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Lundi 12 mai 2008
Tout est politique

Alors que des millions de Birmans doivent affronter un quotidien d'une précarité totale dans des zones dévastées par le cyclone Nargis, il est scandaleux que la junte au pouvoir ne laisse passer l'aide internationale qu'au compte-gouttes. Ayant dû subir l'hostilité de la nature, le régime considère qu'il y a pourtant un péril plus grand : une immixtion étrangère dans ses affaires inté­rieures. En limitant fortement l'octroi de visas aux experts, il impose un goulot d'étrangle­ment qui ralentit l'évaluation de la situation, la préparation de l'aide d'urgence et l'achemi­nement des cargaisons. Ce fai­sant, il montre que sa survie lui importe plus que la sauvegarde de dizaines de milliers de vies humaines.
Un diplomate américain a évo­qué le caractère
« paranoïaque » de la junte. Il n'a pas tort. En revanche, la secrétaire d'État Condoleezza Rice ne trompe personne lorsqu'elle affirme que l'aide à la Birmanie « n'est pas une question politique» . Qu'est-ce que la politique, si­non la capacité à s'occuper de ses ressortissants ou à s'intéresser au sort des habitants de la pla­nète ? Aux États-Unis, la lenteur de l'administration Bush après le passage du cyclone Katrina avait été très vite dénoncée par les opposants du président.
Cette permanence du politi­que, même dans les situations les plus graves, dresse le cadre dans lequel l'action d'urgence doit s'inscrire : le plus apolitique possible. Pour surmonter les ré­ticences de la junte, sans doute faut-il privilégier les canaux re­lativement neutres des agences de l'ONU et pousser à l'action les pays asiatiques dans lesquels les militaires ont un minimum de confiance. Suivant une autre lo­gique, la France a espéré que le Conseil de sécurité de l'ONU dé­ciderait d'intervenir au nom du droit d'ingérence, une sorte de droit opposable à la protection de la vie humaine. Elle a essuyé mercredi un échec sévère et doit à présent vérifier si elle s'obstine dans cette voie.
À moyen et long terme, en ef­fet, il est probable que l'effet du cyclone Nargis sera dévastateur pour la junte. Tout régime, sous quelque latitude que ce soit, est jugé par la population sur sa ca­pacité à la protéger. Or, le régime birman a failli. Il n'a pas prévenu à temps les habitants des rivages menacés. Il n'a pas développé de programme de protection contre les cyclones, contrairement au Bangladesh voisin, qui est par­venu à réduire considérablement le nombre de victimes lorsque les éléments se déchaînent. Nar­gis n'a sans doute ouvert qu'une petite brèche dans la muraille de la junte. Mais c'est une brè­che de plus, après la révolte des bonzes et l'opposition obstinée symbolisée par la prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi
par lenuki publié dans : Réflexions d'actualité
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Dimanche 11 mai 2008
Leçon de démocratie, par Robert Solé LE MONDE | 10.05.08 | 13h55  

 

'est une belle leçon de démocratie que la junte birmane administre à nos nations apeurées et frileuses ! Alors que le sud du pays est dévasté par le cyclone Nargis, qui a fait 65 000 morts ou disparus et 1,5 million de sinistrés, les bureaux de vote ont ouvert, samedi, dans la plupart des circonscriptions. Pas question de reporter le référendum : l'enjeu est trop important. Il s'agit, ne l'oublions pas, de réformer la Constitution pour permettre des élections multipartites en 2010, à la suite desquelles les militaires transféreront certainement le pouvoir à des civils. Si la junte birmane a résolument refusé pendant plusieurs jours d'accueillir les aides venues de l'étranger, c'est d'abord pour ne pas distraire les électeurs. Rien n'est pire que les ballets d'avions dans le ciel et les scènes de distribution de vivres, d'eau et de médicaments. Finalement, les caisses ont été acceptées, mais pas les équipes de secouristes. De là à ce que ces observateurs étrangers se piquent de contrôler la régularité du scrutin...

 Tout a été fait pour faciliter le vote, dans ce pays qui n'en a pas connu depuis dix-huit ans : le seul bulletin autorisé, sous peine de représailles, est le "oui".

par lenuki publié dans : Réflexions d'actualité
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Vendredi 2 mai 2008

Il va sans dire que l'on peut ne pas être d'accord avec certaines prises de position, trop marquées d'un point de vue religieux, mais ces articles n'ont pour but que de favoriser la réflexion, sans exclusive....


Le sens du bien commun

Jean-François Petit,
faculté de philosophie, Institut catholique de Paris
L'urgence d'une préoccupation

L'antique concept de bien com­mun a-t-il un avenir ? Il y a peu de temps, on ne donnait pas cher de cette idée : notion périmée, liée à un héritage philosophique et religieux trop occidental, pas assez attentive aux évolutions actuelles, notamment de l'économie... Or, justement, les interdépendances croissantes des sociétés, les me­naces planétaires sont en train de conduire à sa réélaboration complète.
Toute une nouvelle génération de jeunes chercheurs, souhaitant faire dialoguer les disciplines et les traditions de pensée, s'est emparée avec fougue de cette notion pour l'acclimater à un contexte de fortes et rapides mu­tations. Leurs questions ne sont pas si incongrues : quelle relation peut-on construire entre bien commun et biens particuliers ? Si l'on ne croit guère à une « main invisible » du marché, quels liens établir en économie entre « vices privés» et «vertu publique»? Autre interrogation: dans un pays de laïcité comme le nôtre, peut-on concevoir la définition d'un bien commun politique sans y inclure un respect de lois divi­nes ? Plus profondément encore, est-il possible de définir un bien commun immanent à la société sans références à des normes transcendantes ? On le constate, le champ d'exploration est vaste. Les développements au XX
e siècle de l'idée de bien commun ont été importants.
Au concile Vatican II, les chré­tiens n'étaient pas en dehors des débats. La constitution pastorale

Gaudium et spes
avait en effet dé­fini le bien commun comme un « ensemble de conditions sociales qui permettent tant aux groupes sociaux qu'à chacun de leurs membres d'atteindre leur per­fection d'une façon plus totale et plus aisée » (26,1). Des pionniers, tant au plan philosophique, comme Jacques Maritain, qu'au plan social, comme le P. Lebret, avaient conduit à cette heureuse prise en compte en adossant cette notion au service de la personne. On sait moins que la tradition li­bérale est aussi restée sensible à cette question du bien de tous. Un philosophe comme John Locke parlait volontiers du « bien public » comme « bien de chaque membre particulier autant qu'il peut être satisfait par des règles communes» . À l'èremoderne, la divergence, notamment avec la tradition socialiste, a surtout porté sur les moyens à adopter pour y parvenir. Certes, on peut faire le constat d'une arène politi­que, où les ambitions et les rivali­tés personnelles polluent le débat, ou d'une scène économique où le « chacun pour soi » semble être la règle. Mais on peut voir aussi les choses autrement. Aujourd'hui, de nombreuses institutions in­ternationales, comme l'Unesco, ou des ensembles politiques, comme l'Union européenne, ten­tent de promouvoir et de mettre en œuvre dans leurs politiques cette notion de bien commun, parfois pas toujours totalement distinguée de celle d'intérêt gé­néral. Qu'importe. Par bien des aspects, il semble non seulement possible, à partir notamment d'un héritage augustinien et thomiste, de promouvoir cette idée d'un bien commun universel. Au vu des défis planétaires, il y a sans doute plus urgence qu'il n'y paraît.
Aujourd'hui, de nombreuses institutions internationales ou des ensembles politiques tentent de mettre en œuvre cette notion de bien commun, pas toujours distinguée de celle d'intérêt général.

