le sujet

Dimanche 20 décembre 2009 7 20 /12 /2009 17:39

 désir et désert                              

                                 
Citations sur le désir

 

 

 

 

 

 

Tout ce que je fais, je le fais vite et mal, de peur de cesser trop tôt d'en avoir envie."

Paul Morand

 

A propos de chaque désir, il faut se poser cette question : quel avantage résultera-t-il si je ne le satisfais pas ?"

 

 

Epicure

 

Il n'y a que deux tragédies dans la vie : l'une est de ne pas avoir ce que l'on désire ; l'autre est de l'obtenir."

 

 

George Bernard Shaw

 

 

"On met plus de passion à obtenir ce qu'on n'a pas qu'à conserver ce qu'on a."

 

 

Stendhal

 

"On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère."

 

Jean-Jacques Rousseau

 

 

"Un jour vient où vous manque une seule chose et ce n'est pas l'objet de votre désir, c'est le désir."

 

 

Marcel Jouhandeau

 

Vouloir être de son temps, c'est être déjà dépassé."

 

 

Eugène Ionesco

 

Les hommes ne veulent pas ce qu’ils font, mais ce en vue de quoi ils font ce qu’ils font."

 

Platon


passion 

« Le désir est l'appétit de l'agréable »  

Aristote

« La séduction est de l'ordre du rituel, le sexe et le désir de l'ordre du naturel. »

Jean Baudrillard

« C'est le désir qui crée le désirable, et le projet qui pose la fin. »

Simone de Beauvoir

« Prouver est un désir de savant ou de policier. Accueillir est un désir d'amoureux »

Christian Bobin

« Si l'on devait vivre éternellement, tout deviendrait monotone. C'est l'idée de la mort qui nous talonne. C'est la hantise et le désir de l'homme de laisser une trace indélébile de son éphémère passage sur cette terre qui donnent naissance à l'art. »

Brassaï

« Publicité: tu appelleras liberté de réaliser ton désir la soumission à ceux qui te l'ont inspiré »

Bruno Hongre dit François Brune

« ... s'il est une chose qu'on puisse désirer toujours et obtenir quelquefois, c'est la tendresse humaine »

Albert Camus

« Le temps me presse, l'angoisse croît, l'espoir s'étiole et malgré cela, je vis de mon désir de vivre et je voudrais reculer le terme fatal »

Miguel de Cervantès

« Il existe deux sortes de révolutionnaires; les uns désirent la Révolution avec la Liberté: c'est le très petit nombre; les autres veulent la Révolution avec le Pouvoir: c'est l'immense majorité »

François René, vicomte de Chateaubriand

« La psychologie de l'Homo economicus est réduite à la validation de ses interêts. Il ne poursuit que ses désirs, dépourvu d'épaisseur sociale. Le je pense donc je suis, devient je désire donc je suis »

Maxime Drouot, dit Maxime Chattam

Quand on désire savoir, on interroge. Quand on veut être capable, on étudie. Revoyez sans arrêt ce que vous savez déjà. Etudiez sans cesse du nouveau. Alors vous deviendrez un Maître »

Confucius

« Etre supérieur aux autres n'a jamais représenté un grand effort si l'on n'y joint pas le beau désir d'être supérieur à soi-même

Claude Debussy


Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 19 décembre 2009 6 19 /12 /2009 08:26


changer désirsExpliquer ce texte de Descartes, extrait du Discours de la méthode, troisième partie:

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses; et ils disposaient d'elles si absolument qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.

Explication


 
La maxime du bonheur, selon Descartes : faire ce qu’il faut pour être content. Or on est content quand on a tout ce qu’on désire, ou quand on n’est privé de rien de ce qu’on désire, ou quand on sait qu’on peut acquérir ce qu’on désire et qui nous manque. Et, a contrario, on ne peut manquer d’être malheureux quand on désire des choses qu’on ne peut avoir, impossibles à obtenir, et qu’on continue à désirer malgré tout. En un mot est malheureux celui qui désire des choses qu’il n’est pas en son pouvoir d’acquérir, parce qu’elles ne dépendent pas de lui, mais sur la possession desquelles il compte cependant, jugeant qu’il n’est pas impossible qu’elles lui adviennent. Au fond, Descartes, ici, ne nous propose-t-il pas son secret du bonheur ? Mais une telle sagesse est-elle facile à acquérir ? L’impossible n’est-il pas inscrit au cœur de tout désir, si le propre du désir est d’être toujours au-delà, en excédent ?

Pour ne pas être malheureux, il vaut mieux se maîtriser soi-même (se vaincre) que chercher à maîtriser le cours des choses, les circonstances, sur lesquelles on n’a pas de prise. Pour cela, il faut limiter ses désirs aux choses qu’il est en son pouvoir d’acquérir, ce qui est ne compter que sur soi, et non pas sur ce qui peut advenir sans qu’on n’y puisse rien, pour acquérir ce qu’on désire. Il faut donc accorder ses désirs à ce qu’on peut faire et non pas ses désirs à ce qui peut arriver, qui n’est pas en notre pouvoir, enchaînement des événements ou ordre du monde (la fortune).

La difficulté d’être heureux ne vient pas de la difficulté de distinguer entre les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas : les seules choses qui sont entièrement en notre pouvoir sont nos pensées, qu’il dépend de nous  de conduire comme il faut, les événements, eux, sont extérieurs, de sorte que quand nous avons fait ce que nous pouvions, ce qui peut arriver sans que nous n’y puissions rien doit être considéré, non comme une possibilité qui nous a été offerte ou refusée, mais comme quelque chose d’absolument impossible ; cependant n’est-il pas difficile de se pénétrer, dans la pratique, de cette croyance que nous ne pouvons nous plaindre de manquer d’aucun des biens dont la possession ne dépend pas de nous ?

Car enfin il est difficile de ne pas faire de différence entre les biens dont on peut se plaindre qu’ils nous manquent et ceux qu’on n’a pas parce qu’on n’a pas à les avoir ; de ne pas plus désirer être sain, étant malade, que d’avoir des ailes pour voler comme les oiseaux ; d’assimiler les biens dont on est privé, dont on croit qu’ils nous sont dus, aux choses qui ne sont pas de notre nature de posséder, parce qu’elle n’est que ce qu’elle est. La difficulté est de se pénétrer de cette idée que les seuls biens dont nous pouvons nous plaindre d’être privés sont ceux dont nous sommes privés par notre faute. Nous n’avons donc jamais à nous plaindre que de nous-mêmes. Que tous les autres biens, quels qu’ils soient, s’ils nous manquent, sont tous de la même espèce que ceux que nous n’avons pas parce qu’il est impossible, à cause de la limitation de notre nature, de les avoir : ne pas posséder les royaumes de Chine ou du Mexique, ne pas être en bonne santé, ne pas être libre étant en prison, ne pas avoir de corps de diamant ou des ailes, tous ces manques sont d’une seule et même espèce. La vertu est dans la difficile pensée que, quand nous avons fait de notre mieux, tout ce qui arrive, et qui ne dépend pas de nous, est comme il doit nécessairement arriver ; de sorte que nous cessions de nous plaindre de ce qui nous arrive comme de ce que nous n’aurions pas voulu et pas mérité, ce qui est faire, comme on dit, de nécessité vertu.

