raison et réel

Dimanche 7 mars 2010 7 07 /03 /2010 17:18



rbcflw8xL’expérience est indispensable à l’établissement d’une théorie scientifique dans la mesure où elle permet de vérifier des hypothèses, et par là de les transformer en théories. Il semble donc que l’expérience permette la démonstration. Cependant, il est possible de se demander si elle y conduit « d’elle-même » c'est-à-dire si les faits sont suffisants pour prouver une théorie : n’est-il pas au contraire nécessaire, avant toute expérience, de savoir déjà à quelle théorie l’on souhaite aboutir, ne serait-ce que pour décider de l’expérience qui sera nécessaire ?

 

I L’expérience mène à la théorie

1) L’expérience signifie, dans son sens le plus large, le simple fait d’être au contact de faits. En ce sens, « avoir de l’expérience », c’est avoir déjà été confronté à certains faits. De même, faire une expérience, c’est vivre un certain événement. L’expérience mène donc à la théorie, puisque sans elle, rien ne peut être imaginé, elle est le fondement de toute pensée.

2) De plus, ce sont certaines expériences, non scientifiques, qui ont engendré de nombreuses théories : la vision de l’éclipse de soleil a donné à Einstein l’idée de la théorie de la relativité, le problème des fontaines de Florence a donné à Torricelli l’idée de la pression.

3) L’expérience conduit « d’elle-même » à la théorie dans la mesure où elle en est déjà une application singulière et réelle. Ainsi, une expérience particulière peut donner envie de comprendre ce qui l’a provoquée, et conduire à une théorie grâce à la curiosité qu’elle provoque.

 

II Mais l’expérience est toujours interprétée

1) Cependant, c’est toujours l’interprétation de l’expérience, et non l’expérience elle-même qui permet de démontrer une théorie. En effet, une expérience est riche, elle contient de nombreux aspects, subjectifs ou objectifs. Une théorie est le fait de dégager un de ces aspects, et en dire quelque chose

2) L’expérience dépend toujours du regard que l’on porte sur elle. La même expérience peut ainsi être vécue différemment selon les individus. Une expérience est toujours subjective, il s’y mêle des sentiments, des pensées personnelles, elle est donc incapable de produire d’elle-même une théorie.

3) La théorie est un geste scientifique, qui suppose que l’on dégage de plusieurs expériences semblables un dénominateur commun et universel. Or l’expérience est toujours singulière. C’est donc l’interprétation qui va transformer l’expérience en une théorie.

 

III L’expérimentation est la manipulation de l’expérience

1) Une expérimentation, c'est-à-dire la réalisation d’une manipulation expérimentale, est toujours provoquée, et elle n’est créée que pour vérifier une hypothèse qui la précède. Pour Claude Bernard, la première phase n’est pas l’expérience mais l’hypothèse qui naît de l’observation. Car l’expérimentation est déjà orientée par cette hypothèse, elle n’est pas effectuée au hasard.

2) Pour Kant, l’expérience, si elle est le point de départ de toute connaissance, ne peut suffire à démontrer une théorie véritable. Entre la perception d’un corps qui tombe et la loi de l’inertie, il y a un gouffre. Dans l’expérience on ne trouve que la rencontre avec un certain corps individuel qui tombe ; on ne sait pas si tous les corps tombent, s’ils tomberont tout le temps, et dans quelles circonstances, etc. Dans un cas, on a un énoncé particulier, dans l’autre, on a une loi, un énoncé universel et nécessaire.

3) C’est ce qui amène Kant à conclure que, l’expérience est constituée par le sujet, qui ne connaît des choses que ce qu’il peut en connaître : l’expérience est donc limitée par la théorie, au lieu de la fonder.

 

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Vendredi 27 mars 2009 5 27 /03 /2009 08:04


Les enjeux de la bioéthique

Nicolas Journet

Clonage, procréation assistée, expérimentation sur l'homme... Les pratiques médicales posent des problèmes moraux inédits. Écartelée entre principes et cas particuliers, la bioéthique tente de trancher sur des questions à la fois techniques et morales.

Le souci de moraliser l'expérimentation sur l'être humain remonte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et a trouvé sa réponse dans la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948), qui bannit l'instrumentalisation de la personne humaine. Mais la bioéthique ne s'est constituée en discipline autonome que dans les années 70, en réponse au développement de pratiques médicales posant des problèmes inédits. La mise au point de technologies avancées - assistance respiratoire, dialyse rénale, transplantations d'organes, contraception, méthodes de soins intensifs - a placé les équipes médicales devant des choix cornéliens : fallait-il accepter toutes les demandes ? Quels critères retenir pour décider qu'une personne était morte ? Comment répartir justement ces ressources chères, donc rares ? La réflexion développée dans ces équipes, puis par des spécialistes, s'est donné pour objet de trouver des principes et des normes d'application capables de répondre à ces questions en dehors de tout cadre culturel ou religieux particulier.

La bioéthique est en principe un cadre de référence laïque, culturellement neutre et à vocation universelle. En matière de pratique médicale et de recherche, son premier mode d'expression a été l'énumération de principes, proposés au titre de charte, de convention ou de code juridique. Ainsi, aux Etats-Unis, le rapport Belmont (1978) et quelques autres textes font autorité : ils énoncent quatre principes de base - respect des personnes, non-malfaisance, bienfaisance et justice - auxquels certains auteurs ont ajouté l'obligation de confidentialité, la franchise, la fidélité. En France, le Comité consultatif national d'éthique, formé en 1983, a émis, dans les années 80, des recommandations de même nature, très inspirées par la morale kantienne : universalité, respect de la personne et de sa liberté, recherche du moindre mal et du plus grand bien, auxquelles s'ajoutent une exigence de compétence et un devoir de recherche qui sont autant de marques de confiance envers les sciences.



Les principes remis en cause

Cette façon de procéder par principes (dite « canonique ») a été touchée cependant par des critiques émanant de deux sortes d'acteurs du champ de la bioéthique. Ce sont d'abord, aux Etats-Unis, les groupes praticiens travaillant au contact des patients et ayant à résoudre des dilemmes concrets. Ils ne voyaient pas en quoi ces principes pouvaient leur être utiles et suffisants pour résoudre les questions qui se posaient chaque fois de manière particulière. C'est pourquoi des alternatives pratiques sont apparues, fondées sur la casuistique, le sens de l'écoute et du dialogue, la prise en compte beaucoup plus forte des demandes, des désirs et des choix des sujets concernés par la médecine.

A un autre niveau, les réflexions des bioéthiciens connaissent aujourd'hui un développement et une publicité accrus, liés à l'importance prise par des questions qui ne concernent pas seulement la relation thérapeutique, mais aussi l'utilisation à venir ou en cours de biotechnologies ayant des conséquences sociales, comme la génétique et la procréatique humaines. Que faut-il penser de l'eugénisme, du clonage, des manipulations du génome humain ? Lorsqu'un comité national ou professionnel d'éthique de la recherche est en quête d'un accord, il s'appuie en général sur des arguments qui appartiennent à un corps doctrinal plus ou moins constitué, fondé sur des références philosophiques et/ou juridiques reconnues.

Là aussi, différentes sensibilités existent. Ainsi, à l'intérieur même de l'enveloppe de la philosophie des Lumières et de sa traduction juridique (Droits de l'homme), la hiérarchie des valeurs véhiculées par ce corpus doctrinal peut être appréciée de manière différente et soulever des divergences. Par exemple, il existe une tension souvent soulignée entre les principes d'autonomie du sujet et de bien commun. Dans les pays anglo-saxons, très attachés à la liberté de l'individu, le diagnostic prénatal, la pratique des mères porteuses et la fécondation de mères célibataires ne font pas l'objet de condamnations de principe aussi claires qu'en France (sauf lorsque des considérations religieuses interviennent). Il en résulte que, dans l'optique anglo-saxonne, l'information du sujet sur les risques encourus et les alternatives possibles est cruciale, car c'est sur cette base que le consentement éclairé de la personne peut être obtenu. Mais la décision pourra être différemment traitée dans chaque cas et le souci d'égalité de traitement n'est pas crucial.

Élargir le cercle des intervenants

En France, en revanche, les avis du Comité national d'éthique s'appuient volontiers sur des principes plus substantiels. En l'occurrence, le rejet du diagnostic prénatal s'est fondé sur la « protection de l'enfant contre le désir des parents d'avoir un enfant parfait ». Le souhait des parents, assimilé à une pulsion eugéniste, n'est donc pas recevable. Il en résulte, bien évidemment, que c'est au praticien de faire appliquer cette règle. Le cas du clonage humain reproductif en est l'illustration encore plus claire : s'agissant d'une technique virtuelle, ses risques sont rigoureusement inconnus.

