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Mercredi 12 mars 2008
Qu’est-ce que les Lumières ? ( Kant et Mendelssohn)
 
Le débat porte sur le bon usage et les abus des Lumières, sur le passage de la théorie à la pratique. C’est d’ailleurs à l’intersection de ces deux couples de concepts (usage/abus, théorie/pratique) que se cristallise la différence radicale entre la conception de Mendelssohn et celle de Kant. Il s’agit d’une différence radicale dans la méthode même de la critique qui permet de distinguer le bon du mauvais usage et de fonder la continuité de la théorie et de la pratique.
 
A.     Démarche de Mendelssohn
Elle frappe par sa rigueur (décompositions, oppositions) mais aussi par son orientation résolument pratique (cf. « éclairer »). Mendelssohn pose la question de la dynamique des Lumières, de leur capacité à constituer un consensus populaire. C’est pourquoi il s’intéresse à l’usage, à la diffusion même des trois concepts essentiels Aufklärung, Bildung, Kultur, et il constate un décalage entre les mots et la chose, entre la théorie de l’Aufklärung et la Kultur populaire. Pour lui, la langue est l’espace de la nation et la mesure concrète de la Bildung. Mais au lieu de se demander si d’éventuels abus ne sont pas à chercher dans la conception même de la Raison, il va d’une part s’accrocher à un rationalisme intransigeant pour mieux, ensuite, le sacrifier aux contraintes du consensus. La synthèse idéale serait celle de la Bildung, qui réunirait la formation théorique et la vie pratique, qui serait le but et la mesure de toutes nos aspirations et de tous nos efforts, mais elle va le céder de plus en plus, dans la démarche et l’essai, à la Kultur. Même si Mendelssohn admet que l’essence de l’homme ne s’accomplit véritablement que dans la vie sociale, la « destination de l’homme en tant qu’homme » et « la destination de l’homme en tant que citoyen » vont se séparer (alors que tout l’effort de Kant sera de faire du citoyen le terme médiateur et de dépasser le dualisme du sujet pensant autonome et du sujet politique empirique). Ainsi ce qui est utile à l’homme en tant que tel ne présente pas nécessairement la même utilité pour le citoyen. Il importe de distinguer entre destinations essentielles et inessentielles de l’homme ou du citoyen. Cette distinction ne produit pas moins de six cas d’oppositions possibles, qui débouchent sur la conclusion que la limitation de la liberté de penser peut, certes, restreindre la destination essentielle de l’homme en tant qu’homme, mais pour le plus grand profit de sa détermination essentielle en tant que citoyen. Et la philosophie doit « se taire » lorsqu’elle se trouve confrontée à un tel conflit, c’est-à-dire qu’elle doit abandonner ses exigences théoriques pour accepter l’ordre existant. Elle doit renoncer à faire passer la théorie en pratique, voire se l’interdire. Mendelssohn justifie sa position de repli par le terme de philanthropie. Or, pour Kant, la philanthropie est la feuille de vigne de l’absence de Droit, car le Droit est fondé en raison, tandis que la philanthropie cède à des considérations empiriques. Aux yeux de Kant, la « philanthropie » de Mendelssohn n’est que complaisance à l’égard d’un principe d’autorité qui n’émane pas de la raison elle-même.
 
B.     La démarche de Kant
Dans ses quatre premiers alinéas, la réponse de Kant à la question soulevée par le pasteur Zöllner définit :
  • Le but des Lumières : le libre usage de son entendement par un être devenu majeur, c’est-à-dire affranchi de toute tutelle
  • Les facultés que l’individu doit mobiliser pour atteindre ce but
  • Les conditions auxquelles ce but peut être atteint : l’Aufklärung n’est pas un progrès individuel dans la connaissance, mais un progrès collectif.
On peut se demander pourquoi Kant parle du libre usage de l’entendement et non pas de la raison. Comme la philosophie populaire, il pense que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, mais il n’entend pas par là que l’on puisse s’en remettre à lui (cf. Mendelssohn) lorsque les prétentions spéculatives se révèlent « démesurées », mais plutôt que tout homme est, par nature, capable d’un « entendement sain ». Car l’aptitude à la raison fait partie des dispositions dont la nature a doté l’homme. Comme toutes les autres dispositions naturelles, celle-là doit être développée. L’essai de Kant s’attaque donc aux causes qui empêchent ce développement. Elles sont de deux ordres :
  • intérieures et anthropologiques : le manque de courage, la faiblesse des dispositions morales face aux autres penchants comme la paresse et la lâcheté
  • extérieures : l’existence de tuteurs, de dominations éthiques, théoriques, politiques.
Mais elles se rejoignent dans cette conception « scandaleuse » : si l’homme est dominé, il l’est par servitude volontaire. Il l’est parce qu’il n’a pas le courage de trancher la lutte de ses penchants dans le sens de la raison et de la morale, d’assumer son autonomie et s’en remet « volontairement » à ceux qui décident à sa place. Assumer son autonomie, renoncer aux tutelles, serait « se servir de son entendement sans la conduite d’un autre » : ce serait donc l’entendement qui ne connaît d’autre guide que la faculté des principes, c’est-à-dire la raison. Cf. Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? :
« Penser par soi-même signifie chercher le critère suprême de la vérité en soi-même (c’est-à-dire dans sa propre raison) et la maxime qui commande de penser à tout instant par soi-même résume l’Aufklärung ».
 La démarche de Kant ne consiste pas cependant à exiger de manière irréaliste au nom de la responsabilité de l’individu mineur, que ce dernier trouve en lui-même le « courage » de s’émanciper par ses propres forces. Elle cherche plutôt une réponse appropriée à la conjonction des causes intérieures et extérieures de la dépendance, permettant de sortir du cercle vicieux selon lequel celui qui est mineur s’en remet aux tuteurs et permet à ceux-ci de le maintenir sous tutelle. Cette réponse, c’est la « publicité ».
Le public est une notion dynamique, chez Kant : c’est une opinion publique qui se constitue, se forme et progresse au fur et à mesure que les Lumières gagnent du terrain. La publicité, c’est plus que l’opinion publique, elle est liée à la publication des pensées, donc à la liberté d’opinion, d’écrire et de rendre publiques ses réflexions. La publicité devient donc un concept clé de l’articulation entre théorie et pratique. Grâce à elle, le Raison n’a pas, comme chez Mendelssohn, à « se taire » par peur des abus qu’une diffusion trop rapide des Lumières pourrait engendrer. A un idéal théorique qui doit en rabattre face aux conditions de son application pratique, Kant substitue une continuité dynamique entre théorie et pratique dont la publicité est le moteur. Non qu’il ne tienne aucun compte des éventuels abus des Lumières, mais il tente d’apporter une réponse au passage de la théorie à la pratique qui préserve à la fois le maintien nécessaire de l’ordre (l’ordre du droit sans lequel il n’y a pas de civilisation qui tienne) et la dynamique des Lumières qu’il importe de n’arrêter à aucun prix.
Si la condition primordiale, nécessaire et suffisante, est la liberté de penser et de publier, la distinction entre usage public et usage privé de la raison en précise les conditions d’exercice. Kant d’ailleurs donne un sens nouveau à « public » et « privé » : le public se réfère à une communauté spirituelle et non à la sphère politique, le privé à l’usage que l’individu peut faire de sa raison dans un ordre politique donné, sans mettre en question cet ordre, ni sa contribution à son maintien. C’est l’autonomie de la raison, qui revendique un pouvoir de transformation de l’ordre politique par la publicité. Il s’agit, certes, de préserver l’ordre du droit, mais en pleine connaissance du fait qu’il est imparfait et qu’il ne doit servir que de plate-forme pour le progrès vers la morale. Tandis que cet ordre est limité et transitoire, dépendant de circonstances particulières, les idées qui peuvent – et même doivent- être publiées sont pour leur part universelles, car conformes à l’exigence d’autonomie de la raison. En effet, comme conformes à la raison ( au sens de l’autodétermination absolument autonome), elles sont morales, donc universellement valables et elles peuvent alors être rendues publiques. En fait, le redécoupage des rapports privé/public recouvre l’opposition kantienne entre le destin de l’individu et celui de l’espèce (avec la publicité comme catégorie médiatrice entre les deux). Les individus ne peuvent accomplir à eux seuls les fins de l’Humanité ; de même que le plein épanouissement des dispositions dont la nature a doté les individus ne peut être atteint qu’à l’échelle de l’espèce tout entière, de même « il est difficile à chaque homme pris individuellement de s’arracher à l’état de tutelle devenu pour ainsi dire une seconde nature » mais « qu’un public s’éclaire lui-même est plus probable ». Enfin puisque l’étape de l’Etat, du droit établi, ne peut être sautée ( et c’est pourquoi une révolution brutale est exclue qui, faute d’un progrès moral général, substituerait seulement une dépendance à une autre et ne permettrait pas cette réforme de pensée seule capable de faire reculer les préjugés), les derniers paragraphes confrontent cette conception avec les possibilités qu’offre le despotisme éclairé de Frédéric II. La question que pose Kant est la suivante : dans quelle mesure la position du roi consistant à dire «  raisonnez autant que vous voudrez, mais obéissez » correspond-elle à la redéfinition des rapports privé/public ou du moins est-elle exploitable par elle ?
par lenuki publié dans : textes oral
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Mardi 19 février 2008
Voici la référence d'une conférence sur l'actualité des Lumières. Lisez-la, prenez des notes et nous en discuterons en cours, si vous le souhaitez...:

http://www.contrepointphilosophique.ch/Philosophie/Sommaire/LesLumieres.html
par lenuki publié dans : textes oral
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Jeudi 24 janvier 2008
Entretien avec André Glucksmann, philosophe
Platon : penseur de la mondialisation
LE MONDE DES LIVRES | 24.01.08 | 12h23  •  Mis à jour le 24.01.08 | 12h23


Quelle est la place de Platon dans votre itinéraire philosophique ?
Victime de l'opinion courante, je l'avais pris pour une autorité académique bien-pensante, idyllique et mièvre comme les amours dites platoniques. Plonger dans ses oeuvres déniaise. Platon peint des canailles philosophiques de haute volée, tel Calliclès dans Gorgias, et leur confère une parole authentique qui séduit deux millénaires plus tard. Au coeur des débats, Socrate plante la volonté de penser jusqu'au bout en donnant la part belle aux opinions qui contredisent, exaspèrent, horrifient. "Peut-être suis-je une bête plus étrangement diverse et fumante d'orgueil que n'est Typhon ?" Thomas Mann traduit en 1945 : "Hitler, c'est moi." Suivre Platon signifia pour moi désacraliser Heidegger : comment être philosophe nazi - pas nazi d'un côté et philosophe de l'autre - mais les deux ensemble dans un même souffle ? Et remettre en cause Marx : comment le communisme bâtit les goulags en se réclamant de l'émancipation ? Ces questions dérangeantes se retournent sur qui les pose, quand Platon évoque son amitié pour le tyran de Syracuse ou Soljenitsyne sa jeunesse stalinienne. La morsure socratique n'épargne personne, sa "virulence est pire que celle de la vipère", elle met "sens dessus dessous conduite et langage", témoigne Alcibiade.

Socrate selon Platon n'affirme ni ne pontifie (à la différence de Xénophon), il harcèle celui qui sait dur comme fer, le réfute, le confond, l'oblige, question après question, à manifester l'arbitraire et la nullité de son savoir d'apparat. Le perturbateur paraît sur l'agora entouré de jeunes gens irrespectueux à la langue bien pendue. Ils vont interrogeant, interrompant, forts de constater combien les vérités d'antan ne collent plus dans une cité qui se mondialise à grande vitesse et invente la démocratie, l'économie monétaire, un théâtre sans égal et la première civilisation scientifique.
Répercutant l'inquiétude générale, sans poser au maître-penseur, le chercheur de vérité est épinglé "philosophe", puis dans la foulée condamné à mort pour "démoralisation de la jeunesse". Pareille scène primitive se rejoue chaque fois qu'une communauté constate que ses clôtures mentales et sociales sont saccagées par l'intrusion d'une nouvelle manière de vivre et de produire porteuse de scandales et de transgressions. Ainsi Mai 1968. Ma maladie sera contagieuse, prédit Socrate, la ciguë ne suffira pas à l'éradiquer.
Quel est le texte de Platon qui vous a le plus marqué, et pourquoi ?
J'en prends deux. "Je sais que je ne sais rien", la méthode est une bombe atomique spirituelle. Pour comprendre sa force simple et indépassable : le Menon. Pour saisir son ampleur universelle et radicale : le Parménide. Face aux poètes, prêtres et politiques investis, croient-ils, d'un savoir supérieur, Socrate fait profession d'ignorance, il en sait moins, pas plus. Comment doubler la surface du carré qu'il trace sur le sable ? Il cite à la barre un jeune esclave ignare en géométrie. L'enfant quadruple le carré en doublant les côtés. Faux ! Instant philosophique par excellence : avant de trouver la vérité, l'impétrant saisit l'erreur. La conscience de l'ignorance témoigne du miracle : nous possédons une idée vraie du faux, avant de détenir une idée vraie du vrai. Principe général des réfutations socratiques : savoir le rien n'est pas rien savoir. L'évidence de l'erreur, de l'horreur, de la maladie précède et conditionne la recherche du vrai, du bien et de la santé. La condition humaine est quête de sagesse (philo-sophie), au rebours de la condition divine (d'emblée les dieux sont "sages", ils ne philosophent pas). La philosophie est l'attribut d'un mortel qui se sait mortel, donc dépourvu d'omniscience et d'infaillibilité.
Parménide met en scène un Socrate encore ingénu, qui dogmatise, croyant avoir réponse à tout : les belles choses renvoient à l'immortelle Idée de Beauté, les bonnes à l'Idée du Bien, etc. Parménide l'interrompt, narquois : "Les choses plutôt ridicules, cheveu, boue, crasse..." renvoient-elles aussi aux Formes célestes ? "Tu n'es pas encore saisi par la philosophie... un jour tu n'auras mépris pour aucune de ces questions." Philosopher, c'est dévisager ce qui corrompt et détruit, penser la possibilité non seulement de l'être mais du ne pas être. Suit une prodigieuse gymnastique mentale, où en neuf exercices est mis en question le fondement des fondements : si l'Un est... si l'Un n'est pas. Fabuleuse pensée des bords du gouffre, elle inspire la mystique de l'antiquité tardive, puis la théologie chrétienne, la méditation des platoniciens persans et la Renaissance. Versant profane, le même texte nourrit, pour le meilleur et pour le pire, Hegel, donc Marx et Nietzsche, donc Heidegger et les postmodernes : si "l'Un n'est pas", on se noie dans l'océan de la dissemblance, le système de la marchandise, le règne de la volonté de puissance ou de l'arraisonnement technique... Tantôt parrain des systèmes vertueux, tantôt exégète des systèmes vicieux, Platon bouge encore. Le jeune Hegel salue le scepticisme platonicien "infiniment plus sceptique que le scepticisme moderne", c'est "l'aspect libre de toute philosophie". Marx retrouve la négativité platonicienne dans son admiration enthousiaste et ambiguë pour la mondialisation capitaliste où "tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané".
Selon vous, quelle est l'actualité de ce philosophe ?
Platon rédige après la chute d'Athènes ses dialogues qu'il situe trente années auparavant. Entre-temps, l'actualité, c'est la longue et catastrophique guerre du Péloponnèse décrite par Thucydide comme une maladie croissante et tourbillonnante : la guerre entre les cités se redouble d'une guerre civile dans les cités et culmine en guerre intérieure contre soi - un délire général renverse repères et tabous, la "peste" envahit Athènes. L'actualité de Platon recoupe la nôtre : guerre entre les nations européennes, puis révolutions, génocides et guerre planétaire, enfin terrorisme sans frontières, désordre mental et militaire mondialisé.
Le crépuscule du monde grec préfigure-t-il la fin du nôtre ? Les thérapeutiques contradictoires du platonisme nous sont familières. Il y a le recours aux "valeurs" prôné par le prêchi-prêcha de la prêtresse Diotime, laquelle se vante d'exorciser la peste - pour dix ans seulement !, ironise Platon. Il y a la fureur nihiliste d'Alcibiade, qui trahit Athènes pour Sparte, Sparte pour la Perse et la Perse pour Athènes. Il y a la tentation totalitaire d'un "conseil nocturne" qui dicte sa loi au citoyen dans le mensonge et la crainte. Il y a enfin et surtout le courage socratique d'assumer ouvertement et librement son déracinement le plus radical. Platon nous abandonne à nous-mêmes. Les dieux sont "hors de cause", ils ont lâché le gouvernail. Condamnée à la liberté, "il faudra qu'à chaque jour, à chaque minute, l'humanité consente à vivre", écrit Sartre à la lumière d'Auschwitz et d'Hiroshima. Il recoupe Platon, premier penseur d'une douloureuse mais fertile mondialisation, inaugurée par l'Athènes de Périclès et désormais irréversible, quoi qu'il en coûte. Le XXIe siècle sera philosophique ou ne tiendra pas. 
Brève présentation de Platon
Né en 427 avant notre ère, mort en 347, à 80 ans, Platon est un aristocrate athénien. Sa jeunesse fut bouleversée par la rencontre avec Socrate, dont il fut le disciple pendant plusieurs années avant que ce maître ne soit condamné à mort par les Athéniens. Cet événement constitua pour Platon l'injustice suprême. Sa réflexion en dépendra fortement : il s'agira pour lui de trouver comment construire une Cité où l'homme le plus sage et le plus vertueux ne soit pas tué.
C'est pourquoi Platon n'a cessé de méditer à l'organisation politique. En élaborant une oeuvre abondante où se trouvent abordés tous les domaines de la réflexion, depuis la morale jusqu'à l'esthétique, depuis la logique jusqu'à la métaphysique, il a également essayé d'agir, en faisant plusieurs tentatives auprès des tyrans de Syracuse pour fonder une Cité nouvelle.
Une quarantaine d'ouvrages de Platon sont conservés. Leur singularité est d'être rédigés sous forme de dialogues entre des personnages réels ou imaginaires, incarnant des attitudes philosophiques distinctes. Génie littéraire autant que théoricien, ce philosophe n'est pas un fabricant de système, et le "platonisme" est en grande partie une invention des commentateurs, innombrables au fil des siècles.
Bien qu'il y eût des penseurs avant lui, il peut être considéré comme le père fondateur de la philosophie occidentale, dans la mesure où il en définit pratiquement tous les thèmes, les règles et les objectifs. Après Platon, même ceux qui joueront contre lui le feront sur le terrain qu'il a délimité.
 