Pour s’accoutumer à ne désirer que ce qu’on peut acquérir, à borner ses désirs à ce qui est en notre pouvoir, afin de se persuader que rien n’est entièrement en notre pouvoir que nos pensées, il faut un long exercice, et une méditation souvent reprise, dont les stoïciens avaient le secret. L’exemple des stoïciens est significatif. Il est cité pour cela, et seulement cela, qu’il montre ce que peut la pensée quand, sans cesse occupée à rejeter du côté de l’ordre nécessaire est inéluctable de la nature, à quoi nous ne pouvons rien, tout ce qui n’est pas la pensée, elle parvient à se persuader parfaitement qu’absolument rien n’est en notre pouvoir, que nos pensées. Les stoïciens ont montré par leur exemple que la pensée peut tout, quand elle rassemble tout le pouvoir que nous pouvons avoir dans le seul pouvoir que nous avons sur nos pensées, c’est-à-dire nos jugements. Si on veut que ce qui arrive arrive comme on voudrait, alors on est malheureux : si, étant pauvre, on veut être riche, on est malheureux. Mais si on veut ce qui arrive comme il arrive, alors on a tout ce qu’on veut et on est heureux : on est riche ou on est pauvre, c’est égal ou indifférent, puisqu’il ne dépend pas de nous d’être riche ou pauvre mais qu’il dépend de nous de juger que ce qui arrive (être riche ou pauvre) arrive comme il arrive. Ainsi le sage stoïcien, ayant tout ce qu’il veut, est plus riche que le riche qui en voudrait toujours plus ; plus puissant, puisque rien de ce qui arrive n’entame ni ne diminue la puissance de juger, que le puissant qui n’est jamais assez puissant et veut l’être plus encore ; plus libre, puisque rien ne détermine son jugement, que l’homme libre qui veut l’être plus encore ; plus heureux, puisqu’il a tout ce qu’il veut, que l’homme qui, ayant beaucoup, veut plus encore…

 

temperance 

Critique du texte de Descartes

(Vaincre ses désirs plutôt que l’ordre du monde).

 

Présupposés : *  l’ordre du monde, posé comme stable, qui ainsi serait la norme des désirs.

                         *  les désirs, posés comme indépendants et préexistants, seraient la norme de

l’ordre du monde. Cette unilatéralité des définitions ne tient-elle pas à l’absence de point de vue génétique (qu’est-ce qui produit… ) ?

 

On peut changer ses désirs à il existe un libre-arbitre psychologique. Or Spinoza nie celui-ci (volonté autonome) : les désirs sont régis par une causalité nécessaire (car naturelle).

Cf. aussi Freud.

 

Il existe un ordre du monde  Ordre = réalité objective, inflexible (l’ordre cosmique chez les stoïciens par exemple ou  création divine chez les chrétiens). Ordre du monde = à la fois structure physique et ensemble des rapports humains réglés selon des normes naturelles ou divines. Or, Marx et Spinoza contestent l’idée d’un tel ordre, stable. Pour Marx, il n’y a pas « d’ordre social naturel » (il ne résulte que d’un processus d’idéalisation et d’éternisation de l’ordre établi par ceux qui en tirent bénéfice).

   

 

 

 

                                                                              

Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /2009 07:20
désir amoureux-copie-1


Expliquer le texte suivant :

Celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme. […] Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « Je vous aime parce que je me suis librement engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même ? » Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’Autre se détermine elle-même à devenir amour – et cela, non point seulement au commencement de l’aventure, mais à chaque instant – et, à la fois, que cette liberté soit captive par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains. Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte mais une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu.

Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant (1943),
Gallimard, pp. 434-435

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Explication:

Le problème   Aimer, est-ce vouloir priver l’autre de sa liberté ? On reproche souvent à l’amour d’être possessif, tout en pensant que cette possessivité est la conséquence nécessaire de l’intensité des sentiments (cf. amour non jaloux : est-il sincère ?). La relation amoureuse ne se réduit pas au simple effet d’un sentiment réciproque, elle prétend à l’exclusivité. Ce que chacun attend de l’autre, alors, ne serait-ce pas qu’il renonce à sa liberté et qu’il le fasse librement, ce qui semble contradictoire ? Sartre n’analyse l’amour, ici, ni du point de vue psychologique (révélant ce qu’est la nature humaine) ni d’un point de vue moral (dénonçant les attitudes égoïstes des amants), mais du strict point de vue de la liberté, la liberté de conscience étant alors l’enjeu de l’amour.

Compréhension du texte  Aimer, c’est vouloir être aimé. On pourrait penser alors que l’amour donné augmente à proportion de l’amour reçu, mais la réalité n’est pas aussi simple : « Il arrive qu’un asservissement total de l’être aimé tue l’amour ». Ce n’est pas une loi générale (« il arrive que… ») mais le cas est suffisamment fréquent pour être pris en considération. Sartre part de l’exemple des relations amoureuses pour réfléchir sur la liberté, car c’est de liberté qu’il est question dans la désaffection entraînée par l’asservissement excessif de la personne aimée. « Le but est dépassé » : le but, c’est-à-dire posséder l’autre d’une certaine façon. Ainsi la désaffection révèle ce que l’on désirait vraiment : non pas transformer l’autre en automate, non pas le posséder comme on possède une chose, mais « posséder une liberté comme liberté ». Une liberté, c’est-à-dire un être conscient, qui est capable de surprendre et d’échapper à celui qui l’aime, qui peut résister parfois, et surtout un être qui peut aimer, car on ne peut appeler amour un sentiment contraint. Vouloir l’amour d’autrui, c’est donc vouloir une décision libre. Mais telle est la contradiction de l’amour : cet engagement libre n’était pas non plus ce que voulait l’amant. « Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? ». Cette question signifie que la forme pure de la liberté, par laquelle le libre arbitre se détermine sans autre raison que d’affirmer sa propre liberté, est étrangère à l’amour, qui pourtant l’exige. La fidélité est, à ce propos, une vertu à double tranchant. Comme toute vertu, elle suppose une décision volontaire ce qui suppose en même temps que l’infidélité est une possibilité, voire une tentation. « Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment ». Il faudrait que l’aimé soit fidèle, mais il faudrait aussi que la question ne se pose pas ; or il faut aussi qu’elle se pose, sinon il n’y a plus d’engagement. Cf. les contradictions de la notion de sincérité. Est sincère celui qui ne ment pas. Oui, mais un amour sincère est un amour profond, qui ne se force pas, et qui même ne peut s’empêcher d’aimer. Or la sincérité est une vertu. Que peut faire la volonté pour ne pouvoir s’empêcher d’aimer ? C’est pourtant cela qu’espèrent  l’un de l’autre ceux qui s’aiment. Aimer, ce serait donc vouloir être aimé par une liberté qui « se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains ».

Nous sommes ici au cœur de la relation amoureuse. Le sentiment délicieux qu’il y a à recevoir tout l’amour d’un être qui s’abandonne ne vaut que parce que cet être est libre de se reprendre à tout instant, et parce que cet abandon n’est pas la conséquence d’un déterminisme tristement universel mais le don précieux d’une liberté, qui pourtant fait comme si elle ne pouvait faire autrement, emportée qu’elle est par la vérité de l’amour. Le terme de jeu (« une liberté qui joue ») peut se prendre en 3 sens :

  • Jeu = intervalle à possibilité de se déplacer librement.
  • Jeu comme activité ludique par laquelle on se détache de la réalité. Or l’amour n’est-il pas aussi une parenthèse dans la vie quotidienne ?
  • Jeu = ce qu’accomplit l’acteur (sens directement visé par le texte).