Une seconde ligne de partage existe parallèlement parmi les avocats d'une plus grande démocratisation de la production des normes éthiques. En effet, que ce soit à travers le recours aux consultants, aux comités de sages ou aux comités de praticiens, l'élaboration de la réflexion éthique reste généralement le fait d'experts autodésignés ou choisis par les autorités. Cette situation apparaît de plus en plus anormale dans une société qui, par ailleurs, soumet à la discussion publique des sujets de moins grande importance. L'idée d'élargir le cercle des intervenants anime, par exemple, le courant philosophique dit « procédural ». Il s'agit, selon les philosophes Jürgen Habermas et Karl-Otto Apel, d'obtenir « des règles acceptées sans contrainte par toutes les personnes concernées », et il n'existe pas d'autre moyen d'y parvenir que la discussion et le consensus. L'essentiel donc est de mettre sur pied une « procédure » correcte qui permette à l'ensemble des acteurs concernés (experts, juristes, scientifiques, mais aussi toute la société civile) de donner leur point de vue.

Toutefois, un problème apparaît aussitôt. Les questions de bioéthique sont souvent techniques : elles exigent d'évaluer des risques réels, de connaître les pratiques et leurs conséquences. Parfois, le point de vue du scientifique est assez éloigné de la perception commune. Ainsi, Michel Morange, biologiste, conteste que le diagnostic prénatal ait des effets eugéniques : à l'inverse, selon lui, sa généralisation permettrait à des parents - qui autrefois se seraient abstenus - d'avoir des enfants, eux-mêmes souvent porteurs de formes géniques pathogènes. Qui d'autre qu'un biologiste peut tenir ce raisonnement ? A-t-il pour autant le dernier mot ?

Dans l'optique procédurale de J. Habermas, la discussion doit se tenir à l'écart des principes mais dans les limites de la rationalité, c'est-à-dire dans le respect des connaissances, avec toujours un objectif d'universalité et d'impartialité. Pour le philosophe Tristram Engelhardt, en revanche, c'est l'accord final qui compte. D'autre part, comme il l'écrit, la question est de « faire aux autres le bien qu'ils aimeraient qu'on leur fasse », et non celui qu'on juge bon de leur faire. Selon lui, la discussion de morale est une négociation, où l'on peut imaginer d'échanger un droit contre un autre, ou de faire valoir un argument irrationnel, exprimant le point de vue d'une culture ou d'un groupe social particulier. Bref, à ses yeux, l'éthique est résolument un domaine propre, où la raison scientifique n'a pas de position privilégiée. Ce qui, à propos de certaines questions, correspond à peu près à la situation présente : en matière de clonage humain, d'euthanasie, de recherche sur l'embryon, ni les interdictions ni les encouragements n'ont de fondement scientifique solide. Les premières parce qu'elle s'appuient sur des convictions morales, et les seconds parce que les enjeux et les risques réels de ces pratiques sont inconnus ou incommensurables.

A l'échelle de la pratique quotidienne, les problèmes de la biomédecine ne peuvent plus être réduits à une confrontation entre le point de vue de la science et les grands principes de la morale de l'autre : pratiquer la transparence, accueillir des arguments étrangers à toute expertise et fonctionner par consensus local sont des manières de faire qui, à leur manière, relèvent aussi du souci exprimé par le « principe de bienfaisance ».

 

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Dimanche 22 mars 2009 7 22 /03 /2009 09:23


 

 

A) La matière et l'esprit en tant qu'ordres de réalité

 

1. L'opposition matière / esprit est-elle une évidence du sens commun ?

Les connaissances scientifiques portent sur la réalité en tant qu'elle est susceptible d'être directement ou indirectement observée. Or cette approche scientifique et rationnelle de la réalité diffère des observations de l'expérience ordinaire. S'il est reçu de distinguer réalité matérielle et réalité mentale, les données immédiates de l'expérience commune ne sont pas nécessairement transposables en intuitions philosophiques ou en connaissances scientifiques : une rupture critique avec l'expérience naïve est toujours nécessaire si l'on veut aborder scientifiquement la distinction entre la matière et l'esprit. Pourtant, rien ne semble plus clair que la distinction entre un cadavre ou une statue qui, bien que ressemblant à un homme, ne pensent pas, et celle d'un homme qui pense, même s'il n'a que peu d'esprit. Mais comme dépassement des données immédiates du sens commun, la science ne saurait s'en tenir à ces évidences premières.

 

2. A quelles conditions la matière et l'esprit peuvent-ils être des objets de connaissance scientifique ?

Ni la science de la matière ni les sciences de l'esprit n'étudient la matière en général ou l'esprit en général. C'est à chaque fois en adoptant un point de vue précis et en découpant par la pensée un domaine déterminé de la réalité que les sciences étudient les phénomènes, qu'ils soient matériels ou mentaux. C'est là un travail qu'on peut décrire comme un processus d'objectivation qui implique une procédure de constitution spécifique de son objet. Ainsi le physicien étudie la nature sous un certain aspect (ex : pour la mécanique, les lois du mouvement). Il fera alors abstraction de toutes les autres qualités des objets en question et envisagera abstraitement les corps matériels comme s'ils n'étaient que des points géométriques sur un graphe ou des symboles dans une équation différentielle. Le physicien peut aussi s'intéresser à la structure de  la matière et travailler sur l'hypothèse qu'elle est, au fond, de l'énergie. Dans une démarche voisine, mais distincte, le chimiste abordera son objet en retenant d'autres aspects (les propriétés de certains corps, leurs échanges, leurs réactions). Se donner la matière ou l'esprit comme objet d'étude implique, selon Bachelard, de rompre au moins avec un préjugé : celui qui pose en principe qu'étudier la matière serait avoir affaire à du simple. Il faut peut-être même en finir avec l'idée reçue selon laquelle les sciences de la matière auraient affaire à du simple et celles de l'esprit à du complexe.

 

B) Les fondements philosophiques de la distinction esprit / matière


 

1. Peut-on comprendre la relation de la matière et de l'esprit ?

Envisager la matière et l'esprit comme objets de connaissance rationnelle revient à essayer de découvrir les lois qui règlent leur fonctionnement respectif. Mais on se heurte ici à une objection de méthode. Sont-ce ou non les mêmes lois qui permettent de comprendre la structure et le fonctionnement de ces deux ordres de réalité ? Pour Descartes, la connaissance ne peut atteindre la clarté et la distinction en aucun domaine si elle confond les notions appartenant à ces deux ordres fondamentalement séparés. Si on pose comme principe fondamental, après Descartes et la tradition mécaniste, que la matière a pour caractéristique essentielle d'être étendue (grandeur, figure et mouvement), et que l'esprit ou la pensée est un ordre de réalité indépendant de la matière, inétendu et immatériel, alors comment comprendre les relations de ces deux dimensions de la réalité ? Le problème est posé spécialement à l'homme, parce que sa spécificité est d'être un composé d'âme et de corps, d'esprit inétendu et de matière étendue. En fait, pour Descartes, l'union de l'âme et du corps est un fait qui n'est guère susceptible d'être éclairci : l'union en l'homme de l'esprit et du corps n'empêche pas qu'on puisse avoir une idée claire et distincte de ce qui ne peut se connaître « qu'obscurément par l'entendement seul ».

 

2. La matière précède-t-elle l'esprit ?

Même si la raison exige de séparer radicalement la matière de l'esprit pour les connaître, la matière n'en demeure pas moins tout comme l'esprit une notion abstraite et, à ce titre, un produit de l'activité réflexive de l'esprit humain, laquelle ne peut en retour s'exercer qu'à partir d'une base matérielle. En ce sens, les deux notions se conditionnent mutuellement. Peut-on néanmoins affirmer que de la matière et de l'esprit, il y en a une qui a la primauté sur l'autre ? Il semble difficile, en tout cas, de ne pas soutenir que des processus matériels se produisent, indépendamment de tout esprit qui viendrait les penser. Alors qu'à l'inverse l'esprit, à cause des composantes matérielles nécessaires à son fonctionnement (ne serait-ce qu'un cerveau sain) ne peut se passer de la matière. En ce sens, on peut soutenir que la matière aurait, sinon une préséance, du moins une antériorité sur l'esprit et c'est elle que l'on trouverait à l'origine et au fondement de toute chose. On peut d'ailleurs étayer ce genre d'argument en rappelant qu'au point de vue de l'histoire de l'espèce humaine, les données de la science permettent de dire que la production de pensée est un produit tardif de l'évolution.

 

3. La matière suffit-elle à tout expliquer ?

Telle est du moins l'option qui caractérise un ensemble de doctrines qui entendent conférer à la matière ce statut original et fondamental, où l'esprit n'occupe qu'une position seconde, comme effet de la matière. A ce titre, l'ensemble des déterminations de l'esprit doit pouvoir se réduire à des processus physico-chimiques analysables. C'est là une thèse classique de la philosophie, celle des matérialistes qui « concluent qu'il n'y a que la matière et qu'elle suffit pour tout expliquer ». (Diderot, Encyclopédie ) ce qui revient à dire qu'au fond seule la matière est un principe explicatif, l'esprit pouvant être ramené à ses composantes elles-mêmes purement matérielles et corporelles. En conséquence, les lois de l'esprit seraient réductibles en dernière instance à celles de la matière, voire n'en seraient que des expressions à peine plus complexes.

 

4.La matière est-elle spirituelle ?

