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Jeudi 8 mai 2008

 

Droit : (etym : latin directus, « droit », ni courbe ni  tordu ; ce qui est conforme à la règle) 1) Sens courant : pouvoir moral d'exiger quelque chose en vertu d'une règle ou d'un principe reconnu. Les droits  procèdent toujours de contrat tacites qui fixent  des obligations correspondant à ces  droits : il n'y a pas de droits sans devoirs réciproques. 2) Sens juridique : ensemble des règles et des normes qui encadrent la vie sociale et qui s'expriment par des lois. Le droit « positif » est le droit en vigueur dans telle ou telle société.  Le « droit public » est celui qui concerne les rapports des citoyens avec le pouvoir. Le « droit international » régit les rapports des nations les unes avec les autres ainsi que les relations entre les sujets de ces nations. 3) Philosophie : le droit « naturel » ou encore « rationnel »  est celui qui est censé résulter de la nature de l'homme  en tant qu'elle préexiste à toute disposition conventionnelle.  Le droit naturel est posé comme supérieur à toute législation positive ; il constitue la référence indispensable pour tout homme qui refuse de se soumettre au droit positif pour des raisons morales  (droit de désobéir, incarné par Antigone ou Socrate. 

 
Droits formels : ce  sont les droits libetésproclamés notamment en France en 1789. Ils définissent pour l'individu des possibilités intellectuelles (liberté de pensée, d'expression, de culte..) ou physiques (liberté de déplacement , de travail, de réunion, de commerce..). La fonction de la loi est d'interdire toute action qui priverait quelqu'un de l'un de ces droits : « La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l'oppression de ceux qui gouvernent » (Déclaration de 1793).

 Droits créances : pouvoir d'obliger l'Etat à un certain nombre de services. De tels droits ont introduits progressivement  en France par la constitution de 1791 puis 1848, et dans le droit international (Déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948) : ce sont les droits économiques et sociaux tels que le droit au  au repos, à la sécurité matérielle, à l'instruction, à trouver un emploi, à la grève, à une juste rémunération, à la retraite etc...

Marché : ensemble des processus qui gouvernent les relations économiques entre les hommes   en fonction desquels les prix des services et des marchandises sont fixés conformément à la loi de l'offre et de la demande,  spontanément, c'est-à-dire  indépendamment des décisions de décideurs politiques ou économique

Justice commutative : Chez Aristote : justice qui attribue qui chacun ce qui lui est dû suivant un strict principe d'équivalence.  C'est la justice qui prévaut dans les échanges commerciaux et dans les litiges  (justice pénale)

Justice distributive :  Chez Aristote, justice qui  obéit à un principe inégalitaire, puisqu'elle distribue à chacun des avantages et des responsabilités variables suivant les talents, les compétences etc.. On ne doit pas, dit Aristote, attribuer la meilleure flûte  à l'étudiant le plus appliqué, mais au meilleur musicien.

Equité :  (etym :  aequitas , « égalité d'âme », « honnêteté », « esprit de justice ») 1) Chez Aristote : esprit de justice, souci de respecter l'esprit de la loi plutôt que sa lettre, au point d epouvoir parfois prendre une décision contre la loi : « corriger la loi, dans la mesure où celle-ci se montre insuffisante en vertu de son caractère général » 2) Selon John Rawls : principe  de justice souple  qui vise le bien commun, mais qui ne peut être figé ;  on admettra que les meilleurs dispositifs  ne peuvent être fixés  une fois pour toutes. Au contraire une distribution  équitable des bénéfices du marché, des charges et des avantages sociaux, doit  admettre  des  redéfinitions et des remaniements constants en fonction de l'évolution des inégalités et des moyens  appropriés  de  rendre  celles-ci profitables à tous, autant que faire se peut .

Egalité : (etym : latin aequalitas, de aequare, « aplanir », « rendre égal à »). 1) mathématiques : qualité de grandeurs équivalentes c'est-à-dire substituables les unes aux autres.  2) Egalité civile et juridique : principe selon lequel les individus sont égaux devant la loi, c'est-à-dire ont les mêmes obligations et les mêmes droits 3) Egalité politique : principe selon lequel  tous les citoyens , dans une société donnée , peuvent participer  aux décisions d'ordre général ainsi qu'au débat public

 
Egalité formelle : égalité des hommes en tant qu'elle est établie et garantie par la loi. L'égalité formelle est une égalité théorique, une égalité sur le papiers. « Formelle » peut être compris de façon péjorative : abstraite ou même fictive

Etat de droit : Conception moderne et juridique de l'Etat qui le définit par la capacité de s'autolimiter, afin d'empêcher toute dérive tyrannique ou despotique.
Un  Etat de droit est un Etat à la fois républicain (voir la définition  de la république ) et démocratique, c'est-à-dire dont peuple est  tenu pour souverain. Les fondements théoriques de l'Etat de droit se trouvent chez les théoriciens du Contrat social (en particulier  Locke et Rousseau). Dans un Etat de droit, les droits fondamentaux des hommes sont garantis par la loi (la Constitution), à tel point  que l'homme a des droits qu'il peut revendiquer contre l'Etat, et faire valoir auprès de l'Etat 

 

par lenuki publié dans : politique et morale
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Jeudi 1 mai 2008

Alexis de Tocqueville

par André Lacroix, du cégep du Vieux Montréal

 

Alexis de Tocqueville. Juriste et penseur politique français, 1805-1859

Sa vie en bref

Aristocrate français né à Paris, en 1805, Alexis de Tocqueville est issu d'une famille ultra-royaliste partiellement décimée par la Terreur qui suivit la Révolution française de 1789. Pour cette raison sans doute, il se méfiera toute sa vie des intentions révolutionnaires sans pour autant verser dans un conservatisme à tout crin. De fait, cette méfiance ne l'empêchera pas d'être un libéral engagé, lui qui vivait justement à une époque où la France tentait maladroitement de réfréner la montée des revendications sociales mises de l'avant à la faveur de la Révolution française. Auparavant, le jeune Tocqueville aura toutefois pris soin de poursuivre ses études en droit avant d'être nommé juge auditeur en 1827, à Versailles.

L'état de sa société suscite par ailleurs de profonds déchirement chez Tocqueville, le laissant écartelé entre les traditions familiales et ses sympathies naturelles à l'égard d'un système politique plus démocratique, à l'image de celui développé par les Américains depuis 1776. Et cette sympathie était d'autant plus importante que ses lectures de Châteaubriand l'avaient convaincu que la liberté américaine avait plus à voir avec la liberté des Lumières que celle des primitifs dépeinte par Rousseau. Un voyage d'étude de neuf mois aux États Unis, voyage qui devait permettre au juriste qu'il était d'étudier le système carcéral américain considéré par les philanthropes d'alors comme étant le plus évolué de l'époque, allait d'ailleurs lui permettre de vérifier de près les thèses de Châteaubriand. En fait, bien davantage un prétexte pour fuir momentanément son pays où son engagement politique lui vaut quelques inimitiés qu'un véritable voyage d'étude, il profite de son séjour pour cumuler une importante quantité de notes sur la vie politique américaine.

De retour de voyage en 1835, il abandonne la magistrature pour rédiger le premier tome de son célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique. Suite au succès de ce livre, Tocqueville est reçu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1838, puis à l'Académie française en 1841. Il publiera le second tome De la démocratie en Amérique en 1840, de même que l'Ancien Régime et la Révolution en 1856, ainsi que de nombreux autres textes avant de mourir en 1859, à Cannes.

Sa pensée

Riche et complexe à plusieurs égards, on peut saisir l'essentiel de la pensée de Tocqueville en la reconstruisant autour d'une grande idée maîtresse et de deux idées secondaires qui lui permettent de tracer un constat fort juste de la vie politique au sein des démocraties occidentales. Toute l'œuvre de Tocqueville a pour fonction principale de réfléchir à la manière dont on doit s'y prendre pour préserver la démocratie en conciliant les forces exogènes et endogènes de la société civile. De fait, marqué par les ruptures créées par la Révolution française au sein de sa société, il cherche à en comprendre les origines par l'étude d'une société ayant vécu une telle révolution tout en évitant ses ruptures. À ce titre, son analyse emprunte tout autant à l'observation qu'à la réflexion pure.

Une idée maîtresse

Toute l'œuvre de Tocqueville repose sur la foi qu'il a pour le progrès de l'égalité des conditions entre les êtres humains. Pour cette raison, il est fort critique à l'endroit des tenants de la Révolution représentant à ses yeux une classe moyenne (petite bourgeoisie mercantile de l'époque et capitalistes) qui ne songe guère à autres choses qu‘à gérer les affaires publiques afin de les faire tourner au seul profit de ses affaires privées comme il le mentionne dans ses Souvenirs. Une telle volonté aurait en effet beaucoup plus à voir avec une lutte corporatiste qu'avec une véritable volonté d'affranchir les masses et de construire une société plus égalitaire. Pour cette raison, il se fait l'analyste du "rapetissement universel" entraîné par l'accession au pouvoir de cette nouvelle classe sociale.