Tout amour ne serait-il alors que la comédie, la comédie d’ « une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu » ? Il faut se garder ici de tout moralisme (« quelle hypocrisie ») ou de tout cynisme (« tout n’est que comédie »). S’il y a jeu, c’est d’abord parce qu’on ne peut faire autrement. Tout est pose, si l’on veut, dès qu’il est question de la nature profonde d’un être libre. Qui choisit de dire ce qu’il a d’essentiel joue à faire oublier que ce dire est d’abord le résultat d’un choix. Or tout choix, en même temps qu’il prouve ma liberté, représente un sacrifice de celle-ci, puisque choisir c’est renoncer à des possibilités qui me semblaient désirables, sans quoi je n’aurais pas eu à choisir. C’est pourquoi le choix qui peut contenter une liberté est paradoxalement le choix qui s’impose tellement qu’il n’y a plus à délibérer. Le jeu de l’amour est plus à même de se connaître lui-même comme jeu, sans pour autant perdre de sa sincérité.

liaisons-dangereuses-88-16-g-copie-1

Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /2009 16:44



Nous savons tous que nous allons mourir. Cette certitude-là nous définit comme humains, aussi sûrement que la conscience de soi, ou la capacité de changer d’avis. C’est moins la mort en elle-même qui est lourde, que l’idée de la mort. Car il n’y a pas d’expérience de la mort comme telle : comme le démontre Épicure, tant que nous vivons, la mort n’est pas là, et la mort n’est là que si nous ne sommes plus. D’aussi loin qu’un vivant revienne, il ne reviendra jamais d’entre les morts. Est-ce à dire qu’il est toujours trop tôt, ou trop tard, pour parler de la mort ? Mais à défaut de parler de la mort elle-même, nous avons les moyens et le devoir de réfléchir sur notre condition d’êtres mortels. En effet, quel sens donner à la certitude de notre mort ? à une existence qui se résume à vivre pour mourir ? La mort ne frappe-t-elle pas d’absurdité le moindre de nos actes ? Quelle espèce de morale prend en compte l’éminence et l’imminence de notre trépas ? Pourquoi bien agir si nous ne sommes que des morts en sursis ? Pourquoi vivre, alors que nous allons mourir ? La mort emprunte le visage que la vie donne à nos angoisses, car on peut affirmer que toutes nos angoisses se résument à celle-là. Comment supporter la finitude de notre existence de mortel ? Comment ne pas se désoler d’avoir à mourir un jour ?

Faut-il s’évertuer par tous les moyens, à oublier que nous allons mourir, ou, à l’inverse, réhabiliter l’inquiétude devant la mort ? Comment ne pas désespérer d’une vie que la mort rend désespérante ? Il semble que confrontés à la certitude décourageante de notre mort, nous puissions réagir, grosso modo, de deux façons antinomiques : soit la mort n’est pas tenue pour un terme, mais pour le commencement d’une vie éternelle dont la « réussite » dépendrait de notre comportement ici-bas (en cela, toute théologie, voire toute métaphysique n’a-t-elle pas pour but de nous soustraire à l’idée de la mort, ou de nous affranchir de l’absurdité d’une vie qui ne tend que vers son terme ?), soit la mort est un terme radical, et alors nombreux sont ceux qui, arguant du fait qu’on ne vive qu’une fois, déclarent qu’il nous faut profiter de chaque instant comme s’il était le dernier, c’est le sens du « Carpe diem » épicurien. Quelle vie, en somme, déduire de la certitude d’avoir à mourir un jour ? Telle est la question qui résume toutes les autres, ou le meilleur objet que la philosophie puisse se donner.

Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /2009 23:41



Désir de désir ( Hegel )


Autrui : l’horizon permanent de ma propre existence, le « médiateur indispensable entre moi et moi-même ». C’est pourquoi, pour acquérir ma propre identité de sujet, pour satisfaire mon désir d’être moi-même, il faut que je me cherche  à travers autrui, sans me perdre ou m’aliéner pour autant. C’est en ce sens que la quête de soi passe par la médiation d’autrui.

              Cf. Hegel : tout désir est l’expérience d’une altérité.

Le désir, en visant des objets, fait de ces objets des objets pour moi : il nie leur indépendance, leur altérité pour se les approprier et en jouir, tout en faisant l’expérience de leur indépendance irréductible.

Ex : la pomme qui, désirée, sera consommée, mais le désir renaît et un autre objet se présente pour être nié. La conscience perçoit alors la nécessité de l’objet. Si elle peut assimiler les choses, elle ne peut s’assimiler à elles sans se réifier, c’est à dire s’aliéner dans l’univers des choses, perdant son identité en se perdant dans les objets.

Pour que la conscience puisse se trouver elle-même, il ne faut pas que l’objet soit radicalement autre, mais à la fois même et autre, moi en même temps qu’objet, pour que je puisse me reconnaître en lui. Or seule une autre conscience peut remplir cette exigence.

Ce que l’autre désire, j’en viens à le désirer aussi. Son désir me désigne l’objet comme ayant une valeur ( digne de convoitise, agréable à posséder ). Cf. les mouvements de mode comme valorisation soudaine et provisoire d’un  produit.

Pourquoi désirer ce que désire autrui ? Pour qu’il m’admire, qu’il m’estime. L’objet n’est  donc qu’un prétexte : mon vrai désir, c’est le désir de l’amour d’autrui.

Pour Hegel, le désir humain fondamental n’est pas désir de consommation de l’objet, désir de plaisir ou de jouissance physique ( cf. l’animal ) mais désir de reconnaissance, c’est à dire désir du désir d’autrui, c’est à dire désir d’être reconnu par autrui comme un être qui a une valeur ( qui est donc désirable ).

Ex : si j’étais un naufragé solitaire, m’importerait-il d‘être élégant, de posséder ceci ou cela ? De même le goût de la compétition : vouloir être le meilleur ( dans les affaires, les études, les jeux, le sport, etc..). Je me soucie infiniment de ce qu’autrui pense de moi.

En somme, derrière tout désir de possession d’objet, de réussite, se cache notre désir fondamental, le désir de reconnaissance, qui n’est autre qu’un désir d’être.

Le désir atteint sa vérité dans la reconnaissance des consciences. Il m’échappe toujours, il n’est pas mien mais le nôtre ; il n’est jamais solitaire, mais toujours solidaire d’une relation entre les consciences.

 

Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /2009 19:17



L’existence de l’inconscient peut-elle constituer l’alibi de l’inconscience ?


Analyse des termes du sujet

existence 

  nom féminin singulier 

le fait d'exister, d'être (existence d'un gisement de pétrole) 

 

la vie, prise dans sa durée, dans son continu (avoir une existence de miséreux, connaître une existence paisible) 

 

 le fait d'avoir une réalité (découvrir l'existence d'un testament) 

 

durée (un journal qui a 6 mois d'existence) 

 

inconscient 

  adjectif masculin singulier 

qui est évanoui 

 

 qui n'est pas conscient, qui ne se rend pas compte de ses actes 

 

qui échappe à la conscience 

  •   nom masculin singulier 

celui qui n'est pas conscient, qui ne se rend pas compte de ses actes 

 

 mécanismes psychiques qui n'obéissent pas aux lois de la conscience

Qui n'a plus conscience de son existence et de la réalité qui l'entoure, qui a perdu connaissance ; évanoui : Demeurer plusieurs minutes inconscient après une commotion.

Qui n'a pas conscience de quelque chose, qui ne s'en rend pas compte, par insouciance, légèreté d'esprit, etc. : Enfant inconscient de ses actes.

Se dit d'un acte qui se produit sans que celui qui le fait en ait conscience : Mouvement inconscient.

Relatif à l'inconscient ; dans la seconde topique freudienne, se dit aussi bien du ça, du moi, que du surmoi.