Pourtant on peut aussi bien estimer que la matière, sinon dans son existence brute, du moins dans son intelligibilité, fût-elle la plus élémentaire, présuppose toujours l'activité de l'esprit qui rend cette intelligibilité possible. C'est alors à l'esprit qu'il revient de désigner ce qui existe sans doute indépendamment de lui, de manière brute, sous le nom de matière. C'est rappeler que la matière est d'abord un concept, c'est-à-dire en tant que telle une production de l'esprit qui confère aux objets le statut de réalité pensable ou conceptualisable pour le sujet pensant. Selon une telle option, qui est celle de l'immatérialisme, c'est l'idée qui précède et fonde la matière, et il serait naïf de prétendre se référer à une matière initiale.

Si le matérialisme tente de ramener les processus psychiques à des processus matériels, l'idéalisme tombe dans la généralisation inverse, voyant en toute chose des traces ou des potentialités spirituelles. La matière ne serait alors que l'une des métamorphoses de l'esprit, et on serait tenté de poser une continuité de la matière à l'esprit. C'est cette continuité que la notion de force ou de mouvement permet d'étayer davantage encore. On serait alors contraint de voir dans la matière plus que l'étendue, c'est-à-dire aussi de la force et de l'énergie qui trouverait dans un principe immatériel la raison d'être de son unité.

Le principe d'organisation et d'unification de la matière, Leibniz le nomme « entéléchie » et les plus parfaites de ces entéléchies sont les âmes ou les esprits capables de réflexion et de pensée. L'esprit est alors un niveau d'expression du monde plus riche et plus élevé que celui auquel atteint la matière qui est agrégat et composée, atome matériel divisible à l'infini. Tandis que les « atomes spirituels » qu'il nomme « monades » sont en fait, pour Leibniz, les seuls véritables atomes puisque ces monades sont absolument simples et indivisibles. Ce sont des points immatériels dont la stabilité repose sur leur activité réflexive et leur unité.

 

5. Comment dépasser l'opposition entre l'esprit et la matière ?

Peut-on échapper à l'alternative entre ces deux réductionnismes philosophiques ?

Telle est sans doute l'intention de ce qu'il est convenu d'appeler « matérialisme dialectique ». D'après Marx, un matérialisme conséquent ne peut nier la spécificité des processus spirituels, pas plus qu'un idéalisme conséquent ne saurait tenir la matière pour un simple moment de l'esprit. Entre ces deux notions, il faut se représenter des rapports dynamiques où se déploient, dans un double mouvement, et une relation d'identité,  par laquelle la matière participe de la spiritualité et l'esprit se matérialise, et une relation de différence, ce qui ne doit pas susciter de regret puisque c'est en raison même de cette distance qui sépare l'esprit et la matière que celle-ci devient, pour lui, connaissable. Il faut comprendre que « le mouvement est le mode d'existence de la matière. Jamais, ni nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, ni il ne peut y en avoir ». (Engels, L'AntiDühring).

 

C) Les sciences de la matière et les sciences de l'esprit


 

1. Que reste-t-il du concept scientifique de matière ?

Les sciences contemporaines de la nature et, plus précisément, de la matière dans ses aspects physico-chimiques, mais aussi biologiques (« matière vivante ») confirment la complexité de cette réalité tangible et apparemment facile à identifier. Un physicien travaille sur la structure de l'atome, mais aussi, à un niveau plus élémentaires, sur les particules et sur l'énergie qui les caractérisent, sur les champs de force, sur le vide, les phénomènes des corps noirs (ou de « trous noirs »), d'anti-matière, etc. Ces exemples montrent à quel point le concept de « matière » est problématique. Si la matière n'est en fait que de l'énergie, ce que la physique contemporaine tend à tenir pour un bon modèle de représentation, ne convient-il pas alors de s'interroger sur la légitimité, ou plutôt la fragilité du concept de « matière » devenu sinon flou, du moins convertible avec celui d'énergie ? La matière, pulvérisée en particules d'énergie presque immatérielles, désignerait non pas tant une réalité dont la science est encore loin d'avoir identifié tous les aspects, mais un terme général commode pour désigner un domaine de recherche et aider les chercheurs à se représenter ce qu'ils manipulent. On notera d'ailleurs qu'à partir du début du XIXe, les physiciens ont tendance à faire disparaître le mot même de matière du titre qu'ils donnent à leurs travaux.

 

2. Les activités de l'esprit sont-elles assimilables aux opérations d'une machine ?

Qu'en est-il pour les sciences de l'esprit ?

Pour celles qui ont cessé de croire en la possibilité d'une réduction physicaliste des activités et des structures de l'esprit à des processus physico-chimiques, et donc renoncé à réduire l'esprit à sa seule dimension matérielle, le cerveau, il est néanmoins difficile de comprendre le fonctionnement organique du cerveau à partir d'une représentation strictement mécanique. Et même si un jour l'ensemble des processus du cerveau devaient être identifiés et décrits avec précision (cf. sciences cognitives, neurosciences), toutes les fonctions de l'esprit, notamment la production d'objets culturels comme des œuvres d'art, en seraient-elles pour autant pleinement élucidées ?

Les sciences de l'esprit se heurtent donc à une double limite : d'une part, la complexité biologique du cerveau, d'autre part le fait que leur objet, le cerveau, ne rend que partiellement compte des activités mentales. Pourtant, dans cette perspective, le modèle « mécaniste » perpétué au XXe par l'apparition de machines à penser comme les ordinateurs peut être mis au service d'une conception strictement matérialiste. C'est à une voie médiane entre le dualisme classique selon lequel l'esprit se distinguerait des processus organiques par essence et ceux qui pensent que l'esprit est réductible à des processus mécaniques que tend J.P. Searle : l'impression de mystère liée à la question de la relation de la matière et de l'esprit, selon lui, disparaîtra « lorsque nous comprendrons la biologie de la conscience avec la même profondeur dans la compréhension que celle avec laquelle nous comprenons à présent la biologie de la vie ». (Searle Le mystère de la conscience).

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Mercredi 18 mars 2009 3 18 /03 /2009 17:23


La matière et l'esprit - Le vivant

 

 

Le statut problématique

 Qu'est-ce que la matière ?


 Une fausse évidence

Les notions de matière et d'esprit sont a priori simples à saisir. Elles correspondent toutes deux à une expérience constante et évidente. L'esprit se saisit lui-même par la conscience. La matière et les corps extérieurs sont saisis par la perception, notre propre corps par la sensation interne. Mais l'analyse de la conscience a montré que l'esprit pouvait se fourvoyer sur lui-même, au point que son existence en tant que substance distincte du corps s'est révélée contestable (cf. chapitre 1 p. 9). N'en est-il pas de même pour la matière ? Si l'on veut examiner en quoi elle consiste, et quels sont ses rapports avec l'esprit, les choses ne sont en effet pas si claires.

 

Exemple

Quand on parle de la matière d'un vêtement ou d'un objet, on parle de ce en quoi ils sont faits, ce qui constitue leur étoffe ou leur « matière première », sur lesquelles on a effectué ensuite une mise en forme ou un traitement chimique. C'est cela qui permet à Aristote  de distinguer, dans un objet, la cause matérielle de la cause formelle. Pour une statue sculptée, par exemple, la matière, c'est le marbre ; la forme, c'est la figure de la statue. Mais appliquée à l'ensemble de la réalité extérieure, et non pas à tel ou tel objet, peut-on dire ce qu'est la matière ? Non pas quelle est la matière de la statue, ni celle du marbre, mais la matière commune à tout objet et présente derrière toutes les différences de structure, de forme et de propriété des corps.

 

Définition problématique

Si la matière est présente en tout corps, elle n'est pas un corps en particulier, ni une substance  chimique spécifique, elle n'est, autrement dit, rien de constitué, est-elle même quelque chose ? Plotin établit ainsi  le caractère d'être « en puissance » de la matière. Cela signifie qu'elle est susceptible de devenir toutes choses, qu'elle est potentiellement tout et n'importe quoi, du marbre mais aussi de l'eau, etc. Or, si on la définit ainsi, son être nous échappe : soit qu'elle est une matière concrète, définissable, mais c'est alors un corps particulier, soit elle est un support général, un « porte-empreinte de toute chose » (Platon, Timée), et dans ce cas on ne peut qu'en faire une sorte de non-être, non achevé, non déterminé. Si elle est sans forme ni consistance, n'est-ce pas paradoxal ? Que reste-t-il d'elle ?

 

  1. Comment établir l'existence de la matière ?

 

La théorie atomique

Pour qu'elle ne soit pas réduite à néant, ni une pure abstraction, on arrête la division de la matière au plus petit élément possible, en-dessous duquel on ne peut plus descendre. Cela correspond à la définition de l'atome. Telle est la théorie proposée par Epicure et Lucrèce. Comme l'indique l'étymologie du mot (« a-tome » signifie « sans partie »), les atomes sont des particules insécables, constituant le fond matériel de toute chose.

Ils sont indestructibles et en nombre déterminé, car tous les corps existants ne sont que des configurations atomiques qui se forment, s'assemblent puis se désagrègent, à partir du même stock d'atomes initial. Le problème est qu'ils ne sont pas observables.

Epicure en établit l'existence par inférence et réflexion. Il conclut même que toute chose est matérielle, y compris l'âme. Mais est-ce vérifiable ?