Deux idées importantes

Cette idée de progrès, fort riche et fort intéressante, n'en reste pas moins assez discutée à l'époque, tandis qu'elle ne constitue qu'une intuition que Tocqueville doit encore étoffer. Il le fera en l'appuyant sur deux constats de moindre importance qui complètent la démonstration en lui donnant les assises empiriques qui lui faisaient jusque là défaut. [Ci-contre: un buste de Alexis de Tocqueville honore sa mémoire, dans le village de Tocqueville en France]

La Providence dans l'histoire

Tocqueville retiendra premièrement comme preuve de ce progrès l'existence d'une Providence qui commande le sens de l'histoire. Cette dernière jouerait un peu le même rôle que l'historicisme chez Marx, à savoir une sorte de "loi de la nature" légitimant l'évolution orientée de la communauté. Ainsi, à défaut d'avoir les mêmes vertus scientifiques que Marx prêtait à l'historicisme, la Providence n'en constitue pas moins un concept qui aurait pour principale fonction d'orienter le développement de nos communautés vers un progrès toujours plus grand. Il s'agit en d'autres termes d'utiliser cette dernière pour donner une assise à la notion de progrès qui s'appuie dès lors sur une trame providentielle: il est orienté, et cette orientation a pour base les droits des individus.

Le rôle historique de l'idée d'égalité

Cette volonté de Tocqueville d'ancrer la notion de progrès de l'égalité entre les personnes dans la réalité sociale n'est toutefois pas encore pleinement assurée par la seule Providence. Il lui manque une preuve empirique qui lui permette de témoigner de la véracité du concept, ce que d'autres appelleraient un témoignage de l'histoire. Il prétend trouver cette preuve dans l'évolution des sociétés occidentales, encore là un peu à la manière de Marx. Ainsi, il soutient qu'il n'est pas de grand événement depuis 700 ans - la réflexion de Tocqueville se déployant au milieu du XIXe siècle, cela nous ramène à 1250 environ - qui n'aie tourné au profit de l'égalité. Il ne s'agit toutefois pas d'une égalité des biens au sens où l'entendent les marxistes, mais plutôt d'une égalité des conditions de vie et des droits des êtres humains qui tendent à se rapprocher du fait de l'effacement des inégalités face à la loi. Selon Tocqueville, une représentation égalitaire de la société accélère la mobilité sociale et la circulation des richesses; cette représentation se serait imposée au cours des siècles. Semblable à tous les autres, chacun aurait par conséquent les mêmes chances de s'élever. En ce sens, l'analyse de la société américaine développée par Tocqueville dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, vient essentiellement conforter l'idée du modèle démocratique posé a priori.

Constat de Tocqueville sur la démocratie

De cette analyse, Tocqueville tire le constat suivant: fondamentalement caractérisé par l'avidité des êtres humains pour les jouissances matérielles, l'âge démocratique n'aurait plus pour principe la vertu au sens où l'entendait Montesquieu. Ce principe se serait plutôt transformé en un intérêt bien entendu qui rectifie les égoïsmes de chacun en les mettant au service de la prospérité générale. Il en ressort que si l'amour du bien-être suscite une inquiétude constante qui est entretenue par une égalité virtuelle exacerbant les désirs; les passions envieuses et les rivalités individuelles favorisent pourtant dans l'ensemble un ordre social parfaitement stable. Ainsi, travaillées par une agitation superficielle, les sociétés démocratiques sont donc bien moins menacées par les révolutions que par un conformisme où leur mouvement risque de s'épuiser.

Objet de la réflexion de Tocqueville

Dès lors, le véritable objet d'analyse de Tocqueville se montre au grand jour. Il s'agit de comprendre comment on peut concilier les exigences des passions égalitaires avec l'impératif d'une liberté difficile, dangereuse et exigeante, afin de préserver la démocratie de la tyrannie. Parce que voilà bien le danger qui nous guette selon Tocqueville: une démission de la sphère politique, dans un renfermement sur soi qui n'est rien d'autre que le triomphe de l'individualisme. Ainsi, contrairement à Marx, il croit que le danger qui nous guette ne se trouve pas dans l'exploitation d'une classe sociale par une autre, celle du prolétariat par la bourgeoisie par exemple, mais bien plus dans le désengagement tout azimut de la sphère politique, toute classe sociale confondue.

Actualité de Tocqueville

Sans voir là une préfiguration de notre société et sans vouloir faire de Tocqueville un prophète éclairé, on doit tout de même noter les similitudes existant entre ce constat et l'état actuel de nos sociétés. De plus, Tocqueville croit que c'est dans l'individualisme que la démocratie brise la chaîne communautaire et met chaque anneau à part, tandis que le retrait de la sphère publique au profit de la sphère privée laisserait tout le terrain à l'État, qui deviendra rapidement envahissant, pour s'assurer le maintien de cette égalité. En d'autres termes, trop d'égalité ne serait guère mieux que pas assez aux dires de Tocqueville puisque ce trop ouvre toute grande la porte au despotisme et à l'absolutisme de l'État. Ce constat amène par ailleurs Tocqueville à soutenir que l'opinion publique risque fort de passer d'une instance protectrice face à l'arbitraire de l'État à un instrument coercitif contraignant au conformisme du nombre en raison de la pression immense exercée par l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun. D'où l'idée que, plus efficacement que tous les absolutismes du passé, la tyrannie de la majorité étouffera dans son cercle toute diversité des sentiments et toute disposition à l'action.

Critique du despotisme démocratique

Précisant ensuite la forme que peut revêtir cet absolutisme auquel on s'en remet, par amour de l'ordre et du souci des affaires publiques, Tocqueville décrira un type inédit de gouvernement "immense et tutélaire" dont le pouvoir tout à la fois absolu, prévoyant et doux inaugure un nouveau type d'oppression qui dégrade les êtres humains sans pour autant les tourmenter. Ce qui a fait dire à plusieurs qu'un tel tableau d'un despotisme démocratique respectueux de la liberté individuelle dans ses formes extérieures préfigurait nombre d'analyses des sociétés industrielles modernes massifiées et atomisées tout en étant dominées par un État-Providence aussi prévenant que dangereux. Parmi ces chercheurs et philosophes contemporains, on retrouve entre autres Charles Taylor [Misère et grandeur de la modernité ], Gilles Lipovetsky [ L'ère du vide ] et John Saul [ Les bâtards de Voltaire et The unconscious civilization].


Texte: Tocqueville, Le despotisme

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses; elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Dans ce texte extrait du chapitre 4 de la quatrième partie de la Démocratie en Amérique, Tocqueville présente ce qui se passe et ce qui s'est passé de plus en plus en ce qui concerne les individus sous la domination de la démocratie totalitaire : manque d'indépendance, manque d'esprit créatif, manque de vitalité. Les vices des gouvernants et l'imbécillité des gouvernés dominent. La démocratie se caractérise, pour Tocqueville, par une tendance historique irrésistible de longue durée: l'égalité des conditions. Il montre qu'elle risque de conduire à un égalitarisme qui offre les conditions du despotisme. Si on montre généralement qu'un des dangers de la démocratie est la démagogie (cf. les analyses de Platon dans la République), Tocqueville va donc montrer qu'elle risque également de conduire, non pas au pouvoir du démagogue, mais à une forme de despotisme dont on peut voir les manifestations d'un point de vue administratif, despotisme qui entraîne le peuple dans une passivité et une aliénation. Tocqueville va donc s'attacher à montrer ici une des dérives possible de la démocratie. Le premier point concerne alors l'individualisme. L'égalité des conditions transforme les lois, l'esprit public, les habitudes sociales, les sentiments... Elle défait ce que Tocqueville appelle un "état social". L'état social démocratique et l'égalité des conditions se confondent donc. Ils désignent trois grandes tendances: l'égalisation des droits politiques et civiques, l'égalisation des ressources et la mobilité sociale, la représentation égalitaire des rapports sociaux. Cette égalisation produit l'individualisme. Tel est l'objet du premier paragraphe ici. Il s'agit de montrer qu'il n'y a plus, à proprement parler, de corps social et politique. Seuls la proximité immédiate ou l'intérêt particulier animent les individus. Vous pouvez alors opérer ici une distinction entre l'intérêt général et l'intérêt particulier. Les individus ne deviennent plus que des usagers du droit. Cet individualisme s'accompagne alors du développement d'un pouvoir administratif despotique. Le droit perd de vue sa finalité à savoir l'intérêt général. C'est ainsi qu'il se présente comme ayant pour fin le bonheur des individus. On parlera de confort ou d'aisance mais le problème est le même. Nous retrouvons alors la définition du totalitarisme ici puisque le propre de l'Etat totalitaire est de promettre le bonheur aux individus. Dès lors, puisque le droit prend en charge les individus, ces derniers deviennent de moins en moins autonomes et font appel au droit en permanence puisqu'il se propose de s'occuper de leurs affaires quotidiennes et de leur bien être. C'est une véritable idéologie que dénonce Tocqueville ici. Les individus sont alors réduits à de simples exécutants, soumis à un pouvoir dont ils ne saisissent pas nécessairement les rouages. La société ignore les grands conflits mais est parcourue de conflits d'un type nouveau. Face à l'atomisation du corps social, un nouveau pouvoir central peut s'installer dans la mesure où règne une désaffection pour les affaires publiques.