 
par lenuki publié dans : textes oral
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Dimanche 13 janvier 2008
Voici les références du discours d'Aristophane lu par Jean-François Balmer:

http://www.youtube.com/watch?v=hwW7MNV5GD0

En espérant que cela vous mettra l'eau à la bouche....
par lenuki publié dans : textes oral
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Mercredi 26 décembre 2007
Banquet, le (Platon)
 Dialogue de Platon, composé vers 385 av. J.-C.
Le Banquet ou Symposium sur l’érotique, est une joute oratoire qui s’est tenue chez l’aristocrate Agathon, à l’occasion du prix qu’il a remporté à un concours de tragédie. Chaque convive, en amateur de belles pensées, se devait pour la circonstance de faire l’éloge de l’amour. Cet épisode est rapporté par Apollodore, disciple de Socrate, à l’un de ses amis, une quinzaine d’années après l’événement.
1. Aristophane et le mythe de l’androgyne
Si, pour Phèdre qui ouvre l’entretien, Éros, pour être à l’origine de toute excellence, est le plus ancien des dieux, pour l’amant sensualiste d’Agathon, Pausanias, on distinguera néanmoins deux sortes d’amour ; à savoir, l’amour qui se met sous la tutelle de l’Aphrodite céleste (et auquel correspond l’homosexualité aristocratique) et celui sous la tutelle de l’Aphrodite vulgaire auquel correspond l’hétérosexualité populaire. C’est au tour d’Aristophane de se prononcer, mais un malencontreux hoquet l’oblige à céder son tour à Éryximaque. En médecin héraclitéen, celui-ci comprend cette bipolarité comme étant celle de la chaleur et du froid, du sec et de l’humide, etc. Il postule alors l’harmonie des contraires que sous-tend Éros, en contribuant à l’équilibre universel.
S’étant remis de son indisposition et s’inspirant sans doute d’Empédocle, Aristophane évoque le mythe de cet être complet dont, hélas, nous ne sommes désormais que les moitiés. En effet, nous formions un être double, composé de huit membres, de deux visages, aux sexes alternativement identiques ou différents. Voilà pourquoi, depuis que nous avons été sanctionnés pour impiété, l’amour est toujours l’amour de quelqu’un, soit l’aspiration à recouvrer l’unité perdue de cet être, grâce à Éros.
Quant à Agathon, en bon élève de Gorgias, il profère nombre d’épithètes laudatives au sujet du dieu de l’amour, voyant en lui le précepteur des dieux qu’il aurait, en outre, affranchis de la Nécessité ; et si, selon Phèdre, Éros est le plus ancien des dieux, alors c’est également le plus jeune.
2. Socrate, l’amour et la dialectique
À Socrate d’intervenir ; mais les hommages dont on vient de gratifier Éros sont si persuasifs qu’il ne saurait, sans s’exposer au ridicule, « rivaliser d’éloquence » avec ses prédécesseurs. Si on l’y autorise néanmoins, il entend « parler suivant la vérité ». Or, cela suppose l’examen des qualités énumérées au sujet du dieu en question, selon les points de vue du vrai et du faux ; certes, l’amour n’est que désir, aspiration à quelque chose — la beauté en l’occurrence — plutôt que rien ; mais possède-t-on jamais ce qu’on désire ? Non, répond Agathon ; la beauté manque donc aussi à Éros, conclut Socrate, et partant, la bonté ne peut que lui faire également défaut !
Pour désamorcer l’effet iconoclaste de cette déduction sur son auditoire, Socrate invoque alors l’expertise d’une femme, Diotime de Mantinée, prophétesse sacrée, qui l’a autrefois initié à toutes les choses touchant l’amour. C’est aussi pour restituer sa pensée sous forme de dialogue maïeutique que Platon recourt à ce personnage absent au banquet. Selon Diotime, Éros est en réalité un être intermédiaire (metaxu) comme l’atteste son origine. Issu de Poros (Trésor) et de Pénia (Pauvreté), il tient de sa mère son indigence matérielle et, de son père, l’aspiration à la beauté et à la bonté. C’est pourquoi il n’est ni tout à fait laid, ni beau, ni ignorant, ni franchement savant. Oscillant sans cesse de la multiplicité à l’unité, son instabilité l’apparente donc plutôt à un démon (ou demi-dieu), car il tient le milieu entre les dieux et les hommes.
Dans son aspiration au suprasensible qui est la véritable cause de son existence, son désir est celui de la génération par et pour le beau. Or, le désir d’immortalité, dont la paternité n’est qu’une espèce dérivée ou extrinsèque, ne se réalise intrinsèquement à l’essence du bien que par la génération et l’insémination de beaux discours. Aux parents qui assurent leur descendance selon le corps, on opposera les couples qui assurent leur postérité selon l’âme ; et, là où les uns ne jouissent que de la simple apparence de l’éternité, les autres sont promis, par l’exercice de la dialectique, à l’immortalité en soi.
Entre les deux formes de survie, il y a donc la distance qui sépare les enfants naturels des œuvres légitimes. Par où l’on voit que chez Platon, contrairement à une certaine idée reçue de la vulgate platonicienne, la généralité du genre (les Idées) est moins générique que génétique ou généalogique.
Sur ce, un visiteur imprévu fait irruption. C’est le bel Alcibiade, enguirlandé, à la tête d’un cortège de noceurs dont une flûtiste excite l’ivresse : il vient couronner de bandelettes Agathon pour le prix qu’il a remporté, et le proclamer le plus sage et le plus beau. S’apercevant soudain de la présence de Socrate, il lui fait partager ce couronnement, en lui reprochant toutefois de s’être « placé près du plus beau garçon de la compagnie ». À son tour invité à rivaliser d’éloge au sujet d’Éros, il s’y refuse, en arguant de son handicap par rapport aux autres : Alcibiade est ivre. En revanche, il souhaite faire l’éloge de Socrate.
Il en dresse donc un portrait contrasté où l’on reconnaît, sous la figure pleine d’ironie d’un Silène ou de Marsyas, Éros en personne. À ceci près que le demi-dieu incarné par Socrate est ici loué pour ses vertus : abstinence sexuelle, malgré les avances de son laudateur, endurance physique pendant la campagne de Potidée et la retraite de Délion qu’ils ont vécu ensemble mais, surtout, une éloquence hors du commun. Elle paraît de prime abord grotesque, émaillée de psittacismes ; qu’il suffise pourtant « d’ouvrir ses discours » et « on trouvera qu’ils renferment un sens que n’ont point les autres, ensuite qu’ils sont les plus divins et les plus riches en images de l’excellence ». Sur ces entrefaites, Socrate se propose de faire l’éloge d’Agathon, quand survient un autre cortège bachique qui envahit le banquet et interrompt le dialogue.
Au petit matin, entouré du tragédien Agathon et d’Aristophane quelque peu ébahis, Socrate reste le seul à conserver toute sa lucidité. Il peut encore proclamer qu’il « appartient au même homme de savoir traiter la comédie et la tragédie ». En effet, à l’issue de cette compétition de rhétorique qui s’est transformée en émulation érotique dont Socrate est l’enjeu, Platon sous-entend, par sa mise en scène, que la philosophie est l’art de tous les arts. C’est que la véritable éloquence — la dialectique — relève d’une procréatique de la beauté absolue, conçue en terme de rhétorique érotique ou d’érotologie oratoire.
 