 

En quête de soi et de sens
E
n France, l'élection présidentielle met aux manettes en 2007 la droite, les élections municipales en 2008, la gauche : division du travail politique dans notre démocratie ? Peut-être... Surmédiati­sation (avec Internet) de la scène politique au niveau national ? Mobilisation territoriale autour de problématiques de proximité, le tout sur fond de crise financière de l'État ? Il le semble... Et dans le monde, de plus en plus petit ? La construction européenne est en panne et la globalisation financière fait rage, diluant les responsabilités. Le capita­lisme se porte bien et remet en cause notre environnement social et naturel ; il s'ac­compagne de moyens de communication séduisant de plus en plus de populations. Les conflits interculturels et identitaires sur fond religieux, malgré les débuts d'une gouvernance mondiale, creusant les écarts entre le Nord et le Sud, battent leur plein depuis le Moyen-Orient jusqu'aux conscien­ces des individus en quête de soi et de sens. Les jeunes générations, nous dit-on, sont en proie à une perte des valeurs... Y a-t-il un sens à tout cela ? Chaos, ébullition des valeurs ? Problème de gouvernance et de prise de décision des élites ? Financiarisa­tion des sociétés modernes ? Déplacement des centres de décisions, court-circuitant l'État-nation, tant par le bas (régionalisa­tion) que par le haut (mondialisation) ? Tout cela à la fois, sans doute.
Mais il en ressort un point commun, l'ab­sence de sens politique. Il recouvre deux di­mensions. D'une part, le sens du politique, c'est-à-dire le « sens des ensembles » (Mou­nier). Ce sens du collectif peut s'envisager
alors soit comme « mise en commun des actes et des paroles » (Aristote, Arendt, Ha­bermas), soit comme domination, rapport de force, stratégie du plus fort (Machiavel, Hobbes, Marx, Schmitt). D'autre part, le sens politique, c'est mettre du sens dans la politique, le sens étant entendu dans ses trois dimensions : direction (d'où venons­nous ? où allons-nous ?), signification (le sens des choses) et également incarnation de l'acte politique dans la vie concrète de nos concitoyens avec des questionnements entremêlant éthique de responsabilité et éthique de conviction.
Pourquoi cette absence de sens poli­tique? Le sens du collectif s'émiette au profit d'une valorisation des stratégies individuelles, non pas tant du fait d'une individualisation/pluralisation libérales des sociétés que du manque d'une force de proposition de sens significative pour tous. Aussi, ne savons-nous plus où nous voulons aller. Sans discernement, pas d'engagement. Il n'y a plus de sens politique parce que les grandes formulations du vivre ensemble s'effacent au profit d'une subjectivisation braconnée des références communes.
Pourtant, quatre principales formulations du vivre ensemble peuvent nous inspirer. Le bien commun : les valeurs de bien existent en soi, transcendantes et incontestables, elles sont accessibles à tout homme qui use de sa raison. L'intérêt général : il est la résultante toujours négociable et révisable d'un processus délibératif entre subjectivi­tés souveraines. L'éthique de la discussion : une mise en commun des argumentaires sur fond d'égalité et de rationalité des membres sans intimidation, sans argument d'autorité, peut réaliser des accords. Enfin, les spiritualités : mises de côté a priori parce que n'ayant rien à voir avec le politique, elles font a posteriori réfléchir à des fins existen­tielles et supérieures (vie, mort, euthanasie, guerre, paix...) et questionnent des choix publics à implication éthique.
Dès lors, il semble urgent de faire un diagnostic approfondi de l'absence du sens politique. Il s'agit aussi de proposer et transmettre à toutes les générations, en formation initiale et continue, le souci de la gouvernance des ensembles selon un exercice éthique du sens en politique. Cela passe par la prise en compte des rapports de force et contraintes, par la mise en sens des quatre formulations du vivre ensemble. La finalité : la mise en commun effective et démocratique des actes et des paroles au service des personnes, dans « une vie ac­complie avec les autres et pour les autres dans des institutions justes » (Ricœur). Telle est du moins l'ambition du pacte commun qui est au cœur de l'Institut du sens politique.

Proposer et transmettre à toutes les générations le souci de la gouvernance des ensembles selon un exercice éthique du sens en politique.

 

L'économie n'est pas le tout de l'homme
L
e bien commun ne fait pas partie du vocabulaire des économistes. Ils parlent plus volontiers d'intérêt général, de satisfaction générale ou de bien-être social. Parler de bien commun les entraînerait sur un terrain qui n'est pas le leur. Ils reconnaissent qu'il ne leur appartient pas de fixer les objectifs sociaux à atteindre dans une société donnée. Au mieux peuvent-ils chercher à répondre à des questions du genre : quels sont les moyens les plus efficaces pour réduire la pauvreté, atteindre tel niveau de bien-être social ? Quelles seraient les conséquences de la suppression du salaire minimum sur les prix, les salaires, les finances publiques, l'équité ? Bien évidemment, ils ne peuvent prétendre à une parfaite neutralité dans leurs réponses. Ils savent bien qu'ils sont tributaires des présupposés des cadres théoriques et des modèles qu'ils peuvent mobiliser.
La réponse du lien entre économie et bien commun est à chercher ailleurs que dans la science économique. Il faut pour cela revenir aux fonctions fondamentales de l'économie comme organisation des échanges de biens et de services. Deux sont essentielles pour saisir la contribution de l'économie au bien commun.
La première fonction de l'économie est de fournir les biens et services dont les hom­mes ont besoin pour vivre. Dans un monde où les tâches sont parcellisées, personne ne peut produire par lui-même de tout ce dont il a besoin pour vivre décemment. En participant à l'organisation économique, il fait une double expérience : celle de sa nature d'être social et celle de ses propres limitations. La vie économique lui est né­ cessaire, ne serait-ce que pour survivre. En cela, on peut dire que l'économie fait partie du bien commun. Elle est à son service et elle sert les autres en y contribuant.
Cet apport réciproque est un élément déterminant du bien commun où se joue le rapport entre l'homme et la société. L'homme n'est pas un simple rouage d'une mécanique complexe et supra­personnelle, où son identité personnelle serait absorbée par et dans le collectif. Dans le même temps, l'économie ne se ré­ duit pas à la recherche de ses seules satis­factions personnelles - optique dominante dans la pensée économique qui considère que les choix collectifs sont guidés par l'agrégation des préférences individuel­les. Cela signifie aussi que l'homme a une responsabilité à l'égard d'institutions éco­nomiques qui permettent la production et l'échange de biens. Il ne peut en user selon son bon vouloir, au gré des opportunités qui se présentent à lui. Mais il doit veiller à leur bon fonctionnement pour que tous puissent accéder aux biens et services qui leur sont nécessaires. La manipulation des marchés, les manœuvres spéculatives, la corruption sont contraires à la recherche du bien commun, c'est-à-dire du bien de tous et de chacun.
La seconde fonction de l'économie, moins évidente, est de permettre l'existence et le développement de tout ce qui n'est pas éco­nomique. C'est parce que certains s'occu­pent des affaires humaines ( negotium ), de la production et de l'échange que d'autres - et les mêmes en d'autres temps - peuvent se livrer à l'étude, à la recherche de la vérité, à la contemplation ( otium ). En effet, tout n'est pas économique. Mais c'est l'économique qui permet la différentiation des activités humaines. Cela donne à l'économie une position prééminente dans la société, qui peut facilement devenir hégémonique quand tout devient marchand. Il ne faut cependant pas attendre de la sphère écono­mique qu'elle s'impose des limitations pour ne pas empiéter sur les autres sphères de la vie sociale. Cette responsabilité incombe au politique. Celui-ci peut et doit établir, par une législation adaptée, les frontières de l'économique pour préserver un espace d'échanges fondés sur une logique autre que celle du marché (services publics, économie sociale, don d'organes...).
Même si l'économie est une dimension capitale et indépassable de l'existence, elle n'est pas le tout de l'homme. L'homme, même le plus pauvre, ne vit pas seulement de pain. Il a aussi besoin de culture, de gra­tuité, de solidarité, de fête. Le bien commun déborde largement ce que l'économie peut proposer à l'homme. L'économie n'est ja­mais qu'un moyen au service d'une finalité qui l'excède.

Le politique peut et doit établir, par une législation adaptée, les frontières de l'économique pour préserver un espace d'échanges fondés sur une logique autre que celle du marché.

par lenuki publié dans : Réflexions d'actualité
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Dimanche 27 avril 2008

Le philosophe espagnol Fernando Savater : Pas de démocratie sans laïcité.
mardi 19 février 2008  (Entretien conduit par Zyed Krichen)

Fernando Savater n'est pas un philosophe comme les autres. Ce sexagénaire au regard malicieux se veut un intellectuel engagé et non un penseur métaphysique. Auteur de près de cinquante livres, dont un certain nombre de romans et d'ouvrages pour la jeunesse, il se distingue surtout par sa réflexion sur l'éthique et la politique. Basque de naissance, il a été condamné à mort par l'ETA car il n'a cessé de vilipender le terrorisme et l'usage de la violence en politique. Aujourd'hui Fernando Savater s'engage dans la politique. Il vient de fonder, avec de nombreuses personnalités, un nouveau parti politique qui se veut ni de gauche, ni de droite mais un outil populaire pour le progrès. Invité récemment par l'Institut Cervantes pour donner une conférence sur les religions et l'exigence laïque, Savater, ce "Sartre espagnol" a bien voulu se soumettre, pour les lecteurs de Réalités, à une épreuve dans laquelle il excelle : l'interview.
 Vous avez toujours dit qu'il ne peut y avoir de démocratie sans laïcité tout en disant qu'il y a différents niveaux pour la laïcité. Y a-t-il un "smig" laïque au-dessous duquel la démocratie n'est plus possible ? Il doit y avoir une différence fondamentale entre le discours symbolique du pouvoir et celui de la religion : d'un côté la légitimité des urnes, de l'autre les diverses légitimités religieuses.