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par lenuki publié dans : politique et morale
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Vendredi 25 avril 2008

 

 

Principe de l'Etat

 

L'Etat avec une majuscule

L' « Etat » s'écrit avec une majuscule quand il désigne d'abord l'autorité politique souveraine exerçant sur un territoire et une population donnés, en vertu d'institutions établies. Ces institutions regroupent les structures politiques, juridiques, militaires, administratives, voire économiques selon lesquelles le pays est organisé. Le point commun avec « état », écrit avec une minuscule, est non pas l'idée d'arrêt, ou de non-évolution, mais celle de permanence. L'Etat subsiste même quand le chef d'Etat meurt ou démissionne. La majuscule révèle une sorte de caractère absolu, intangible, de l'autorité et des institutions présentes.

 

L'Etat politique

Le terme « Etat » s'applique également au pays ou à la société tout entière en tant qu'il désigne leur mode d'organisation selon le principe du pouvoir institutionnalisé. L'erreur serait de confondre l'Etat avec le seul pouvoir exécutif, quoique cette confusion ne soit pas due au hasard. Il y a bien une forte insistance portée sur l'autorité centrale, sur le pouvoir distinct de la société civile. Mais, au sens strict, l'Etat regroupe l'ensemble des pouvoirs et l'ensemble de la société. Il est un des types d'organisation politique qu'une  société peut avoir. Et il peut à son tour se décliner sous plusieurs formes : démocratie, monarchie, ou même dictature. Ce sont des formes d'Etat possibles.

 

L'Etat nécessaire ?

L'Etat n'a pas toujours été prépondérant, dans l'Histoire et dans les peuples, comme type d'organisation. Néanmoins, il est désormais partout présent, et, lors de la décolonisation par exemple, les peuples nouvellement libérés se sont la plupart du temps constitués en Etats. Ce qui amène la question de savoir pourquoi une telle organisation semble la meilleure. Toute société n'est-elle pas fondamentalement vouée à être un Etat, ou l'Etat n'est-il pas la forme la plus achevée de l'organisation sociale ? Pourtant, la forte présence du pouvoir pose problème : le pouvoir peut-il être très répressif, corrompu, dictatorial, etc.

Quelle est donc sa légitimité en tant que pouvoir ?

 

  • 2. Sur quoi repose l'Etat?

 

La force du souverain

Le pouvoir de l'Etat est très étendu sur les individus. Hobbes le compare au Léviathan, monstre cité dans la Bible. Il possède, en effet, le droit de vie et de mort sur ses sujets, peut les engloutir ou les estropier dans la guerre. Mais c'est aussi un monstre du fait qu'il est une construction artificielle, et non un élément naturel. Il a une force extraordinaire, qui constitue tout son intérêt. Chaque individu a en effet les mêmes forces naturelles qu'un autre, ou du moins personne n'est assez fort pour l'emporter de façon définitive sur les autres. Il n'y a justement pas de loi du plus fort, à la différence des animaux. L'Etat, c'est-à-dire le souverain, rompt cette égalité.

 

La légitimité du souverain

Personne ne peut vivre dans un état de nature sans frein, car personne ne veut risquer la mort sans arrêt. Le souverain est donc l'émanation ou l'expression d'une volonté de tous : celle qui consiste à vivre en sécurité et en paix, celle qui refuse plus que tout l'Etat de guerre civile permanent. Pour Hobbes, cela résulte d'un pacte qui consiste à abandonner le pouvoir de mener sa vie selon son bon plaisir, au profit du souverain. Il s'agit de donner à ce dernier le droit et le pouvoir de tout faire en échange de la sécurité de tous. C'est ce transfert de pouvoir qui donne à l'Etat sa force artificielle. C'est la raison de ce transfert qui donne à l'Etat sa légitimité. Sa fonction est vitale. Est-elle toujours assurée néanmoins ?

 

Examen de la souveraineté

 

  • 1. Le pouvoir souverain nous menace-t-il?

 

Typologie des souverainetés ?

C'est toujours le souverain qui doit détenir le pouvoir absolu. Si la souveraineté se divise, on risque de se retrouver proche de l'état de nature, dans un conflit permanent. A ce titre, Hobbes ne cache pas que la monarchie absolue est, pour lui, le meilleur régime puisqu'il y a justement une seule source de décision. Le pouvoir est ainsi plus compact et plus efficace pour prendre des décisions rapides. En démocratie, c'est l'inverse, le pouvoir souverain est composé d'une multitude de représentants : les débats peuvent être longs et houleux, comme on peut le constater aujourd'hui à l'Assemblée Nationale.

 

Le cas de la liberté

La liberté n'est pas, pour Hobbes, un critère de différenciation entre les régimes. La démocratie, l'aristocratie et la monarchie ne diffèrent que par le nombre de ceux qui composent le souverain, ou par les conditions requises pour en faire partie. Mais on est tout autant dominé par le pouvoir dans l'une que dans les autres. Si être libre veut dire en effet ne pas être soumis à des lois, c'est de toute façon impossible sous peine de retomber à l'état de nature. Et si l'on dit qu'en monarchie, les individus n'ont pas la liberté d'aller et venir ou sont tous emprisonnés physiquement, c'est totalement faux. Donc la liberté dans l'Etat concerne, pour les citoyens, tout ce que la loi n'interdit pas ou n'envisage pas, quelle que soit la nature du souverain.

 

Le prix de la sécurité

Si c'est la sécurité seule qui est voulue, si c'est le maintien de la vie à tout prix, le risque est de légitimer n'importe quel type de pouvoir, y compris celui gagné par la guerre, y compris celui qui bafoue des libertés. Et c'est bien souvent dans les sociétés les plus dictatoriales, ainsi que le remarque Montesquieu, qu'il y a en effet le plus d'ordre apparent partout : dans les assemblées, dans la rue, dans les médias, etc., puisque tout y est réprimé. Sans parler du caractère belliqueux de ce genre de régime, qui peut justement provoquer des guerres. La sécurité est alors elle-même en jeu.

 

  • 2. Quel est le meilleur Etat possible?

 

Le but de l'Etat : la liberté

La liberté est la seule raison d'être de tout l'édifice politique. Dans le Traité théologico-politique, Spinoza critique Hobbes en inversant sa théorie. Le souverain n'est pas là pour dominer le peuple par la crainte, mais il doit justement éliminer cette dernière et éviter toute soumission au droit d'un autre, sans quoi c'est la nature même de l'être humain qui est bafouée.

Donc un citoyen peut émettre un jugement défavorable à l'égard d'une loi, s'il le fait raisonnablement, sans pour autant être un rebelle. Le souverain aurait même  intérêt à écouter  toute critique intelligente, afin d'améliorer les lois. La démocratisation est donc l'essence de l'Etat.

 

Principe de l'Etat : le pouvoir législatif

Il n'est pas d'autre souveraineté qu'un pouvoir législatif. Une monarchie absolue est incompatible avec la société politique. Y règne en effet l'arbitraire du souverain, et aucun arbitre ne peut défendre un citoyen envers ce qui pourrait être un abus de pouvoir. Or c'est pourtant le but de toute association. Il faut donc constituer des lois de respect des propriétés et des personnes, et les faire ensuite appliquer et respecter par des juges indépendants. Locke établit ainsi que tout pouvoir, y compris le roi, doit être soumis aux limites données par le pouvoir législatif. Et comme ce dernier émane de la volonté populaire, toute société a en fait pour souverain le peuple.