par lenuki69 publié dans : textes oral
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Samedi 15 décembre 2007
Philosophe allemand, Kant est une des figures majeures de l'histoire de la philosophie.. Sa doctrine embrasse tous les domaines de la pensée et renouvelle entièrement les perspectives de l'anthropologie, de la métaphysique, de la logique, de la morale et de l'esthétique, opérant une véritable «révolution copernicienne». La philosophie critique qu'il inaugure, d'une exceptionnelle densité, constitue toujours l'une des références indispensables de toute culture philosophique.

Portrait d'Emmanuel Kant
Né à Königsberg, en Prusse-Orientale, en 1724, Kant ne s'éloigna jamais de cette ville. Fils d'un modeste artisan sellier d'origine écossaise et d'une mère dont la piété devait marquer son enfance, il fut soutenu dans ses études par un oncle cordonnier. Au collège, puis à l'université, il montra de sérieuses aptitudes pour les sciences, les mathématiques et la philosophie.  
Le professeur et l'homme
D'abord précepteur chez un pasteur de campagne et dans diverses familles des environs, il enseigna, dès 1755, en qualité de Privatdozent (aspirant-professeur) et, quinze ans plus tard, obtint le titre de professeur titulaire de logique et de métaphysique, grâce à sa Dissertation de 1770, écrite en latin (De la forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible). Dès lors, Kant se consacra entièrement, d'une part, à l'élaboration d'une doctrine profondément méditée, dont témoigneront, à partir de la Critique de la raison pure (1781), de grandes œuvres originales et, d'autre part, à un enseignement qu'il dispensera avec exactitude, pendant plus de quarante ans et à raison de cinq heures par jour, jusqu'en 1797, date à laquelle, sentant ses forces décliner, il prit congé de la faculté pour mettre la dernière main à l'un des systèmes les plus vastes et les plus fortement charpentés de toute l'histoire de la philosophie.
Cette œuvre était le fruit d'une vie réglée avec minutie. Kant avait lui-même établi son emploi du temps avec une précision d'horloger: «Si j'étais dans le besoin, le dernier objet que je vendrais serait ma montre!» Un de ses familiers, le conseiller von Hippel, en avait même tiré une comédie, l'Homme à la montre (1760). Eté comme hiver, invariablement réveillé par son serviteur Lampe à 4 h 55, il buvait deux tasses de thé, fumait sa seule pipe de la journée et s'asseyait à son bureau (qu'il appelait son enclume). A 7 h 45, les jours où il allait à la faculté, il commençait à tourner en rond; à 7 h 50, il mettait son chapeau sur sa tête; cinq minutes plus tard, il prenait sa canne et, au premier coup de 8 heures, il ouvrait la porte de sa voiture, si bien que, comme l'a noté son secrétaire et biographe Jachmann, «il servait véritablement d'horloge à tous les habitants du quartier». L'après-midi, le philosophe faisait sa célèbre promenade, toujours la même, qui durait une heure. On ne le vit, dit-on, que deux fois en quarante ans dépasser la limite où il s'arrêtait d'ordinaire: une fois pour avoir plus tôt un ouvrage de Jean-Jacques Rousseau, l'autre fois pour avoir des nouvelles de la Révolution française.
Un esprit encyclopédique
L'écrivain et philosophe allemand Johann Gottfried Herder, qui fut l'élève de Kant à Königsberg, avait gardé un souvenir lumineux de son professeur, au sujet duquel il écrivit plus tard qu'en pleine maturité «il avait cette vivacité d'un homme jeune, qu'il a gardée jusqu'à l'âge le plus avancé. Son front dégagé, conformé pour la pensée, était le siège d'une imperturbable et joyeuse sérénité. Il avait toujours en partage l'humour et l'esprit, et son enseignement était l'entretien le plus récréatif qui soit».
C'est avec la même assiduité que Kant étudia Leibniz, Wolff, Baumgarten et Hume,les lois naturelles de Kepler,de Newton et les écrits de Jean-Jacques Rousseau( Emile, la Nouvelle Héloïse et le Contrat social), ainsi que toutes les nouvelles découvertes qui lui parvenaient. Sans parti pris, le philosophe cherchait à approfondir ses connaissances sur la nature et les valeurs morales de l'homme. Il s'intéressait autant à l'histoire des hommes, des peuples et de la nature qu'aux sciences naturelles, aux mathématiques et à l'expérience, sources de son enseignement et de ses entretiens.  
Sans intérêt pour les intrigues, les célébrités mondaines, les querelles de clans et d'écoles, sans despotisme intellectuel non plus, il sacrifiait tout à la recherche de la vérité: «Il éveillait et contraignait doucement à une pensée autonome.»  

