les scientifiques ont soumis à l'échantillon une liste de vingt mots de une à deux syllabes, en leur donnant deux minutes pour en retenir un maximum.

Si le diagnostic est désormais établi, les causes sont plus obscures. Les scientifiques n'ont pas pu déterminer pour quelles raisons précises la surcharge de travail affectait les facultés mentales. Ils ont toutefois relevé un faisceau de facteurs explicatifs, parmi lesquels figurent une qualité de sommeil inférieure, de la dépression et, d'une manière générale, une hygiène de vie moins bonne.

Cette étude ne constitue qu'une base de départ pour ceux qui l'ont réalisée, car, de leur propre aveu, elle demeure limitée. "La durée de la période d'étude ne semble pas suffisante pour détecter le déclin des fonctions cognitives en général", jugent les auteurs. L'analyse, qui prend pour base des fonctionnaires, "n'est pas représentative de la population active globale", poursuivent-ils.

 

Le Monde.fr

 

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Lundi 2 mars 2009 1 02 /03 /2009 18:15
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Vendredi 27 février 2009 5 27 /02 /2009 16:31



Psychanalyse de la crise

La voiture : panne de libido ?, par Pascal Bruckner

LE MONDE | 27.02.09 | 13h57



Ce sont des milliers de carcasses neuves qui, partout en Europe et en Amérique, s'alignent sur des parkings, sous des hangars et attendent en vain un acheteur. Rien à voir avec les classiques cimetières de voitures, amas de tôles froissées, de châssis défoncés pourrissant dans une friche, tel le mythique Cadillac Ranch, sur la Route 66 aux Etats-Unis, monolithes de métal peinturlurés, fichés dans le sable du désert californien. Ceux-ci témoignaient de la vitalité d'une industrie qui semait derrière elle ses déchets.

Les cimetières d'aujourd'hui incarnent une panne du système. La crise accélère une désaffection grandissante envers l'automobile. Les 4 × 4 gourmands sont dénoncés aux Etats-Unis par les groupes évangélistes qui voient en eux les symboles d'une arrogance contraire aux enseignements du Christ ! Partout les grands constructeurs ferment des usines, réduisent la production, se déclarent en faillite, licencient à tour de bras. Fin d'un objet fétiche qui fut le héros du XXe siècle et créa dans son sillage tant de chefs-d'oeuvre, de petites merveilles de la mécanique.

Trois raisons expliquent cet abandon : l'automobile a incarné longtemps un rêve de liberté, celle de circuler à sa guise. Pour un monde longtemps immergé dans la ruralité, figé dans le temps et l'espace, elle parut un miracle. Rouler des nuits entières, partir sur un coup de tête, traverser la France, l'Europe, avaler des kilomètres pour le plaisir, ne dépendre de personne, tel est, tel fut l'attrait de ce moyen de transport. Personnalisation quasi érotique de la voiture, maison roulante que l'on emportait partout avec soi, incarnation sur roues de votre singularité. Ce rêve s'est écroulé lentement avec l'engorgement des villes, des routes, des autoroutes : si chaque Français, Belge, Américain possède son véhicule, il sera peut-être un heureux propriétaire mais il ne pourra plus circuler.

L'effet démultiplicateur de la démographie périme le droit à la mobilité. Merveilleuse tant qu'elle était réservée à une minorité, la voiture, popularisée, se transforme en cauchemar, fait de chaque conducteur le prisonnier de son véhicule, dispendieux qui plus est. Fin de la vitesse, généralisation de l'embouteillage, de l'accident dont témoignent tant d'oeuvres littéraires ou cinématographiques.

ALIÉNATION ET INERTIE

"Démocratie, a très bien dit l'écrivain Roberto Calasso : l'accession de tous à des biens qui n'existent plus." Ajoutons à ce discrédit le renchérissement des coûts du pétrole et surtout l'anathème porté par le discours écologiste sur cette industrie, polluante et encombrante. Symbole d'affranchissement, la voiture est devenue symbole d'aliénation et d'inertie. Le bolide qui dévorait l'espace s'est enlisé dans une coagulation généralisée. La merveilleuse auto s'est transformée en bagnole, poubelle bruyante dont on se détourne avec horreur.