L'existence d'une Eglise facilite cette distinction. Dans les autres expériences sans Eglises, comment opérer cette séparation ? Un des problèmes de l'Islam pour contrôler l'expression fanatique est probablement l'absence de cette Eglise. Seulement l'Eglise catholique a été, historiquement, porteuse de violence et de fanatisme. Il est vrai que l'existence de ce pouvoir central religieux permet un meilleur contrôle de ce champ.

En Europe, le problème de la sécularisation est résolu. Est-ce que c'est le cas pour toute la chrétiente ? Non. C'est le cas des pays de l'Amérique du Sud. Il y a des pays où il est difficile de se proclamer non religieux et d'accéder à la plus haute marche du pouvoir ou d'afficher une différence sexuelle. Même dans un pays comme les Etats-Unis, je ne pense pas qu'un divorcé puisse devenir président. Il y a une différence entre la séparation constitutionnelle entre le pouvoir politique et l'Eglise et d'assurer cette séparation dans la vie quotidienne.

Les communautés musulmanes vivant en Europe acceptent-elles ce principe laïque ou ont-elles quelques difficultés pour s'y adapter ? Cela dépend des pays. Il y a des communautés musulmanes très anciennes, comme dans le cas de la France, où le principe laïque est accepté, même si l'on remarque une certaine évolution ces dernières années. La première génération d'immigrés musulmans s'est parfaitement adaptée à la laïcité, c'est le cas aussi de la Grande-Bretagne. C'est dans la deuxième ou troisième génération que les problèmes sont apparus. Les jihadistes en Grande-Bretagne sont les enfants d'immigrés relativement bien intégrés. Il y a des raisons socio-économiques qui expliquent cela. L'ascenseur social est en panne dans certains pays européens. Le résultat a été le renforcement du sentiment religieux identitaire. Cela étant et en dehors des groupes extrémistes, très minoritaires, la plupart des Musulmans d'Europe n'ont aucun problème avec les institutions laïques. Mais ces communautés vivent, aujourd'hui, dans la peur que des actes terroristes sanglants, comme ce fut le cas à Madrid et à Londres, se fassent au nom de l'Islam car les premières victimes seraient les Musulmans d'Europe.

Si les Musulmans d'Europe n'ont pas de problèmes particuliers avec la laïcité, la laïcité serait-elle alors un concept géographique ? Le problème, c'est la démocratie qui facilite le vivre-ensemble. Auparavant, dans nos sociétés anti-démocratiques, les catholiques étaient très peu tolérants. On oublie que l'intégrisme catholique a été majoritaire en Europe durant de nombreux siècles. L'évolution historique et l'apparition de la démocratie ont fini par faire régresser l'intolérance religieuse. Je pense que les Musulmans peuvent connaître la même évolution. Aucune religion n'est ni absolument tolérante, ni absolument intolérante.

Que pensez-vous de la thèse qui dit que le Christianisme contient le concept laïque en puissance dès Jésus-Christ lui-même, alors que l'Islam est beaucoup plus rétif à cela ? Je pense que la différence historique est plutôt dû à l'institution ecclésiastique. L'idée qu'il y a un roi de l'Eglise face à un roi civil introduit déjà la séparation des deux champs. S'il n'y avait pas de hiérarchie religieuse dans le Christianisme, l'idée de séparation serait beaucoup plus difficile.

Comment expliquez-vous que le Chiisme musulman, qui connaît une certaine forme d'église, a produit une théocratie ? Je ne crois pas aux explications essentialistes. Les circonstances historiques sont déterminantes. Entre la fondation de l'Eglise catholique et l'émergence de la démocratie en Europe, il y a plus de quinze siècles. Il n'y a pas de relation mécanique.

Quelles seraient les circonstances historiques qui pourraient amener les pays musulmans à la laïcité ? Il faudrait œuvrer pour une laïcité qui serait adaptée et acceptée par la culture musulmane. Un laïcisme dictatorial et imposé par les armes n'est pas viable.

Beaucoup d'intellectuels musulmans craignent que la démocratie ne favorise que l'intégrisme. Qu'en pensez-vous ? Si l'intégrisme prospère, cela ne peut être que pour des raisons sociales. La faute n'est pas à la démocratie, mais à l'organisation sociale. Quelqu'un comme Chavez a été élu par les urnes et il n'est pas le meilleur exemple pour la démocratie. Les pays arabo-musulmans vivent une période de transition à laquelle la démocratie devrait s'adapter ; bien qu'étant espagnol je garde un mauvais souvenir des qualificatifs de la démocratie. Franco aimait parler d'une "démocratie organique" et on sait que cette "démocratie" n'avait rien de démocratique. Tout adjectif est limitatif... Franco, comme tous les dictateurs, disait que les Espagnols n'étaient pas encore prêt pour la démocratie. Aujourd'hui on entend la même chose concernant les pays musulmans. En vérité tous les peuples sont prêts pour la démocratie, sauf les dictateurs.

Vous êtes espagnol et basque à la fois. Comment expliquez-vous la persistance des mouvements violents, comme l'ETA, dans des pays démocratiques ? Le séparatisme nationaliste violent existe en Espagne depuis le 19ème siècle. L'Espagne est le plus ancien Etat de l'Europe et en même temps le plus mal ficelé. On avait pensé qu'avec la fin de la dictature et la générosité de la jeune démocratie face aux revendications nationalistes, le terrorisme allait cesser. Pourtant la violence continue toujours.

Les philosophes réfléchissent généralement sur les concepts et vous êtes un philosophe qui veut réfléchir sur la société. Vous représentez un nouveau profil du philosophe en Europe ? D'abord je suis un professeur de philosophie et non un philosophe. Ensuite il y a une philosophie pratique, celle des valeurs, de l'éthique et de la politique. La société, c'est des gens dans la rue. La philosophie doit pouvoir réfléchir sur cela.

On dit que vous êtes un philosophe médiatique. Est-ce qu'il n'y a pas là un risque de dépréciation de la parole et de la pensée du philosophe ? La philosophie, depuis Socrate, a toujours cherché l'agora, l'espace public. Aujourd'hui la place publique est représentée par les médias. On doit parler aux gens là où ils sont. Les gens sont dans l'Internet, dans la télévision, dans la radio. L'idée de parler uniquement à un petit groupe de spécialistes est très narcissique mais très peu efficace. Cela étant dit, les grands créateurs intellectuels sont toujours nécessaires. On a besoin des deux.

Pourquoi avez-vous choisi dernièrement de passer du champ d'engagement intellectuel à celui de la politique ? Je me suis toujours senti engagé politiquement. A l'époque de Franco, j'étais dans l'opposition. Ensuite je me suis engagé dans le mouvements "Basta" contre le terrorisme. Mais ce type d'engagement a atteint ses limites pour moi. On ne peut pas toujours répéter la même chose. Je pense qu'une autre voie est possible. L'unique discours qu'on entend en Espagne de la part des deux grands partis politiques -le parti populaire et le parti socialiste- est celui-là : l'autre est pire que moi. C'est un sectarisme ennuyeux, surtout pour la jeunesse. Nous voulons introduire un discours différent.

 Quel est votre positionnement sur l'échiquier politique espagnol ? Nous sommes plutôt progressistes. Le progrès prend des éléments de la gauche et de la droite en même temps. Il y a aussi des réactionnaires à gauche et à droite. Le progrès c'est lutter contre la tyrannie, la misère et l'ignorance. Ce sont les trois maux fondamentaux de toute société.

Face à la menace terroriste islamiste, comment jugez-vous le comportement des sociétés occidentales : plus d'ouverture ou plus de repli identitaire ?

Les deux à la fois. Il est vrai qu'après les attentats de Madrid de mars 2004 il n'y a eu aucune réaction anti-arabe ou anti-musulmane dans la population. C'est une source de fierté pour moi. Mais, avec le temps et la multiplication des actes terroristes, on arrive peu à peu à un portrait robot de l'ennemi : c'est l'arabo-musulman. En Espagne, par exemple, on n'a pas d'extrême droite xénophobe depuis la mort de Franco, mais aujourd'hui on commence à entendre des voix anti-immigrés. On ne doit pas cacher cette réalité.La tolérance, c'est un combat au quotidien, ce n'est jamais gagné d'avance...Il n'y a de tolérance que si l'intolérable n'est pas toléré. Si on tolère l'intolérable, c'est la tolérance qui recule et non l'inverse.