Les trois questions de la philosophie
Kant s'est préoccupé de fournir une réponse décisive aux trois questions suivantes: Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? qui constituent par excellence le programme de toute philosophie.
Que puis-je connaître?
Avec la première de ces questions, Kant écarte le dogmatisme, qui affirme la possibilité d'atteindre a priori (hors de toute expérience) une connaissance absolument vraie, mais il rejette aussi l'empirisme sceptique, qui nie absolument une telle possibilité en affirmant que, toute connaissance étant dérivée de l'expérience, elle est particulière et contingente.
Par la question Que puis-je connaître?, le philosophe aborde le problème de la connaissance sous un nouvel angle: au lieu d'admettre ou de refuser absolument toute espèce de connaissance, il cherche les conditions de possibilité qui permettent d'atteindre une connaissance vraie, dont le modèle est fourni par la science proprement dite (Kant entend par là la physique mathématique de Galilée et de Newton). Cette science existe, ses succès prouvent ce fait. Mais c'est la Critique de la raison pure qui s'emploie à déterminer à quelles conditions elle est possible. A cette question Kant répond qu'il ne peut y avoir de connaissance que des phénomènes ayant lieu dans l'espace et dans le temps. Seuls ces phénomènes procurent à notre sensibilité des intuitions, qui constituent la matière de nos connaissances et grâce auxquelles nous sommes en relation avec le monde sensible.  
La connaissance et l'expérience
En un premier sens, toute connaissance commence donc avec l'expérience. Mais cela ne signifie nullement que toute connaissance dérive de l'expérience. Bien au contraire, c'est l'expérience elle-même qui est a priori, en ce sens qu'il n'y a point d'expérience possible sans les formes a priori de la sensibilité que sont précisément l'espace et le temps. Chacun de ces termes doit être pris au singulier, car il n'y a, du point de vue de la connaissance proprement dite, qu'un espace et qu'un temps, absolument universels et nécessaires. «Deux temps différents, écrit Kant, sont nécessairement successifs.» Et le temps qui «suspend son vol» n'est qu'une invention poétique.  
Ainsi, l'«Analytique» de la Critique de la raison pure établit que l'espace et le temps, formes a priori de la sensibilité, sont des conditions de l'existence des choses, mais seulement comme phénomènes (ou apparences), sans que nous puissions connaître les noumènes («choses en soi»), dont nous n'avons nulle intuition sensible et dont ces phénomènes ne sont que les manifestations. En définitive, il n'y a pas d'autre connaissance vraie, c'est-à-dire de science, que celle des objets de l'expérience. Cependant, cette connaissance est loin d'être purement empirique.  
La connaissance transcendantale
Pour qu'une connaissance soit réelle, il faut non seulement des intuitions de la sensibilité, dont s'occupe l'esthétique transcendantale, mais aussi des concepts purs de l'entendement, dont traite la logique transcendantale. Kant appelle transcendantale «toute connaissance qui s'occupe moins des objets que de notre manière de les connaître en tant que ce mode de connaissance doit être possible a priori». Les concepts purs de l'entendement (ou catégories) ne peuvent être fournis par l'expérience, puisque ce sont eux, au contraire, qui la rendent possible a priori. Kant a dressé la table systématique des douze catégories qui s'appliquent a priori aux objets de l'intuition en général et qui se groupent en quatre classes (1 quantité: unité, pluralité, totalité; 2 qualité: réalité, négation, limitation; 3 relation: inhérence, causalité, communauté; 4 modalité: possibilité, existence, nécessité).  
La philosophie critique
Ainsi, nous ne pouvons connaître vraiment que des objets dont notre sensibilité nous fournit une intuition (leur matière) et dont notre entendement fournit le concept (leur forme). Car «des intuitions sans concepts sont aveugles et les concepts sans intuitions sont vides».
Pour la connaissance, le monde sensible est ainsi à la fois un obstacle et un moyen. Aussi, la passion (métaphysique) d'outrepasser le monde sensible est vivace. Elle se nourrit de l'illusion que nous pouvons nous affranchir de la pesanteur de l'expérience: «La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait s'imaginer qu'elle réussirait bien mieux encore dans le vide. C'est justement ainsi que Platonquitta le monde sensible parce que ce monde oppose à l'entendement trop d'obstacles divers, et se risqua au-delà de ce monde, sur les ailes des idées, dans le vide de l'entendement pur.»  
A l'idée d'une connaissance absolue de la réalité objective, qui donne lieu, depuis l'Antiquité, à une controverse entre dogmatiques et sceptiques, Kant oppose une nouvelle philosophie de la connaissance: la philosophie critique, qui inverse le rapport du sujet à l'objet. Il montre que, loin d'être la simple reproduction, dans l'esprit d'un sujet, de la nature réelle d'un objet, la connaissance vraie est relative dans sa découverte empirique d'un objet, qui a la structure a priori du sujet. «La raison ne voit que ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres plans.»  
Ainsi, de même que Copernic faisait tourner la Terre autour du Soleil, et non l'inverse, Kant définit (c'est-à-dire fonde et limite) la connaissance rationnelle à partir non plus de la nature de l'objet, mais du pouvoir de connaître du sujet (et des limites de ce pouvoir). La «révolution copernicienne», qui caractérise la philosophie critique, est décisive: contrairement à l'illusion propre à tous les dogmatismes métaphysiques, l'a priori - pur concept de l'entendement ou idée pure - ne fournit, à lui seul, aucune connaissance, et la métaphysique ne peut donc pas être une science: «Je dus abolir le savoir, dit Kant, pour faire une place à la croyance.» En effet, il est désormais possible de penser comme objet de croyance ce qu'il est interdit de connaître comme objet de science: il ne faut plus croire qu'on sait mais savoir qu'on croit.
Que dois-je faire?
Dans la philosophie critique, cette question vient après celle de Que puis-je connaître? et avant celle de Que m'est-il permis d'espérer? Cette place assignée au problème moral signifie tout d'abord que la question de la connaissance laisse entièrement ouverte celle de la morale. Kant, en effet, établit fermement que de la science d'un état de choses on ne peut tirer les règles de ce qui doit être, pas plus que je ne peux tirer de «ce qui se fait» (ou de «ce que les autres font») les préceptes relatifs à «ce que je dois faire». Or la science tout entière se borne à indiquer des phénomènes, tandis qu'il revient à la morale de prescrire des actions. Science et morale sont donc indépendantes et fondées séparément, car on ne peut tirer un impératif d'un indicatif.
D'autre part, la réponse à la question Que dois-je faire? est totalement indépendante de toute espérance, de quelque nature qu'elle soit, puisqu'elle précède la question Que m'est-il permis d'espérer? En d'autres termes, la seule construction de l'œuvre de Kant suffit à suggérer que la morale, qui occupe la place centrale dans la philosophie critique, est indépendante de la science et de la religion.  
C'est la Critique de la raison pratique qui fournit à la question Que dois-je faire? une réponse, qui peut être résumée ainsi: Nous devons faire notre devoir par pur respect pour la loi morale, qui est inscrite au fond de nos cœurs, et sans attendre aucune autre récompense que la satisfaction intime du devoir accompli.
C'est le devoir, bien plutôt que le droit, qui constitue le fait moral par excellence. Appartenant physiquement au monde sensible, l'homme appartient moralement au monde suprasensible (ou intelligible) où la «majesté du devoir n'a rien à faire avec la jouissance de la vie»: il est donc citoyen de deux mondes - celui de la nature et celui de la liberté - et est appelé à vivre, à la fois comme sujet et comme législateur, dans le déchirement de cette double citoyenneté.  
 Le sujet raisonnable, étroitement borné à la seule science (des phénomènes) et limité dans ses prétentions à une connaissance métaphysique (de l'Être), est en revanche promu «législateur» souverain dans le domaine moral (du devoir-être). C'est seulement dans ce domaine qu'il découvre - en même temps que l'obligation qui lui est faite par la «loi morale» inscrite en lui a priori - sa liberté en tant qu'être raisonnable.
L'obligation et la nécessité
Kant établit une distinction fondamentale entre ce qui est obligatoire et ce qui est nécessaire. L'obligation (morale) ne doit pas être confondue avec la nécessité (physique). Tandis que la science ne nous fait connaître que la nécessité des phénomènes (de la nature), la morale nous révèle notre propre liberté. Inconcevable pour la raison théorique, qui soumet tous les phénomènes à la loi de causalité, la liberté est, en revanche, pour la raison pratique, la raison d'être du devoir-être. Car le devoir serait un non-sens si nous n'avions pas la possibilité de l'accomplir ou de nous y dérober, c'est-à-dire si nous n'étions pas libres. La morale ne peut être fondée, affirme Kant, ni dans le ciel ni sur la Terre: elle ne peut être fondée qu'en nous-mêmes, qui sommes des êtres raisonnables et libres. C'est en ce sens que la liberté est le postulat fondamental de la morale.  
Que m'est-il permis d'espérer ?
Deux autres postulats - l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme - permettent d'espérer que notre effort moral s'inscrit dans un vaste plan (caché) de la nature. Grâce à la loi morale, nous pouvons en effet nous considérer comme libres et indépendants à l'égard de la nécessité physique, et juger que nous sommes supérieurs, en tant que sujets moraux, à la nature entière. Dès lors, il nous est permis d'espérer que, le cas échéant, nous ferons notre devoir (puisque nous pouvons l'accomplir). D'autre part, nous avons à espérer que tous les autres hommes, malgré le tableau affligeant que nous présente l'histoire de l'humanité, finiront par agir également comme des êtres moraux, libres et raisonnables. A cet égard, Kant, si proche de Rousseau par ailleurs, est cependant loin de partager l'optimisme de l'auteur du Contrat social: «L'homme, écrit Kant, a été taillé dans un bois si tordu qu'on n'en pourra jamais tirer quelque chose de tout à fait droit.» Mais cela ne change rien à la morale, qui s'exprime par l'impératif catégorique: Tu dois! (donc, tu peux). Sans escompter une quelconque récompense ni redouter quelque dommage que ce soit, «agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi morale universelle».  
Quant à la finalité des actions humaines, Kant affirme que seule l'humanité, en tant qu'idéal universel de la raison, est une fin en soi: «Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien en toi qu'en autrui, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen.» Agissant ainsi, chacun serait «à la fois législateur et sujet» de la république des fins.  