 

Constitution de l'Etat : la division des pouvoirs

Le pouvoir législatif ne siège pas toujours, contrairement au pouvoir exécutif. Il y a donc bien différentes sources de pouvoir dans un Etat, la souveraineté y est en quelque sorte éclatée. Mais, loin d'être un problème, c'est au contraire tout l'intérêt. Si l'on établit une Constitution, comme le défend Montesquieu, on répartit les pouvoirs et leurs prérogatives respectives, afin qu'ils s'empêchent réciproquement d'agir de façon excessive. C'est l'inverse du schéma de Hobbes. Pour ce dernier, le souverain doit son existence aux conflits permanents entre les individus, à l'état de nature, qu'il s'agit d'éviter. Ici, c'est à la rivalité entre les différents pouvoirs que le citoyen doit son assurance d'être respecté en tant que tel. Est-ce néanmoins toujours efficace ? Quelle est la place du citoyen au sein de l'Etat ?
par lenuki publié dans : politique et morale
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Jeudi 24 avril 2008

Spinoza et la laïcité

 

Spinoza  (1632-1677) est né dans une famille de juifs portugais émigrés  un siècle auparavant en Hollande . Il suit tout d'abord une instruction religieuse à l'école talmudique d'Amsterdam, puis il fréquente les milieux des chrétiens libéraux et des libres penseurs. En 1656, il est excommunié par la synagogue, et,  par la suite, il doit gagner sa vie en polissant des verres de lunettes. A partir de la parution de son Traité-théologico-politique, puis de la chute de la république  des frères De Witt en 1672, il vit en reclus. Son œuvre maîtresse, l'Ethique, rédigée entre 1661 et 1675, paraîtra après sa mort et sera, comme l'ensemble de ses œuvres, interdites parce que jugées «  profanes, athées et blasphématoires » .

 

 Le  Traité théologico-politique

Le Traité théologico-politique de Spinoza fut en son temps un texte d'une audace inouïe. Le philosophe s'y prononçait en faveur de la politique républicaine et libérale menée depuis 1648 par Johan de Witt en Hollande. Il y critiquait violemment l'usage que les autorités monarchiques ou princières faisaient en général de la religion, utilisée pour « réduire les hommes raisonnables à l'état de bêtes ». Le T.T.P.   se présente comme un manifeste en faveur de l'Etat le plus juste possible. Pour Spinoza, la religion et la morale relèvent d'une démarche strictement personnelle, l'Etat n'a pas à s'en mêler. Cette thèse est exposée plus particulièrement dans le chapitre XX.

 

Un « droit supérieur de nature » : celui de penser librement

On peut faire remonter à Socrate la tradition démocratique posant que chaque homme a le droit de penser ce qu'il veut : Socrate est mort pour défendre ce droit, tout en refusant de transgresser la loi. Selon lui, en effet, contester la légitimité de certaines institutions et critiquer la religion ne signifient pas se soustraire à la contrainte judiciaire : en démocratie, on a le droit de critiquer, mais on obéit pourtant  aux lois dont on reconnaît le bien-fondé. On retrouvera la même position chez les philosophes des Lumières, dont les plus illustres prédécesseurs en la matière sont Spinoza (Traité Théologico-politique, 1670), Pierre Bayle (Pensées diverses sur la comète, 1680) et John Locke (Lettre sur la tolérance, 1689). Pour ces théoriciens de la tolérance, la liberté de penser est l'un des droits les plus précieux de l'homme, inhérent à sa nature. On ne peut donc pas demander à quelqu'un de s'abstenir de penser : chacun, écrit Spinoza, est « maître de ses propres réflexions par un droit supérieur de Nature », personne « ne peut abandonner sa liberté de penser et de juger ce qu'il veut ». (Traité théologico-politique, chap. XX). Même si l'on peut reconnaître que « certains inconvénients peuvent parfois naître d'une telle liberté », il faut rappeler qu'aucune institution, même la plus sage, n'est sans inconvénient. Mais surtout, nous dit Spinoza : « ce que l'on ne peut empêcher doit être permis nécessairement, même s'il s'ensuit souvent un dommage » (Ibid., chap. XX).

Le pacte fondateur

Selon Spinoza, le citoyen doit renoncer au droit d'agir conformément au « seul décret de sa pensée ». En effet, un gouvernement n'est légitime que s'il repose sur un « pacte fondateur » en vertu duquel tous les citoyens abandonnent au pouvoir souverain le droit de fonder et d'abroger les lois, et s'engagent à ne rien faire qui contredise ces lois. Par conséquent, les hommes loyaux renoncent par avance à exprimer certaines opinions qui seraient susceptibles d'aller à l'encontre de ce pacte fondateur. Toutes les prises de positions déloyales, politiques ou autres, qui incitent à rompre le pacte en employant des procédés violents ou retors, relevant de la ruse, de la haine, de la vengeance..., Spinoza les appelle des « opinions séditieuses » pour l'État. Elles ne peuvent être proférées publiquement, non pas parce qu'elles sont en elles-mêmes inacceptables (tout le monde a le droit de penser ce qu'il veut) mais en raison des actions qu'impliqueraient de tels jugements. On ne demandera donc au citoyen que de se plier aux lois mais il pourra continuer de penser ce qu'il veut. Toute la difficulté porte sur la question de savoir qui doit fixer les limites de ce qui peut être exprimé et selon quels principes.

 

Les prémisses de la notion de laïcité

En réclamant la totale dissociation du politique et du religieux, Spinoza jette les bases d'une démocratie laïque. Cette conception deviendra plus tard la nôtre, en Europe, à la suite d'un long processus dont les étapes les plus notoires furent 1789,  en France, et 1905 (séparation de l'Eglise et de l'Etat). La liberté est, pour Spinoza, la condition de possibilité du bonheur en communauté. Mais ce régime de liberté ne peut être établi que dans une société dont les lois protègent les hommes non seulement des tyrans, mais aussi d'eux-mêmes. Car la multitude, naturellement superstitieuse et irascible, ne suit pas spontanément la raison, comme en témoignera le massacre des frères de Witt en 1672. Préfigurant le Contrat social (Rousseau) et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, le TTP de Spinoza proclame que la démocratie est le régime « le plus naturel » parce qu'elle établit la liberté tout en l'encadrant fermement par le biais des institutions d'un république libérale et laïque.

 

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Mercredi 23 avril 2008

La « banalité du mal » revisitée


Jean-François Dortier

Comment des hommes ordinaires peuvent-ils devenir des bourreaux? Simplement en exécutant les ordres, expliquait Hannah Arendt. Une série d'études récentes remet en cause ces conclusions. La «soumission à l'autorité» n'est pas aussi facile à induire qu'on l'a dit.

 

L'expression «banalité du mal» provient du sous-titre du livre qu'Hannah Arendt a consacré au procès d'Adolf Eichmann, le haut fonctionnaire nazi chargé de la logistique de la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale (1). Ayant fui vers l'Argentine après la guerre, A. Eichmann est retrouvé par les services secrets israéliens en 1960, arrêté puis conduit en Israël où son procès s'ouvre en 1962. H. Arendt assistera à tout le procès pour le New York Times. Durant ces auditions, A. Eichmann n'a cessé de proclamer qu'il n'a fait «qu'exécuter les ordres». Le témoignage de cet homme, apparemment si ordinaire, qui ne semble obnubilé ni par la haine ni par l'idéologie, va convaincre H. Arendt de sa thèse sur la banalité du mal. La monstruosité d'un régime peut parfaitement s'appuyer sur le travail ordinaire de fonctionnaires zélés se soumettant aux ordres. Pas besoin de haine ou d'idéologie pour expliquer le pire, la soumission suffit.
Quelque temps plus tard, le psychologue américain Stanley Milgram entreprend de démontrer expérimentalement ce que H. Arendt a révélé au procès Eichmann: la soumission à l'autorité suffit pour transformer un homme ordinaire en bourreau. C'est ainsi qu'est réalisée l'expérience la plus célèbre de toute l'histoire des sciences humaines (2). Au début des années 1960, S. Milgram recrute des personnes qui croient participer à une expérience scientifique. Il leur est demandé d'administrer des chocs électriques à des sujets attachés sur une chaise s'ils ne répondent pas correctement à des questions. D'abord étonnés, les bénévoles s'exécutent de leurs tâches, n'hésitant pas à envoyer des décharges électriques de plus en plus puissantes. L'expérience se révèle donc concluante: on peut commettre des actes violents sans forcément être poussé par la haine. Il suffit d'être sous l'emprise d'ordres impérieux. Chacun d'entre nous pourrait donc devenir un bourreau?