 

alibi 

  •   nom masculin singulier 
  •  (droit) moyen de preuve de l'impossibilité d'être en un lieu donné à un moment donné 
  • excuse 

 

inconscience 

 nom féminin singulier 

caractère de ce qui échappe à la conscience 

 

perte de connaissance durable ou momentanée 

 

état d'une personne agissant sans comprendre la portée de ses actes 

 

 

demi-inconscience , demi-conscience 
  nom féminin singulier  (médecine) relatif à un stade de coma où reste une sensibilité sans conscience du sujet 

 

Problématisation de la question posée

La question repose sur l'apparente opposition entre la conscience et l'inconscient, avec pour articulation le terme d’alibi. En effet, l'inconscient semble d'abord s'apparenter à une série d'éléments qui sont en nous et qui pourtant nous demeurent inconnus .Or ces éléments sont le plus souvent des pulsions ou des désirs, c'est-à- dire qu'ils peuvent nous pousser à commettre des actes malgré nous. En quoi le recours à l'inconscient pourrait-il être l'alibi de l'inconscience ? Commençons par nous interroger sur le sens du mot alibi. Un alibi est ce qui fournit une excuse, ce qui permet de mettre hors de cause. Il semble alors qu'invoquer l'inconscient permette d'excuser mes actes et mes paroles en faisant de moi un être qui n'est plus responsable. En effet, l'hypothèse de l'inconscient conduit à penser que "Le moi n'est pas maître dans sa propre maison" pour reprendre la formule de Freud. Il s'agit en ce cas de penser qu'il y a un autre maître que moi. Dans ces conditions, on peut être conduit à affirmer que ce n'est pas moi en tant qu'être conscient qui décide de mes actes ou encore de mes paroles. On peut alors montrer en quoi le recours à l'inconscient conduit à constater que le sujet est dépossédé de sa maîtrise. C'est d'ailleurs en ce sens que Freud montrera que l'hypothèse de l'inconscient produit la troisième grande blessure narcissique de l'humanité. Mais cela n'est-il pas une bonne excuse, une excuse facile ? Comment  concilier le recours à l'inconscient et la responsabilité ? En effet, en tant qu'homme, ne suis-je pas toujours un être responsable qui doit répondre de ses actes? Ici, on doit  mettre en rapport les terme d'inconscient et d'inconscience. Quand on dit d'un individu qu'il fait preuve d'inconscience, on signifie qu'il agit sans réfléchir aux conséquences de ses actes. On peut alors montrer en quoi l'existence de l'inconscient n'implique pas nécessairement l'absence de réflexion.


Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /2009 19:10



La conscience définit-elle l’homme ?

 

Problématisation de la question posée

 

On définit traditionnellement l'homme comme un être doté de conscience (cf. Descartes). Mais cette définition est-elle bien légitime ? Si on définit l'homme par la conscience, il faut alors se demander en quoi la conscience est une spécificité humaine, en quoi on ne peut pas l'accorder aux choses et aux animaux par exemple.. Afin de montrer en quoi la conscience est une spécificité humaine, on doit alors parvenir à définir précisément ce qu'il faut entendre par conscience. En effet, si la conscience consiste à sentir par exemple, on peut accorder la conscience à l'animal, tout au moins à certains. On peut ici partir alors tout simplement de cette définition : l’homme est un être de conscience et c’est cette conscience qui permet, par exemple, de le distinguer de tout objet, de toute chose. Mais il s’agit alors de préciser ce qu’il faut entendre par conscience ici. En effet, on pourrait rétorquer que certains animaux ont des degrés de conscience et donc n’en sont pas dénués. Dès lors, la conscience ne suffirait pas à définir l’homme. Ainsi, sans rentrer nécessairement ici dans un débat sur l’animal et la conscience, ce qui conduirait à sortir du sujet, vous pouvez simplement commencer par constater et montrer que l’homme n’est pas un être vivant comme les autres, il ne se contente pas de se nourrir, il est aussi un être qui peut réfléchir, penser. Deux références peuvent être utiles ici : Socrate lorsqu’il montre qu’il ne sait qu’une chose c’est qu’il ne sait rien et Descartes lorsqu’il énonce son « je pense donc je suis ». Si on entend par conscience cette capacité à se saisir soi-même alors l’homme semble être le seul être de conscience et se distingue alors des choses et des autres êtres vivants. Avons-nous pour autant réglé le problème du sujet ici ? En effet, si on définit ainsi l’homme comme un être de conscience, peut-on alors dire que la conscience suffit à définir l’homme ? Il ne faudrait peut-être pas oublier qu’un homme c’est aussi un corps, aussi un être de désirs, d’envies… et qu’il y a en l’homme une dimension qui dépasse sa conscience. On peut alors montrer qu’il n’y a pas que la conscience qui permet de définir l’homme si on entend par conscience le sens que nous lui avons accordé plus haut. Plusieurs pistes sont alors possibles : on peut, par exemple, montrer que l’homme est aussi un corps et que ce corps peut échapper à sa conscience ; mais on peut aussi montrer que la conscience ne représente pas la totalité de la vie psychique de l’individu humain. Ici, on peut alors aborder la question de l’inconscient en se  demandant s’il ne permet pas tout autant de définir l’homme que la conscience. On  remarquera que c’est alors en fonction du sens qu’on accorde au terme de conscience que l’on peut faire évoluer sa réflexion. Certes, la conscience entendue comme cette capacité qu’a l’homme de savoir ce qu’il fait et ce qu’il pense semble bien lui être une caractéristique propre (c’est ce que vous pouvez montrer), mais il y a peut-être aussi une dimension propre à l’homme qui dépasse cette conscience. Enfin, on peut aussi penser aux analyses de Sartre, dans L’existentialisme est un humanisme, lorsqu’il pose que l’homme n’est pas prédéfini (ce qui suppose une conception théologique), mais qu’il se définit lui-même au travers de ses actes. En ce sens, peut-on définir l’homme, c’est-à-dire le déterminer à l’avance à être ce qu’il est ? Ou encore lui assigner arbitrairement des limites ? Cf. aussi Rousseau et ce qu’il nomme la perfectibilité de l’homme…Bref, y a-t-il un sens à vouloir définir l’homme, que ce soit par sa conscience, son corps, son inconscient ou toute autre qualité jugée essentielle ?

 

Développement possible

1. Dans la tradition philosophique, depuis Descartes, la conscience est considérée comme constituant l'essence de l'homme. L'essence, c'est-à-dire: ce qui lui est propre, qu'il est le seul à posséder, et qu'il possède de manière innée, de sorte que l'essence est inséparable de l'existence même de l'être considéré. Cf. le cogito et les conclusions qu’en tire Descartes : la substantification de la conscience, la pensée comme essence de l’homme, le dualisme, etc. On peut aussi évoquer Pascal ici : la pensée est ce qui constitue la dignité de l’homme, ce qui le distingue radicalement de tout ce qui existe. En ce sens donc la conscience ne définit-elle pas l’homme ? Enfin qui dit dignité dit moralité. La conscience, comme conscience de soi, n’est-elle pas ce qui fait de l’homme un être moral, capable de se juger ? La morale de l'homme a quelque chose de spécifique, elle s'organise de façon réfléchie. Ainsi, lorsque l'être humain agit pour la justice, il agit pour quelque chose dont il forme une idée et vers laquelle il peut se tourner avec une intention libre, ce qui est tout à fait différent. Lorsque, par exemple, l'empereur Alexandre fait preuve de magnanimité (grandeur d'âme) quand il refuse d'être le seul à se désaltérer devant ses troupes assoiffées (ils sont alors en campagne et en plein désert, des étrangers offrent un casque d'eau à Alexandre), il le fait en vertu d'une idée de la justice vers laquelle il tourne son intention, au lieu de se laisser aller à la satisfaction pulsionnelle de son besoin. Kant remarque ainsi que ce qui définit la morale, c'est la pureté d'une volonté (une volonté bonne) tournée vers l'universalité d'une raison.
On peut donc sans difficulté dire que l'homme est un sujet en un sens différent de l'animal, c'est un sujet moral, capable de former l'idée du Bien et de la respecter.

2.  Mais il semble que la conscience ne soit pas inséparable de notre être: on peut perdre conscience. Or, on ne peut pas perdre son essence. Descartes n'admettait pas l'idée d'un inconscient. Mais Leibniz, puis surtout Freud, ont mis en lumière de bonnes raisons de penser que tout ce qui se passe dans notre esprit n'atteint pas notre conscience. De même que l'on marche sans avoir conscience du mouvement de chacun de nos muscles, l'usage de la parole met en jeu des mécanismes complexes que nous ne savons pas expliciter. La conscience n'est pas essentielle à notre être, elle n'en est pas inséparable, puisqu'elle n'est pas innée. La conscience s'acquiert au cours des premières années de la vie. Elle n'est pas là dès la naissance: l'enfant apprend assez tardivement à dire Je, à parler à la première personne, parce que cela présuppose déjà une conscience de sa propre identité. De même, il n'est pas capable de reconnaître d'emblée sa propre image dans un miroir. Il ne comprend d'abord même pas qu'il ne s'agit que d'une image, il croit voir un autre enfant que lui. C'est seulement vers trois ans selon J. Lacan (plus tôt selon des études plus récentes) que l'enfant comprend qu'il a affaire à une image, et à une image de lui-même.
Qu'est-ce qui constitue alors l'essence de l'homme, si ce n'est pas la conscience?