Zyed Krichen Copyright Réalités Magazine Actualités
par lenuki publié dans : Réflexions d'actualité
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Samedi 26 avril 2008

Du bovarysme politique, par Christian Salmon

LE MONDE | 25.04.08 | 15h28  •  Mis à jour le 25.04.08 | 15h28

 

« J''avais l'impression de vivre dans un théâtre, dans une fiction », a récemment avoué Cécilia, l'ex-épouse du président de la République. En pleine commémoration de Mai 68, cette déclaration évoque un vieux slogan inscrit sur les murs de l'Odéon : "Quand l'Assemblée nationale devient un théâtre bourgeois, tous les théâtres bourgeois doivent devenir des assemblées nationales". Cécilia serait-elle notre nouvelle Antigone, une Antigone de l'ère médiatique, capable à la fois de résister à l'attrait du pouvoir et de le démasquer ? La "pipolisation" de la politique ne serait donc pas à sens unique, elle irait de pair avec une certaine "politisation des people". On objectera que le rôle d'Antigone est peut-être un peu trop grand pour l'ex-première dame. Et on lui préférera sans doute celui d'Emma Bovary, se détournant des avantages de son statut d'épouse pour n'écouter que ses sentiments de femme amoureuse. A condition de ne pas ignorer la dimension politique du bovarysme.

L'opposition entre le coeur et la raison, la passion amoureuse et le devoir conjugal, constituait déjà à l'époque de Flaubert un stéréotype des romans sentimentaux. Et c'est justement dans ce fond de stéréotypes que Flaubert a puisé pour constituer son bréviaire du bovarysme. Il faut relire à ce propos les lignes consacrées à la passion naissante d'Emma : "Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse en se considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant enviée."

Qu'est-ce que le bovarysme sinon cette distorsion de la personnalité qui réside, selon Jules de Gaultier (1858-1942), dans le "pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est" ? Dans la vie politique, les exemples d'une telle dilatation du moi ne manquent pas : de Clinton à Blair et de Sarkozy à... Berlusconi. Ce dernier représentant un cas d'école, presque un modèle pour les autres : "Je suis plus grand que Sarkozy et Poutine, a-t-il récemment déclaré, je suis grand comme Prodi. Je fais 1,71 m." Avant d'affirmer que ses connaissances en latin lui permettraient "de tenir un déjeuner avec Jules César". Une déclaration aussitôt agrémentée d'une promesse : "La première chose que je ferai après le vote sera d'appeler Sarkozy, car il a vu en Berlusconi un maître." On ignore s'il s'est adressé à lui en latin.

Mais le maître illusionniste qui gouverne une Italie "téléstupéfaite", selon le mot de l'écrivain italien Vincenzo Consolo, n'a pas hésité pendant la dernière campagne électorale à fustiger "l'illusionnisme" du candidat de la gauche modérée "qui, au lieu d'obtenir un diplôme universitaire, en a seulement un en fiction, en cinéma !" Il est vrai que Walter Veltroni est passé maître en mise en scène politique (allant jusqu'à convaincre il y a quelques années la rock-star Sting d'ouvrir un congrès du Parti communiste) au point de s'attirer le soutien ambigu de Roberto Benigni : "Les hommes politiques ne doivent faire que de la politique, les acteurs que du cinéma, mais je suis avec toi." Le nouveau Parti démocrate italien a récemment quitté son siège historique de la rue des "Botteghe oscure" pour s'installer dans de nouveaux locaux, un open space, que ses occupants ont spontanément baptisé le Loft ! Naissance de la loft politique...

Si le bovarysme en est un formidable prisme, c'est que Flaubert a mis au jour, dans la "nature quelque peu perverse" d'Emma, cette femme de "fausse poésie" et de "faux sentiment", une forme d'individuation nouvelle, devenue courante aujourd'hui à l'ère de Second Life, produit de la pétrification de l'expérience humaine dans les clichés romanesques et les histoires toutes faites. Un "bovarysme politique" qu'on pourrait définir comme l'usage stratégique de la fiction à des fins de contrôle et de manipulation et dont la fameuse scène des comices agricoles constitue le laboratoire. Dans un montage habile des discours, Flaubert fait alterner, phrase à phrase, les propos amoureux d'Emma et Rodolphe et le discours politique des édiles locaux, chacun empruntant à son propre registre ses figures de style, sa syntaxe, son lyrisme. La conquête d'Emma par Rodolphe se déploie ainsi sur un fond d'éloquence de tréteaux comme une véritable parade de clichés romanesques (une centaine, que Flaubert a patiemment collectés, préfigurant son Dictionnaire des idées reçues) qui emporte Emma sur la route des signes amoureux, instaurant une véritable signalétique de l'égarement.

Pendant ce temps, le bon peuple assiste à la mise en récit de sa propre vie avec ses éloges bucoliques, ses appels à l'effort - qui ne sont pas sans rappeler certains discours de la récente campagne présidentielle -, un provincialisme qui réside moins dans la distance physique d'avec la capitale que dans un rapport d'éloignement à sa propre expérience.

Le bovarysme politique éclaire ainsi ce que nous appelons d'un terme vague et complaisant "pipolisation", cet amalgame bizarre d'intime et de collectif, de politique et de sexe, qui implique autant une gestion politique des désirs et des corps que la mise en fiction du politique. "On eût dit un véritable kaléidoscope, un vrai décor d'opéra et, un moment, notre petite localité a pu se croire transportée au milieu d'un rêve des Mille et Une Nuits", rapporta Homais dans le journal local. Une assez bonne définition de la politique à l'ère de la "feintise ludique" intégrée.


Christian Salmon est membre du Centre de recherches sur les arts et le langage.

 

par lenuki publié dans : Réflexions d'actualité
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Vendredi 25 avril 2008

 

Les exemples, mauvaise façon d'apprendre les maths

Agence France-Presse

 

Les exemples concrets sont loin d'être la meilleure méthode pour comprendre les mathématiques, selon une étude publiée jeudi aux États-Unis qui privilégie une approche d'assimilation abstraite.

«Il est très difficile de faire comprendre des principes mathématiques à partir d'un exemple concret», affirme Vladimir Sloutsky, co-auteur de l'étude et directeur du centre pour la Science cognitive de l'Université d'Etat de l'Ohio.

«Les exemples concrets peuvent être de bons moyens pour tester la maîtrise des connaissances acquises mais ce sont de mauvais instruments d'enseignement», ajoute ce chercheur dont les travaux paraissent dans la revue américaine Science datée du 25 avril.

Les étudiants qui apprennent une règle mathématique à travers un ou plusieurs exemples concrets auront en effet plus de mal à la réutiliser dans un nouveau contexte comparativement à ceux l'ayant acquise seulement de façon abstraite, selon ces chercheurs.

C'est ainsi qu'un grand nombre d'étudiants pouvant résoudre le problème de savoir à quelle heure le train A va croiser le train B, seront incapables d'appliquer cette solution à d'autres exemples s'ils n'ont pas acquis la formule de manière uniquement abstraite, explique Jennifer Kaminski, principale auteur de l'étude.

Les chercheurs ont testé leur théorie sur un groupe de 80 étudiants de niveau Deug-Licence qu'ils ont répartis en quatre sous-groupes.

Ils leur ont enseigné un principe arithmétique simple illustré par un, deux et trois exemples concrets pour les trois premiers sous-groupes alors qu'ils se sont contentés d'une simple explication abstraite pour le dernier groupe.

Ils ont ensuite soumis l'ensemble des 80 étudiants à un questionnaire à choix multiples pour tester la compréhension du principe de calcul enseigné.

Le meilleur score (80% de réponses exactes) a été réalisé par le groupe d'étudiants ayant appris ce principe de calcul de manière purement abstraite.

Les autres sous-groupes n'ont obtenu que 51% et 43% de réponses justes respectivement, dont une grande partie attribuée au hasard.

Les exemples concrets pourraient même distraire les étudiants en les empêchant de se concentrer sur le concept lui-même, explique Vladimir Sloutsky.

Selon lui, «ces conclusions remettent en cause une croyance de longue date en pédagogie».

«Nous avons vraiment besoin de présenter ces concepts par des représentations très symboliques», insiste Jennifer Kaminski. «Les étudiants sont ensuite mieux préparés à les appliquer dans une variété de situations», dit-elle.

 

 

par lenuki publié dans : Réflexions d'actualité
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Jeudi 10 avril 2008

Le camion ou la poupée, un choix inné ?

NOUVELOBS.COM | 10.04.2008 | 15:50

Vous pensez que le choix d'un jouet (de garçon ou de fille) par un enfant est influencé par la pub, l'entourage et la crainte de moqueries ? N'en soyez pas si sûr. Kim Wallen publie cette semaine, dans NewScientist, un rapport qui ébranle ce dogme bien connu.

 

 

 

 

Le psychologue et son équipe du Centre national de recherche sur les primates de Yerkes à Atlanta (Géorgie) ont placé de jeunes singes rhésus (de 1 à 4 ans) face à deux lots de jouets distants d'une dizaine de mètres. Le premier groupe contenait des objets à roue dit « de garçons » (voiture, camion...) et le deuxième des peluches « de filles » (poupées, Winnie l'ourson...). Le but était d'évaluer la part d'inné et d'acquis dans le choix d'un joujou. 