Il ne s'agit pas d'une simple mise au régime, d'une diète provisoire avant de reprendre l'orgie : c'est vraiment la conclusion d'un cycle. Bien sûr, on construira toujours des voitures, mais propres, électriques, petites, n'émettant aucun gaz carbonique et rechargeables sur des prises à haut débit. La Californie commercialise depuis quelques années le Tesla Roadster, une décapotable propre, plébiscitée par les stars, et Bertrand Delanoë lancera bientôt à Paris un système Auto-lib' sur le modèle du Velib' : de petits véhicules électriques empruntables à l'heure ou à la journée. Nous serons tous des "écocitoyens responsables", nous prendrons le bus, le tramway, le métro, nous cesserons de financer, par notre gloutonnerie de pétrole, des dictatures sanguinaires ou des régimes oppresseurs.

Mais qu'est-ce qu'une voiture qui n'est ni voyante, ni polluante, ni tapageuse ? Un moyen de transport, pas un objet de désir. L'écologie a raison, ce pourquoi elle ne suscitera jamais l'enthousiasme, puisque ses mots d'ordre sont l'économie, la privation, la précaution. Finie l'ostentation des cabriolets ou coupés qui écrasaient de leur luxe la piétaille humaine ; finis les exploits des amoureux de la vitesse qui jouissaient d'accélérations vertigineuses et flirtaient avec la mort à chaque virage.

Les anathèmes d'Ivan Illitch, André Gorz ou René Dumont n'y ont rien fait. Il a fallu une désertion globale pour que le rêve automobile perde de son lustre et que les ventes s'effondrent. Mais on ne tue jamais une passion sans lui en substituer une autre. Déjà nos rutilantes machines sont remplacées par les portables, les ordinateurs qui répondent au double principe d'indépendance et de locomotion : nous sommes partout sans bouger de chez nous, reliés à tous sans être avec personne. A la place des monstres énergivores, les écrans ultraplats à fonctions multiples, dans un outil de quelques centaines de grammes. Nouveau paradigme qui fait basculer l'individu contemporain dans une ère inédite d'autosuffisance et de mobilité.

Ce n'est pas le marché qui agonise, c'est une forme dépassée du capitalisme qui disparaît parce qu'elle a cessé d'être désirable.


Pascal Bruckner est écrivain et essayiste.

 

Par lenuki - Publié dans : Réflexions d'actualité
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Vendredi 6 février 2009 5 06 /02 /2009 23:36



Danièle Sallenave : "Les jeunes ne lisent pas ? Les adultes non plus..."

LE MONDE | 30.01.09 | 14h22  •  Mis à jour le 30.01.09 | 14h22



Pourquoi avoir accepté de participer à cette opération consistant à envoyer des écrivains dans des collèges "ambition réussite" - manière politiquement correcte de désigner des établissements de quartiers défavorisés - pour susciter l'appétit de lecture des élèves ?

J'ai enseigné, j'ai derrière moi deux générations d'instituteurs, l'école me passionne. Lire, écrire, transmettre, c'est tout un pour moi. Je voulais rencontrer des élèves et trouver le moyen de les aider. D'aider les professeurs. Mais ce n'est pas forcément la rencontre avec des écrivains vivants qui donnera envie de lire aux élèves. D'ailleurs les écrivains morts ne sont pas dans leur tombe, ils sont dans leurs livres. Et les livres sont vivants. Ceux d'hier tout autant. Voilà ce qu'il faut dire aux élèves.

Vous êtes très dure envers ce que vous appelez "les délires démagogiques des années 1970" ou encore "le tsunami pédagogiste".

Il y a ici une étrange convergence entre la gauche et la droite. Pour une droite tentée par le poujadisme, les livres sont suspects. On parle bien de supprimer les épreuves de culture générale aux concours de la fonction publique. Pour être postier, il serait inutile d'avoir lu La Princesse de Clèves. Ou peut-être d'avoir lu, tout simplement....

De l'autre côté, on continue d'affirmer à gauche que transmettre la langue, les textes, c'est transmettre des valeurs bourgeoises. C'est un des effets peut-être pervers du livre de Pierre Bourdieu De la distinction. On en a uniquement gardé l'idée que distinguer entre les "grands textes" et les autres, ce serait une manière pour la classe dominante de se reconnaître et de perpétuer sa domination. C'est évacuer commodément la question essentielle : comment transmettre le meilleur au plus grand nombre ? Et surtout : comment faire que les hommes soient plus instruits, plus performants, mais surtout plus justes et plus humains ? On découvre soudain aux Etats-Unis que lire pourrait être bon pour de futurs médecins !

On méprise la transmission, dites-vous.

De toute évidence. Regardez autour de vous. Il est clair que la société marchande, consumériste, n'accorde plus de valeur à la transmission de la langue, au passé, à l'histoire, aux livres. Qu'elle s'en défie. Qu'elle en a peur. On peut prendre un ton catastrophiste, apocalyptique, mais c'est inopérant. Je refuse les vaticinations, et je ne crois plus aux solutions globales. C'est trop tard.