 

La théorie spatiale

On constate que c'est plus l'existence de l'esprit, et non de la matière, qui peut être vérifiée. Dans l'analyse célèbre du morceau de cire de la Méditation deuxième, Descartes montre que les qualités perçues ne sont pas fiables pour saisir la nature de la matière (cf. chapitre 2 p 19). Les informations sensibles sur la couleur, l'odeur, la dureté, etc. changent du tout au tout selon que la cire est chauffée ou non, selon qu'elle est liquide ou solide. Pourtant, il s'agit bien de la même cire. La seule caractéristique réelle et constante est qu'elle remplit un espace, qu'elle possède une étendue, une longueur, une largeur et une surface. Mais c'est bien l'esprit qui parvient à définir la matière comme substance spatiale, divisible et modulable à l'infini, sans tenir compte des informations sensorielles.

 

Les particules élémentaires

Les deux théories précédentes s'opposent : l'une établit une matière indivisible, l'autre la divise à l'infini, comme l'espace. On sait aujourd'hui que le plus petit constituant de la matière n'est pas l'atome. Il doit à son tour être divisé en particules élémentaires, découvertes depuis la fin du XIXe siècle par les physiciens : noyau, électrons, neutrons. Désormais, ce sont les concepts d'énergie, de champ ou d'ondes magnétiques qui sont utilisés pour rendre compte de la matière. Cette dernière n'est donc ni de l'espace pur, comme l'estimait Descartes, ni une « matière » solide et compacte, comme le supposait Lucrèce. Mais, dans tous les cas, l'appareil conceptuel est déterminant (cf. chapitre 12 p. 118) : il y a modélisation de la matière par l'esprit humain. Les choses sont plus complexes encore avec la matière vivante.

 


Le vivant

 

  1. A quoi reconnaît-on un organisme ?

 

Distinction vie / vivant

Le concept de vie pose problème. Quand on parle du « miracle de la vie », ou si l'on dit que « la vie finit toujours par trouver un chemin », on ne désigne rien d'observable, plutôt une sorte de force occulte. Le concept de vivant a, lui, plus d'atouts. Appliqué aux êtres, il désigne davantage leurs propriétés, en évitant le recours à une entité abstraite ou mystérieuse qui s'appellerait « la vie ». Le point commun de tous les êtres vivants réside dans leur statut d'organisme, c'est-à-dire une structure organisée, dont tous les éléments sont interdépendants et capables de s'autosuffire. Pour cela, deux propriétés majeures : ils sont en relation constante avec le milieu extérieur dont il tirent bénéfice pour se développer et se nourrir, et ils sont capables de se reproduire.

 

Distinction éléments / ensemble

Un organisme possède plus de propriétés que chacun des éléments qui le constituent. C'est un tout à part entière. La créature du docteur Frankenstein reste un mythe : il ne suffit pas d'assembler un à un les organes pour avoir un organisme. Il suffit même de greffer un organe venant d'un corps extérieur pour que l'ensemble d'un corps de l'organisme le rejette. De la même façon, si un organe est déficient, voire manquant, il y a compensation et rééquilibrage spontané. Il y a « réparation » autonome en cas de fracture, ou, grâce à la coagulation, des cicatrices. Il y a création spontanée d'anticorps, etc.

Comme le résume Kant, un organisme est « un être organisé et s'organisant lui-même », ce qui le met à part de tout autre type d'objet matériel ou artificiel.

 

Synthèse

Les différences essentielles avec la matière inerte sont recensées par exemple par J. Monod, prix Nobel de médecine avec F. Jacob en 1965, pour ses travaux sur la biologie moléculaire : la morphogenèse autonome, c'est-à-dire la faculté de croître et de se développer, de s'organiser soi-même ; l'invariance reproductive, c'est-à-dire le fait de se reproduire à l'identique, avec les caractéristiques de l'espèce auquel on appartient ; et la téléonomie, c'est-à-dire le principe d'une loi (nomos, en grec) de structure et de fonctionnement régie par le fait de répondre à une fonction, à une fin (télos, en grec). Or, cela pose un problème important.

 

2.      Qu'est-ce qui donne vie à un corps ?

 

Principe

Une telle organisation, donnant à chaque organe une fonction, donnant à l'organisme les moyens spontanés de se maintenir en vie, semble attester d'une intelligence propre à ce type de phénomènes naturels. Comme s'il y avait application d'un plan, ou représentation d'une finalité à tenir. C'est exactement de cette façon qu'Aristote nous demande d'envisager le vivant. C'est la fonction à remplir qui a créé l'organe tel qu'il est. On ne peut pas l'étudier, ni le spécifier, si l'on ne commence pas par ce en vue de quoi il est fait. Il faut supposer dans l'organisme autre chose que la matière elle-même, c'est-à-dire ce qui fait justement qu'elle est organisée en vue d'une fonction, ce qui lui donne sa forme et son efficacité spontanée. Aristote appelle ce principe « l'âme ».

 

Typologie

Il ne s'agit pas pour Aristote de faire de l'âme une sorte de souffle aérien et matériel, comme le fait Epicure par exemple, mais il ne s'agit pas non plus de distinguer l'âme d'un côté et la matière de l'autre. Les deux sont liés, comme la forme de la statue l'est à la matière du marbre. C'est l'âme qui constitue à la fois le principe moteur et l'organisation de la matière, pour un être vivant. C'est l'âme qui donne à ce dernier les fonctions dont il est détenteur. Aristote distingue différents types d'âme : nutritive, sensitive et intellective, correspondant au végétal, à l'animal et à l'humain.

 

Objection

Mais il y a difficulté du fait que l'unité de ce qui est appelé « âme » est mis à mal. Que veut-on dire par différents types d'âme ? Et qu'est-ce que cette notion métaphysique viendrait faire en biologie ? Elle ne correspond pas à un phénomène observé ni vérifiable. Elle n'a aucun statut scientifique. Or si l'on ne peut observer une âme dans un organisme, pourquoi ne pas se contenter de voir en celui-ci un agencement d'éléments matériels, sans recours à une entité spirituelle ? C'est ce à quoi procède Descartes, par exemple. L'âme est, pour lui, bien distincte de la matière et n'intervient pas dans la constitution d'un organisme.

 

3.      La biologie est-elle une science comme une autre ?

 

L'animal-machine

On considère L'organisme selon l'analogie avec le mécanisme. Dans une machine, il n'y a que des composants matériels, électroniques par exemple, et la bonne marche de l'ensemble n'est que l'effet « automatique » de leur répartition mutuelle. Celle-ci est la cause, mais il n'y a pas d' »esprit » interne à l'organisme. Les découvertes très récentes de la biologie moléculaire, montrent bien que le phénomène de la vie se réduit dans sa formation, dans sa constitution, à un assemblage d'éléments purement physico-chimiques. Comme le montrait aussi Diderot, c'est la matière qui vit, qui sent et qui pense. Mais pourquoi alors toute matière n'est-elle ni vivante ni pensante ? Et comment expliquer les différentes vues plus haut entre organisme et matière inerte non organisée ?

 

Dilemme

Pour résumer la difficulté, on peut opposer les deux modèles théoriques vus. D'une part, le finalisme tient compte de la spécificité de structure et de comportement des êtres vivants, mais à recours à une entité spirituelle non observable : la biologie devient métaphysique. D'autre part, le mécanisme  reste purement scientifique, mais l'objet particulier de la biologie, le vivant et ses comportements, semble-t-il finalisé, risque alors de nous échapper. Le dilemme est difficile. Néanmoins, une solution de dépassement peut être donnée.

 

Résolution

La notion de comportement, définie par Merleau-Ponty, est ici pertinente, importée de la psychologie, elle traduit le fait qu'il n'y a pas seulement des actions-réflexes, une causalité mécanique pour un organisme, mais une sorte d'attitude d'ensemble en fonction de laquelle chaque situation est traitée, chaque stimulus intégré. Pour les animaux, ce sont des signaux qui sont appréhendés (cf. chapitre 7 p. 68), pour les êtres humains des signes, ce qui donne une part plus importante à l'esprit, à la compréhension symbolique. On ne peut donc concevoir la vie humaine sans esprit, mais on ne peut pas non plus séparer esprit et corps comme deux couches superposées et distinctes. L'esprit est une organisation comportementale spécifique de la matière vivante.

 

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Jeudi 25 décembre 2008 4 25 /12 /2008 19:18

 

Confronté à l'ignorance d'un ami -face à des critiques, une tromperie, un secret de famille...-, qui n'a pas hésité à lui révéler la vérité ? Le véritable ami est-il celui qui parle ou celui qui se tait ? Il n'y a évidemment pas de règle. Mais décider de parler ou au contraire de se taire n'est jamais anodin. Et prendre le temps de la réflexion est primordial.

« Pas de secrets entre nous, on se dira toujours tout ! Promis ? Juré ! » Qui n'a pas fait un jour ce serment à son meilleur ami, allant parfois même jusqu'à sceller ce pacte d'une goutte de sang ? L'amitié rime forcément avec la vérité -toute la vérité-, pensait-on alors. Mais depuis, les amis ont grandi, et un jour, l'un détient un savoir sur l'autre. Médisances proférées à son encontre, infidélité, licenciement prochain... Les cas sont multiples, mais la question reste toujours la même : ne serait-ce pas une preuve d'amitié que de le lui avouer ? Ce qui est sûr, c'est que décider de parler ou à l'inverse, de se taire n'est jamais anodin. Et que la parole est une arme à double tranchant. Aussi, mieux vaut tourner sept fois sa langue dans sa bouche et s'interroger sur les raisons d'un tel choix.