Afin de mesurer le temps passé par les sujets avec chaque type de jouets, l'expérience a été filmé (vidéo disponible ci-contre). Rapidement, les mâles se sont rassemblés autour des jeux de garçons tandis que les femelles jouaient, indifféremment, avec tous les objets. Sans subir le poids des pressions sociales, les singes ont réagi comme les petits humains. Les spécialistes restent, toutefois, prudents dans leurs conclusions et avancent plusieurs hypothèses. Les mâles peuvent, simplement, être attirés par la forme ou les couleurs des jouets de garçons. Ils peuvent également rechercher l'objet entraînant la plus grande dépense physique. Les femelles, quant à elles, sont peut-être plus curieuses. La même expérience, menée en 2002 par Gerianne Alexander, une consoeur américaine, sur des singes Vervet avait abouti aux mêmes résultats. Selon elle, ces comportements s'expliquent par une attirance naturelle accentuée ensuite par la société.


Mélanie Bourdon
Sciences et Avenir.com
10/04/2008
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Mardi 8 avril 2008

Grève des lycées : la preuve par le tract

Les lycéens n'ont vraiment pas besoin que l'on allège leurs programmes. Ils n'ont pas besoin de manifester pour le démontrer. Il suffit de lire leurs tracts.



Invité par le Centre de documentation du lycée Claude Monet, à Paris, à tenir une conférence aux fins de dégouter définitivement quelques dizaines de lycéens du métier de journaliste, j'ai trouvé en arrivant ce tract : Grève des lycées : la preuve par le tract
Lisez attentivement ce tract : il comporte encore plus de fautes et de coquilles que les textes mis en ligne sur Marianne2.fr, site pourtant particulièrement déficient dans ce domaine! Au total, nous avons pointé une douzaine de fautes d'orthographe ou de français.
Ce qui montre deux choses :

1°) Les lycéens ne sont pas manipulés : quand c'était la LCR ou le PCF qui dirigeait les mouvements lycéens, les tracts étaient dûment relus et corrigés...

2°) Les lycéens n'ont vraiment pas besoin que l'on supprime des heures de cours.
Mardi 08 Avril 2008 - 18:25 Philippe Cohen
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Lundi 7 avril 2008

Universels, les droits de l'homme ?

Les droits de l'homme ne sont internationalement protégés que depuis 1948. Ce sont les Nations unies qui, devant l'ampleur des crimes nazis, ont consacré leur « universalité » au travers de traités et d'organes de contrôle (commissions, tribunaux). Le concept s'est imposé, porté par les « sociétés civiles ». De n'importe quel pays, de n'importe quelle couleur, chacun a le droit d'être protégé contre l'assassinat politique, la « disparition », la torture, l'emprisonnement arbitraire, les traitements inhumains. Contre la discrimination si l'on est femme, si l'on pratique une religion - ou si l'on ne croit en aucune. Sous prétexte qu'il appartient à telle société plutôt qu'à telle autre, devrait-on accepter qu'un être humain puisse être réduit en esclavage ? Qu'un enfant soit condamné au travail forcé ?

Pourtant, cette idée d'universalité fait l'objet de contestations. Certains rappellent qu'elle a ponctuellement servi de paravent à l'impérialisme des puissances européennes au XIXe siècle (« interventions d'humanité »). D'autres la rejettent au prétexte qu'elle serait purement « occidentale ». Plusieurs intellectuels soulignent que ces droits, d'origine européenne, n'auraient pas d'équivalents dans d'autres cultures tout aussi avancées. Ces remises en cause inquiètent des associations, telle Amnesty international, qui craignent qu'elles n'aboutissent à des régressions. François Jullien considère pour sa part que la notion de droits de l'homme est contingente. Mais cela n'implique pas, pour lui, de renoncer au combat pour la dignité humaine dans le monde.

Par François Jullien

Professeur à l'université Paris-VII (Denis-Diderot), directeur de l'Institut de la pensée contemporaine, auteur notamment (avec Thierry Marchaisse) de Penser d'un dehors (la Chine), Seuil, Paris, 2000 ; et de Si parler va sans dire. Du logos et d'autres ressources (premier volume d'Ex-optiques), Seuil, Paris, 2006.

 

Les Occidentaux posent les droits de l'homme, et même les imposent, comme devoir-être universel, alors que ces droits sont issus d'un conditionnement historique particulier. Ils réclament que tous les peuples y souscrivent, sans exception ni réduction possibles, tout en constatant que, de par le monde, d'autres options culturelles les ignorent ou les contestent. Jusqu'où l'Europe peut-elle pousser ce déni et oublier l'agencement composite, forcé et même hasardeux, dont ces droits sont le produit au sein même de sa propre histoire ?

On peut vérifier le caractère hétéroclite, pour ne pas dire chaotique, de la fabrication de l'universel : la Déclaration des droits de l'homme de 1789, par exemple, est née de projets préparatoires multiples et même, pour une part, inconciliables ; elle a fait l'objet d'infiniment de négociations et de compromis ; elle est formée de l'association de fragments pris de divers côtés - un terme ici, une phrase ailleurs, ses articles étant repris, dépecés, réécrits (1). Elle a été reconnue, et votée, par ses auteurs eux-mêmes comme « non finie ». « Sans doute le plus mauvais de tous les projets est peut-être celui qu'on a adopté (2)  », confie l'un d'eux au soir de l'adoption.

Mais, en même temps, dès lors que tout rapport à l'événement y est mis prudemment à distance, dès lors que, par peur d'accroître les dissensions, en est écarté tout ce qui ferait paraître un enjeu trop précis, ce texte, rédigé à la hâte, où la mauvaise foi se mêle parfois à l'enthousiasme, revêt une abstraction qui le sacralise. Se présentant lui-même comme inengendré, né tout armé du cerveau des Constituants, il se pare d'une aura mythique (il a été conçu « en présence et sous les auspices de l'Etre suprême ») et prétend à une universalité de principe. A l'envers de ce qu'elle dit d'elle-même, la prétention à l'universalité ne serait-elle pas la seule façon de faire tenir ensemble, en la dépassant, une hétérogénéité menaçante ?

Si on oublie sa difficile production, le texte frappe par sa réussite historique. Toute trace de contingence effacée, le voici - et ce, légitimement - tiré vers l'idéal et le nécessaire. Au point que cette Déclaration de 1789 a fait souche (elle a été reprise dans les Constitutions françaises de 1793, 1795, 1848 et 1946, sans parler de la Déclaration universelle adoptée par les Nations unies en 1948). Certains ont même regretté, au moment de la rédaction du préambule de la Constitution française de 1946, la brièveté, la majesté, la simplicité de « notre grand texte de 1789 », tandis qu'on « sent dans le texte de 1946 que les articles ont des origines diverses, ont été pensés en plusieurs langues, traduits les uns dans les autres (3)  ». Or qu'une telle Déclaration soit constamment à réécrire montre déjà assez que l'universalité à laquelle elle prétend n'est pas donnée, mais vaut à titre d'idée régulatrice, idée jamais satisfaite et guidant indéfiniment la recherche - faisant travailler.

Il faudra donc se rappeler ce que notre invention des droits de l'homme, déclarés universels, possède, en Europe même, de contingent et par conséquent de singulier dans l'histoire des idées, si l'on ne veut plus se tromper sur l'universalité qu'on peut leur prêter. Ne s'imposant qu'à l'époque moderne, les droits de l'homme sont à l'évidence le produit d'une double abstraction (occidentale). A la fois des « droits » et de l'« homme ».

Des droits : cette notion privilégie l'angle défensif de la revendication et de l'affranchissement du sujet (de la non-aliénation) consacrés en source de la liberté (le « devoir » n'étant lui-même conçu que dans la dépendance de la notion de « droit »). De l'homme : celui-ci s'y trouve isolé de tout contexte vital, de l'animal au cosmique, la dimension sociale et politique relevant elle-même d'une construction postérieure. C'est seulement en tant qu'individu que l'« homme » est absolutisé, puisqu'il n'est conçu de but à toute association que la « conservation » de ses « droits naturels et imprescriptibles » (cf. Déclaration de 1789, article 2).

Isolation, abstraction et absolutisation, allant de pair, ont donc été le prix à payer pour ériger cet universel. Or qu'est-ce qui, en même temps, se défait sous ces opérations conjointes ? Rien de moins que ce que l'on pourrait nommer l'intégration de l'humain en son monde - intégration désignant précisément à l'endroit ce dont aliénation dit l'envers.