3.  Ne serait-ce pas que l’homme, justement, n’a pas d’essence , qu'il est un être sans essence ? On peut difficilement définir l'homme par une faculté sans lui attribuer en propre ce qui appartient aussi à d'autres, ou sans exclure une partie de l'humanité dans la définition de l'homme. En effet, si l'on définit la conscience comme l'essence de l'homme, que fait-on alors du nouveau-né? Faut-il considérer qu'il n'est pas humain? Et le fou? Le seul moyen de définir convenablement l'humanité, c'est-à-dire sans exclure aucun être qui puisse y prétendre, et sans y inclure les autres, c'est de considérer l'homme justement comme un être sans essence: ce qui définit l'humanité, c'est justement de ne pas pouvoir être enfermée dans une définition unique, c'est sa mobilité et sa diversité. Il n'y a guère de facultés innées chez l'homme, sinon précisément le pouvoir d'acquérir, la faculté d'apprendre. J.J. Rousseau nomme cette capacité la perfectibilité [Voir étude du Discours sur l'inégalité]. Dès sa naissance, un animal est pratiquement tout ce qu'il sera toute sa vie. Ses facultés, notamment celles qui sont propres à son espèce, comme de nager ou de voler, sont très vite développées. En revanche, un homme à la naissance n'est encore rien; parce qu'il a beaucoup à apprendre. La perfectibilité se traduit aussi par le fait que l'homme "est sujet à devenir imbécile", dit Rousseau. Ce qui n'est pas inné, on peut le perdre. Ce que l'on apprend, on peut aussi l'oublier. C'est pourquoi même les formes de régression telles que la sénilité ou la folie sont des marques de l'humanité de celui qui en est atteint. C'est justement parce qu'il est un homme qu'il peut perdre ce qu'il a acquis. Ce qu'il avait acquis ne relevait pas de l'instinct, mais de l'apprentissage. Cf. aussi Sartre : « l’existence précède l’essence ». Néanmoins, la conscience morale, au moins formellement, ne serait-elle pas susceptible, en ce sens, de permettre à l’homme de se définir ? Car pour pouvoir se définir, ne faut-il pas que l’on soit conscient de ce que l’on est et de ce que l’on fait, même si cette conscience de soi peut être source d’illusions. Car enfin comment sortir de l‘illusion sans prendre conscience de celle-ci ?


 

Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 5 juin 2009 5 05 /06 /2009 19:39



Etre un sujet ?


Selon l’opinion la plus commune, la philosophie n’est qu’un ensemble de théories éloignées de toute réalité concrète.

Exemple de Thalès :

« Thalès observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir…. » Platon Théétète, 174a.

 

De plus, la philosophie ne satisfait pas aux critères d’utilité et de rentabilité de notre société marchande.

Alors à quoi bon l’enseigner ?

Cf . double invitation de la société : + faire de l’animation ( les cafés philo )

                                                          + érudition pointue à l’Université.

Or la philosophie est une activité concrète et pratique. Certes la philosophie prend une distance critique, mais à l’égard des idéologies et du prêt à penser, pas à l’égard du réel et de la vie.

Elle exige de la patience et de la rigueur, valeurs peu prisées aujourd’hui. Mais les grands thèmes de la philosophie n’ont rien d’abstrait : amour, bonheur, justice, vérité…

Or non seulement la philosophie parle de la vie, mais elle est elle-même une pratique, un mode de pensée indissociable d’un mode d’être au monde.

Cf. différence entre science et philosophie :

                             + science : se définit par son objet ( vivant, matière,faits sociaux etc.. .)

                             + philosophie : n’a pas d’objet spécifique. Elle est une méthode pour transformer notre regard sur le monde, un style de pensée qui renouvelle notre rapport aux choses, mais aussi à nous-mêmes. La philosophie est moins une forme de connaissance qu’une forme d’existence.

Cf. étymologie : philo, qui renvoie à amour et désir, et sophia à sagesse qui signifie à la fois savoir et savoir être.

C’est pourquoi le philosophe est celui qui aime la sagesse. Sachant qu’il ne la possède pas, il la recherche et, ce faisant, se transforme lui-même afin de mieux vivre.

D’où même extension de deux questions : « qu’est-ce que la philosophie ? » et « qu’est-ce qu’être un sujet, une subjectivité ? ».

Certes, l’histoire de la philosophie n’a pas toujours traité explicitement du sujet. Ainsi « subjectif » n’est reçu dans l’usage qu’au XIX° siècle.

L’idée de sujet, pour qualifier l’être conscient de soi, se désignant à la première personne, est généralement associée au « Je pense donc je suis » de Descartes. Or, pour lui, sujet a sens du latin sub-jectum : « ce qui est sous-jacent », « ce qui se tient en dessous ».

La question du sujet semble donc tardive.

Mais ce qu’on peut entendre par « sujet » n’est pas prioritairement le fondement de la pensée  (cf. Descartes ) mais quelque chose de plus primordial, qui remonte au moins à Socrate : la recherche de soi-même, le souci de soi.

Cf. Michel Foucault : « chercher quelles sont les formes et les modalités du rapport à soi par lesquelles l’individu se constitue et se reconnaît comme sujet ». L’usage des plaisirs.

Ce qui suppose une double recherche :

                   + l’expérience d’une métamorphose intérieure du sujet

                   + l’histoire des métamorphoses du sujet dans notre culture.

 

 

A ) Morale et éthique.

 

Cf. les habitudes dans la vie de tous les jours. Chacun se comporte le plus souvent selon les usages, les coutumes qui ont cours dans sa culture ou son milieu.

Ex : abandon des châtiments corporels sur enfants, qui implique l’intériorisation inconsciente de cette norme sociale.

Ainsi toutes sortes de règles tacites ordonnent, dans chaque culture, les relations aux autres. C’est ce qu’on appelle la morale : l’ensemble des règles de conduite considérées comme valables dans une société donnée ( cf. morale vient du latin mos, moris- mores- qui signifie mœurs, coutumes ).

Or la morale est en concurrence avec l’éthique. L’éthos, en grec, désigne aussi l’usage, la coutume et éthikos ce qui est habituel, communément accepté. Donc, selon l’étymologie, morale et éthique apparaissent comme semblables.

Mais le mot éthique permet de cerner une dimension du comportement qui échappe à la morale. Pour reprendre notre exemple : si  nous évitons les châtiments corporels sur enfants, c’est aussi parce que nous nous faisons une certaine idée de ce qu’est un parent ( ou un professeur ) et pas seulement parce que « c’est comme ça », donc en fonction d’une certaine image de nous-mêmes. L’éthique est alors la dimension subjective et réfléchie des valeurs et des normes, la façon dont chacun se conduit et se définit comme sujet moral. En grec, en effet, éthos signifie aussi le style de conduite, la manière d’être. Donc derrière l’éthique au sens d’éthos 1 ( habitude qui a cours dans une société donnée ) il y a l’éthique au second sens d’éthos ( le style d’existence que nous choisissons ). Quelle est l’identité qui définit notre manière d’être ? Qu’est ce que cela représente pour moi d’être père, citoyen, philosophe ou…élève ? La question n’est pas alors de savoir quelles sont les règles communément suivies dans une société, mais comment le sujet se conduit par rapport à elles, s’il s’y soumet ou non, et pour quelles raisons. Bref comment il justifie – parfois conteste et réinvente – son identité de sujet moral.