Autonomie et responsabilité
Sans attendre la lointaine instauration d'une telle république, l'homme doit agir, dès à présent, comme s'il l'instaurait lui-même, dans une parfaite autonomie, en citoyen législateur n'obéissant librement qu'à sa propre loi.
Les autres morales du devoir
Ce concept de l'autonomie du sujet moral, par la place centrale qu'il occupe dans la philosophie critique, distingue la doctrine de Kant de toutes les autres «morales du devoir», antérieures ou postérieures, telles que, en particulier, la morale chrétienne de la charité ou la morale marxiste-léniniste de la lutte du prolétariat contre l'exploitation de l'homme par l'homme. Pour ces morales, l'existence est tout entière religieuse ou politique: chacun a en charge toute la misère du monde, et nul n'a droit au repos tant qu'il y aura dans le monde des malheureux, des mécréants, des malades, des opprimés, des exploités. Le devoir à accomplir, en vue du salut politique ou religieux de l'humanité (entendue quantitativement comme la somme de tous les hommes), y apparaît clairement comme une tâche infinie, à laquelle l'individu doit se dévouer absolument et inlassablement. Selon ces morales du devoir, l'individu n'a rien donné tant qu'il n'a pas tout donné.  
La morale kantienne
Selon la morale kantienne, il faut et il suffit que chacun fasse librement son devoir propre à l'être raisonnable, qu'il l'accomplisse à la place qui lui est dévolue, si modeste soit-elle, pour que soient taries à leur source la violence et l'injustice. En ce sens, chacun est responsable de l'humanité (entendue cette fois comme la qualité proprement humaine de nos actes): l'individu n'est pas appelé à assumer cette responsabilité par quelque haut fait ou sacrifice qui lui serait commandé de l'extérieur (par Dieu ou par un parti), mais par l'accomplissement tranquille et quotidien de ses tâches.
Si le devoir paraît contraire à la nature, et parfois particulièrement pénible à accomplir, c'est que l'humanité n'est pas encore universellement considérée comme une fin. De sorte que, pour un sujet moralement autonome, qui ne manque pas de bonne volonté, l'obstacle majeur et véritablement infernal à la pratique du devoir est constitué par «les autres», ceux qui, n'agissant pas comme ils devraient, le placent, artificiellement, dans des situations contre nature, d'une perversité diabolique: c'est ce qui se produit lorsque, par exemple, quelqu'un est invité par un assassin à dénoncer, sous peine de mort, la cachette d'un ami qu'il poursuit pour le tuer. De tels cas d'espèce, heureusement exceptionnels, ne doivent pas nous laisser enfreindre nos principes ni nous incliner au mensonge. Il reste seulement à espérer, en l'occurrence, que, en nous refusant à mentir, nous ne déterminerons pas la perte de notre ami.

Les concepts de finalité et de beauté
Le sujet moral légifère donc souverainement. Or la nature (en nous et hors de nous) contrarie généralement la recherche de ce qu'on nomme communément le bonheur (qui, selon Kant, n'est qu'un «idéal de l'imagination»). Elle exige parfois même le sacrifice de notre intérêt personnel. Mais il suffit qu'elle ne s'oppose pas absolument à l'accord du vrai bonheur avec la moralité - accord qui constitue le souverain bien - pour pouvoir admettre que la finalité est inscrite dans la nature et que «rien n'existe en vain».  
La critique du jugement
Découvrir cette finalité par l'analyse du jugement esthétique (qui porte sur le beau et le sublime) et du jugement téléologique (qui porte sur l'organisation des êtres vivants), tel est l'objet de la Critique du jugement. Ce troisième ouvrage de la «philosophie critique» comble l'intervalle entre les deux premiers. Il relie le domaine de la causalité naturelle à celui de la liberté morale en réconciliant théoriquement la pratique de la moralité avec les fins de la nature, notamment grâce au concept de la finalité. De l'analyse du jugement esthétique, Kant tire quatre conclusions: premièrement, le beau est l'objet d'une satisfaction désintéressée; deuxièmement, le beau est ce qui plaît universellement sans concept; troisièmement, le beau contient une finalité, mais sans la représentation d'une fin; quatrièmement, le beau est reconnu comme l'objet d'une satisfaction nécessaire.  
Le sens commun (sensus communis), qui est à l'œuvre dans les jugements esthétiques et téléologiques, ne saurait être confondu avec la raison (Vernunft), bien que celle-ci présente également un caractère universel. Certes, la «raison froide» est commune à tous les hommes, et elle constitue l'unité universelle du genre humain. Mais le sens commun apporte quelque chose de plus: il révèle, à son tour, que les hommes font partie d'une communauté fraternelle et chaude, réunis dans la perception subjective de la beauté et de la finalité dans la nature.
Nature et histoire
La finalité a été chassée de la science, mais, d'abord introduite subjectivement par le sentiment du beau, nous la retrouvons intacte dans la nature, notamment lorsque nous considérons les organismes vivants: ceux-ci ne sont pas seulement des machines détenant une force motrice, «ils possèdent une énergie formatrice qu'ils communiquent même aux matières qui ne la possèdent pas et qu'ils organisent».  
Cette double lecture - esthétique et téléologique - de l'organisation de la nature permet de déceler un plan caché en elle, et d'accorder un sens à l'histoire de l'humanité, remplie pourtant de bruit et de fureur. En effet, les conditions de possibilité existent pour que des êtres raisonnables et libres goûtent pleinement la beauté des choses, notamment en consentant à vivre sous la seule autorité de la loi morale universelle. L'exigence rationnelle du droit devrait donc l'emporter finalement sur la violence. Et ce succès ne peut être que final, car si la nature avait voulu le bonheur immédiat de l'individu, elle l'aurait doté de l'instinct et non de la raison. En faisant de nous des êtres de raison et de sentiment, des sujets «d'une insociable sociabilité», elle nous a organisés en vue de cette tâche grandiose qu'est l'institution de l'humanité.   
La philosophie de Kant s'achève ainsi en une pensée politique qui considère l'histoire humaine, en dépit des apparences, comme un champ placé sous l'égide de la moralité et ouvert à la réalisation d'un grand dessein, à savoir «l'établissement d'une société civile administrant le droit de façon universelle».  

Le kantisme
Aucun des philosophes qui sont venus après Kant n'a pu ignorer la philosophie critique, et tous ont été obligatoirement amenés à se situer par rapport au kantisme.
En premier lieu, Kant est le fondateur de ce qu'il est convenu d'appeler l'idéalisme allemand, dont les trois grands représentants sont Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), Friedrich Schelling (1775-1854) et Friedrich Hegel(1770-1831).  
Les successeurs immédiats ou lointains de Kant se sont divisés essentiellement à propos du statut du «noumène», les uns le considérant comme la réalité suprême quoique inconnaissable selon le kantisme, les autres regardant cette «chose en soi» (Ding an sich) comme une entité dont le système kantien pouvait sans inconvénient faire l'économie. En d'autres termes, le projet de Kant est, à tort ou à raison, perçu tantôt (notamment par le positivisme) comme celui d'un fossoyeur de la métaphysique, tantôt (par Bergson) comme celui d'un métaphysicien présentant «un platonisme à peine renouvelé», ou même (avec Heidegge) comme l'ultime tentative d'un refondateur de la métaphysique.  
En France, le néokantisme est principalement représenté par le philosophe protestant Charles Renouvier (1815-1903), qui, dans ses nombreux articles publiés dans Critique philosophique, revue fondée en 1872, attaque l'empirisme, l'hégélianisme, le positivisme et place la «moralité» (au sens kantien) au-dessus de toutes les contingences historiques.
En Allemagne, c'est la philosophie transcendantale de Kant qui a inspiré la phénoménologie de Husserl. Quant à Heidegger, il a, durant l'hiver 1925-1926, proposé une analyse de la Critique de la raison pure - elle sera publiée en 1929 sous le titre Kant et le problème de la métaphysique - qui constitue une première élaboration de la seconde partie de l'Être et le Temps. Le travail de Heidegger a pour but d'expliquer la Critique de la raison pure «en tant qu'instauration du fondement de la métaphysique». Ainsi, selon Heidegger, avec Kant «le problème de la métaphysique se trouve mis en lumière comme problème d'une ontologie fondamentale».  
Sartre lui-même, si éloigné qu'il paraisse du kantisme, emprunte manifestement à Kant l'essentiel de sa morale, plus exactement il pose le problème moral dans les termes proprement kantiens de l'universalité: «Tout homme, affirme-t-il, est responsable de tout devant tous.» D'ailleurs, le titre même de l'ouvrage de Sartre Critique de la raison dialectique dit assez sa dette envers l'auteur des trois Critiques. En effet, dans l'existentialisme sartrien, le devoir reste aussi impérativement catégorique que dans le rationalisme kantien: «Tout ce que je fais, écrit Sartre, est probablement voué à l'échec, mais je le fais quand même parce qu'il faut le faire.»
par lenuki69 publié dans : textes oral
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Dimanche 2 décembre 2007
Réponse à la question:" Qu'est-ce que les Lumières?"
 Edition de référence : Mille et une nuits Librairie Arthème Fayard