Deux logiques culturelles
se font face :
celle de l'émancipation
et celle de l'intégration

De façon significative, même la famille, niveau minimal d'intégration introduisant sa médiation entre l'individu et la société, est absente des Déclarations de 1789 et 1793 (et n'apparaît en 1795 que sur un mode rappelant étonnamment les « cinq relations » confucéennes : « Nul n'est bon citoyen s'il n'est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux »). Dans la Déclaration universelle de 1948, la référence à « tous les membres de la famille humaine » reste à statut vaguement métaphorique, allusif, plus rhétorique qu'explicatif.

Ainsi, en évacuant toute dimension religieuse (l'Etre suprême de 1789 n'est invoqué qu'à titre de spectateur), en défaisant le groupe (caste, classe, gens, tribu, parenté, guilde, corporation, etc.), en refusant toute hiérarchie préétablie (puisque l'égalité y est posée en principe de base), et d'abord en coupant l'homme de la « nature » (le souci de l'environnement et de son développement durable ne nous revenant que tout récemment, comme s'il nous fallait rattraper aujourd'hui dans l'urgence ce que nous aurions inconsidérément négligé), le concept des droits de l'homme trie et prend parti dans l'humain. Or les options qu'il y inscrit ne peuvent elles-mêmes avancer de justification, du moins ultime, que celle de leur universalité. De là le cercle logique dans lequel la pensée de l'universel paraît enfermée : celui-ci est non seulement la fin, mais aussi le garant et la caution de sa propre opération d'abstraction.

De fait, deux logiques culturelles se font face : celle de l'émancipation (par l'universalité des droits de l'homme) et celle de l'intégration (dans le milieu d'appartenance - familial, corporatif, ethnique, cosmique). La question est désormais, pour le monde à venir, de savoir si elles demeureront inconciliables.

Pour mieux comprendre, essayons d'expliquer pourquoi le concept de droits de l'homme ne trouve aucun écho dans la pensée de l'Inde classique (ou, dit à l'envers, pourquoi celle-ci se découvre plutôt indifférente à son égard). En Inde - on le sait, même de loin, comme un fait massif devant lequel l'intelligence européenne est saisie d'un vacillement irrépressible -, il n'y a pas isolation de l'« homme ». Ni vis-à-vis des animaux : la coupure des êtres humains avec eux n'est qu'insuffisamment pertinente dès lors qu'on admet des renaissances des uns dans les autres et que l'animal possède également le pouvoir de comprendre et de connaître. Ni vis-à-vis du monde : l'adhérence au monde est telle qu'il n'est pas conçu d'ordre naturel dont l'homme se détacherait. Ni vis-à-vis du groupe, enfin : celui-ci, déterminé hiérarchiquement par sa fonction religieuse, est la réalité première, où l'individu ne trouve lui-même qu'un statut minimal - celui, irréductible, qui est cantonné au psycho-physiologique de ce qui souffre ou qui jouit.

La philosophie européenne ne peut pas ne pas en être ébranlée : l'« homme », en Inde, est si peu une entité que sa vie et sa mort sont vides de toute signification, destinées qu'elles sont à se répéter indéfiniment. On n'y trouve donc aucun principe d'autonomie individuelle ni non plus d'autoconstitution politique à partir desquelles des droits de l'homme soient à déclarer. Quand la liberté est le dernier mot de la pensée européenne, l'Extrême-Orient, en face d'elle, inscrit l'« harmonie » - et, à cet égard, l'Inde communique effectivement avec la Chine à travers le bouddhisme. Sans doute est-ce donc plutôt l'« Occident » qui, en introduisant la rupture - l'isolation de l'homme -, source d'effraction et, par suite, d'émancipation, fait exception.

Si l'on se réfère à la typologie des cultures, la marge d'éclosion des droits de l'homme est exiguë, en dépit de leur prétention universelle. Quand la perspective de la transcendance domine au point d'aboutir à la constitution d'un autre monde, ces droits sont résorbés dans un ordre qui les dépasse, cosmique ou théologique. Quand c'est celle de l'immanence qui prévaut, ils ne sont pas en mesure de se détacher du cours spontané des choses et ne peuvent émerger des rapports de forces.

L'islam, à l'évidence, est dans le premier cas. Le Coran et la tradition qui en émane fixent une loi qui, de création divine, atteindrait le « sommet final dans la réglementation des rapports humains (4)  ». La peur du Jugement dernier, élément premier de la foi islamique, ne reconnaissant pas aux droits de l'homme de plan autonome où se déployer, elle les réduit à l'insignifiance.

C'est l'abstraction
dont ils procèdent
qui les rend communicables
à d'autres cultures

La Chine est dans le second cas. Car comment dit-on « droits de l'homme » en chinois, en le traduisant de l'« occidental » ? Ren (« homme »)-quan. Désignant en propre la balance et l'opération de la pesée, quan sert à dire aussi bien le « pouvoir », notamment politique (quan-li), que ce que nous entendons par « circonstance » ou par « expédient » (quan-bian, quan-mou) : ce qui, par sa variation et s'opposant à la fixité des règles (jing), permet à la situation de ne pas se bloquer, mais de continuer d'évoluer conformément à la logique du processus engagé. Aussi, que ces deux sens se rejoignent au sein du terme qui sert à traduire « droit(s) » quand on dit« droits de l'homme » rend manifeste la torsion subie - même si cette greffe étrangère a bien pris en chinois moderne : quand ils revendiquent les droits de l'homme, les jeunes Chinois de la place Tiananmen savent désormais comme les Occidentaux de quoi ils parlent. Reste qu'on ne peut faire fi de l'écart précédent des pensées, au risque, sinon, de renoncer à la clairvoyance de tout engagement politique.

La revendication d'une universalité des droits de l'homme viendrait-elle du fait que le mode de vie occidental, né du développement à la fois de la science et du capitalisme, a fini par s'imposer dans le reste du monde et qu'il est donc désormais nécessaire - ou fatal - d'adopter l'idéologie des rapports humains, à la fois sociaux et politiques, allant de pair avec ces transformations ? Ou bien cette légitimité viendrait-elle de ce que la pensée européenne qui a porté les droits de l'homme exprime effectivement un progrès historique : de ce que, à l'instar du développement de la science à partir du début du XVIIe siècle et contemporains de celui-ci, ils constituent un gain pour l'humanité qui, comme tel, ne se serait produit lui aussi que dans la seule Europe ? Outre que cette justification vaut accusation, au moins tacite, de toutes les autres cultures, sa critique tombe sous le sens, y compris de l'ethnocentrisme le plus obtus : car au nom de quoi jugerait-on d'un tel progrès si ce n'est déjà au sein d'un cadre idéologique particulier ?

Cette objection montre que toute justification idéologique d'une universalité des droits de l'homme est sans issue. Plutôt que d'en émousser le concept en le livrant à des accommodations qui rendraient les droits de l'homme transculturellement acceptables, parce qu'au rabais, il faudrait prendre le parti inverse : celui de faire fond sur leur effet de concept, dont ils tirent un gain à la fois d'opérativité et de radicalité. Car, d'une part, c'est bien l'abstraction dont ils procèdent qui seule, en les détachant de leur culture et milieu d'origine, les rend communicables à d'autres cultures : autrement dit, ce n'est pas seulement parce que l'Occident les a promus au moment où il accédait au sommet de sa puissance et pouvait prétendre, par impérialisme, les imposer au reste du monde qu'on en débat aujourd'hui entre les nations ; mais aussi parce que ce statut d'abstraction les rend isolables, donc intellectuellement maniables, commodément identifiables et transférables, et en font un objet - outil - privilégié pour le dialogue. On ne pourrait par exemple faire de l'« harmonie » un enjeu comparable, internationalement discutable entre les cultures (5).

D'autre part, leur capacité de radicalité - ou nudité - conceptuelle fait qu'ils se saisissent de l'humain au stade le plus élémentaire, à ras d'existence. Ils l'envisagent sous cette ultime condition : en tant seulement qu'il est né. Or, sous cet angle, c'est moins l'individu qui est visé que le fait simplement qu'il y va de l'homme. « De l'homme » n'étant pas tant ici un génitif possessif (au sens de : qui appartient à l'homme) que partitif : dès lors qu'il y a de l'homme qui est en cause, un devoir-être imprescriptible, a priori, apparaît.