Pourquoi parler ?
« J'hésite à avouer à mon amie que son compagnon la trompe depuis des mois », raconte Patricia. Une révélation qui pourrait avoir des effets dévastateurs tant sur l'amie en question que sur leur amitié. « Avant de parler, il faut se demander pourquoi dire ? Pourquoi se taire ? », avance Serge Hefez, psychiatre. Et penser à ce que l'on souhaite pour l'autre, pour soi et pour la relation ». En somme, interroger ce besoin de parler : est-ce pour le bien de l'autre ? Pour se libérer soi-même du poids du secret ? Quelle image de soi veut-on donner ?

Assurément, le non-dit crée un déséquilibre dans la relation : il y a celui qui sait et celui qui ne sait pas. « Celui qui sait est en position de domination, de supériorité. D'ailleurs, si le mensonge s'entretient autour de l'emprise du savoir, il devient pernicieux », analyse Serge Hefez. « Mais le mensonge a également un côté protecteur : on veut préserver l'autre d'une vérité, d'un événement, d'un secret qui pourrait le blesser. » Car parfois, il vaut peut-être mieux cacher la vérité. C'est en tout cas ce que pense Camille : « Il y a un an, j'ai appris au cours d'une conversation que le père d'une très bonne amie avait une maîtresse. Je n'en ai jamais parlé à mon amie. Déjà, les histoires de son père ne me regardent pas. Et je considère que la véritable amitié réside dans la bienveillance. Lui dire la vérité ne lui apporterait rien de bon. »

Est-ce utile ?
Toute vérité n'est en effet pas bonne à dire. Même si aujourd'hui, la tendance est au parler vrai -on ne compte plus les confessions, autobiographies, émissions de télé-réalité, ou discours de politiques prônant la transparence-, le proverbe demeure toujours d'actualité. « A priori, l'amitié, c'est ne pas dire de mensonges, mais cela n'équivaut pas à dire toute la vérité », explique Serge Hefez. « En amitié, c'est plus une question d'authenticité, c'est-à-dire ne pas dire de choses fausses -ce qui n'est pas toujours facile-, et de fidélité. Et d'ajouter : « Quand on révèle une vérité à l'autre, le lien d'amitié se trouve renforcé par la création d'une coalition contre une tierce personne. En révélant un cas d'infidélité par exemple, l'on considère que la relation que l'on a avec son amie est plus vraie, plus investie que celle qu'elle entretient avec son conjoint. Mais rien n'est plus fragile qu'une coalition ».

L'enjeu de cette réflexion ? Apprécier ce qui va être utile ou non à son ami. Mesurer l'intérêt relatif de lui raconter les railleries dont il a fait l'objet à la dernière soirée, les incartades de son conjoint ou le secret de famille dont il est tenu à l'écart. Confrontée à la dépression de l'un de ses amis, qui ne réalisait qu'il souffrait d'une maladie, Claire a choisi de parler : « Je ne pouvais pas rester sans rien dire, sans rien tenter. Pour moi, la sincérité est l'un des fondements de l'amitié, et surtout, dans ce cas, ne pas réagir était de la non-assistance à personne en danger. Je lui ai dit que je voyais bien qu'il allait mal et je lui ai offert mon aide. » Pour Claude Halmos, « s'il y a un danger réel, il faut parler. Mais dans ce cas ce n'est plus l'amitié qui commande mais ce danger. Sinon, il est facile de se retrancher derrière l'idée qu'on aimerait soi-même qu'on nous le dise mais on n'est jamais sûr que l'autre pense de même. »

Veut-il savoir ?
« On doit dire la vérité quand on nous la demande. Sinon, de quel droit se permet-on de l'asséner ? », ajoute la psychanalyste. Révéler une vérité peut être vécue comme une violente intrusion, surtout si, en face, la personne n'a pas envie de l'entendre. Arthur vient d'avouer à son ami qu'il y a 10 ans, il a eu une relation avec sa compagne actuelle. « Par sincérité envers lui et pour me soulager de ce poids », indique-t-il. « Mais mon ami n'a pas supporté cet aveu, et m'a accusé, à juste titre, de n'avoir pas su me mettre à sa place ni imaginer son désarroi suite à cette annonce. Je regrette de lui avoir dit : je l'ai perdu ». Se demander à quoi tient l'ignorance de son ami : une question cruciale à se poser avant de parler. « Sauf cas particulier, quand quelqu'un ne voit pas, c'est qu'il n'a pas envie de voir », commente Claude Halmos. « Mais il a le droit, il ne s'agit pas de juger. Tout ce que l'on peut se demander, c'est : s'il voulait savoir, en aurait-il les moyens ? »

On a tous pensé qu'entre amis, on pouvait toujours tout se dire. Mais survaloriser la vérité, c'est prendre le risque de provoquer de réels dégâts. S'interdire tout mensonge étant incompatible avec une relation basée sur le respect de l'autre. Et Serge Hefez de conclure : « Il faut sortir d'une logique binaire : on n'est jamais complètement dans la vérité ou dans le mensonge, mais dans un entre deux, dans une zone grise. La vérité ne se dit jamais toute -ce n'est pas possible-, et mentir, c'est aussi dire quelque chose ».

LES QUESTIONS À SE POSER :

- Pourquoi dire ? Pourquoi se taire ?
- A qui veut-on réellement faire du bien : à l'autre ? A soi ?
- Est-il utile pour son ami de connaître la vérité ?
- Peut-il, a t-il envie de l'entendre ?
- Pourrait-il la connaître sans qu'on la lui expose ?
- Quelles seront les conséquences d'une révélation ?

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Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /2008 19:10

Voici un rapide aperçu de l'histoire des sciences depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, qui n'est pas exhaustif, bien évidemment, mais qui peut fournir d'utiles et précieuses indications. Vous pourrez le trouver sur le site de madame Hansen-love, que je ne saurais trop vous recommander....

La science (quelques repères)

Pythagore (Fin 6 ième siècle av. J.C.)

Dans un triangle rectangle, le carré e l'hypoténuse est égal au carré des deux autres côtés

Archimède  (287-212 av J.C.

Tout corps plongé dans un liquide (ou un gaz) reçoit une poussée qui s'exerce de bas en haut et qui est égale au poids du volume de liquide déplacé)

 Euclide (325-265)

Le postulat dit 5 ième Postulat

« Par un point hors d'une droite, il ne passe qu'une parallèle à cette droite)

Aristote (324-322)

L'univers est sphérique, les orbites célestes sont solides, chacun d'entre eux a un mouvement circulaire et uniforme autour d'une terre immobile et centre du monde. Par ailleurs, l'univers aristotélicien est orienté (haut et bas) et finalisé.

 Ptolémée (90-168 )

 Chaque planète est portée par un épicycle dont le centre n'est pas toujours à égale distance de la terre, c'est-à-dire dont le centre parcoure un cercle excentrique.  Les hypothèses astronomiques sont non pas des mouvements réellement accomplis mais des fictions de géomètres propres à traduire sous forme mathématique les phénomènes célestes. La seule exigence est de sauver les apparences.

Copernic (1473-1542)

Il y a un double mouvement des planètes sur elles-mêmes et autour de la terre. Toutefois, ces hypothèses utiles ne représentent pas nécessairement la réalité.

Galilée (1564-1642)

 (et  Bruno, Kepler, Descartes...) . Le mouvement de la terre est réel, et conforme à la nature des choses ; en 1616, le Saint-Office lui interdit d'enseigner cette doctrine. L'hypothèse copernicienne est condamnée en 1632.
 Galilée  a  prédit que  dans le vide  tous les « objets volent à la même vitesse ».

( Nota bene : la masse est «  le  rapport constant entre les forces appliquées à un corps et les accélérations correspondantes » ).

Descartes (1596, 1650)

 Il  applique  l'algèbre  à la géométrie (traduction des courbes sous forme numérique). Il met en place les notations modernes que nous utilisons actuellement (exposant etc..)

Réaffirme le principe d'inertie, déjà présent chez Galilée.  Rejette la théorie des atomistes (pour lui la matière est de l'étendue, donc divisible à l'infini). Rejette le vide. Lois du choc des corps -fausses sauf la  première (si deux corps identiques se déplacent à la même vitesse, ils rebondissent sans que leur vitesse soit modifiée. Algèbre. Lois de l'optique  un rayon lumineux se divise en deux, un réfléchi, un réfracté. Descartes croyait que la vitesse de la lumière était instantanée. Théorie de l'animal machine.