Des hommes ordinaires

Quelques années plus tard, l'expérience connue sous le nom de «Stanford prison experiment» semble confirmer le fait. En 1971, le psychologue Philip Zimbardo monte une expérience où des étudiants sont invités à rester quinze jours enfermés dans un bâtiment. Les uns joueront le rôle de gardiens, les autres de prisonniers. Mais au bout de quelques jours, des gardiens commencent à se livrer à des brutalités et humiliations sur leurs prisonniers. L'un deux, rebaptisé John Wayne, prend son rôle de maton avec un zèle plus qu'excessif. Au bout d'une semaine, l'expérience doit être stoppée! Pour P. Zimbardo, la preuve est faite: porter un uniforme, se voir confier un rôle dans un lieu inhabituel suffisent à transformer un sympathique étudiant en un impitoyable tortionnaire. Il vient d'ailleurs de publier un nouveau livre dans lequel il relate l'expérience de Stanford, et y voit une explication à ce qui s'est passé à la prison d'Abou Ghraib en Irak, où des soldats américains se sont livrés à des actes de torture sur des prisonniers irakiens (3).
Cette expérience a été explicitement évoquée par Christopher Browning, dans Des hommes ordinaires, pour expliquer les conduites du 101e bataillon de réserve de la police allemande. Celui-ci, composé d'hommes ordinaires, pères de famille, ouvriers et membres de la petite bourgeoisie, exécuta 40 000 Juifs polonais en 1942 et 1943 (4).
Tous les faits et analyses semblent donc confirmer la thèse de la banalité du mal. Pourtant, ces derniers mois, une série de publications est venue remettre en cause ce que l'on tenait pour évident. Et les certitudes vacillent.
Dans un article de janvier (5), deux psychologues britanniques, Alexander Haslam de l'université d'Exeter et Stephen D. Reicher de l'université de Saint Andrews rouvrent le dossier, jetant un pavé dans la mare. «Jusqu'à récemment, il y a eu un consensus clair entre psychologues sociaux, historiens et philosophes pour affirmer que tout le monde peut succomber sous la coupe d'un groupe et qu'on ne peut lui résister. Mais maintenant, tout d'un coup, les choses semblent beaucoup moins certaines.»
Les remises en cause sont d'abord venues de travaux d'historiens. Les publications sur A. Eichmann se sont multipliées ces dernières années. L'historien britannique David Cesarani s'est livré à un réexamen minutieux de sa biographie (Becoming Eichmann: Rethinking the life, crimes, and trial of a «desk killer», 2006). Contrairement à l'image qu'il a voulu donner de lui-même lors de son procès, A. Eichman fut un antisémite notoire, parfaitement conscient de ce qu'il faisait. Il a pris des initiatives qui allaient au-delà de la simple exécution des ordres. L'image du fonctionnaire anonyme n'était qu'une ligne de défense. Et H. Arendt est tombée dans le piège. Peut-être même a-t-elle accepté un peu vite ses conclusions parce qu'elle permettait de formuler une thèse forte et percutante: les systèmes monstrueux vivent de la passivité des individus ordinaires.
De son côté, l'historien Laurence Rees a rouvert le dossier Auschwitz (6). Il montre que les organisateurs de la solution finale n'étaient pas des exécutants serviles. Les ordres donnés étaient souvent assez vagues et il fallait que les responsables de la mise en œuvre prissent des initiatives et fissent preuve d'engagement pour atteindre les buts fixés. Selon L. Rees, cet engagement est d'ailleurs ce qui donne force au régime totalitaire. Il faudrait donc autre chose que de la simple soumission à un système pour aboutir à des crimes de masse. Cela nécessite aussi que les exécutants des basses besognes croient à ce qu'ils font, adhèrent à leur mission, se mobilisent activement. L'obéissance ne suffit pas, l'idéologie compte (7).

La morale des bourreaux

Ainsi que la morale. Oui, la morale! Les «exécuteurs» de génocides - en Allemagne, au Rwanda... - n'étaient pas des psychopathes ou des hordes de sauvages assoiffés de sang, ni des exécutants aveugles. Ils agissaient en toute conscience pour ce qu'ils jugeaient être le bien. Dans l'expérience de S. Milgram, il y a fort à parier que les sujets devenant bourreaux agissaient avec le sentiment de faire progresser la science. Autrement dit, soulignent A. Haslam et S. Reicher, ils trouvaient leur comportement moralement justifiable.
Un autre mécanisme intervient dans le passage à l'acte. Plus les bourreaux se sentent étrangers aux victimes, plus est aisée leur élimination. Les meurtriers de masse n'ignorent pas la morale commune; ils portent des valeurs, ont le sens du devoir et des interdits comme chacun d'entre nous. Simplement, c'est à qui peut s'appliquer cette morale commune qui change. Les limites entre le «eux» et le «nous». Dès lors qu'un groupe n'est plus inclus dans l'humanité commune, tout devient possible. Telle est la thèse développée par le psychologue Harald Welzer, dans son livre Les Exécuteurs (Gallimard, 2007), qui passe en revue des témoignages de massacre, au Viêtnam, en Yougoslavie ou au Rwanda.
Enfin, le sentiment de menace est un élément important souligné tant par A. Haslam et S.D. Reicher que par H. Welzer. Les gens qui commettent des massacres le font dans des périodes de guerre ou de guerre civile. Ils ont le sentiment que leur monde s'écroule et que leur communauté est menacée. Ils ont parfaitement conscience de vivre une situation exceptionnelle, et qu'il faut agir selon des normes inhabituelles. Ce sont des hommes certes ordinaires, mais vivant dans un contexte extraordinaire.

 

 

NOTES

(1) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963, rééd. Gallimard, coll «Folio essais», 1991.
(2) Stanley Milgram, Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy, 1974.
(3) Philip Zimbardo, The Lucifer Effect: Understanding how good people turn evil, Random House, 2007.
(4) Christopher Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, 1996, rééd. Tallandier, 2007.
(5) Alexander Haslam et Stephen D. Reicher, «Questioning the banality of evil», The Psychologist, vol. XXI, n° 1, janvier 2008.
(6) Laurence Rees, Auschwitz: The Nazis and the «final solution», BBC, 2005.
(7) Voir Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l'Holocauste, 1966, rééd. Seuil, coll. «Points essais», 1998.
par lenuki publié dans : politique et morale
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Mercredi 9 avril 2008

                                                             L'Etat
I L'individu, la société , le pouvoir

Un " animal politique "
 Aristote, dans Les  politique, définit l'homme comme un " animal politique " (de polis, la cité) [1]. " Politique "  est ici une qualité, ou une caractéristique, qui distingue l'homme des autres animaux : on peut l'entendre au sens large, (" qui vit nécessairement en société ") ou au sens étroit : " qui ne peut s'épanouir que dans la  cité ".
 Pour les Grecs, ces deux interprétations se rejoignent : la cité est en effet le seul cadre dans lequel l'homme peut établir des liens durables avec ses semblables.  La division du travail, la coopération sociale, le langage et l'amitié (philia)sont les conditions de possibilité d'un monde humain en dehors duquel l'individu n'est qu'un animal ou une brute. Pour Aristote, comme pour Platon, pour les grecs en général,  la cité précède l'individu, elle est une donnée naturelle devant laquelle chaque homme doit s'incliner car il lui doit, au fond, l'essentiel de son humanité.


Communauté et société
Mais nous ne raisonnons plus ainsi aujourd'hui. Rappelons tout d'abord que la  cité  n'a pas toujours existé, et qu'elle ne coïncide plus avec 'idée que nous nous faisons de l'Etat. La cité était une  structure de dimensions  réduites : on peut imaginer que chacun pouvait effectivement se sentir lié à tous. Lorsqu' Aristote présente la cité comme un fait de nature , il la conçoit comme une entité dans laquelle la séparation de la vie privée (familiale et économique) et de la vie publique n'est pas encore accomplie. La cité grecque est l'organisation politique (de polis, la cité) d'une  communauté , c'est-à-dire d'un groupement dont les membres sont liés par des intérêts communs, mais aussi des traditions et des sentiments extrêmement puissants. La  communauté  est une famille élargie : ainsi s'explique son caractère   naturel , aux yeux des Grecs, et le respect qu'elle leur inspire. C'est ainsi que dans un dialogue de Platon,  Criton,   Socrate compare la patrie à une mère sévère mais tendrement aimée.
 Mais la cité a vécu, elle a laissé la place aux empires, aux grandes nations et aux  Etats  modernes. Notre conception de la société  a, de ce fait, complètement changé . La " société "( du latin socius, compagnon, associé, allié),  en premier lieu, n'est plus pour nous une communauté , mais une association artificielle dans laquelle les liens entre les concitoyens sont beaucoup plus lâches qu'autrefois,  plus économiques que sentimentaux. Quant à la  politique , elle ne désigne plus une organisation spontanée, naturelle de la société. L'Etat est devenu progressivement un appareil d'administration et de gestion de l'économie que les individus se représentent bien souvent -à tort ou à raison- comme un système d'oppression.