Mais il reste partout des braises. Il faut souffler dessus. Etre par exemple d'une exigence absolue en matière de langue, c'est la condition de tout. Pour tous, partout. Et ensuite, lire et faire lire... Offrir à chacun cette occasion unique d'être soi que donne la fréquentation des grands livres. D'être soi et d'être au monde.

Ces adolescents que vous avez rencontrés, qui ne lisent pas, n'est-ce pas parce qu'ils ne savent pas lire, comme vous le dit une fille en se frappant le front ? Elle voit des mots mais ils ne s'impriment pas dans son cerveau.

Les jeunes ne lisent pas ? Les adultes non plus. Il y a même des gens, appartenant à l'"élite", qui s'en vantent ! Pour ce qui est des jeunes, le problème est celui de la pratique de la lecture, et pas seulement de son apprentissage. Une fois qu'on a appris à lire, si la lecture n'est pas régulière, cela s'oublie. On lit peu, donc on lit de moins en moins bien... Et la capacité de s'émerveiller par les mots s'étiole, s'éteint. Regardez un petit enfant, quand on lui lit une histoire, il a une flamme dans les yeux. Si l'école sert à étouffer cette flamme, alors il vaudrait mieux pas d'école du tout.

Au fond y a-t-il vraiment une question scolaire, ou n'est-ce pas seulement une question sociale ?

Les deux. L'erreur est de faire porter à l'école toute la charge. A Toulon, dans le quartier où je suis allée, il y a d'un côté des villas pimpantes, d'un autre des barres d'immeubles.

Les enfants des villas sont tous dans des collèges privés, et les enfants des barres dans le collège public. Dans le collège privé, il y a une apparence d'ordre, d'autorité, de travail. Mais c'est une apparence. Car les deux écoles vivent au sein d'une société qui ne croit plus à la force de l'art, des mots, de la pensée dans les livres. Ce qu'on appelle "culture" aujourd'hui ? Le patrimoine, son exploitation commerciale et touristique. Ce n'est pas de cela que chacun a besoin. Mais d'une rencontre singulière et profonde avec des oeuvres qui vont changer sa vie... Chacun, quel qu'il soit, quelle que soit sa place dans la société.

Les enseignants sont-ils formés pour cela ?

J'en doute. C'est la question qui fâche et il faut pourtant la poser. A tous les niveaux. Mais surtout pour le primaire. Lionel Jospin a supprimé les écoles normales pour créer les IUFM. Il fallait sans doute les transformer, mais elles avaient une qualité. Elles étaient généralistes. Aujourd'hui on peut devenir instituteur avec une licence en passant par l'IUFM. Mais quand on a une licence d'histoire, sait-on les mathématiques, et inversement ? Alors on assomme les enseignants de directives pédagogiques pour pallier l'insuffisance de leurs connaissances, et on multiplie dans les classes les intervenants extérieurs.

Ne croyez-vous pas qu'on va vous dire "vous êtes venue quelques jours dans un collège et vous pensez avoir pris la mesure des questions à résoudre" ?

Je voulais depuis longtemps aller dans un collège, parce que le collège est pour beaucoup la seule et dernière occasion de rencontrer des oeuvres de langue et de pensée belles et fortes. Tout n'est pas encore joué à 14, 15 ans...

Si je n'y étais pas allée, je serais restée sur une idée fausse, l'idée que l'école est totalement sinistrée. Je n'aurais pas vu à quel point elle est encore un lieu d'apaisement, de résistance au désastre social. L'école impose des horaires, des règles, des valeurs. Même si elle le fait plus ou moins bien, elle échappe un temps à l'univers communautaire, aux jeux vidéos, à la fascination pour le foot - fascination stérile, car ces jeunes rêvent d'être des joueurs pour "faire de la thune", c'est tout... Surtout, je n'aurais pas vu le travail admirable de certains professeurs, parmi les plus jeunes. Leur métier est aujourd'hui le dernier des métiers parce que les enseignants ne sont pas soutenus. On leur en veut d'être porteurs d'une idée qui dérange : que gagner beaucoup d'argent, dominer l'autre, lui marcher sur le ventre pour "arriver", s'abrutir de football et de jeux télévisés, cela ne peut pas être le but d'une vie, et lui donner son sens.


Danièle Sallenave raconte et analyse cette expérience dans Nous, on n'aime pas lire (Gallimard, 160 p., 11,50 €).

 

Par lenuki - Publié dans : Réflexions d'actualité
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