Enfin, si les deux dimensions s’entremêlent constamment ( la conduite la plus personnelle est toujours articulée à des normes sociales, de même que ce qui est codé et réglementé dans la vie sociale comporte toujours une dimension intérieure ) elles sont néanmoins à distinguer.


 

 

B) Droit et politique

 

La norme à laquelle j’obéis n’est pas toujours tacite ou implicite. Elle peut être explicite et institutionnalisée : le vol et le meurtre sont interdits par la loi. Quand je travaille, me marie ou assiste à un concert, c’est à travers toutes sortes de réseaux d’échanges qui fonctionnent grâce à un certain nombre de règles ou de lois qui s’imposent à moi. Il n’y a pas de société sans droit dit positif c’est à dire sans un ensemble de normes posées et imposées par telle ou telle institution ( Etat, famille, école…). Il n’y a pas de société sans droit. Mais comment différencier droit et morale ( cf. la coutume, qui suppose des normes qui restent implicites ) ? La morale relève du rapport à soi ( la norme a été intériorisée, incorporée, elle est en moi ) tandis que le droit relève du rapport aux autres ( la norme juridique transite par une institution qui est entre moi et les autres ). De plus, les normes juridiques sont contraignantes, c’est à dire que le droit s’appuie toujours sur quelque pouvoir : la première condition pour qu’un droit soit positif, c’est à dire effectif, c’est la présence d’un pouvoir capable de faire pression par menace ou sanction. Or il n’y a pas de « pouvoir en soi » : le pouvoir est la résultante d’un certain rapport de force. Là où il y a pouvoir, il y a résistance ( enfants à parents, ouvriers à patrons, etc…). Les jeux de pouvoir / résistance définissent le champ politique ( cf. polis en Grèce qui signifie cité, mais aussi lieu public où débattre et manifester des désaccords ). La politique c’est le conflit.

D’où deux champs distincts :

+ le champ éthico-moral qui est celui du rapport à soi et où chaque société définit une série de modes de subjectivation c’est à dire des modèles d’existence qui permettent à chaque individu de se conduire comme un sujet ( au sens d’être conscient de soi et de se constituer comme agent responsable de ce qu’il fait ).

+ le champ juridico-politique qui est celui du rapport aux autres et où chaque société définit une série de modes d’assujettissement, c’est à dire des formes contraignantes qui font des individus des « sujets » en ce qu’ils sont soumis à une autorité.

De plus, dans chaque champ, il faut distinguer norme et pratique :

- la dimension de la norme regroupe les habitudes morales tacites et les règles juridiques explicites.

- la dimension de la pratique couvre les pratiques éthiques de soi ( choisir, cultiver tel mode d’existence ) et les pratiques politiques de pouvoir et de résistance ( décision gouvernementale, grève…).

 

« En somme, une action, pour être dite « morale », ne doit pas se réduire à un acte ou à une série d’actes conformes à une règle, à une loi ou à une valeur. Toute action morale (…) implique aussi un certain rapport à soi ; celui-ci n’est pas simplement « conscience de soi », mais constitution de soi comme « sujet moral », dans laquelle l’individu (…) se fixe un certain mode d’être qui vaudra comme accomplissement moral de lui-même, entreprend de se connaître, se contrôle, s’éprouve, se perfectionne, se transforme (…). L’action morale est indissociable de ces formes d’activité sur soi qui ne sont pas moins différentes d’une morale à l’autre que le système des valeurs, des règles et des interdits. »

 

( M. Foucault   Usages des plaisirs et techniques de soi      Dits et écritsIV  p.558 )

 

Un sujet est donc, dans toute culture, quelque chose de plus que ce que la morale et le droit font de lui. Il n’est pas seulement l’agent passif d’un code ; il est aussi une pratique, une activité, qui se manifeste à travers une éthique et une politique spécifiques. Il arrive toujours un moment où je cesse d’agir et de penser comme on agit et comme on pense. Car il m’arrive de m’arrêter pour m’interroger : quel est le sens de ma vie ? Qu’est-ce qui est vraiment essentiel dans mon existence ? A ce moment-là, je réfléchis à ce qui fait mon être propre, je me dis que j’aurais pu être autre, vivre une autre vie . Je ne suis pas simplement défini par mon état civil, mes habitudes, ma fonction ; mon être propre ne se réduit pas à cela et c’est cet être que je dois faire advenir pour être un sujet.

Etre un sujet, n’est-ce pas à la fois se découvrir et s’inventer ?


 

C) Hétéronomie et philosophie

 

Si la nécessité s’impose dans toutes les sociétés de fournir des cadres éthiques et politiques pour que le sujet se réalise comme sujet, il n’existe nulle part ailleurs qu’en Grèce à partir du Ve siècle avant J.C une chose qui peut rigoureusement s’appeler philosophie. Certes, nombre de cultures égalent en valeur et en dignité celle que la Grèce a inventée. Mais par rapport à elles, la philosophie représente tout autre chose.

Dans les sociétés traditionnelles, l’individu devient sujet après avoir été initié à la loi du groupe, loi censée provenir d’une source radicale d’altérité- Dieu ou les dieux. Ces cultures sont des cultures de l’hétéronomie : leur éthique et leur politique se fondent sur la soumission à un Autre. Le sujet s’accomplit en reconnaissant le caractère transcendant des règles et des normes qui fondent la communauté. Ces sociétés possèdent une sagesse, c’est à dire un savoir éthique  qui se transmet de maître à disciple, et un corps de normes juridico-morales dont les prêtres sont les gardiens.

La nouveauté radicale dans la Grèce antique, c’est que l’éthique et la politique ne s’alimentent plus à une sagesse dont certains initiés sont détenteurs, mais à une libre recherche fondée sur le dialogue et la critique. Les Grecs ont inventé l’autonomie. Cela signifie, en politique, que les lois ne sont plus censées provenir des dieux, mais qu’elles sont posées par les hommes eux-mêmes sur la place publique. Et, en éthique, cela veut dire que les individus cherchent eux-mêmes le sens de leur existence au lieu de l’hériter de la tradition. A l’initiation succède donc une forme d’auto-initiation par laquelle le sujet s’accomplit par soi-même et non plus en se soumettant à quelque Autre transcendant.

            + autonomie politique : la démocratie.

            + autonomie éthique :  la philosophie.

Selon Foucault, en effet, la philosophie consiste « au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement »

                                                                                                     L’usage des plaisirs

Mais est-il vraiment possible, sans référence à Dieu ou aux dieux, de donner sens à notre existence ? Penser autrement, n’est-ce pas penser l’Autre ? Si nous ne sommes plus sous la garantie d’une transcendance divine, ne sommes-nous pas alors condamnés à une existence médiocre, limitée à la satisfaction des intérêts de notre petit ego ( cf. « perte de sens », « déclin de la spiritualité », « ère du vide », « repli sur soi » comme expressions d’une crainte, celle de la réduction de la subjectivité à la sphère de l’individu ) ? Mais est-ce bien le rôle de la philosophie de se substituer à la théologie ? Certes, la philosophie doit maintenir l’exigence qui est la sienne, qui est de s’interroger sur le vrai sens de l’existence. Elle refuse l’idée d’une vie réduite à la platitude de notre quotidien et de nos habitudes. Mais pour se dépasser vers soi, pas besoin de se dépasser vers un Autre. Ni platitude, ni transcendance, tel est le pari de la philosophie. L’éthos philosophique authentique est un certain travail sur soi pour s’arracher à la médiocrité de la vie de tous les jours, mais sans céder à la tentation de faire de ce travail la quête d’une transcendance illusoire. Le projet philosophique est celui, initial, d’un sujet libre et autonome. Mais la tentation est grande, chez le philosophe, de se mettre en état d’apesanteur pour juger le monde à distance. D’où la tendance de la réflexion éthique et politique d’isoler, au-dessus du sujet, quelque entité métaphysique supérieure : la Nature chez les Anciens, Dieu chez les Médiévaux, l’Homme chez les Modernes. Mais quand la philosophie fait cela, elle renonce à « penser autrement » et à inventer de nouvelles formes de vie et de pensée. Au lieu de poser des problèmes, elle érige des Valeurs…

Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 9 mars 2009 1 09 /03 /2009 15:54



Ni martyrs ni bonnes soeurs face à la mort,
par Emmanuel Delporte

LE MONDE | 09.03.09 | 13h32  •  Mis à jour le 09.03.09 | 13h32



Pourquoi choisit-on de se tourner vers un métier où l'on se place quotidiennement face à la douleur, la peur, la mort ? Devenir les témoins de la maladie, de l'amputation, de l'infection, de l'hémorragie ? Tant passent dans nos lits, si peu en sortent, encore moins pleinement vivants, dotés d'un avenir, pas seulement des vestiges d'une vie déjà révolue.