Newton  (1642-1727)

Principe d'inertie

« Tout corps persévère dans l'état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n'agisse sur lui, et ne le contraigne à changer d'état »

 Loi de l'attraction universelle : « Tous les corps s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance »

 Principe de relativité : « Deux référentiels d'espace en translation rectiligne uniforme l'un par rapport à l'autre sont équivalents pour les lois de la mécanique »

 Loi de Mariotte  (1676)  (ou Boyle- Mariotte)

 A température constante,  toute réduction de pression d'un gaz se traduit par une augmentation de son volume  ( P1 X  V1 = P 2  X  V2 )

Stahl  (1660-1734)

Chimiste allemand a expliqué les phénomènes chimiques par la circulation d'un agent universel, le « phlogistique » considéré comme un principe de composition des corps qui était dégagé dans la combustion  (on a su ensuite que le phlogistique n'existait pas, toutefois Stahl avait découvert un agent universel des réactions chimiques, ce qui ouvrait la voie à Lavoisier

Lavoisier  (1743-1794)

 La transformation des métaux est une combinaison de corps brûlés avec l'oxygène. En 1783, il découvre la combinaison de l'eau (H2 0) et réfute la théorie du phlogistique  Il est considéré avec Cavendish  comme le créateur de la chimie moderne

Darwin (1809-1882)

 De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle (1859). La nature agit comme un agriculteur en favorisant ceux qui sont les plus «  aptes » (par accident)  et en laminant les autres. Il n' y a aucune finalité dans la nature, le hasard est la seule cause des mutations et des évolutions.

J . Mendel (1822-1884)

 Fondateur de la génétique,  Il hybride des lignées de petits pois.  Il constate que la première génération reproduit le phénotype (caractère apparent) et la seconde le génotype (caractère caché)  statistiquement répartis en trois groupes, homozygotes ( 25% dominants, 25% récessifs)  et 50 % hétérozygotes.

Einstein  (1879-1955)

 Il utilise en 1905 pour la première fois la notion de « quanta »   pour suggérer que la lumière est constituée de grains  (infimes quantités d'énergie ) qui plus tard seront baptisés photons. A l'époque le sens commun admet que la lumière est ondulatoire.

La théorie de la relativité restreinte pose l'équivalence matière/énergie (E= MC2) . En 1919,  il énonce la théorie de la relativité généralisée,  qui présente l'univers comme possédant 4 dimensions, étant courbe et fini.

 Werner  Heisenberg (1901- 1976 )

Le principe d'incertitude : on ne peut connaître à la fois la position et la vitesse d'une particule. Ainsi la physique quantique met-elle  fin à  la fiction de l'observateur neutre  qui  aurait accès à la réalité en soi (Pierre Duhem).

Néo-darwinisme  ou théorie synthétique de l'évolution  (J.S. Huxley, 1942)

Elle est une synthèse  de la théorie génétique et de la théorie de Darwin, Une espèce évolue quand la fréquence de la version d'un gène (appelé allèle)  se modifie du fait d'un mutation (accident génétique) et si la population concernée est isolée et s'adapte  mieux du fait de ce changement.

 L'hypothèse de la sélection naturelle est toujours valide, mais l'idée de « pression de sélection » permet de rendre compte de l'impression d'adaptation sous l'effet du milieu (le milieu pousse en quelque sorte les espèces à se modifier  dans un sens qui paraît favorable à leur survie)

 

( Sources:  Einstein et Infeld, L'évolut ion des idées en physique, Pierre Duhem            Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée

 


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Dimanche 14 septembre 2008 7 14 /09 /2008 19:13


Permettez-moi de vous proposer la lecture d'un article de la revue Sciences Humaines (  Hors série: Les grandes questions de la philosophie ) qui traite d'un problème que je n'ai fait qu'effleurer dans mon cours " Pourquoi philosopher?" : celui de la pensée et de son rapport avec le cerveau. Nous aurons, certes,  l'occasion d'approfondir cette question en traitant du rapport plus général entre "la matière et l' esprit" ( au programme) mais pourquoi ne pas prendre un peu d'avance?

La matière peut-elle penser ?



Achille Weinberg

Un rocher, une méduse ou un violoniste sont tous les trois faits d'atomes, uniquement d'atomes. Mais ils représentent trois états de la matière très différents. L'un est, l'autre vit, le troisième pense. Faut-il en déduire qu'il existe trois mondes: la matière, la vie et la pensée   ?

En anglais, le mind-body problem désigne l'un des problèmes clés de la philosophie. Un casse-tête conceptuel sur lequel les penseurs se torturent les méninges depuis bien longtemps. Ce fameux problème « du corps et de l'esprit » se pose de la façon suivante. Tout le monde admet posséder un corps : des bras, des jambes, des oreilles, une tête, un estomac et un cerveau. Chacun éprouve aussi des sensations, des émotions, produit des rêves et des pensées. C'est cela que l'on appelle « esprit ». Autrefois, on disait « l'âme l». Le problème est donc le suivant : quels liens entretiennent ces deux entités que sont le corps et l'esprit ?
De deux choses l'une. Soit l'on admet avec René Descartes et les cartésiens qu'il existe deux ordres de réalité différents et séparés. D'un côté, la matière et, planant quelque part au-dessus, comme un petit nuage, « l'esprit ». Cette position est dite « dualiste ». Mais aussitôt surgissent quelques rudes problèmes conceptuels. Par exemple, lorsque je décide de lever mon bras, cela signifie qu'une réalité immatérielle - l 'esprit - est intervenue dans le monde matériel pour le mettre en mouvement. Ce qui revient à violer en quelque sorte les lois de la nature, puisque la source d'une action matérielle est produite par une force qui lui est étrangère.

Les théories monistes

Soit l'on admet une autre hypothèse, dite « moniste ». Elle est plus conforme à notre vision du monde contemporaine. Pour Baruch Spinoza, la réalité est faite d'une seule « substance », dont la matière et l'esprit ne sont que des modalités. La science contemporaine postule qu'il n'existe qu'une seule réalité - la matière. Mais cela revient à expliquer nos pensées, nos rêves, nos idées uniquement à partir de lois de la nature : celles des atomes, des gènes ou des neurones. C'est inconfortable pour notre orgueil : nous ne serions rien d'autre qu'un tas d'os, de graisse, de sang et de viande enfermé dans un sac de peau. Cela revient soit à nier l'existence indépendante d'un esprit - des idées et émotions dont on ressent pourtant l'existence à chaque instant -, soit à les réduire à l'activité d'un petit kilo et demi de viande appelé le cerveau.
Voilà donc le problème. Au début du xxe siècle, des philosophes de la tradition dite « analytique » s'étaient engagés à résoudre rapidement le problème en proposant une nouvelle démarche : on allait rejeter les termes les plus confus, ciseler le plus finement les concepts et avancer pas à pas avec le maximum de rigueur. Or, un siècle et des milliers de livres et articles plus tard, force est de constater que la zizanie est toujours aussi grande qu'autrefois. Les positions philosophiques sont aussi diverses et variées qu'avant. Il existe encore quelques dualistes qui postulent l'existence de « mondes séparés ». Mais ils sont plutôt rares (1). La plupart des penseurs sont monistes, dans la lignée de Spinoza, ils proclament une théorie dite de « l'identité » selon laquelle esprit et matière sont une seule et même chose. Mais il y a plusieurs versions de cette théorie. La plupart sont des matérialistes mais ils se départagent entre théoriciens de l'identité, éliminativistes, émergentistes, fonctionnalistes.

  • La théorie du « double aspect » (Thomas Nagel, Franck Jackson) considère que s'il y a bien correspondance entre état mental et état du cerveau, il faut considérer à part ces deux versants : la face subjective (impressions, sentiments, conscience) et une facette objective (activité physico-chimique biologique du cerveau) ne sont rien d'autre que deux manifestations d'être d'une même réalité.
  • Les « neurophilosophes » (Paul et Patricia Churchland) soutiennent que la pensée n'est rien d'autre qu'un ensemble d'interactions neuronales. En conséquence, l'esprit n'existe pas. Tout n'est qu'hormones et circuits électrophysiologiques ; et les sciences de la pensée doivent se réduire aux neurosciences. Point barre.
  • La théorie « émergentiste » (John Searle) est une autre forme de matérialisme. Si la pensée correspond bien à un état neuronal, il y a des degrés d'organisation de la matière. De même que l'oxygène et l'hydrogène s'assemblent pour former un nouvel état de la matière (l'eau) qui a des propriétés nouvelles non contenues dans chacun des composants, de même l'assemblage des cellules neuronales forme un ensemble auto-organisé qui possède des propriétés qui ne peuvent s'observer au niveau des seuls neurones. L'esprit est cette propriété «émergente» qui ne peut être appréhendée qu'à un niveau global.
  • Le fonctionnalisme (Hilary Putnam, Jerry Fodor) pense le rapport corps/esprit sur le mode du software (logiciel) et hardware (ordinateur) en informatique. Le programme informatique s'appuie sur un support matériel. Mais peu importe ce support. On peut fort bien étudier la pensée (comme écrire un programme informatique) sans se soucier de son support matériel. Une même idée peut être exprimée sur des supports physiques très différents. On peut dire « Je t'aime » avec sa voix, en l'écrivant sur un ordinateur, en le gravant sur un mur..., le contenu du message est toujours le même.
N'allez pas croire que ce petit tour d'horizon résume le débat, il existe encore des positions intermédiaires, des hypothèses annexes, des subtilités cachées et donc des prolongements à venir à revendre.

 

Déconstruction ?