Le pouvoir et l'Etat
 D'une certaine façon, , l'Etat, conçu comme un appareil de coordination, voire de contrôle et de domination de la société a fait disparaître la  politique  considérée comme le prolongement naturel de la  philia (l'amitié, la sociabilité naturelle des hommes). Aux yeux des     Modernes, c'est-à-dire de ceux  qui ne croient plus au caractère naturel de la société,  l'Etat est le résultat d'un processus historique. Héritier des empires, puis des nations, il répond à une nécessité : imposer à des individus foncièrement égoïstes et souvent violents un cadre de vie qui est censé leur assurer la paix et la protection de leurs droits fondamentaux. Car les hommes ne sont pas naturellement " sociables " (qui aime vivre en société), ou plutôt, comme le souligne Kant, ils ne le sont pas seulement. La société (regroupement d'individus liés par des intérêts et une histoire commune) doit être contrôlée par un pouvoir consistant, c'est-à-dire une structure politique, une administration, et des organes appropriés disposant d'une capacité de contraindre (police, armée). " L'homme est un animal qui a besoin d'un maître ", écrivait Kant  [2]. Ce " maître " , c'est le " pouvoir ", qui a pris de nombreuses formes au cours de l'histoire. Sa " légitimité "-les hommes consentent plus ou moins aux contraintes qu'il impose- provient de ses origines historiques. Etablis souvent par un coup de force, les gouvernements acquièrent stabilité et autorité avec le temps.  C'est là une " légitimité " discutable, comme le souligne Hume, mais effective.  Aucun pouvoir en effet ne procède jamais de la seule force, comme le démontre  Rousseau dans un texte fameux du Contrat social. La force seule, en effet, ne peut créer aucun droit (textes 1 à 4).

II Origine et fonction de l'Etat

L'origine de l'Etat
 Il est nécessaire de rendre compte de l'origine de l'Etat, car l'Etat n'a pas toujours existé. IL  ne faut pas confondre, en effet, l'autorité, le pouvoir et l'Etat. Dans les sociétés traditionnelles, certaines décisions sont prises par les chefs ou par les Anciens, ou par d'autres personnalités que la communauté écoute et respecte : il y a donc une forme d' autorité  politique dans ce type de société. Quant au  pouvoir- une capacité de contraindre qui n'est pas fondée sur la seule force-il a toujours existé , bien avant que les Grecs n'inventent la " politique " au sens moderne de ce terme. Pour les Grecs, la politique est  le pouvoir d'élaborer la loi, de prendre des décisions concernant la collectivité, et de rendre justice.  Ce pouvoir est  théoriquement détenu  par l'ensemble de citoyens. La cité bien gérée  est  donc une République (du latin respublica, qui signifie affaire communes.)
 Mais  l'Etat proprement dit n' apparaît que lorsque, d'une part, le pouvoir se matérialise, c'est-à-dire s'incarne dans des institutions ; lorsque, d'autre part,  un espace public se développe, si bien que le " pouvoir d'Etat " cesse d'appartenir à ceux qui le représentent pour devenir une chose publique. En ce sens , comme l'a montré Blandine Kriegel [4], la naissance de l'Etat ( au 16ième siècle sur notre continent) coïncide avec l'apparition des prémisses de l'Etat de droit en Europe. Les monarchies européennes sont déjà des " Républiques " dans la mesure où l'autorité y est institutionnalisée (apparition d'assemblées, de corps représentatifs assurant progressivement la substitution de l'intérêt général aux privilèges)  et déjà coupée de sa source religieuse originelle(émancipation des monarchies par rapport au Saint Empire Romain Germanique).. L'Etat moderne est d'emblée " désacralisé ". Le pouvoir n'est ni naturel, ni imposé par Dieu (ou l'Eglise). En ce sens, Machiavel est le premier penseur de l'Etat  moderne  : il montre que c'est la violence, et non l'ordre moral (c'est-à-dire religieux) qui est à la source de l'Etat. Cette violence fut nécessaire, si l'on en croit Machiavel. Comment le droit, cependant, pourrait-il procéder de la violence ?C'est à cette question que vont tenter de répondre, à la suite de Machiavel, les théoriciens modernes de l'Etat
 Pourquoi l'Etat ?

Tandis que Machiavel  rompt avec la conception traditionnelle et  théologique de la politique  ("  Tout pouvoir vient de Dieu " selon la fameuse formule de Saint Paul)[5],  philosophes et juristes s'efforcent de construire une théorie rationnelle de l'Etat. La question de l'origine historique du pouvoir, qui intéressait notamment  Hume et Machiavel,   est laissée de côté . Il s'agit au contraire de déterminer quel peut être le fondement légitime de l'Etat. Pour la théorie contractualiste, le corps social est un artifice et l'unité du   peuple, c'est-à-dire sa volonté, est le résultat d'une décision collective . A partir de ce présupposé commun, les approches peuvent diverger considérablement. Pour Hobbes, la condition de possibilité de l'Etat est la renonciation, de la part de chacun, au pouvoir d'agir en suivant son seul désir. C'est l'Etat qui, désormais, décide pour tous de ce qui sera dans l'intérêt de tous. La volonté du  souverain se substitue à celle du corps social , ou plus exactement, elle l'incarne. Cette théorie est dite " absolutiste " [6].
Vers l'Etat moderne

 Pour Spinoza, au contraire, puis pour Locke ( Traité du gouvernement civil, 1690 [7]) et Rousseau (Du contrat social, 1762) , les hommes ne peuvent abandonner raisonnablement leurs droits naturels au profit d'un souverain tout puissant, et ceci sans contrepartie. Ces théoriciens de l'Etat moderne estiment qu'un régime plus tempéré (dont les pouvoirs sont limités) est seul  à même de préserver l'égalité et la liberté naturelle des hommes. La démocratie est le régime le plus conforme à la " saine raison " (Spinoza) car la souveraineté n'est pas transférée à un pouvoir incontrôlable. Le peuple reste souverain, au moins en droit. Les pouvoirs de l'Etat sont limités et les droits fondamentaux des hommes sont   protégés par les institutions fondatrices de l'Etat. (textes 5, 6 , 7).

III L'Etat et la violence

La violence de l'Etat
Tenter d'élaborer la théorie de l'Etat légitime ne signifie pas approuver l'Etat existant , bien au contraire. Tandis que Rousseau conçoit, dans Du contrat social, la  fiction juridique de l'Etat de droit (Etat réglé par la  loi), il dénonce avec virulence,  dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) l'Etat réel. Celui-ci n'aurait  cessé, selon lui,  d'être un instrument au service des puissants.  Les premières sociétés ont porté au pouvoir les hommes habiles qui ont instauré des lois afin de protéger leurs intérêts. La confiscation des terres par une minorité, puis la légalisation de leur puissance par le biais des premières institutions, serait à  l'origine d'un pouvoir qui, de ce point de vue , est conçu  comme   une structure de domination et d'oppression. La prétention de l'Etat de représenter les intérêts de tous n'est qu'un leurre. Le pouvoir n'est pas neutre, impartial. Il ne l'a jamais été.
Un siècle plus tard, Marx et Engels ajoutent : il ne le sera jamais . La révolution française, par exemple, n'y a rien changé. Pour Marx et pour la philosophie marxiste, L'Etat est un appareil dont la classe dominante s'est emparé pour faire valoir et protéger ses intérêts économiques. Car les classes sociales ont des exigences antinomiques, et l'Etat est partie prenante dans cette  " lutte des classes "  qui est le seul vrai " moteur " de l'histoire. Autant dire que l'avènement d'une société sans classes rendrait l'Etat superflu , comme l'explique  Engels, notamment dans Anti-Dürhing.


Un moindre mal ?
Dans l'état actuel des choses, pourtant, la disparition ou l'effacement de l'Etat sont-ils encore  envisageables ?  L'histoire du XXième siècle nous a appris que la modernité -sous la forme du progrès de Lumières, notamment - ne s'est pas indiscutablement soldée par un apaisement des relations entre les hommes, ni par l'exténuation des conflits et des guerres.  Ll'Etat, même s'il demeure fondamentalement un " rapport de domination de l'homme sur l'homme ", comme le rappelle Max Weber, reste nécessaire ? Ceci  revient à souligner qu'il  ne peut être considéré   essentiellement, ni exclusivement,  comme un instrument d'oppression: car ce qui domine (ce qui impose des contraintes) n'opprime pas toujours pour autant (opprimer signifie imposer des souffrances injustifiées). En outre l'Etat moderne constitue un pouvoir auquel la majorité des  hommes semblent   consentir : sans doute est-ce parce qu'ils  en reconnaissent sinon la légitimité, du moins la nécessité. Le " monopole de la violence " que l'Etat revendique  est donc justifié, si l'on en croit  Max Weber. Car ce système  permet de canaliser, et pour finir, de réduire,  la violence anarchique  des hommes. C'est en ce sens que Max Weber  parle de " succès " : l'autorité de l'Etat nous préserve du pire. L'Etat moderne[8], même s'il n'est pas " neutre ", ni " impartial " (il a  partie liée avec les puissances de l'argent) serait donc un moindre mal, auquel nous finissons par nous résigner.