1. De "L'Aufklärung…" jusqu'à"d'un pas assuré" (p.14)

a) Kant commence par une définition sans équivoque: l'Auklärung est "la sortie de l'homme de sa minorité" qui est entendue comme:
               + incapacité de penser par soi-même et de se "servir de son propre entendement sans la direction d'autrui".
               + incapacité entendue non comme une limitation de l'entendement mais comme un manque de courage, c'est-à-dire de la paresse ou de la lâcheté, attitude dont l'homme lui-même est responsable.
b) Si la cause essentielle de la "minorité" est un défaut de la volonté qui suit la pente de la facilité - le confort de s'abandonner à la direction d'une autorité étrangère - cette causalité se complique d'une action réciproque entre tutelle et minorité qui se renforcent mutuellement, la tutelle étant à la fois cause et effet de la minorité. Ainsi comprend-on la difficulté pour un individu livré à lui-meme de secouer le joug de ses tuteurs et d'opérer seul un  travail de transformation sur son propre esprit.
2. «  Mais qu’un public s’éclaire lui-même… »jusqu’à  « la perpétuation éternelle des inepties » ( p. 20 ).
 
L’énoncé du mal contient le remède : « Sapere aude ».Ose penser par toi-même. Kant ayant énoncé lacondition formelle par laquelle les Lumières pourront se réaliser procède maintenant à l’examen des conditions concrètes de cette réalisation.
 
a)      La libération visée ne sera pas, sauf exception, le fait de l’individu, mais celui d’un public. Il se trouvera toujours quelques personnes éclairées, y compris parmi les tuteurs, pour propager l’esprit des Lumières, c’est-à-dire le courage de penser par soi-même. Le public finira bien par s’émanciper alors du joug de ses tuteurs. Mais c’est un lent processus, car une révolution politique peut libérer d’un tyran sans entraîner pour autant une libération des esprits et le réforme du mode de penser : les mêmes préjugés continueront à aliéner « la grande masse privée de pensée » ( p. 15 ).
 
b)      La condition sine qua non de l’avènement des Lumières est bien la liberté              d’expression, correctement entendue selon Kant, c’est-à-dire qui ne met pas en cause l’obéissance civile. Cette liberté d’expression implique donc des restrictions que Kant met en lumière en distinguant l’usage public et l’usage privé de la raison.
 
             + l’usage public, se recommandant de l’universalité de la raison présente en chaque homme, est l’usage qu’un homme, en tant que savant – c’est-à-dire porteur d’une raison développée, affranchie des préjugés – peut faire devant un public éclairé ou qu’il veut éclairer. Par ses discours et ses écrits, il s’adresse au monde et,en tant que citoyen du monde, il dispose alors d’une « liberté sans bornes d’utiliser sa propre raison » ( p. 20 ).
             + l’usage privé est défini par les limitations à la liberté d’expression que les contraintes de sa charge à l’intérieur de la communauté ou institution à laquelle il appartient imposent à un individu ( le devoir de réserve ).
        Cette distinction trouve son application directe dans les institutions telles que l’armée, par exemple, où s’impose l’obéissance au supérieur. Ainsi le citoyen doit-il d’abord se soumettre en tant que citoyen au pouvoir politique, le croyant ou le prêtre à l’autorité religieuse, le soldat ou l’officier à la discipline militaire et chacun ne peut raisonner qu’ensuite. Mais de manière plus générale, dans l’exercice d’une charge civile, chaque individu, s’il doit d’abord obéir en tant que « pièce de la machine », n’en a pas moins le droit et le devoir d’exercer son jugement critique, de raisonner ensuite en sa qualité d’homme éclairé devant un public de savants ou de personnes susceptibles d’être éclairées. Il fait alors un usage éclairé de sa raison en tant que membre d’une société civile universelle.
        Le processus de libération de la raison suppose donc l’ouverture d’un espace commun de discussion qui seul permettra le réduction progressive des différentes formes d’hétéronomie de la pensée, sans laquelle on ne saurait parler de progrès des Lumières.
 
 
3. « Mais une telle société ecclésiastique… » jusqu’à « et quelques tyrans contre le reste de ses sujets » ( p. 23 )
 
Si Kant met l’accent sur l’émancipation en matière de religion, son propos a une portée politique plus générale. Aucune assemblée d’ecclésiastiques et pas davantage l’assemblée d’un peuple, encore moins un monarque, ne peuvent engager l’avenir de l’humanité par des décrets immuables, qui empêcheraient l‘émancipation des individus et entraveraient le progrès des Lumières : celui-ci implique en effet la possibilité d’exercer en permanence l’esprit critique, la rectification des erreurs en fonction des connaissances. Si une telle loi était promulguée, à savoir une loi imposant une soumission inconditionnelle, ce ne pourrait être que dans l’attente d’une meilleure loi et pour introduire un certain ordre pendant une durée déterminée. Et l’on ne saurait empêcher que pendant cette période les savants n’exercent publiquement leur esprit critique sur de telles dispositions, pour faire progresser l’institution.
Kant rappelle à cette occasion le pierre de touche de toute législation : est nulle et non avenue une loi à laquelle, à un moment donné, un peuple ne pourrait donner son assentiment.
 
 
4. « Si donc maintenant on nous demande… » jusqu’à « selon la dignité qu’il mérite » ( p. 27 )
Kant peut conclure en disant que l’époque est, sinon éclairée, du moins en marche vers les Lumières, et placer ce mouvement sous le signe de Frédéric, le prince éclairé. Celui-ci, en accordant la liberté d’expression, donc le libre usage public de la raison, favorise d’abord la diffusion des Lumières de l’élite éclairée à la multitude non éclairée et permet le progrès. Un prince éclairé peut même accepter une « franche critique » (p. 26), non seulement dans le domaine des choses de la religion, mais dans celui de la législation. Dans cette période de marche vers les Lumières, le despotisme éclairé apparaît donc à Kant comme la meilleure forme de gouvernement car, paradoxalement, seul un pouvoir fort peut accepter sans dommage de laisser libre cours à la critique et même y trouver son profit.
par lenuki69 publié dans : textes oral
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Samedi 24 novembre 2007
Voici quelques mots propres à l'époque des Lumières, analysés dans un dossier du Nouvel Obs:

Avec les Lumières, la pensée est transfigurée. Religion, politique, morale : de nouvelles notions apparaissent. Tour d'horizon en six définitions

Bon sauvage
Déjà les Grecs avaient « l'éloge du Scythe » pour exprimer la nostalgie d'une jeunesse dorée du monde. C'est toutefois au xviiie siècle et bien sûr à Rousseau qu'il appartiendra de populariser le mythe du « bon sauvage ». Après le Huron du xvie siècle, l'homme du Pacifique fut la grande révélation des Lumières, via les progrès de la navigation. Rapidement, il devient l'antithèse idéalisée de la civilisation occidentale. L'homme sans loi, sans roi, sans dieu, seulement régi par une morale naturelle non dépravée. Ainsi Diderot en 1773, dans un « Supplément au voyage de Bougainville » aux accents anticoloniaux, fait-il l'éloge des moeurs politiques plus libres et rationnels des Tahitiens, face à des Européens ne les surpassant que militairement. Reste que, parallèlement à cet enjolivement édénique, le xviiie fut aussi le siècle de l'invention de la « civilisation ». De sage stoïcien en pagne chez Rousseau, « l'homme sauvage » devient avec Condorcet un enfant à éduquer par ces «peuples plus éclairés» et «plus affranchis de préjugés» que sont les Américains et les Français. Et même chez Kant, « le Caraïbe » est envisagé en figure de retardement par rapport à ce centre du monde qu'est Königsberg. Autant de vues divergentes que balaiera quoi qu'il en soit le pessimisme culturel d'un Baudelaire au siècle suivant. L'homme moderne est «toujours semblable et égal à l'homme, c'est-à-dire toujours à l'état sauvage, écrit le poète dans «Fusées». N'est-il pas l'homme éternel, c'est-à-dire l'animal de proie le plus parfait?»