Une autre façon d'aborder le mind-body problem consiste à se détourner un instant des termes du débat pour s'interroger sur les concepts en usage : les désosser et les remettre en cause. Le philosophe Jacques Derrida invitait à « déconstruire » des discours philosophiques fondés sur une dichotomie - nature/culture, corps/esprit, réalité/apparence. Chaque notion ne semble prendre consistance que par rapport à l'autre. Matière et esprit ne seraient que des concepts assez vagues mais qui forment un héritage de la métaphysique occidentale encore présent dans la philosophie contemporaine.
Certains psychologues pensent même que l'opposition cartésienne entre le corps et l'esprit n'est pas seulement une invention de la philosophie occidentale mais qu'elle est une structure invariante de la pensée humaine. Le psychologue américain Paul Bloom pense que les bébés sont naturellement « dualistes ». Ils comprennent très tôt que les objets (un jouet, une table, un livre) obéissent à des lois physiques parce qu'ils ne bougent pas tout seuls, n'ont pas d'intention. Inversement, les enfants attribuent très tôt aux autres humains (et parfois aux animaux) des intentions, des désirs, une volonté propre. En d'autres termes, nous serions spontanément dualistes parce que nous possédons deux dispositifs de pensée, deux « modes de connaissance » pour penser l'action : l'un en termes physiques de « cause et effet », l'autre en termes psychologiques d'« agent » qui répond à des intentions. Descartes n'aurait donc fait que formaliser sous forme philosophique une distinction naturellement ancrée dans l'esprit humain (2). Des anthropologues pensent aussi que cette opposition âme/corps existe dans toutes les cultures humaines. Les cultures varient uniquement sur les entités que l'on dote ou non d'un esprit : animaux, humains, divinités.
Le mind-body problem provient alors de la difficulté d'articuler deux modes de penser qui sont à la fois étrangers, incompatibles et incontournables.

Les trois états de la matière

Reprenons encore les choses sous un nouvel angle. Lorsque l'on parle de la « matière », on entend généralement une substance dont sont faits les pierres, le métal, la terre, l'eau, les nuages, etc. Bref, la matière est un conglomérat d'atomes formant toutes les choses qui nous entourent. On admettra cependant qu'une rose, un sapin, une méduse ou une girafe sont aussi composés de matière, mais sous une forme particulière. Ce sont des êtres vivants qui possèdent d'autres propriétés que les pierres ou le métal : ils respirent, se nourrissent et se reproduisent, grandissent, meurent, ce qui n'est pas à la portée du premier caillou venu. Il y a donc des états différents de la matière. La « matière vivante » est faite des mêmes ingrédients - les atomes - que la matière physique. Mais ils sont assemblés d'une façon telle qu'ils produisent de la vie. L'étude des atomes revient à la physique, celle des molécules relève de la chimie, celle des cellules vivantes de la biologie.
Parmi les êtres vivants, certains sont dotés d'organes des sens et d'un cerveau qui leur font ressentir le monde extérieur sous forme d'impressions subjectives - le chaud, le froid, le dur, le mou, le rouge ou le noir. Ces propriétés subjectives que les philosophes nomment des « qualia ». Ici, la matière vivante atteint un nouvel état que l'on pourrait appeler la « matière pensante ». Beaucoup d'animaux pourvus d'un cerveau complexe sont dotés d'une forme de conscience primaire qui leur fait ressentir les choses sous forme d'odeurs, de couleurs, de chaleur, de faim et de froid. Les humains (et peut-être d'autres espèces) ont même atteint un état de matière pensante encore plus élaboré. Un état de la matière pensante capable de parler, imaginer, réfléchir, produire des outils, croire à l'existence d'êtres surnaturels, faire la cuisine et jouer du violon.
Comment tout cela est-il possible ? Comment est-on passé de la matière physique (le rocher) à la matière pensante ? Du point de vue ontologique (on peut admettre que la pensée relève de connexions cérébrales), mais ce faisant on a tout dit et rien dit. La science admet, sans comprendre encore vraiment comment la matière physique devient de la matière vivante puis matière pensante. L'organisation de la matière en différents états - matière physique, matière vivante, matière pensante - appelle le recours à des niveaux d'explication spécifiques (bien qu'imbriqués). Du point de vue épistémologique, il faut expliquer cette aptitude à jouer du violon. Or, la physique atomique n'a rien d'intéressant à dire sur le sujet. À ce jour, la psychologie musicale non plus. L'   esprit c'est donc le nom que nous apposons à ces facultés de produire des idées, des mots ou des airs de violon. Un mot qui cache peut-être notre ignorance, mais qui est bien commode et utile pour goûter au monde.

 

NOTES

(1) Ainsi, le philosophe Karl Popper et Sir John Eccles suggèrent l'existence d'un monde 3 (le monde des idées) qui peut agir sur le monde inférieur (celui de la matière vivante), via de minuscules phénomènes quantiques où esprit et matière se rencontrent.
(2) P. Bloom, Descartes' Baby: How the science of child development explains what makes us human, Basic Book, 2004.


 

René Descartes (1596-1650)


Descartes est le théoricien du « dualisme ». L'âme et le corps sont deux substances différentes. Seul l'homme est doté d'une âme (res cogitans = chose pensante) distincte du corps, fait de matière (res extensa = chose étendue). Mais comment l'âme et le corps interagissent-ils ? Descartes admet qu'il s'agit là d'un problème difficile à résoudre. Il proposera que l'âme et le corps interagissent l'un sur l'autre par l'intermédiaire de la glande pinéale, située au cœur du cerveau.

 

 

Baruch Spinoza (1632-1677)


Comment la pensée agit-elle sur le corps ? Spinoza résout le casse-tête sur lequel achoppe la théorie dualiste en refusant de penser le rapport entre le corps et l'esprit en termes d'interaction. Il propose une théorie moniste : l'esprit et le corps ne peuvent pas agir l'un sur l'autre car ils sont une seule et même chose conçue de deux façons différentes. Une thèse qui intéresse aujourd'hui beaucoup les neuropsychologues...

 

 

Julien Offray de La Mettrie (1709-1751)


Ce philosophe propose dans L'Homme-Machine (1748) une vision de l'homme radicalement matérialiste. Ce que l'on nomme l'esprit n'est rien d'autre que le produit de l'activité du cerveau, qui est un automate (comme les automates de Vaucanson), bien que très sophistiqué. D'où cette formule volontairement provocante : « Le cerveau secrète la pensée comme le foie secrète la bile. » À l'inverse de Descartes, La Mettrie rejette donc tout dualisme et prône un monisme matérialiste, qui lui permet d'expédier au passage Dieu et les saints, en bon athée et anticlérical qu'il était.

 

 

Gilbert Ryle (1900-1976)


Dans Le Concept d'esprit (1949), le philosophe britannique critique la conception cartésienne de l'esprit qu'il qualifie de « fantôme dans la machine ». Il refuse le dualisme de l'esprit et du corps qui correspond selon lui à une « erreur de catégorie ». Les états mentaux ne sont pas plus séparés du corps que ne le sont l'université d'Oxford et les divers bâtiments qu'elle regroupe. Ryle refuse en particulier de penser que les actes volontaires sont causés par des événements mentaux.

 

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Mercredi 14 mai 2008 3 14 /05 /2008 21:45

Matière et esprit

 

 

Les rapports entre la matière et l'esprit

 

Matérialisme et spiritualisme

  • Par matière, on entend la réalité physique, extérieure et indépendante de la pensée ou de l'esprit. De la découle la question ontologique : qu'est-ce que l'être ? La réalité essentielle est-elle la matière ou l'esprit ?
  • Le  matérialisme soutient la primauté de la matière sur l'esprit. Etre matérialiste, c'est reconnaître l'existence des choses en dehors de l'esprit et considérer les sensations et les idées comme des copies ou des reflets de ces choses. Autrement dit, la matière détermine la pensée.
  • Par opposition, le spiritualisme affirme la primauté de l'esprit sur la matière. L'esprit est une réalité substantielle radicalement distincte de la matière.

 

Réalisme et idéalisme

  • Etre réaliste, c'est admettre l'existence d'une réalité objective (c'est-à-dire en dehors de l'esprit correspondant à nos représentations sensibles. Le réalisme naïf consiste à croire que la réalité objective est identique à nos représentations sensibles.
  • L'idéalisme, au sens rigoureux du terme, affirme que la matière se ramène à une idée ou à une représentation. Ainsi, pour le philosophe irlandais George Berkeley les choses ne sont que des combinaisons de sensations ou d'idées. Sa philosophie débouche sur le solipsisme.
  • Etymologiquement, solipsisme signifie « seul moi-même » (du latin solus, « seul » et ipse, « même »). Le solipsisme est une conception philosophique selon laquelle il n'y aurait pour le sujet pensant d'autre réalité que lui-même.

 

Dualisme et monisme

  • On caractérise comme dualiste une philosophie qui affirme l'existence de deux substances distinctes et irréductibles : la matière et l'esprit. Ainsi, par exemple, la philosophie de Descartes est dualiste parce qu'elle pose l'existence de l'âme (substance immatérielle dont toute l'essence est la pensée) et du corps (substance matérielle dont toute l'essence est l'étendue).
  • On caractérise comme moniste une philosophie qui affirme l'existence d'une seule substance : la matière ou l'esprit. Le matérialisme est moniste. L'idéalisme est également moniste.