            Démocratie et  totalitarisme
L'Etat n'est cependant pas toujours un moindre mal. De fait, le XXième siècle a constamment oscillé entredeux systèmes politiques qui en constituent les  deux pôles : la démocratie et le totalitarisme. Le  totalitarisme , il faut y insister, n'est pas le despotisme. Il n'est pas non plus l'envers ou le négatif de la démocratie :  il est, très précisément,  une déviation possible de la démocratie, comme le soupçonnait déjà Tocqueville [9]. C'est le peuple qui a porté au pouvoir, ou en tout cas qui a soutenu avec ferveur Mussolini [10] , Staline et Hitler. Le totalitarisme est un système de gouvernement caractérisé par la confusion entre le peuple et l'Etat (l'Etat prétend incarner le peuple) et l'abolition des distinctions propres à l'Etat de droit (Etat /société ; privé/public ; politique/économie etc..) . Et pourtant, aussi violent, aussi effroyable  soit-il, le totalitarisme n'est pas un Etat sans lois (dans le despotisme, la volonté du despote tient lieu de loi).Dans un système totalitaire , le chef prétend s'inspirer d'une " loi "  infaillible (loi de la Nature, ou  de l'Histoire) et c'est la raison pour laquelle l'illusion d'une  légitimité  du pouvoir totalitaire est si puissante. Cette  légitimité  est évidemment mensongère   et les régimes totalitaires  ne sont même plus des " Etats ", car leurs institutions n'ont pas la moindre consistance, et les  droits  des individus y sont abolis. L'Etat totalitaire est l'envers exact de l' " Etat de droit ". En ce sens, il est une caricature monstrueuse et inattendue de l'Etat moderne tel que les philosophes l'avaient imaginé.


IVL'Etat de droit

Un Etat " rationnel "
L'Etat  moderne   que Hegel, au XIXième décrit et appelle  de ses vœux est " rationnel ". Cela signifie qu'il est un instrument au service de l'intérêt commun : en ce sens , il rend possible et protège la coexistence des intérêts économiques ( la " société civile "[11]). Mais il ne se limite pas à cette fonction : il constitue également un  but " éthique " ( un   idéal moral) pour les individus. En effet, en imposant la  loi  , il incarne et réalise cette  universalité  qui ne peut advenir hors de lui. C'est précisément parce qu'ils appartiennent à l'Etat et se reconnaissent en lui que les individus peuvent s'accomplir et réaliser leur humanité (universelle) en son sein . L'Etat " rationnel " de Hegel est donc déjà, au moins partiellement, ce que nous nommons aujourd'hui un  Etat de droit  . Cependant, Hegel  concevait l'Etat comme une entité politique très centralisée et  autoritaire. En cela , il appartenait encore à son temps.

L'Etat et la loi
 Notre conception actuelle de l'Etat de droit est  également  l'héritière de plusieurs histoires et mouvements d'idées.  C'est, tout d'abord, la tradition libérale (Locke, Montesquieu) qui insiste sur le caractère limité de l'Etat. Le but de l'Etat, pour Locke, est la sauvegarde des libertés individuelles : la question des limites que l'Etat doit s'imposer à lui-même est posée immédiatement. Il faut prévenir les abus du pouvoir ; et les lois elles-mêmes doivent anticiper, notamment en accordant un " droit de résistance " à l'oppression. Il faut également prévoir, si l'on en croit Montesquieu, les dispositions en vertu desquelles le pouvoir arrêtera le pouvoir, au cœur même de l'Etat[12] . C'est la fameuse théorie de " la  séparation des pouvoirs ".
L'une des sources principales de la seconde tradition, la tradition démocratique,  est Du contrat social, l'ouvrage de J.J. Rousseau. Pour celui-ci, la loi nous préserve des abus éventuels du pouvoir d'Etat. La souveraineté, dans une démocratie, appartient au peuple . La loi, qui est l'expression de la " volonté générale ", ne peut être modifiée par la
volonté particulière des hommes politiques. Seul le souverain (c'est-à-
-dire le peuple) peut changer la loi (c'est-à-dire la constitution).
Le débat démocratique
 En bref, un " Etat de droit " est un Etat auto-limité par les lois et par l'ensemble des institutions qui garantissent  et préservent les droits fondamentaux de tous les individus. Dans les sociétés démocratiques actuelles, l'existence de  contre-pouvoirs , la protection de la liberté d'expression et l'indépendance de la justice sont la preuve de la réalité de cette modération (auto-limitation) de l'Etat.  Dans une démocratie, rien (aucune loi, aucun choix politique) ne peut être soustrait à la discussion. Non seulement le débat, mais encore la contestation et le conflit, sont tenus pour des dimensions indépassables de nos Etats de droits, comme l'explique le philosophe français contemporain Claude Lefort. La démocratie est sans doute un règime imparfait ; c'est en même temps un régime  qui reconnaît et admet ses imperfections, et c'est peut-être là son plus grand mérite.

Les limites de l'Etat
Le fait que le pouvoir d'Etat doive être limité va de soi pour les  Modernes . C'est ce qu'avait montré  Benjamin Constant dans un article fameux , dans lequel il oppose les Anciens et les Modernes[13]. Les Anciens se représentaient le liberté comme le pouvoir d'agir dans la cité. Nous concevons la liberté " négativement " : c'est-à-dire que nous demandons à l'Etat de protéger nos intérêts (notre vie privée), y compris contre la société, voire  contre l'Etat . Pourtant , le citoyen  moderne demande également au pouvoir politique de lui assurer la sécurité , la santé, la tranquillité etc...Ces tendances ont appelé le renforcement de l'Etat et engendré ce que l'on nomme aujourd'hui l' " Etat-providence " . les dérives de l'Etat-providence avaient été annoncées et stigmatisées dès le 19ième siècle [14]. Demander beaucoup à l'Etat, en matière de protection sociale et de droits de l'homme, c'est aussi lui déléguer toujours davantage de pouvoirs .
Aujourd'hui la question des limites de l'Etat ne cesse de se poser. Comment éviter de tomber dans l'écueil d'un " Etat-providence " , dont on attend qu'il prenne  en charge nos héritages, notre sécurité, notre culture etc ? ...Un tel Etat " tutélaire " en viendrait finalement, à nous " dispenser de penser " , selon Tocqueville.  Comment, d'autre part, prévenir les abus des Etats non démocratiques qui, un peu partout dans le monde, continuent de violer les droits de l'homme définis dans la Déclaration universelle de 1948, ratifiée pourtant  par l'immense majorité des Etats aujourd'hui ? Une  Fédération d'Etats libres , c'est-à-dire républicains,  pourrait, selon Kant [15], mettre les nations sur la voie d'une internationalisation du droit, que la mondialisation économique et la globalisation des échanges -mais aussi des conflits- rend plus urgente que jamais.

Note 1  Référence   G.F .
Note 2 : Dans Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, Proposition 6, 1784
Note 3 :  Du droit du plus fort, Du contrat social, Livre I, chapitre 3.
Note 4 (Philosophe française contemporaine)  Dans 'LEtat et les esclaves, Payot, 1979.
Note 5 : Saint Paul, Epître aux romains.
Note 6:  " Absolu "du latin absolutus    signifie : sans lien , détaché, séparé , achevé. Le pouvoir du souverain est sans partage.
Note 7: texte de Locke
Note 8 : " C'est ce que nous appelons aujourd'hui Etat ", selon les termes de Max Weber, voir texte p 00.
Note 9 : De la démocratie en Amérique, voir p 00
Note 10 : C'est à lui, que l'on doit l'idée d' " Etat total " , Article
" fascisme ", Enciclopedia italiana, 1934 .
Note 11 : Association non politique d'individus liés par des intérêts économiques concurrents et souvent conflictuels .
Note 12: Voir aussi " le droit, la morale, la politique "
Note 13 : " De la liberté des anciens comparée à celle des Modernes ", (1819) Folio-Essais, Gallimard, 1997, p589
1819,
Note 14 Nietzsche , Aurore, §179, et Tocqueville, déjà cité.
Note 15 : Dans Vers la paix perpétuelle, Classiques Hatier de la philosophie, Avril 2000.