 
 


Progrès
La syphilis ? Le prix à payer pour ramener d'Amérique «la cochenille et le chocolat». C'est le précepteur Pangloss, héraut grand-guignolesque de l'optimisme progressiste, qui l'explique à Candide. Rien ne saurait entraver l'amélioration linéaire, continue et irréversible de l'humanité. Une vision moquée par Voltaire, qui n'en était pas moins convaincu que son siècle marquait une avancée irrévocable dans l'élimination graduelle des préjugés et de l'intolérance. Si le progrès est bien une idée clé des Lumières, l'ambivalence à son égard règne dès l'origine. Rousseau en sera le plus célèbre adversaire, faisant du progrès scientifique et artistique le masque possible d'une décadence morale. Reste qu'avec le « progrès » le xviiie siècle annonce les grandes philosophies de l'histoire de Hegel ou de Marx et rompt décisivement avec les Anciens. Nul d'entre eux n'aurait pu envisager l'histoire de l'humanité sous l'angle d'une progression globale et nécessaire. C'est chez Fontenelle que naît cette sorte de religion palliative, dont Diderot sera l'un des principaux propagateurs. L'« Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain » de Condorcet, publiée en 1793, en est l'expression la plus extrême, en même temps que le chant du cygne anticipé. Alors que la Révolution française lui semblait avoir posé «les fondements politiques d'un perfectionnement continu des Lumières et des vertus humaines», Condorcet fut contraint un an plus tard à choisir entre le poison et la guillotine.

«Ecrasez l'Infâme»
Dans les carnets de Voltaire, la devise, à force d'être familière, n'apparaît plus que sous la forme abrégée «Ecr. L'Inf.». Quel est donc ce «monstre» enfanté par les ténèbres de la superstition que l'auteur du « Traité sur la tolérance » n'a de cesse de pourchasser pour en «rogner les griffes et limer les dents» ? Non pas la religion chrétienne, comme on le croit parfois, mais l'intolérance de l'Eglise plutôt, l'autorité de ses dogmes et son pouvoir de coercition. L'Infâme, c'est la Saint-Barthélemy et l'Inquisition. Ce qui nie les individus et écrase les consciences. C'est le mot enfin qui ramasse en allégorie «toutes les têtes de l'hydre du fanatisme» - l'exaltation huguenote autant que les excès catholiques. Dans le contexte des hostilités religieuses issues de la Réforme, le fanatisme, néologisme inventé par Bossuet et entériné en 1718 par l'Académie, obsède les penseurs des Lumières.
Chez Voltaire, la lutte devient cause personnelle avec le scandale de l'affaire Calas qui occupe l'Europe dans les années 1760. Le penseur prend la défense de ce père de famille accusé sans preuve d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme. Dans le « Dictionnaire philosophique », le fanatisme à combattre s'apparente à une «peste des âmes» qui contamine faibles et ignorants, àune «maladie épidémique» de la religion, «presque incurable», à part peut-être par l'esprit philosophique qui «prévient les accès du mal». Mais les lois elles-mêmes se révèlent bien impuissantes face à des « enthousiasmes » délirants qui se persuadent d'être guidés par l'Esprit saint. «Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le Ciel en vous égorgeant?», demande Voltaire. Deux siècles plus tard, la question n'a rien perdu de son angoissante pertinence.


 
 
Bonheur
Avec les Lumières, la quête du bonheur évince celle du salut. Plus question de subir une vie de mortification pour rejoindre un hypothétique paradis post mortem. Les philosophes dénoncent le mythe du péché originel, censé justifier la rareté du plaisir sur terre, et revendiquent enfin un droit inaliénable au bonheur pour l'« individu » qu'est devenu l'homme du xviiie. «Le Paradis terrestre est où je suis», proclame « le Mondain » (1736) de Voltaire, n'hésitant pas à chanter le luxe et le bien-être, et à faire de la jouissance terrestre le seul bonheur à notre portée. Cette quête ne risque-t-elle pas de nous entraîner vers la plus asociale des courses aux délices ? Au contraire, affirme par exemple Helvétius, le plaisir nous guide vers notre intérêt, et cet « intérêt bien compris » nous permet d'équilibrer hédonisme et souci d'autrui. L'égoïsme foncier peut même se révéler être le meilleur fondement de la solidarité entre les hommes : «Je veux être heureux, mais je vis avec des hommes qui, comme moi, veulent être heureux; cherchons les moyens d'être heureux sans nuire aux autres», expose l'article « société » de l'« Encyclopédie ». A rebours de la pensée à la mode, Rousseau n'adhère pas à cette vision idyllique de l'accumulation des progrès et des « petits plaisirs » correspondants. «C'est en vain qu'on cherche au loin son bonheur quand on néglige de le cultiver en soi-même», avance l'auteur d'« Emile », redoutant déjà l'émiettement individualiste des sociétés de consommation.


Religion naturelle
Hormis quelques matérialistes purs et durs, le courant des Lumières ne se réclame pas de l'athéisme, mais de la religion naturelle - du déisme notamment - qui s'oppose aux religions révélées. Ainsi Voltaire, s'il se montre d'un anticléricalisme virulent, ne veut pas pour autant abattre la religion : «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer», écrit-il dans « la Henriade ».
Les philosophes entendent faire de la raison ou « lumière naturelle » le fondement de toute connaissance, et surtout la base d'une morale universelle. Ils s'accordent à reconnaître dans la Nature un ordre, une harmonie qui prouve l'existence de l'«Etre suprême». Expression d'une rationalité des lois de la Nature ordonnée par un Dieu horloger pour Voltaire, la religion naturelle constitue l'expression d'une conscience intime chez Rousseau. «Rentrez en vous-mêmes!», invite le vicaire savoyard face à la beauté inspirante de la vallée du Pô. Dégagée de toute superstition et dogme, la Révélation n'est finalement pas autre chose que ce que la raison peut découvrir par elle-même. Telle est la loi naturelle, gravée dans le coeur des hommes. Diderot, avant de devenir athée, se réclame lui aussi de cette religion «préférable à toutes les autres, qui ne peut faire que du bien et jamais de mal».
La destruction de Lisbonne par le tremblement de terre de 1755 mettra toutefois à l'épreuve la foi déiste de Voltaire. Dans sa Correspondance, il note que «le «tout est bien» et l'optimisme en ont dans l'aile». En privé, selon Mallet du Pan, il déclare carrément que «la Providence en a dans le cul».

Paix perpétuelle
«Pourquoi les peuples se haïssent-ils?» C'est Freud qui feint de soulever la question en 1915 dans ses « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort ». Et d'avancer aussitôt l'idée que la guerre nous dépouillerait des inhibitions superficielles engendrées par la civilisation, révélant «l'homme des origines». Un être «plus cruel que les autres animaux». Une vision en tout point opposée à celle des hommes du xviiie siècle. Avec l'idée de « Paix perpétuelle », généreuse songerie formalisée par l'abbé de Saint-Pierre en 1761, on considère souvent que le wishful thinking des Lumières atteint des hauteurs stratosphériques. C'est pourtant ce genre de projets de fédérations entre Etats qui inspireront la fondation d'une Société des Nations en 1919, et celle de l'ONU, bien sûr. Si après deux déflagrations mondiales et combien d'autre sang versé le pacifisme abstrait qui en émane paraît presque coupable, on aurait tort de prêter aux Lumières un total illuminisme sur la question. Déjà Rousseau exprimait de sérieuses réserves sur la capacité d'un droit international à amortir le heurt des amours-propres nationaux. Et, côté allemand, le mérite reviendra à Kant d'avoir combattu les visions les plus schwärmerisch, autant dire « délirantes », de l'idéal cosmopolite pour élaborer des propositions nettement plus réalistes dans son « Projet de paix perpétuelle » de 1795. Reste que jamais les Lumières n'imaginèrent un instant que l'Europe, leur grand rêve, était à la veille de se suicider dans les tranchées de Verdun.
par lenuki69 publié dans : textes oral
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