 

L'immatérialisme de Berkeley

 

Etre, c'est être perçu

  • Berkeley Considère que la matière n'est qu'une représentation de l'esprit. Il n'existe pas des choses, mais seulement des combinaisons de représentations. Les objets que nous percevons, auxquels nous attribuons un caractère matériel, ne sont rien d'autres que les images que nous en avons. Les choses se réduisent aux perceptions que nous en avons. Elles ne sont pas une copie derrière laquelle nous aurions à retrouver l'original. Ce que Berkeley résume dans la formule : Esse et percipi (« Etre, c'est être perçu »).
  • Affirmer la réalité du pain, par exemple, c'est affirmer la réalité d'une couleur, d'une consistance, d'une saveur et rien de plus. Ce morceau de pain n'existe pas en dehors de sensations qu'il me procure. Ce qui existe, c'est ce qui est perçu par moi, c'est-à-dire un ensemble de qualités sensibles relatives au sujet.

 

Origine divine des représentations

  • Le sujet ne peut se débarrasser de lui-même pour considérer les choses comme si elles existaient indépendamment de lui. Il ne peut sortir de sa propre expérience ni saisir une chose ou un être qui ne lui soit pas donné comme représentation. Le mot matière n'est donc qu'un simple terme dépourvu de signification.
  • D'où vient donc cette multitude de représentations ordonnées en système que j'appelle l'univers ? Il ne reste plus qu'à en imputer l'origine à Dieu. Au lieu de dire que Dieu a créé la matière, il convient de dire que Dieu a mis en moi tout ce cortège de sensations à partir desquelles je construis mon image du monde.

 

L'efficacité de l'action humaine réduit l'immatérialisme à néant

  • Le système de Berkeley est sans doute le plus absurde qui soit mais, comme le souligne Diderot, il est le plus difficile à réfuter. Reste que ce système n'explique pas comment l'homme peut transformer le monde à son profit.
L'immatérialisme est difficile à soutenir pour quiconque se trouve contraint à l'action. Berkeley, dit Alain, « est un évêque à qui le dîner vient tout fait ».
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Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /2008 19:18

Qu'est ce qui nous différencie des mouches ?

NOUVELOBS.COM | 13.05.2008 | 14:03

Les mouches des fruits sont radicalement différentes de l'homme, pas dans le nombre de leurs gènes mais dans le nombre d'interactions des protéines dans leur corps, selon des scientifiques qui ont mis au point une nouvelle façon d'estimer le nombre total des interactions entre protéines dans tout l'organisme.

Représentation schématique de la myoglobine. Cette protéine homologue de l'hémoglobine se lie au dioxygène au niveau des muscles

Représentation schématique de la myoglobine. Cette protéine homologue de l'hémoglobine se lie au dioxygène au niveau des muscles .

Le nombre de gènes ne suffit pas à juger du degré de développement d'un organisme, contrairement à ce que croyaient les scientifiques peu après la découverte de l'ADN. En effet, le génome de l'homme contient un peu plus de 26 000 gènes mais un simple petit ver comme c. elegans d'à peine 1 mm de long en possède presque autant (22 500) sans parler du peuplier qui est équipé de plus de 45 000 séquences codantes !!!

Une nouvelle étude publiée aujourd'hui dans les PNAS ouvre une nouvelle piste pour caractériser la complexité d'un organisme, elle résiderait plutôt dans le nombre d'interactions des protéines à l'intérieur des cellules. Les protéines humaines interagissent en effet dix fois plus que leurs homologues chez la mouche des fruits et vingt fois plus que chez les levures unicellulaires. L'interaction entre les différentes protéines est à l'origine de tous les systèmes physiologiques du corps humain. Lorsque le corps digère la nourriture, répond à un changement de température ou combat une infection, de nombreuses combinaisons de entre les protéines sont impliquées. Toutefois, jusqu'à présent, il a été impossible de calculer le nombre d'interactions qui ont lieu au sein de différents organismes.

Une équipe de chercheurs européens a donc conçu un outil mathématique permettant de quantifier ce réseau d'interactions au sein d'un organisme. Ils ont ainsi pu dresser à la manière du génome un « interactome » recensant les différentes relations entre les protéines. Ils espèrent avec ce support mieux comprendre les mécanismes qui différencient un organisme d'un autre. Cela permettra également de déterminer, par exemple, pourquoi certaines espèces fongiques, comme la levure de boulangerie sont importantes dans la production de pain et de bière, tandis que d'autres espèces voisines causent des infections avec un taux de mortalité élevé.



Joël IGNASSE
Sciences et Avenir.com
13/05/2008
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Dimanche 4 mai 2008 7 04 /05 /2008 00:06

Vérité : fiche récapitulative

 


Vérité
  (etym : latin veritas, de verus, vrai) 1) Sens courant : caractère de conformité d'un discours, d'une proposition, d'une thèse ou d'une représentation quelconque, à la réalité. 2) Philosophie : 1)  Saint Thomas et scolastique : c'est " l'adéquation (ou conformité) de la chose avec l'intelligence ".  Cette conception est aujourd'hui,  en gros,  celle qui a été retenue par le  sens commun 2) Acception générale : caractère des jugements auxquels on ne peut qu'accorder son assentiment, c'est-à-dire  qui s'imposent à tous les esprits, et qui fondent et sollicitent l'accord de tous les hommes de bonne foi. Les philosophes, en accord sur ce point , à nouveau, avec le sens commun, retiennent trois types de critères permettant de contrôler ou de reconnaître la vérité : l'évidence pour les vérités premières (axiome), la démonstration ou le caractère démontrable, pour les propositions et les  théories, et la vérifiabilité  (confrontation concluante avec les données expérimentales) pour tout ce qui a trait à  l'expérience. 3) Epistémologie :  correspondance de l'hypothèse ou de  telle ou telle proposition  avec les données observables,  et cohérence de cette hypothèse avec l'ensemble de la théorie scientifique concernée. Pour le philosophe Karl Popper, toute théorie scientifique est falsifiable, c'est-à-dire qu'elle risque toujours d'être invalidée, au moins partiellement, par des faits nouveaux qui la contrediraient. 4) Logique : accord de la pensée avec elle-même. Toutefois, la " vérité "  logique, dite aussi validité, ou vérité formelle, n'est qu'une condition de possibilité de la vérité. La logique ne peut rien nous apprendre sur les choses elles-mêmes, c'est-à-dire sur la vérité " matérielle " qui ne peut être acquise que par l'expérience.
Vrai : (etym : latin verus, " vrai ")  Conforme au réel ou (et) cohérent. Le vrai est  toujours une relation  (entre l'esprit et les choses, ou des esprits entre eux, ou du discours avec ses propres prémisses). Donc l'idée de vérité absolue (non relative) ou encore indépendante du jugement  des hommes, est très problématique.   En outre, le vrai implique le langage, donc est en grande partie conventionnel.
Réel  (etym :  latin realis, de res, " chose ", " objet ") Tout ce qui existe à un titre quelconque. Les apparences, les faits sont (plus ou moins) réels. Mais ils ne sont pas " vrais ". Les idées ou les formes intelligibles peuvent être réelles. Non pas vraies.
Vérifiable/vérifié : Ce dont la vérité peut être établie, prouvée. Vérifié : Ce qui est effectivement attesté au moment où l'on parle. Les théories scientifiques sont vraies et  vérifiables, mais pas toujours vérifiées (cela dépend du niveau des dispositifs de vérification à un moment donné). Elles peuvent être " falsifiées " c'est-à-dire contredites, infirmées par certaines expériences.
Vérités scientifiques : Elles sont relatives (au secteur de l'être impliqué) et provisoires. Mais les vérités scientifiques ne deviennent pas " fausses ". Les théories scientifiques sont des approximations, des fictions, toujours susceptibles d'être  réfutées (" falsifiées), puis remaniées. Mais elles ne deviennent pas fausses.  Leur vérité est relativisée. Les révolutions scientifiques sont des changements de paradigmes. Les théories  anciennes sont englobées par les suivantes (la théorie d'Einstein englobe celle de Newton, la théorie de Darwin  dépasse  celle de Lamarck, tout en en adoptant son postulat de base etc...). Bref, ni en sciences ni ailleurs, le vrai (à un moment donné) ne devient faux. La théorie de Ptolémée n'était pas scientifique, pas plus que celles des alchimistes (chaque science a une date de naissance précise).
Vérace, véracité : Qui ne veut pas tromper. Se dit de Dieu, supposé vérace.
Vérité révélée :  (de revelare, " découvrir ") vérité cachée , inaccessible à la raison et transmise aux hommes par des voies  surnaturelles.

A priori : expression latine : littéralement : " antérieur à l'expérience ". Chez Kant : vérités universelles et nécessaires (formes de la sensibilité, catégories de l'entendement et idées de la raison).
Valide : (etym : latin validus, validitas, " fort ", " puissant ") Non contradictoire. Synonyme : cohérent.  Se dit des discours argumentés. Mais un discours  logique (donc cohérent) peut être  faux c'est-à-dire en contradiction avec le réel si  l'une de ses prémisses est  fausse

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