 

par lenuki publié dans : politique et morale
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Samedi 5 avril 2008

 Il semble évident d'affirmer que nous recherchons tous le bonheur. En effet, qui pourrait vraiment souhaiter être malheureux ou ne vivre que des événements empreints de tristesse et de peine? Le bonheur semble ainsi être la fin de la vie humaine. Cf. sur ce point, les premières pages de la Politique d'Aristote, texte dans lequel il montre comment le bonheur est le but de l'existence de chacun. Toutefois, il faudrait se demander si l'idée selon laquelle la fin, le but de l'existence humaine est le bonheur, ne laisse pas de côté une dimension essentielle de l'homme. Dans les premières pages des Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant nous dit la chose suivante : " Dans la constitution naturelle d'un être organisé, c'est à dire d'un être conformé en vue de la vie, nous posons en principe qu'il ne se trouve pas d'organe pour une fin quelconque, qui ne soit du même coup le plus propre et le plus accommodé à cette fin. Or, si dans un être doué de raison et de volonté la nature avait pour but spécial sa conservation, son bien-être, en un mot son bonheur, elle aurait bien mal pris ses mesures en choisissant la raison de la créature comme exécutrice de son intention. Car toutes les actions que cet être doit accomplir dans cette intention, ainsi que la règle complète de sa conduite, lui auraient été indiquées bien plus exactement par l'instinct, et cette fin aurait pu être bien plus sûrement atteinte de la sorte qu'elle ne peut jamais l'être par la raison; et si à une telle créature la raison devait par surcroît échoir comme une faveur, elle n'aurait dû lui servir que pour faire des réflexions sur les heureuses dispositions de sa nature, pour les admirer, pour s'en réjouir [...], mais non pour soumettre à cette faible et trompeuse direction sa faculté de désirer et pour se mêler gauchement de remplir les desseins de la nature " Il s'attache à montrer que la nature a donné à l'homme la raison. Or si la nature ne fait rien en vain, cela signifie que la fin de l'existence humaine est de faire usage de sa raison. Ainsi, la fin de l'existence humaine n'est pas le bonheur, mais un bon usage de la raison. Est-ce à dire alors que l'homme n'a pas à se préoccuper de son bonheur ? Kant distingue alors le bonheur et la dignité au bonheur : la fin de notre existence n'est pas d'être heureux mais de nous rendre digne d'être heureux, c'est à dire d'atteindre le bonheur éventuellement en nous comportant comme des hommes dignes, c'est à dire en faisant usage de cette faculté qui est notre spécificité à savoir la raison, même s'il se peut, parfois, que suivre sa raison soit contraire à notre bien être. Par exemple, quand nous faisons notre devoir, quand nous agissons bien moralement, cela peut aller à l'encontre de nos désirs, mais justement, nous ne sommes pas des bêtes mais des hommes.

par lenuki publié dans : politique et morale
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Samedi 5 avril 2008

Je vous propose ici des éléments d'explication d'un texte de Montesquieu, portant sur une certaine conception de la liberté au sens politique, qui est à bien distinguer de la liberté au sens métaphysique.

Il est vrai que dans les démocraties le peuple paraît faire ce qu'il veut ; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l'on veut. Dans un Etat, c'est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu'à vouloir faire ce que l'on doit vouloir, et à n'être pas contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir.
Il faut se mettre dans l'esprit ce que c'est que l'indépendance, et ce que c'est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »
Montesquieu
L'Esprit des Lois (1748) Livre XI


Eléments d'explication: 

La liberté politique n'est pas l'indépendance ou la licence, mais liberté sous la loi ou le « droit de faire tout ce que les lois permettent ». Elle « ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir et à n'être pas contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir ».

D'où la volonté , chez Montesquieu, de promouvoir une philosophie politique commandée par le souci primordial de la liberté du citoyen « ce bien qui fait jouir des autres biens », tout en assurant sa sécurité.Et cette importance accordée à la sûreté marque le refus d'une conception républicaine de la liberté politique. Si la liberté est « sans prix pour celui qui la vend », elle n'est pas, cependant, participation à l'élaboration des lois : les démocrates confondent « le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple ». La liberté ne peut s'entendre que comme liberté sous la loi, à laquelle les gouvernants eux-mêmes sont soumis. Elle est conçue comme protection du citoyen contre l'arbitraire dont tendent à se rendre coupables les détenteurs de l'autorité autant que comme protection des citoyens les uns à l'égard des autres. Il faut donc que l'abus de pouvoir soit rendu impossible en vertu de la disposition des choses et non en vertu d'une hypothétique bonne volonté des gouvernants.

De plus la liberté n'est pas l'indépendance dont l'individu voudrait bien se prévaloir pour valoriser et vanter son libre-arbitre ou son pouvoir de choix. L'autarcie individuelle étant impossible, nul n'est indépendant des autres. En effet, il n'y a pas de vie sociale possible sans lois. Donc lorsqu'il est question de la liberté politique des citoyens, celle-ci ne peut se comprendre sans se référer aux lois de l'Etat dans lequel se déroule l'existence de ces citoyens. Elle désigne alors « le droit de faire tout ce que les lois permettent ». La liberté n'est donc ni un fait ni un donné. Tout au contraire elle se définit comme un droit, non pas un droit naturel ni même un droit subjectif inhérent à la nature ou à la dignité de l'homme mais comme un droit que définit la loi. La liberté politique possède fondamentalement un statut juridique qui en détermine la forme et le contenu. C'est aux lois de l'Etat qu'il appartient de la constituer et de la protéger.

Enfin la liberté des citoyens n'est pas le privilège d'un régime politique parmi les autres. S'il est clair qu'elle n'existe jamais dans un régime despotique (cf. elle est antinomique avec la volonté de puissance et l'arbitraire d'un seul entraînant l'obéissance extrême de tous) ou qu'elle est incompatible avec les abus et les détournements de pouvoir qui sont toujours porteurs d'extrêmismes, on ne peut en conclure que tous les régimes non despotiques sont naturellement le lieu de la liberté. Celle-ci n'est possible que selon une manière de gouverner dont l'enjeu n'est pas la victoire d'une idéologie, mais l'homme. Il appartient donc à ceux qui gouvernent de respecter, selon les lois de l'Etat, la nature véridique de l'homme, c'est-à-dire tout ce qui contribue à sa dignité. Il faut donc instituer et aménager la liberté.

Or cela exige la modération du régime dans lequel elle trouve place. Mais la liberté est si exigeante qu'elle n'existe pas nécessairement lors même que l'Etat est modéré. En effet, il faut tenir compte des passions des hommes, c'est-à-dire de la tentation d'abuser du pouvoir. Il faut donc que le pouvoir se contienne en de raisonnables limites. Le pouvoir doit imposer des bornes à l'exercice du pouvoir et cette autolimitation doit être inscrite dans la constitution. Elle est la condition sine qua non de la liberté des citoyens. La liberté politique n'est pas une liberté naturelle : il appartient donc à la constitution d'en définir les termes.

 

 

 

par lenuki publié dans : politique et morale
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Mardi 25 mars 2008

Il n’y a pas de vrai bonheur


 
« Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute une vie humaine. Le désir, par nature, est souffrance ; la satisfaction engendre rapidement la satiété : le but étant illusoire, la possession lui ôte son attrait ; sous une forme nouvelle renaît le désir, et avec lui le besoin : sans quoi, c’est le dégoût, le vide, l’ennui, adversaires plus rudes encore que le besoin.

Quand le désir et sa satisfaction se succèdent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop courts, la souffrance, produit commun de l’un et de l’autre, baisse à son niveau le plus bas : et c’est la plus heureuse vie. »

                                       

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation.

1818, Livre IV , trad. A. Burdeau, PUF, 2è éd. 2004.

 

 

L’homme entre souffrance et ennui

 

« Le désir, par nature, est souffrance »

·        Schopenhauer constate que, de toutes les formes de vies, c’est la vie humaine qui est la plus douloureuse. L’existence de l’homme est un effort incessant, jamais satisfait.

·        La vie de l’homme est « souffrance » quand le désir n’est pas satisfait, « ennui »quand la volonté vient à manquer d’objet, ou quand une prompte satisfaction vient lui enlever tout motif de désirer.

 

L’homme vit dans un état perpétuel de douleur

·        L’homme est-il arrêté par quelque obstacle dressé entre lui et son but immédiat ? Voilà la souffrance. Atteint-il son but ? C’est la satisfaction. Soit, mais pour combien de temps ? La douleur ne s’interrompt pas pour autant.

·        L’homme ne peut, en fait, vivre que dans un état perpétuel de douleur. Celle-ci accompagne chaque moment de son existence et les efforts incessants qu’il fait pour la chasser sont vains.

 

La vie la plus heureuse : la moins douloureuse

 

Il n’y a pas de bonheur durable

·        De cette analyse du désir, Schopenhauer déduit qu’il n’y a pas de bonheur durable, mais seulement un effort continu, sans vrai but, sans vrai repos.

·        La vie la plus heureuse est la vie la moins douloureuse, celle où « le désir et sa satisfaction se succèdent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop courts », celle qui comporte le moins de souffrance.

 

Pourquoi les hommes s’accrochent-ils à la vie ?