Mais une telle radicalité n'aurait-elle été conçue qu'à propos des droits de l'homme et dans le cadre européen ? Pensons, selon l'exemple chinois, au cas de celui qui, apercevant soudain un enfant sur le point de tomber dans un puits, est aussitôt pris de frayeur et fait un geste pour le retenir (non parce qu'il entretiendrait une relation privilégiée avec ses parents, ou qu'il voudrait s'en faire un mérite, ou qu'il craindrait sinon d'être blâmé...) : ce geste nous échappe, il est complètement réactif ; nous ne pouvions pas ne pas le faire. Or, selon le philosophe chinois Mencius (6), « qui n'a pas une telle conscience de la pitié n'est pas homme ». Bref, qui n'aurait pas tendu le bras « n'est pas homme ». Plutôt que de partir d'une définition de l'homme qui nécessairement serait idéologiquement déterminée et, de ce fait, particulière, Mencius fait surgir - et ce, négativement, lui aussi, à partir de son défaut inadmissible - ce qui, en soi, en tant que réaction incontrôlée d'« humanité », a vocation d'universalité. Il ne s'agit donc pas là d'un « universalisable » en tant qu'énoncé de vérité ; mais est universalisant ce refus irrépressible : de laisser l'enfant tomber dans le puits. Et ce cri qu'on jette (ce bras qu'on tend) devant cet enfant sur le point de tomber dans le puits est à l'évidence, sans qu'il soit besoin d'interprétation ni de médiation culturelles, celui - « foncier » - du sens commun de l'humain. Prendre en compte, autrement dit, la disparité des cultures et la façon dont elle nous oblige à débusquer l'impensé de notre pensée n'est pas pour autant renoncer à l'exigence du commun.

La capacité universalisante des droits de l'homme tient plus encore à cet autre fait : leur portée négative (du point de vue de ce contre quoi ils se dressent) est infiniment plus ample que leur extension positive (du point de vue de ce à quoi ils adhèrent). Car si, du point de vue de leur contenu positif, on sait désormais combien celui-ci est contestable (par son mythe de l'individu, du rapport contractuel associatif, par sa construction du « bonheur » comme fin dernière, etc.), s'ils ne peuvent par conséquent prétendre enseigner universellement comment vivre (en exigeant que leur éthique soit préférée à toute autre), ils sont un instrument incomparable, en revanche, pour dire « non » et protester : pour marquer un cran d'arrêt dans l'inacceptable, caler sur eux une résistance.

Outil indéfiniment reconfigurable (c'est pourquoi on réécrit à chaque nouveau moment historique leur Déclaration) en même temps que transculturellement sans limites (dès lors qu'il élève une protestation décontextualisable et « dénudée » : au seul nom de l'être né) : les droits de l'homme nomment précisément cet « au nom de quoi », d'ultime recours, qui, sans eux, resterait sans nom et donc laisserait sans capacité d'intervenir et de s'insurger. Or, que cette fonction négative, insurrectionnelle, l'emporte sur la dimension positive de la notion, rejoint la fonction plus générale qui fait la vocation de l'universel : celle de rouvrir une brèche dans toute totalité clôturante, satisfaite, et d'y relancer l'aspiration. Car le fait n'est-il pas aisément constatable ? Tous ceux qui, de par le monde, invoquent les droits de l'homme n'adhèrent pas pour autant à l'idéologie occidentale (et même la connaissent-ils ?) ; mais ils trouvent dans ceux-ci l'ultime argument ou plutôt instrument, repris inlassablement de main en main et disponible pour toute cause à venir, non pas tant pour dessiner une nouvelle figure d'opposition, dont on peut toujours soupçonner qu'elle fait encore jeu commun avec son partenaire-adversaire, que pour - plus radicalement - refuser.

Alors que l'opposition toujours est diverse parce qu'orientée par son contexte, le refus se désolidarise initialement de ce qu'il rejette et vaut comme geste unique : ouvrant soudain sur l'inconditionné en faisant crier à nu ce que j'évoquais précédemment, à titre de notion ultime et même indépassable, comme le sens commun de l'humain. Or, sur leur versant négatif, les droits de l'homme réussissent à dire exemplairement cette universalité du refus.

Cela nécessite de se « déboîter » quelque peu de nos termes usuels. Plutôt que de revendiquer une universalité arrogante des droits de l'homme qui nous condamnerait à méconnaître, dans un déni qui leur est mortel, combien ils sont culturellement marqués ; ou alors de renoncer, par dépit théorique, à l'arme insurrectionnelle, de protestation, qu'ils constituent et qui peut a priori servir universellement en tous lieux de notre planète (en quoi ils sont, jusqu'à ce jour, sans équivalent ni remplaçant possibles), mieux vaut ouvrir une déviation dans nos mots. Et, par la notion d'universalisant, exprimer à la fois deux choses :

- au lieu de supposer aux droits de l'homme une universalité qu'ils posséderaient d'emblée, l'universalisant donne à entendre que de l'universel s'y trouve en cours, en marche, en procès (qui n'est pas achevé) : en voie de se réaliser ;

- en même temps, au lieu de se laisser concevoir comme une propriété ou qualité passivement possédée, l'universalisant fait entendre qu'il est facteur, agent et promoteur : qu'il est en lui-même vecteur d'universel, et non par référence et sous la dépendance de quelque représentation instituée.

Le caractère universalisant des droits de l'homme est donc de l'ordre, non du savoir (du théorique), mais de l'opératoire (ou du pratique) : on les invoque (ils « interviennent ») pour agir, dès l'abord, sur toute situation donnée. D'autre part, leur extension n'est pas de l'ordre de la vérité, mais du recours.

Une telle radicalité
n'aurait-elle
été conçue que dans
le cadre européen ?

Ce qui distingue l'universalisant de l'universalisable est précisément une telle différence de plan. L'universalisable est ce qui prétend à la qualité d'universalité, en tant qu'énoncé de vérité. Aussi rencontre-t-il inévitablement l'épineux problème de son pouvoir-être : devant justifier au nom de quoi cette extension qu'il s'arroge est légitime, l'universalisable court toujours le danger d'être taxé d'une prétention abusive en s'accordant plus que ce à quoi il a droit (puisqu'il n'est pas l'universel avéré) ; d'être tenu pour frauduleux, par conséquent, ou pour le moins litigieux. L'universalisant, quant à lui, est indemne de ce problème de légitimité : puisqu'il est ce qui fait surgir - par défaut et de façon opératoire - de l'universel, il ne prétend pas, il fait ; et l'on mesure sa valeur à la puissance et à l'intensité de cet effet.

Disons ainsi que les droits de l'homme sont un universalisant fort ou efficace. Car la question, avec les droits de l'homme, n'est plus de savoir s'ils sont universalisables, c'est-à-dire s'ils peuvent être étendus comme énoncé de vérité à toutes les cultures du monde - ou plutôt, dans ce cas, la réponse est « non » ; mais de bien s'assurer qu'ils produisent un effet d'universel servant d'inconditionnel (telle est leur fonction d'arme ou d'outil négatif) au nom de quoi un combat a priori est juste, une résistance légitime.


(1) Lire Les Déclarations des droits de l'homme de 1789, textes réunis et présentés par Christine Fauré, Payot, coll. « Bibliothèque historique », Paris, 1988 ; cf. aussi Marcel Gauchet, La Révolution des droits de l'homme, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », Paris, 1989.

(2) Adrien Duquesnoy, député de Bar-le-Duc, cité dans Christine Fauré, Les Déclarations..., op. cit., p. 16.

(3) Georges Vedel, cité dans Christine Fauré, Les Déclarations..., op. cit., p. 17. Le préambule de la Constitution de 1946 (comprenant une Déclaration des droits sociaux, dont le droit au travail) a été repris dans la Constitution du 4 octobre 1958, actuellement en vigueur.

(4) Sami A. Aldeeb Abu-Salieh, Les Musulmans face aux droits de l'homme, Dieter Winkler, Bochum, 1994, p. 14.

(5) C'est cet argument de l'« harmonie » qui est systématiquement avancé par les dirigeants chinois pour faire pièce à la postulation occidentale des droits de l'homme ainsi qu'à la dénonciation que les Occidentaux font de leurs violations en Chine. Comme le remarque la presse chinoise ces derniers mois, les Jeux olympiques, refusés à Pékin une première fois au nom des droits de l'homme, mais concédés pour 2008 sous la pression des intérêts économiques et de leur réalisme politique, font monter en puissance ce conflit de valeurs.

(6) Nom latin de Meng-tsu (vers 372-289 av. J.-C.).

 

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Lundi 7 avril 2008

Les dilemmes de l'Occident, par Pierre Hassner

LE MONDE | 04.04.08 | 14h02  •  Mis à jour le 04.04.08 | 14h02

 

Les gouvernements occidentaux sont, de plus en plus souvent, appelés à prendre position sur des crises et des conflits entre une nation, impériale ou postimpériale, dominante et un peuple dominé. Tous sont unanimes sur trois points qui sont autant de dilemmes. D'abord, ils se proclament attachés aux droits de l'homme et, en même temps, à la souveraineté des Etats et à la stabilité des frontières. Ensuite, ils doivent, au niveau de l'action, gérer une tension entre les principes universels, moraux ou juridiques qu'ils professent, et les intérêts, les alliances et les engagements de leurs propres Etats. Enfin, il leur est plus facile d'arbitrer en faveur des principes quand l'oppresseur n'est pas une grande puissance économique ou militaire.