Pourquoi décide-t-on que l'on va participer, chacun à son niveau, à la bataille opposant la vie à la mort, la maladie à la guérison, la souffrance à l'espoir ? Parfois un homme, une femme passent telle une étoile filante, reliée encore à la terre par quelques fils dérisoires, ventilation mécanique, seringues électriques, une vie entière ne tenant qu'à quelques piles. Quelques heures de lutte acharnée, où l'on fait un massage cardiaque, où l'on assiste le médecin qui intube, pose un cathéter veineux central, un cathéter artériel, un cathéter de dialyse, et puis, la nature reprend ses droits.

Elle rappelle à tous que nous ne maîtrisons que si peu. Et que parfois, ce peu ne suffit pas. Alors on meurt. Il faut alors annoncer aux vivants, à ceux qui restent, qu'ils ont perdu une mère, une tante, un frère ; on les rassure comme on peut et c'est dérisoire : "Oh non, ils n'ont pas souffert."

Mais l'on sait que la souffrance de la mort, elle est pour ceux qui vivent, sans l'autre désormais, et à jamais. La douleur du coeur déchire l'âme bien plus que le corps. Un homme s'écroule, tremblant, si faible face à l'inéluctable, vous prend dans ses bras, pleure, crie, et même hurle parfois. Il aurait envie de vous frapper peut-être, de se faire du mal, de dispenser sa colère et sa peine sur quelqu'un, un responsable. Non, il n'y avait plus rien à faire. Oui, nous avons tout tenté. Mais parfois, rien ne marche, parfois, tout n'est pas assez.

Et comment l'expliquer ? Comment l'accepter ? A l'hôpital, le long de ces couloirs où rôde, presque palpable, la présence de la mort, tout est mis à nu ; chaque faiblesse, chaque erreur est grossie, devient visible. On ne trompe pas la mort ni la souffrance, encore moins la maladie. Quand on travaille en un tel lieu, on fait des cauchemars terrifiants. On voit ceux que l'on aime un tuyau dans la gorge, sur ce lit ; on n'est plus un soignant, mais un visiteur. Et l'on se réveille en panique. Oui, nous comprenons ce que c'est. Nous aimons, sinon nous ne ferions pas ce métier, alors nous pouvons comprendre ce que c'est de perdre l'amour. Nous l'avons sans doute tous vécu, où alors nous le vivrons.

On découvre que l'on ne fait pas ce que l'on veut. On ne fait que ce que la nature nous autorise à faire. On ne vainc pas la mort, on essaye de rendre la vie, et c'est là toute la différence. Parfois, la vie n'est déjà plus là, tout échoue. C'est ainsi. Alors une jeune fille touche la main de sa mère, déjà froide. Elle ne peut pas supporter, cette image, ce tableau, ces fils, ces câbles, ces machines si dérisoires. Elle sort en pleurant.

Qu'est-ce qu'on y peut ? Rien, absolument rien. Certains sont très lucides, pleins de bon sens. "Il a bu, mangé et fumé toute sa vie, voilà ce qui arrive. Il était malade depuis longtemps, mais il refusait d'aller voir le docteur ; voilà ce qui arrive. On ne peut rien contre la nature ; vous faites ce que vous pouvez, pas l'impossible."

Ceux-là souvent nous remercient pour ce que l'on fait, parce qu'ils comprennent le sens de tout cela. Mieux que nous sans doute, ils comprennent pourquoi nous le faisons, ce métier. Et bien qu'on leur réponde que c'est notre métier et qu'ils n'ont pas à nous remercier, eh bien, ça nous touche, ça nous redonne espoir, courage, et ça nous aide à nous rappeler, précisément, pourquoi nous le faisons.

Car il arrive qu'on ne sache plus trop. Quand il y a trop d'échecs, trop de morts, trop de souffrance, et qu'on en prend le souffle en pleine face. Quand on a l'impression de se battre contre l'inertie, la bureaucratie, parce que pour une obscure raison politique, matérielle, budgétaire, le patient ne peut pas avoir son scanner, sa radio, son bloc opératoire, et que nous faisons face à toutes les plaintes. L'infirmier est le fantassin en première ligne, qui prend tous les coups. Quand certains jours, on n'en peut plus de brasser du sang, de la merde, de la pisse. Parce qu'à l'hôpital, quand il s'agit de vie ou de mort, tombent les masques ; on en revient au basique, aux substances premières. Il faut bien que quelqu'un y mette les mains. Eh bien, c'est nous.

Alors oui, ça nous fait du bien quand on nous dit que nous faisons du bon boulot. Nous ne sommes pas infaillibles, nous commettons parfois des erreurs, et elles sont souvent tragiques, fatales. Mais nous avons tous une conscience professionnelle exigeante, nous sommes conscients de nos responsabilités, parfois écrasantes.

Quand nous avons des nouvelles d'un homme ou d'une femme, qui allait mourir trop tôt, que nous avons aidé à vivre et qui nous passe le bonjour, ou qui nous dit qu'il ou elle vit encore, alors qu'on lui donnait 72,8 % de chances de mourir, et qu'il ou elle sait, qu'il n'oubliera jamais, à qui il le doit, alors, oui, ça nous rappelle pourquoi nous le faisons.

Nous le faisons parce que ça doit être fait. Nous sommes plus de 400 000 en France. Nous faisons trois ans et demi d'études, bientôt quatre. Nous sommes payés bac + 2. Nous ne faisons jamais grève, nous ne manifestons que rarement pour l'amélioration de nos salaires, de nos conditions de travail, de nos horaires et, quand ça arrive, c'est dans l'indifférence générale. Nous donnons beaucoup et réclamons peu. Avec les aides-soignants, les agents de service hospitalier, les brancardiers, les kinés et les médecins, nous aidons vos proches à aller mieux, quels que soient leur caractère, leur âge, leur religion, leur couleur de peau, leur mutuelle, qu'ils nous insultent ou nous remercient, et ça n'a rien de simple. Parfois tout se passe bien, parfois tout va de travers. Parfois l'un d'entre nous se trompe.

Nous ne sommes ni des jésuites, ni des bonnes soeurs, ni des martyrs. Nous sommes, avant tout et comme vous, humains. Et nous faisons ce qui doit être fait, voilà tout.


Emmanuel Delporte est infirmier en service de réanimation d'un hôpital parisien.

 

Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 23 février 2009 1 23 /02 /2009 22:13
Ce que vieillir veut dire... ( article de La Croix )

 Désormais, le temps du vieillissement représente près de la moitié de la vie humaine, et la notion d’âge devient largement subjective. Avec un objectif : « vieillir jeune »… et heureux ?
 