Trois cas nous intéressent, à la fois par leurs similitudes et par leurs différences : ceux de la Tchétchénie, du Kosovo et du Tibet. Dans les trois cas, il s'agit de nations au statut juridique incertain et fluctuant mais à l'identité culturelle et historique et à la volonté politique affirmées, en proie à la conquête et à l'oppression de régimes nationalistes, communistes ou postcommunistes. Dans les trois cas, la nation dominante déclare que "La Tchétchénie c'est la Russie", "Le Kosovo c'est la Serbie", "Le Tibet c'est la Chine", sans plus de justification que le slogan "L'Algérie c'est la France".

La Tchétchénie a été conquise de haute lutte par la Russie au XIXe siècle, et sa population déportée par Staline après la seconde guerre mondiale. Le Kosovo, après avoir connu successivement la domination des Bulgares, des empereurs byzantins, des Serbes puis des Ottomans, fut conquis par les Serbes, avec une brutalité extrême, en 1912, détaché de l'Albanie, devenue indépendante, par une négociation entre les grandes puissances et finalement incorporé dans le royaume yougoslave puis dans la Yougoslavie de Tito, avec un double statut d'autonomie à l'intérieur de la Serbie et au niveau fédéral.

Le Tibet, héritier d'un empire considérable, a eu des liens religieux et parfois de protectorats anciens avec la Chine et a connu au cours des siècles maintes invasions, ponctuées de fuites et de retours des dalaï-lamas successifs, mais n'a été conquis et incorporé dans la Chine que par Mao Zedong en 1950. Il a connu une grande révolte populaire en 1959, réprimée de façon sanglante.

Dans les trois cas, les peuples dominants, Russes, Serbes, Chinois, nourrissent un grand mépris, confinant au racisme, pour la culture des peuples dominés. Dans les trois cas, la résistance de ceux-ci a à la fois un caractère de protestation contre les abus dont ils sont l'objet et, à partir d'un certain point, de révolte ou d'insurrection anticoloniale, nationale et identitaire. Mais dans les trois cas, cette révolte a d'abord été conduite par des leaders modérés, recherchant la négociation, comme Aslan Maskhadov en Tchétchénie, ou pacifistes et non-violents comme Ibrahim Rugova et le dalaï-lama. Ceux-ci, devant l'intransigeance qui leur est opposée, finissent par être contestés ou dépassés par des partisans de la lutte armée (les islamistes en Tchétchénie, l'Armée de libération du Kosovo - UCK -, une nouvelle génération d'émigrés tibétains).

Là où les trois histoires commencent à diverger, c'est dans leur aboutissement provisoire. En Tchétchénie, les Russes ont probablement gagné, une fois de plus, pour une génération, en détruisant le pays, en provoquant un nombre considérable de morts et de réfugiés, et en donnant le pouvoir à un transfuge de la résistance, corrompu, assassin et tortionnaire, Ramzan Kadyrov, qui, cependant, a reconstruit la capitale d'une manière spectaculaire et semble, tout en faisant allégeance avec effusion à Vladimir Poutine, être de plus en plus le maître de son pays. Au Kosovo, contrairement aux prévisions pessimistes ou malveillantes, ce n'est pas l'UCK qui a pris le pouvoir après la libération (qui n'aurait pas eu lieu sans son action conjuguée avec celle de l'OTAN) mais Ibrahim Rugova et son parti, gagnants d'élections libres.

Si, dix ans après, c'est Hashim Thaci, ex-leader de l'UCK, qui devient premier ministre, c'est par la voie parlementaire, au sortir d'autres élections libres. Comme les gouvernements précédents, il reste encadré et surveillé par la présence de l'ONU, puis de l'Union européenne. Au Tibet, l'intérêt de la Chine serait de reprendre les négociations avec le dalaï-lama, seule autorité reconnue par les Tibétains, et dont les revendications se limitent à l'autonomie au sein de la Chine et à la protection de la population et de la religion tibétaines. Mais tout porte à croire que Pékin choisira la voie de la répression centralisée et de l'assimilation forcée, qui entraînera d'autres révoltes et d'autres répressions, jusqu'au moment où la religion et la culture tibétaines seront submergées, et les Tibétains eux-mêmes deviendront une minorité silencieuse dans leur propre pays.

Qu'est-ce qui a permis aux Kosovars d'échapper à ce sort ? C'est avant tout, bien évidemment, le rôle de l'OTAN, de l'ONU et de l'Union européenne. Mais celui-ci n'a été possible que grâce à deux considérations décisives, l'une sur le plan du diagnostic et des principes, l'autre sur celui du rapport des forces. Le mariage des Serbes et des Albanais a toujours été un mariage forcé. Deux séries d'événements ont rendu le divorce inévitable : d'une part la suppression de l'autonomie par Milosevic, les dix ans de répression et d'exclusion qui ont suivi, enfin l'expulsion de la majorité de la population et les massacres qui ont accompagné la guerre et d'autre part, la désintégration de la Yougoslavie, avec le départ de toutes les républiques non serbes, de la Slovénie au Monténégro.

Il était inconcevable et immoral d'envisager que les Kosovars, le peuple le plus méprisé et le plus persécuté par les Serbes, restent seuls en tête-à-tête avec ceux-ci et sous leur autorité. Mais il était tout aussi inconcevable et immoral de laisser cette séparation s'opérer sans assurer la protection du Kosovo par rapport à la Serbie et celle de la minorité serbe du Kosovo par rapport à la majorité albanaise, et sans offrir aux uns et aux autres un cadre et une perspective de coopération organisée. D'où l'idée de cette indépendance conditionnelle, surveillée et encadrée par la présence d'abord de l'ONU, ensuite de l'Union européenne. Cette décision, prise après des années de négociation, visant avant tout à assurer l'autonomie de la minorité serbe et de ses liens avec Belgrade, mais accueillie avec tant de méfiance et de préjugés un peu partout, pour les raisons les plus contradictoires, était, malgré toutes ses limites et tous ses risques, la seule réaliste et honorable.

Pourquoi, alors ce qui vaut pour le Kosovo ne vaut-il pas pour la Tchétchénie et le Tibet ? D'abord, certes, parce que le Kosovo et la Serbie sont en Europe et que l'UE, affectée par leur conflit, peut aussi leur permettre de se retrouver un jour dans le cadre d'une intégration commune à un ensemble plus large. Mais surtout parce que la Serbie, pays certes central et crucial des Balkans, que personne, en Europe, n'a intérêt à isoler, n'est tout de même pas la Russie ou la Chine.

Celles-ci sont des puissances en ascension, du moins provisoire, qui jouent un rôle central dans le nouveau monde multipolaire. Elles illustrent l'une et l'autre ce trait paradoxal mais fondamental du monde actuel : par rapport à l'Occident, elles sont à la fois des partenaires irremplaçables, des concurrents redoutables et des adversaires inévitables - précisément en ce qui concerne les droits de l'homme. Même un Occident plus ferme, plus uni, plus disposé à sacrifier ses intérêts immédiats ne pourrait rien leur imposer directement par le chantage ou par la force.

Il reste cependant une carte permettant d'influencer leur comportement. Plus peut-être que la Serbie, la Russie et la Chine savent qu'elles perdraient énormément à s'isoler ou à se refermer. Elles proclament, pas tout à fait à tort, que nous avons plus besoin d'elles qu'elles de nous, mais elles savent qu'elles ont intérêt à laisser leurs élites voyager, leurs entreprises investir à l'extérieur et les firmes étrangères investir chez elles. Elles souhaitent participer aux organisations multilatérales comme l'OMC, le Conseil de l'Europe ou le G8, ou aux différents groupes de contact et à des manifestations spectaculaires et symboliques comme les Jeux olympiques, dont elles espèrent tirer gloire et profit.

L'Occident ne peut ni ne doit les en exclure, mais il a le droit et le devoir de leur rappeler directement et de leur faire sentir indirectement que cette ouverture multilatérale n'est possible qu'en obéissant à des règles dont les premières sont la transparence et la réciprocité. Les opinions publiques des pays démocratiques et certaines de leurs forces économiques et politiques ne sont que trop méfiantes envers les pratiques et les produits des Russes et des Chinois. La révolution des communications ne permet plus à personne de garder le secret ni sur ses actions contraires aux droits de l'homme, ni sur les réactions qu'elles suscitent et les dommages qu'elles entraînent en termes de confiance et de prestige, mais aussi, par voie de conséquence, en termes de progrès économique, technique et culturel. A l'heure des Jeux olympiques, il importe de leur faire mesurer la portée du vieux proverbe breton : "On ne grimpe pas au mât de cocagne quand on n'a pas un vêtement complet."


Pierre Hassner est professeur de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris et à l'European Center de l'université Johns-Hopkins à Bologne.

 

par lenuki publié dans : Réflexions d'actualité
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