V
ivre c’est vieillir, rien de plus», constatait Simone de Beauvoir… Une expérience natu­relle, inéluctable, pour peu qu’on attende le temps qu’il faut, et par­tagée par toute l’humanité, si elle a la chance d’atteindre un certain âge. Le vieillissement n’est pas la vieillesse, ni la maladie, et chacun le pratique désormais durant une bonne partie de sa vie, en moyenne entre le tiers et la moitié.
  C’est une expérience nouvelle aussi – qu’à titre personnel on ne vit jamais deux fois ! –, car les conditions du vieillissement se sont largement transformées ces trente dernières années: «Une nouvelle génération est apparue, entre 55 et 75-80 ans, pour laquelle on cherche encore un mot, en par­lant de maturescence par exemple, une période qui s’allonge, avant l’entrée dans la grande ou “vraie” vieillesse, souligne Olivier de La­doucette, psychiatre et gériatre (1).

 Aujourd’hui une personne de 70 ans est dans la forme d’une personne de 60 ans il y a quinze ans, et il y a en­core une marge de progression. »
Ce que confirme à sa manière Alain, citoyen actif, grand-père disponi­ble et internaute averti : « Lorsqu’il y a quarante ou cinquante ans, on parlait de la vieillesse, j’imaginais des personnes fatiguées, voûtées, marchant lentement, etc. Je vais avoir bientôt 80 ans, et pourtant le mot même de vieillesse ne me vient pas à l’esprit. » «C’est une évolution majeure,
 reprend le psychiatre, due essen­tiellement au gain de longévité dans le dernier tiers de la vie. Cela tient aux progrès médicaux, mais aussi à l’amélioration des conditions de vie, grâce à des retraites plus con­fortables, à une alimentation plus équilibrée, à l’éducation aussi, qui aide à bien vieillir. » S’il est entendu que le vieillissement débute avec la naissance, on se bornera ici à ausculter le deuxième versant de l’existence, celui où prend fin le «silence du corps» et où, du moins selon la sagesse populaire, commence la maturité.

  « On a l’âge de nos artères »,
disait un dicton aujourd’hui un peu bousculé. Car, toujours selon Oli­vier de Ladoucette, nous avons à la fois un âge chronologique, que l’on peut calculer d’une soustraction, un âge physique, lié à notre mode de vie, et un âge social, celui de notre cerveau, de notre moral, de l’image que les autres ont de nous, de notre place dans la société : « Les notions d’âge, de vieillesse sont très floues, et résultent de la synthèse que chacun fait en lui-même de ces différents âges ; c’est éminem­ment variable d’une personne à l’autre. De plus, cet âge subjectif est différent de l’âge chronologi­que, et en général moindre : quand on a 8 ans, est vieux celui qui en a 20 ; à 50 ans, on situe la vieillesse à 78 ans, et quand on en a 70, à 85 ans ; c’est toujours 85 lorsqu’on en a 80 ! » Depuis trente ans, l’écart semble se creuser entre ces âges, et il n’y a plus guère de corrélation entre eux : « Autrefois, les hommes entraient dans la vieillesse avec la retraite, et les femmes avec la fin de la fécondité. Aujourd’hui, tout ce qui permettait une vision linéaire des âges – études, mariage, travail, retraite – vole en éclats, tant les iti­néraires sont changeants : un foot­balleur est considéré comme vieux à 35 ans, mais on peut recommencer des études à 40, avoir des enfants à 60, et tomber amoureux à 80… »
 Le praticien reconnaît qu’il ne sait plus toujours lui-même donner un
 âge à ses patients : « Beaucoup de gens font facilement dix ans de plus ou de moins que leur âge chrono­logique. Récemment j’ai examiné une dame à qui je donnais 85 ans et qui était largement centenaire. »
 Reste que l’on vieillit tou­jours, et que cela concerne de plus en plus de gens. Le corps et l’esprit se transforment, ra­lentissent ou s’élargissent (lire l’entretien p. 15), manifestent ces changements par mille si­gnes visibles à l’extérieur ou ressentis de l’intérieur, avec un calendrier très différent selon les organes et selon les personnes. On vieillit certes plus tard, mieux, différem­ment, mais on vieillit quand même, dans des dimensions physiologiques, psychiques, affectives, intellectuelles et sociales entremêlées. À entendre les intéressés (lire témoignages page suivante),
 ce n’en est pas plus simple pour autant, dans notre so­ciété réputée « jeuniste ».
  Christian Heslon, psycho­sociologue, chercheur à l’uni­versité d’Angers sur les âges de la vie (2), propose quatre représentations des « vieux » :

  « L’Ancien, qui est un modèle pour les jeunes, puis l’Ancêtre sacré, que l’on vénère et pro­tège ; il y a aussi l’Aïeul, con­sidéré comme une bouche à nourrir improductive, et le “vieillard coupa­ble”, à qui l’on reproche de laisser un monde dont on ne veut plus. Dans notre société française, nous avons ainsi quelques figures d’Anciens, issus du monde politique ou scientifique, quelques Ancêtres sacrés comme la figure papale, et surtout beaucoup d’Aïeux, à cause du coût des retraites et de la santé. On va aussi vers leur mise en accu­sation, pour avoir mené notre pla­nète là où elle est aujourd’hui… »

 Pour lui, donc, « le mot “vieux” étant devenu péjoratif dans notre société moderne, on s’y identifie de moins en moins. Il est synonyme de déficit et de déclin, au contraire d’autres cultures où il évoque la mémoire, l’expertise, l’expérience, contre l’im­maturité de la jeunesse. » Le cher­cheur, plutôt que de « jeunisme », parlerait plutôt de « vieillir jeune » :

 « On veut bien vivre plus longtemps, mais en restant jeune ; il n’y a pas d’apologie de la jeunesse, qui n’est pas si bien traitée que cela, mais plutôt la volonté de vieillir en con­servant les atouts de la jeunesse, et le pouvoir dans la société. C’est le cas dans le monde politique, où la moyenne d’âge est parmi la plus éle­vée d’Europe, et où les « retraités » sont majoritaires parmi les élus, notamment locaux. Dans le monde du travail, ils ne représentent plus
la culture d’entreprise et l’exper­tise ; on parle de la ségrégation des quinquagénaires, qu’il faudrait nuancer selon les milieux profes­sionnels : c’est vrai pour les métiers physiques et usants, comme les infirmières, les pompiers… moins pour les métiers intellectuels, où l’on demande seulement aux “seniors” de rester actifs, créatifs, perfor­mants, jeunes en somme. » On ne s’étonnera donc pas de tous les efforts déployés par les hommes et les femmes vieillissants, à coups de crèmes de jouvence, de transpi­ration sportive, de médicaments, de formation permanente ; ni de l’immense marché y afférant, pour atteindre cet objectif de « vieillir jeune » !
  Pourtant, selon le Portrait social de l’Insee 2008, c’est entre 65 et 70 ans que les Français se sentent le plus heureux ! La « courbe du bonheur», qui ne coïncide pas du tout avec celle des revenus, décroîtrait ainsi de la jeunesse à la quarantaine, avant de progres­ser jusqu’à 60 ans, d’atteindre son apogée puis de décliner à nouveau au-delà de 70 ans. Cela n’étonne pas le Dr de Ladoucette: «À cet âge, les deuils sont déjà faits de ce que la vie n’a pas apporté ; on est moins dans l’urgence que les qua­dragénaires, on peut s’ouvrir aux autres, se cultiver, s’émerveiller, on gagne en empathie, en sens compas­sionnel. L’intelligence procède plus de l’expérience que de la rapidité. Un mode d’emploi de la vie a été élaboré aussi, son sens trouvé… »
 Ce qu’on appelle sans doute les bénéfices de l’âge !

 GUILLEMETTE DE LA BORIE
( journal La Croix )
 (1) Auteur de Bien vieillir, psychologie de la vie quotidienne (Bayard) et du Guide du bien vieillir (Éd. Odile Jacob).
  (2) Auteur de Petite psychologie de l’anniversaire et de Accompagner le grand âge (Dunod).

 Selon le « Portrait social » de l’Insee 2008, c’est entre 65 et 70 ans que les Français se sentent le plus heureux !
Par lenuki - Publié dans : le sujet
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Présentation

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>

Recherche

Créer un Blog

 
Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés