philosophie générale

Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /2009 12:44




Texte de Schopenhauer

 

 

Thème : L’homme et la métaphysique.

 

Thèse : Seul l’homme s’étonne de sa propre existence, car il est doué de raison et de

             réflexion, et c’est pourquoi on peut le définir comme animal métaphysique.

 

Parties : I. « Excepté l’homme… plus ou moins évidente » = la nature, de l’inconscience à la 

               conscience, par l’intermédiaire de l’homme.

               II. L’homme comme animal métaphysique : « De cette réflexion et de cet

               étonnement en soi et pour soi ».

               III. « Au contraire… se comprendraient d’elles-mêmes » : la spécificité et les

               caractéristiques de l’étonnement philosophique.

 

I. L’homme est un être à part dans la nature car seul  il s’étonne de sa propre existence.

Les autres êtres vivants sont complètement intégrés à la nature, ce dont témoigne l’évolution de celle-ci, de l’inconscience des deux règnes (minéral et végétal) en passant par la conscience limitée de l’animal, jusqu’à la conscience humaine, fondée sur la raison, qui produit la réflexion.

Ainsi la nature se réfléchit-elle dans la conscience que l’homme prend de son existence, par laquelle il se distingue de la nature elle-même (cf. dualité ci après). Enfin, cette conscience de soi est conscience temporelle, conscience de la finitude, d’où le « à quoi bon ? » (agir, entreprendre, etc. …).

 

II. En quoi consiste le besoin métaphysique de l’homme ? En effet, s’étonnant d’être, l’homme est un animal métaphysique. (Cf. la question métaphysique par excellence « pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ? » [Leibniz]).

Mais cet étonnement ne s’éveille que progressivement, lorsque l’homme prend conscience d’une différence entre lui-même et tout ce qui l’entoure, qui lui apparaît comme étranger, voire hostile.

D’où la référence à Aristote, mettant en évidence le rapport entre étonnement et naissance de la philosophie.

D’où (aussi) la distinction entre l’étonnement philosophique, qui porte sur l’habituel devenant étrange et l’étonnement du savant, qui porte sur des phénomènes rares, mais explicables.

Enfin, l’étonnement suppose un certain degré d’intelligence, permettant la différenciation entre soi et le monde, ce qui se nomme proprement réflexion, ou entre le spectateur et l’acteur, l’un étant en dehors tandis que l’autre est pleinement dans le monde.

Réflexion qui implique un dédoublement de l’existence entre en soi et pour soi (cf. Hegel).

 

III. Spécificité de l’étonnement philosophique : il résulte de cette dualité (en soi / pour soi) et d’un certain degré d’intelligence (comme faculté d’analyse et de compréhension).

Etonnement qui s’enracine dans le tragique de la condition humaine, marquée par la finitude (l’homme se sait mortel) , par l’absurde (tout cela a-t-il un sens ?) et par la douleur (qui selon Schopenhauer est le fond de la réalité).

D’où l’idée que si l’homme était pleinement heureux, il ne philosopherait pas (cf. aussi Epicure)… car il serait totalement en phase avec tout ce qui est.

 

 

En quel sens peut-on dire qu’il est un animal métaphysique ?

 

Est métaphysique ce qui se situe au-delà de la physique, c’est-à-dire de ce qui est donné, inné et qui renvoie à ce qu’est un être naturellement. On peut donc dire que la métaphysique concerne toutes les réalités et les expériences qui permettent de dépasser le seul point de vue de la nature humaine. Or la question évoque l’homme comme animal métaphysique ce qui semble paradoxal puisque le propre d’un animal, c’est qu’il se contente de suivre la nature et son instinct, sans jamais aller au-delà. Si donc l’homme est un animal, une attitude métaphysique le fait justement sortir de son animalité. Or quelle expérience mieux que celle de la mort (par la conscience que l’homme en prend à la troisième ou seconde personne) et celle de la douleur (tragique de l’existence) est-elle à même de mettre en évidence cette vocation métaphysique ? Peut on faire l’économie d’une réflexion sur l’origine du monde, l’existence de l’âme (immortalité) ou celle de Dieu ? Ne sont ce pas des questions fondamentales pour l’homme, qui a besoin de donner du sens, même et surtout à ce qui semble ne pas en avoir ? Et même si ces interrogations restent des interrogations, la pensée n’y est-elle pas sans cesse ramenée ?

D’où cette formule de Kant «  On reviendra toujours à la métaphysique comme auprès d’une vieille maîtresse qu’on avait abandonnée. »…!





Texte de Gramsci

 

 

 

Thème : Un préjugé concernant la philosophie.

 

Thème : « Il faut détruire le préjugé… ayant un système philosophique ».

 

Gramsci s’oppose à un préjugé concernant la philosophie, selon lequel elle serait difficile et affaire de spécialistes, c’est-à-dire hors de portée de la majorité des hommes. Or, selon lui, la  philosophie n’est pas inaccessible. Bien évidemment, il ne s’agit pas de la philosophie académique ou universitaire. Mais pour détruire ce préjugé, il faut procéder en plusieurs étapes :

 

I.  Tout le monde est philosophe.

 

Montrer, d’abord, que sans le savoir les hommes sont d’emblée au contact de la philosophie. Il est donc inutile de faire de longues études pour commencer à philosopher, puisque tout le monde pratique déjà d’emblée une certaine philosophie, que Gramsci nomme « spontanée ».

Puis définir où est contenue cette philosophie « spontanée » :

  • dans le langage, qui véhicule une conception du monde, c’est-à-dire, au-delà des mots, du sens.
  • dans le sens commun (ce que chacun a tendance à penser, au sein d’une société donnée) et le bon sens (plus semblable à ce que Socrate nommait opinion droite).
  • dans tout système de croyances auquel nous adhérons en vertu de l’éducation reçue, du milieu social auquel nous appartenons, etc. …

Tout le monde est donc philosophe, mais de manière inconsciente, ce qui constitue un paradoxe, si la philosophie (cf. Kant) se définit par la critique et la réflexion.

 

II.  Pas de philosophie authentique sans critique ni conscience.

 

Comme par hasard, ce moment se caractérise par une question formulée sous forme d’alternative, concernant le genre de philosophie préférable : la philosophie spontanée ou la philosophie critique.

a)      En rester à la philosophie spontanée, ne serait-ce pas se condamner à accepter une forme de pensée anonyme, propre au groupe social auquel on appartient et que l’on se contente de suivre, au risque de n’avoir aucune démarche cohérente, puisqu’il s’agit de se laisser bercer au gré des circonstances, et de dépendre de « tuteurs » plus ou moins bien intentionnés dans la conduite de notre vie (curé, ancêtre patriarcal, bonne femme un peu sorcière ou petit intellectuel aigri…) ?

b)      En revanche, accéder à la dimension critique de toute philosophie authentique, ne serait-ce pas reprendre la maîtrise de son existence, pour devenir acteur du processus historique, à partir d’une conception du monde produite par sa propre réflexion et s’inscrire consciemment dans une pratique réfléchie susceptible de transformer la réalité sociale (au lieu de la subir passivement comme si elle constituait un destin) ?

Par lenuki - Publié dans : philosophie générale
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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /2009 21:25

                                   Textes sur la philosophie

 

"Excepté l'homme, aucun être ne s'étonne de sa propre existence ; c'est pour tous une chose si naturelle, qu'ils ne la remarquent même pas. (...) C'est seulement après que l'essence intime de la nature (le vouloir vivre dans son objectivation) s'est développée, avec toute sa force et toute sa joie, à travers les deux règnes de l'existence inconsciente, puis à travers la série si longue et si étendue des animaux ; c'est alors enfin, avec l'apparition de la raison, c'est-à-dire chez l'homme, qu'elle s'éveille pour la première fois à la réflexion ; elle s'étonne de ses propres oeuvres et se demande à elle-même ce qu'elle est. Son étonnement est d'autant plus sérieux que, pour la première fois, elle s'approche de la mort avec une pleine conscience, et qu'avec la limitation de toute existence, l'inutilité de tout effort devient pour elle plus ou moins évidente. De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l'homme seul. L'homme est un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s'éveiller, il se figure être intelligible sans effort ; mais cela ne dure pas longtemps : avec la première réflexion, se produit déjà cet étonnement, qui fut pour ainsi dire le père de la métaphysique. C'est en ce sens qu'Aristote a dit aussi au début de sa Métaphysique : " En effet, c'est l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques". De même, avoir l'esprit philosophique, c'est être capable de s'étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d'étude ce qu'il y a de plus général et de plus ordinaire ; tandis que l'étonnement du savant ne se produit qu'à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu.Plus un homme est inférieur par l'intelligence, moins l'existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l'explication de son comment et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore resté fidèle à sa destination originelle, et qu'il est simplement le réservoir des motifs à la disposition de la volonté ; aussi, étroitement uni au monde et à la nature, comme partie intégrante d'eux-mêmes, est-il loin de s'abstraire pour ainsi dire de l'ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l'envisager objectivement, comme si lui-même, pour un moment du moins, existait en soi et pour soi. Au contraire, l'étonnement philosophique, qui résulte du sentiment de cette dualité, suppose dans l'individu un degré supérieur d'intelligence, quoique pourtant ce n'en soit pas là l'unique condition ; car, sans aucun doute, c'est la connaissance des choses de la mort et la considération de la douleur et de la misère de la vie qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l'explication métaphysique du monde. Si notre vie était infinie et sans douleur, il n'arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe, et pourquoi il a précisément telle nature particulière ; mais toutes choses se comprendraient d'elles-mêmes".

SCHOPENHAUER, Le Monde comme volonté et comme représentation

 

 

Gramsci : tous les hommes sont philosophes

Il faut détruire le préjugé très répandu que la philosophie est quelque chose de très difficile du fait qu'elle est l'activité intellectuelle propre d'une catégorie déterminée de savants spécialisés ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique.  Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont "philosophes", en définissant les limites et les caractères de cette "philosophie spontanée>, propre à tout le monde >, c'est-à-dire de la philosophie qui est contenue : 1. dans le langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu ; 2. dans le sens commun et le bon sens ; 3. dans la religion populaire et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, opinions, façons de voir et d'agir qui sont ramassées généralement dans ce qu'on appelle le  folklore. Une fois démontré que tout le monde est philosophe, chacun à sa manière, il est vrai, et de façon inconsciente - car même dans la manifestation la plus humble d'une quelconque activité intellectuelle, le "langage" par exemple, est contenue une conception du monde déterminée -, on passe au second moment, qui est celui de la critique et de la conscience, c'est-à-dire à la question : est-il préférable de " penser " sans en avoir une conscience critique, sans souci d'unité et au gré des circonstances, autrement dit de "participer " à une conception du monde " imposée mécaniquement par le milieu ambiant ; ce qui revient à dire par un de ces nombreux groupes sociaux dans lesquels tout homme est automatiquement entraîné dès son entrée dans le monde conscient (et qui peut être son village ou sa province, avoir ses racines dans la paroisse et dans l' "activité intellectuelle" du curé ou de l'ancêtre patriarcal dont la "sagesse" fait loi, de la bonne femme qui a hérité de la science des sorcières ou du petit intellectuel aigri dans sa propre sottise et son impuissance à agir) ; ou bien est-il préférable d'élaborer sa propre conception du monde consciemment et suivant une attitude critique et par conséquent, en liaison avec le travail de son propre cerveau, choisir sa propre sphère d'activité, participer activement à la production de l'histoire du monde, être à soi-même son propre guide au lieu d'accepter, passivement et de l'extérieur, une empreinte imposée à sa propre personnalité ?

 

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Mardi 16 septembre 2008 2 16 /09 /2008 17:34

 Gorgias, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Analyse et traduction : Bernard Piettre.
Dossier réalisé par Élisabeth Montlahuc, professeur certifiée de philosophie, et Laurence Hansen-Löve, Directrice de Collection aux éditions Hatier.

Présentation du texte

Gorgias est un orateur très célèbre dans toute la Grèce ; il se trouve qu'il est de passage à Athènes et qu'il est l'hôte d'un riche aristocrate, Calliclès. Socrate et son ami Chéréphon se rendent chez Calliclès pour entendre Gorgias. Ils arrivent trop tard : Gorgias vient de faire une brillante conférence. Socrate se dit déçu. Mais il va profiter de se trouver en face à face avec Gorgias pour lui poser quelques questions, comme il sait si bien le faire... Gorgias accepte de se prêter au jeu de la discussion.

En quoi consiste la réthorique ?

Socrate lui pose alors des questions sur son métier d'orateur. Qu'est-ce qu'être un rhéteur (ou un orateur) et en quoi consiste la rhétorique ? Au fil de la discussion, à partir des réponses mêmes de Gorgias, Socrate met en évidence que la rhétorique ne relève pas d'une compétence déterminée, comme la peinture, la médecine, les mathématiques... Le rhéteur est capable de parler sur tout sujet, et d'être persuasif, sans pourtant avoir aucune connaissance précise sur le sujet dont il parle. C'est ainsi que la rhétorique, à défaut de reposer sur une science quelconque, procure du pouvoir, et qu'elle sert les hommes politiques. Il s'agit en effet d'être persuasif dans l'assemblée du peuple ou au tribunal ou dans les autres assemblées politiques de la cité (démocratique athénienne).

Mais que vaut cette puissance procurée par la rhétorique si elle ne sert pas la justice ? S'agit-il d'être puissant dans la cité sans être juste ? Gorgias ne prétend pas être indifférent à la justice ni renoncer à l'enseigner à ses élèves. Moyennant quoi Gorgias se contredit : ou la rhétorique se développe dans l'ignorance de tous les sujets que l'orateur peut aborder - ce que Gorgias ne craint pas d'affirmer (Extrait 1) - ou bien la rhétorique a pour objet le juste et l'injuste, qui sont au cœur des débats publics législatifs ou judiciaires, et au sujet desquels l'orateur doit être instruit - ce que Gorgias concède par ailleurs.


On ne peut être injuste et heureux

C'est alors qu'intervient le second personnage du dialogue : Polos - qui s'indigne qu'on puisse s'offusquer de ce que la rhétorique procure du pouvoir sans instruire sur la façon juste d'user de ce pouvoir. Polos tente de pousser Socrate dans ses retranchements. Socrate n'hésite pas à lui dire que la rhétorique consiste dans une certaine habileté à flatter l'auditoire, c'est-à-dire à lui faire plaisir, sans nul souci de son bien ; en quoi le rhéteur ressemblerait à un cuisinier habile à flatter le palais de ceux qu'il nourrit sans nul souci de leur santé, souci qui relèverait plutôt d'une science ou d'un art (en l'occurrence la médecine) ; la rhétorique, en réalité, repose sur des recettes empiriques, mais n'est justement pas une science ou un art (technè, en grec) acquis à la suite d'un apprentissage rigoureux.
Polos n'entend dans les propos de Socrate qu'une façon choquante de dénigrer ceux qui réussissent, grâce à leur talent oratoire, à s'imposer dans la cité. Socrate tente de montrer à Polos que le pouvoir acquis injustement n'est qu'un bien illusoire ; on ne peut être à la fois injuste et heureux : mieux vaut encore subir l'injustice que la commettre, et mieux vaut encore être puni pour ses injustices que rester impuni - alors que la rhétorique sert souvent à innocenter des coupables. Voilà pour Polos des paradoxes insoutenables (Extrait 2). Polos reconnaît certes que la justice est plus "belle" que l'injustice ; mais elle est certainement moins avantageuse et profitable que l'injustice. Socrate confond Polos en montrant que ce qui est "beau" est nécessairement bon, c'est-à-dire avantageux et profitable.

La justice et la force

Intervient alors le troisième personnage - Calliclès - qui n'entend pas se laisser confondre comme Gorgias et Polos.
Il n'est pas vrai qu'il soit plus beau de subir l'injustice que la commettre bien que ce soit plus désagréable et moins profitable - déclare d'emblée Calliclès. Ce qui est beau c'est de l'emporter sur autrui ; et cela correspond à la véritable justice - c'est-à-dire à la justice de la nature et non à celle que les hommes - les plus faibles en particulier - ont inventée dans les cités pour se protéger des plus forts qu'eux. (Extrait 3). Voilà ce qu'un homme qui s'y connaît en politique peut dire, mais que n'est pas capable d'entendre quelqu'un qui s'adonne à la philosophie, bonne à pratiquer quand on est jeune, mais qu'on doit délaisser quand on est devenu un homme mûr !
Socrate est heureux de rencontrer un adversaire aussi franc, mais il met vite en évidence l'absurdité de ses thèses. Si la justice consiste dans la domination du meilleur ou du plus fort, que faut-il entendre par meilleur et plus fort : être capable de s'imposer par la force brute et les armes, ou bien par sa sagesse ? Calliclès multiplie des définitions contradictoires de "meilleur" ou "plus fort". Le meilleur et le plus puissant en réalité est celui qui est capable de maîtriser ses passions, affirme Socrate. Calliclès refuse d'admettre que le bonheur puisse consister à s'empêcher de satisfaire au maximum ses désirs : comment peut-on être heureux si on n'a pas de désirs ni de passions ?

Plaisir et bonheur


C'est que Calliclès confond l'agréable et le bien, autrement dit le plaisir et le bonheur. Celui qui cherche coûte que coûte une vie agréable est malheureux. Multiplier les désirs c'est multiplier son insatisfaction, puisque tout désir est manque. La sagesse procure en revanche un bonheur dont on ne se lasse pas... Le bien de l'âme l'emporte sur les biens du corps : celui-là est durable, ceux-ci sont évanescents. Et les politiques abusent le peuple en lui faisant croire démagogiquement que son bien est dans la puissance matérielle de la cité et sa domination sur les autres cités, et non dans le bien de l'âme de chaque citoyen, c'est-à-dire dans la justice de chaque citoyen. Calliclès ne veut rien entendre... et Socrate finit quasiment par monologuer.
L'injustice donne donc l'illusion du bonheur et contribue au mal (ou au malheur) de l'âme ; d'où la nécessité de réparer ce mal par la punition... Et si on reste impuni ici-bas, l'âme de l'injuste et de l'intempérant ne pourra plus cacher - par les mensonges de la rhétorique - son mal, là-bas, quand elle sera face aux dieux des enfers, comme le dit le mythe final du dialogue.

Conclusion

La discussion portant sur la rhétorique s'est ainsi élargie aux dimensions des fondements de l'éthique et de la politique... fondements métaphysiques, puisqu'ils impliquent la distinction entre le corps et l'âme, entre les biens "visibles", mais apparents, procurés par une façon injuste de pratiquer la politique, et le bien "intelligible", invisible mais véritable, procuré par la philosophie.
Par lenuki - Publié dans : philosophie générale
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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /2008 18:39

... ou le complexe du philosophe (cf. blog Qu'en pensent les philosophes?)


 

Chacun sait que la philosophie consiste à réfléchir sur les grandes questions que pose l'existence humaine : l'homme est-il libre ou déterminé ? Est-il véritablement capable de vertu, ou n'agit-il que par orgueil ? Comment faut-il punir un coupable ? Faut-il toujours dire la vérité ? Les questions et les réponses des philosophes portent sur l'homme, sujet passionnant s'il en est. Mais ces réponses sont-elles utiles ? Peuvent-elles servir son quotidien et la société à laquelle il appartient ?

Il paraît fondamental pour le juriste de savoir en quoi consiste la justice, essentiel que chacun se questionne sur l'amour, l'amitié ou la générosité afin d'être digne dans ses relations humaines. Mais aucune réponse n'est évidente, et il faut de longs détours, des livres entiers, des heures d'étude pour espérer en obtenir. La philosophie exige du temps, car aucun vrai problème n'a de solution immédiate, facile.

Mais la vie n'attend pas. Les amis nous entourent et les criminels tuent. L'action exige rapidité, quand la pensée est toujours lente. Ainsi oppose-t-on la réflexion à l'action, la théorie à la pratique, la vérité à l'utilité. La méditation prolongée reporte les décisions à prendre, isole de la société. Qui réfléchit à l'amitié néglige ses amis. Qui réfléchit au langage désapprend de parler. Qui réfléchit sur la beauté ne crée jamais. Le philosophe, penché sur ses livres, devient inutile et nuisible, à lui-même et aux autres.

Mûries ou précipitées, les réponses du philosophe arrivent trop tôt ou trop tard. Faut-il alors réduire la philosophie, comme disait Calliclès, à un passe-temps agréable afin qu'elle cesse d'être une vocation destructrice ? Cette suggestion est absurde et la critique rate sa cible, car elle ne porte pas sur la philosophie, mais sur toute activité en général : on ne cesse pas d'être juriste ou médecin sous prétexte que ces pratiques sont imparfaites et inachevées. Chaque compétence n'est utile qu'à proportion du dévouement qu'on y apporte, et qui dit dévouement ne dit pas exclusion. Enfin, le temps s'ajoute au temps, et la pensée à celle des autres...

 

 

Commentaires

 

  • 1. L'existence est éphémère, la culture est durable. Si des privilégiés hier comme aujourd'hui ne consacrent plus seulement leur existence à survivre, c'est en raison de la culture ou de l'histoire. Tout philosophe est un privilégié, de surcroît, en ce que d'une manière ou d'une autre il a non seulement reçu une éducation intégrant la philosophie ou son esprit, la conscience du penser, mais encore parce que d'une façon ou d'une autre, sa société lui permet de penser, les cités grecques antiques, par suite même si c'est marginalement, par l'héritage familial institutionnel (Schopenhauer, Descartes, Leibniz) marginalement à une profession (d'enseignant de philo par exemple) à cause de son mariage (son conjoint assurant l'alimentaire) etc. Tout philosophe n'est assuré de rien concernant sa reconnaissance philosophique existentielle, ni même plus fondamentalement du bénéfice du penser existentiel en ce qui concerne l'acquisition du savoir, du vrai, de la sagesse. En revanche tout philosophe acquièse à un présupposé, ou à un parti-pris, celui que l'humanité soit perfectible, avec le temps, la diffusion culturelle par exemple, générationnelle plutôt que géographique le prouverait, même si ce progrès reste à être défini ou exprimé. Par ailleurs la marginalité sociale serait aussi le vivier que toute societé garde plus ou moins en réserve, d'où une certaine tolérance dans toutes les sociétés à qui ne l'attaque pas de front, où toute société puise ses outils de renouvellement social. La pratique de la philosophie est ainsi un choix dont il n'est pas garanti qu'il soit réellement nuisible au philosophe, sinon apparamment et parfois psychologiquement, puisque la pratique personnelle perdure, donc qu'elle apporte la satisfaction suffisante pour perdurer. Mais au-delà de ce parti pris ou en deça de ce parti pris, tout être humain aurait toujours été interpellé par sa pensée, et la dignité humaine qui serait liée à la pensée, au penser. Le philosophe aurait donc pris un parti autre que celui de contribuer éventuellement au progrès humain, ou préalable à lui, celui de penser, de consacrer sa vie à penser, pour sa dignité personnelle sans doute ou la dignité humaine plus généralement, alors même qu'il ne soit en aucune façon assuré d'en avoir les moyens ou les qualités. L'être humain est ainsi l'être déraisonnable du monde vivant, et certes pas l'être raisonnable (que symbolise plutôt l'animal, raison animale qualifiée longtemps d'instinctive pour s'en démarquer par force) de sorte que l'humanité est embarquée dans une odyssée d'où l'humanité effective émergera peut-être quelque jour, si elle ne se suicide pas, par déraison, avant.
  • 2. Bonjour,
    Je ne suis pas tout à fait d'accord. Réfléchir ne fait pas perdre de temps. C'est juste une question de décompte horaire. On n'est pas obligé de renoncer à l'action pour se consacrer à la théorie. Mais un bon dosage des deux donne de bons résultats.
    Et puis je ne trouve pas non plus la pensée "lente"; je la trouve au contraire extrèmement rapide; on en a tant pris l'habitude qu'on n'en a même plus conscience ! Si quelque chose est lent dans notre cerveau, ce n'est pas la pensée elle-même, mais son évolution dans le temps, l'évolution des concepts, de la morale, des apprentisages qui peinent à suivre celle des techniques. C'est un paradoxe ? Mouaih, c'est vrai...et je l'ai pas résolu.

 

 

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Mercredi 10 septembre 2008 3 10 /09 /2008 21:44
Le positivisme au Brésil...


L'activité scientifique sonne-t-elle le glas de la réflexion philosophique? Le peut-elle ?

A.       Comte : l'esprit positif


 

Loi : Une loi exprime, entre des phénomènes observables,  des liaisons régulières, des relations constantes, de succession ou de similitude qui nous permettent de les prévoir.

Le but de la connaissance scientifique est donc la recherche de lois invariables.

La loi est l'expression mathématique d'une régularité des faits et non pas une explication dernière et définitive. Elle s'attache à exposer le comment sans chercher à comprendre le pourquoi.

 

Loi des trois états : Loi de l'évolution intellectuelle de l'humanité. Des débuts de l'histoire humaine jusqu'à nos jours, trois manières de philosopher, trois systèmes généraux de l'ensemble des phénomènes se succèdent. Il s'agit d'une suite de différentes manières de penser et de sentir : chaque époque a besoin d'une théorie qui explique le monde, que cette théorie soit religieuse ou scientifique. Aux trois étapes correspondent donc trois sortes de philosophies, c'est-à-dire trois systèmes généraux de connaissance, trois méthodes.

« Par la nature même de l'esprit humain, chaque branche de nos connaissances est nécessairement assujettie dans sa marche à passer successivement par trois méthodes de philosopher : l'état théologique, métaphysique et positif. » (l.7) Cette loi nous explique qu'un concept ne peut être bien connu que par son histoire. Ainsi, tout ce qui est abordé dans son ouvrage doit être vu dans son cadre historique. Cette loi est absolument invariable et nécessaire, elle s'impose. Comte la découvre à partir du développement  de l'intelligence humaine et veut en donner des preuves historiques et parle ainsi «  d'examen attentif du passé » (l.9)

Cette loi détermine l'évolution des concepts selon trois étapes consécutives. La marche de l'esprit humain correspond donc toujours à ces états.  Ceux-ci sont successifs et exclusifs (l.13) : l'état théologique est le point de départ nécessaire de l'intelligence, l'état métaphysique est celui de la transition et l'état scientifique est fixe et définitif.

  • L'état théologique: on y recherche les causes premières et finales, les connaissances absolues par le biais du surnaturel. Il est question ici d'état théologique et non religieux, car Comte ne souhaite pas substituer la science à la religion...
  • L'état métaphysique: on explique ici les évènements par des choses abstraites. Il s'agit d'une modification du premier état où les agents surnaturels deviennent des entités abstraites par l'explication par la nature. L'homme s'habitue à cette évolution de considérer de manière abstraite les choses et se prépare ainsi à l'arrivée de l'état scientifique, aux considérations naturelles concrètes. C'est donc un processus pas à pas qui ne pourrait se restreindre à un saut de l'état théologique au scientifique d'un seul coup.
  • L'état positif: on renonce dans cet état à l'absolu au profit du relatif, c'est l'usage du raisonnement et de l'observation, l'établissement de lois des phénomènes à la place de la recherche des causes. On entend par loi, les relations invariables entre des phénomènes, des enchaînements de phénomènes. Ainsi l'état positif se caractérise par le fait de se représenter tous phénomènes observables comme des cas particuliers.

Cette loi démontre à elle seule le caractère de la philosophie positive car selon Comte « il suffit d'énoncer une telle loi pour que la justesse en soit immédiatement vérifiée par tous ceux qui ont quelque connaissance approfondie de l'histoire générale des sciences » (l.53).

 

Métaphysique : Sa principale qualité : sa capacité critique. Elle constitue en effet un renversement de la théologie. Ce qui la caractérise : le doute et le dualisme. De la théologie elle conserve de nombreux traits : recherche de l'absolu, question de l'origine et de la finalité des choses. Mais au lieu d'évoquer des agents surnaturels (esprits, dieux ou Dieu) elle rapporte l'apparence de ce qui nous entoure à des causes supposées, c'est-à-dire à des entités (qualités occultes, forces, puissances) qui sont des abstractions personnifiées. Ainsi la Nature est-elle l'exemple majeur d'une notion métaphysique.

 

Positif : L'état positif est celui où l'esprit humain renonce à l'absolu dans le domaine de la connaissance pour admettre que celle-ci n'est qu'un ensemble de lois établies concrètement et relativement par les différentes sciences dans leur exercice effectif. Les spéculations sur l'origine et la destination de l'univers sont alors vaines, parce que dépassées, périmées.

 



Par lenuki - Publié dans : philosophie générale
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Lundi 8 septembre 2008 1 08 /09 /2008 18:53


Dans l'entretien ci-dessous, extrait de la revue mensuelle
Philosophie magazine (n° 11), Michel Serres aborde certaines questions que nous sommes en train de nous poser en ce moment et entre autres les rapports entre la philosophie et la science, de même que la question de la finalité de l'acte de philosopher....

 « Philosopher , c'est anticiper »

À la fin des années 1960, quand la pensée marxiste triomphait dans l'université française, Michel Serres prophétisait l afin de l'ère de l'industrie et l'entrée dans celle de la communication. Aujourd'hui, contre l'idée reçue selon laquelle l'époque n'est plus aux grands systèmes, il montre que les sciences sont en train de produire une vision du monde complète et cohérente, un nouveau grand récit.

Propos recueillis par Nicolas Truong

Michel Serres est issu de la génération de la guerre. Ce Gascon, né en 1930 à Agen, ne peut encore regarder en face le tableau de Picasso, Guernica. Et il répète volontiers que Hiroshima reste l'unique objet de sa pensée, éthique et métaphysique. C'est à partir de cet événement qu'il repense l'optimisme scientiste, et décide d'établir un pont entre les sciences et les lettres. En 1949, il quitte l'École navale pour l'École normale supérieure (1952) où, trois ans plus tard, il obtient l'agrégation de philosophie. Au rugby, Michel Serres jouait troisième ligne, le poste du passage des avants aux arrières, de la mêlée aux trois-quarts. Dépourvu de poste de philosophie à l'université, il a joué les passeurs de savoirs, ne cessant de naviguer entre sciences exactes et sciences humaines. Avec son oeuvre en cinq volumes, Hermès (1969-1980), il a démontré que la communication était l'horizon de notre temps. Avec Le Contrat naturel (1990), il a développé, bien avant l'actuel battage médiatique, les tenants et aboutissants de l'urgence écologique. Depuis Hominescence (2001), cet académicien et professeur d'histoire des sciences à l'université de Stanford, aux États-Unis, s'attache à penser « l'humanisme universel qui vient », grâce au grand récit des origines et de l'évolution, que l'humanité est à présent en mesure de se raconter à elle-même.

Philosophie magazine : Pourquoi la construction d'un « grand récit unitaire » qui retrace l'existence de la Terre et de l'homme est-elle aujourd'hui possible ? Quel retour au grand récit proposez-vous ?
Michel Serres: L'une des plus grandes découvertes des sciences est la datation, qui permet la réconciliation des sciences exactes et des sciences humaines. De la formation des systèmes solaires à l'apparition de l'homme sur Terre, nous pouvons dater, et donc ainsi raconter, l'histoire des origines. Mais il ne s'agit pas d'un grand récit comme autrefois, à l'image de la Bible par exemple, qui évoque un dessein intelligent, intentionnel, un plan divin. Le grand récit, tel que les savants le proposent aujourd'hui, s'écrit au futur antérieur.
Il est contingent, aléatoire et chaotique. Le monde et les espèces auraient pu bifurquer et se développer autrement. J'ai également utilisé le mot de « grand récit » afin d'ironiser un peu sur le compte de ces philosophes qui soutiennent que notre temps est celui de « la fin des grands récits » au moment même où la science met en place une des visions du monde les plus cohérentes qui soient.

Comment raconter cette grande histoire de l'humanité?
Je peux la raconter le soir à mes petits-enfants comme lors d'une veillée, en langage vernaculaire ou bien dans un colloque scientifique international, à l'aide d'un attirail conceptuel impressionnant. Jusqu'alors, un homme cultivé avait derrière lui une histoire, notamment celle de l'écriture, c'est-à-dire 7000 à 8000 ans d'humanité. Nous savons aujourd'hui que nous avons derrière nous 15 milliards d'années de tradition écrite, non par les hommes, mais par la nature. Car nous lisons à présent la nature comme nous lisons des livres.
La science a découvert et généralisé l'idée de Galilée selon laquelle la nature était écrite, notamment en langage mathématique.

À quoi pourrait servir l'enseignement de ce grand récit aux enfants, au sein du tronc commun de ces nouvelles humanités que vous appelez de vos vœux  ?
À penser la singularité de notre être au monde. À comprendre que l'être humain possède un univers commun. Les hommes sont nés d'une même souche. Ainsi, ceux qui sont partis d'Afrique il y a 100 000 ans sont tous frères. Et ce n'est pas une information mineure par les temps qui courent ! Lorsque j'ai commencé à philosopher, les maîtres-mots de la philosophie et des sciences humaines étaient: l'Autre et la Différence. Aujourd'hui, ce n'est plus l'Autre, mais le Même; ce n'est plus la Différence, mais la Communauté.

Ce grand récit n'est-il pas en train de s'accélérer avec la prolifération des innovations techniques et des bouleversements sociaux?
Au début du xxe siècle, la France comptait 75 % d'agriculteurs, il y a en 2,3  % aujourd'hui. C'est-à-dire que la principale invention du néolithique est à présent marginalisée. Lorsque je suis né, en 1930, la Terre comptait 1milliard d'habitants. Il y en a 6milliards et demi aujourd'hui. En 1835, l'espérance de vie des femmes était de 30 ans, elle est de 84 ans actuellement. L'humanité peut s'autodétruire en quelques jours, la naissance est en passe d'être maîtrisée, le rapport à la maladie et à la douleur est profondément bouleversé, au point qu'un individu peut arriver à la fin de ses jours sans avoir souffert... Même avec un taux inégalé d'environ 55 % de divorces, les hommes et les femmes ne sont jamais restés aussi longtemps ensemble, pour la bonne et simple raison qu'ils vivent plus longtemps! Tous ces changements modifient radicalement notre rapport à la vie, notre «être au monde». Nous vivons une coupure brusque, qui n'a rien à voir avec celles de la Renaissance, de la Révolution française ou de la révolution industrielle. C'est un nouveau rapport au corps humain, à la nature et à l'existence, qui s'instaure et s'invente jour après jour.

Comment la pensée et les institutions, notamment universitaires, ont-elles enregistré ces changements?
Nos institutions n'ont pas su prendre et comprendre ce tournant. À partir du Moyen Âge, la philosophie universitaire s'est divisée en deux camps: celui de la tradition et celui de la raison. Au xiiie siècle, Thomas d'Aquin démontre dans sa Somme théologique que les grandes questions se résolvent de deux manières: par la raison et par la tradition. L'université américaine a choisi la raison, l'université européenne a préféré la tradition. Les universités sont encore, de ce point de vue, à demi médiévales. La séparation des sciences et des lettres est un artefact universitaire, créé de toute pièce par l'enseignement. Il a été convenu que l'on sait soit du latin, du grec ou de la littérature moderne, soit de la biologie ou de la physique. Mais cette séparation artificielle n'existait ni chez les Grecs, ni chez les Romains,
ni même à l'âge classique. Diderot tente, au xviiiesiècle, de comprendre ce que dit le mathématicien d'Alembert, et Voltaire traduit Newton. L'université a créé l'étrange catégorie d'ignorant cultivé.

Est-ce pour cette raison que la French Theory, ce courant marqué par Foucault, Deleuze ou Derrida et auquel vous avez participé, a connu un plus grand destin aux États-Unis qu'en Europe ?
Oui, à ceci près que dans les départements américains de philosophie, c'est la philosophie analytique qui domine. Foucault, Derrida, Deleuze ou moi-même étions
cantonnés dans les french départements, les départements de culture française.

Qu'est-ce qui vous a conduit à devenir ce philosophe du passage et de la communication, alors que dominaient, lors de vos années de formation, le marxisme et la phénoménologie ?
À l'École normale supérieure, j'étais déjà licencié de mathématiques, car j'avais démissionné de l'École navale par pacifisme, objection de conscience. À cette époque, j'ai bien sûr rencontré des marxistes, mais leur vision idéologique de la science m'a refroidi. Maître de philosophie, Louis Althusser enseignait sans broncher les «théories» de Trofim Lyssenko (1898-1976): ce biologiste stalinien dénonçait la «génétique bourgeoise» et affirmait pouvoir imposer des caractères héréditaires voulus à des plantes, et même transformer à volonté une espèce en une autre. Nous vivions une période obscurantiste. La phénoménologie m'a davantage intéressé, celle de Husserl notamment, qui avait développé des idées intéressantes sur les origines de la géométrie. Heidegger ne m'a jamais attiré à cause de son conservatisme et de sa vision tronquée de la question de la technique.
«La science ne pense pas», écrivait-il: cette phrase est à la fois ridicule et arrogante.
Je crois même pouvoir avancer que l'on pense plus et plus vite en mathématiques et en physique qu'en littérature. À cette époque-là, j'ai été le premier à dire qu'il fallait fonder une éthique des sciences à l'âge de Hiroshima. Souvenons-nous: vingt ans après que la première bombe atomique fut lâchée sur le Japon, Gaston Bachelard continuait à faire des développements sur l'activité rationaliste de la physique contemporaine, comme si de rien n'était! Il continuait même à parler de géométrie euclidienne au moment où l'on parlait de Bourbaki, c'est-à-dire de mathématiques dites «modernes».

Ce sont donc plutôt les révolutions scientifiques qui ont façonné votre pensée?
Formé aux mathématiques classiques, alors qu'intervenait la révolution des mathématiques «modernes», saisi par la révolution du vocabulaire informatique, j'ai dû changer de langage. À ces deux révolutions formelles, il faut ajouter le paradigme biologique, le code génétique, l'ADN dont le biologiste Jacques Monod a bien compris la portée philosophique dans Le Hasard et la Nécessité. À l'époque de ma formation, trois immenses révolutions scientifiques m'ont conduit à changer de langue. La philosophie vacillait sur ses propres fondations. Avec le triomphe des mathématiques modernes, par exemple, le calcul semblait l'emporter sur le raisonnement, c'est-à-dire sur le fondement même de l'activité philosophique. De cette tension entre le calculable et le démontrable, j'ai tiré l'idée que la géométrie grecque était précisément née parce qu'elle avait épuisé les ressources du calcul et qu'il fallait bien recourir à la démonstration. Aujourd'hui, une grande partie des théorèmes se démontrent
avec des machines de calcul. Par conséquent, toute une ère du fonctionnement du cognitif se trouve du côté du calculable, de l'arithmétique et des algorithmes dont la philosophie n'a jamais vraiment pris acte. En épistémologie, on est toujours en retard d'une science.


Le rôle de la philosophie est-il d'accompagner les changements scientifiques ou de les penser, de les inscrire dans un cadre éthique?
Je crois que philosopher, c'est anticiper.
Entre 1969 et 1980, j'ai écrit cinq volumes intitulés Hermès, dans lesquels je soutenais que l'humanité reposerait davantage sur la communication que sur la production. Les philosophes marxistes m'ont alors accusé de tous les maux. En 1990, j'écris Le Contrat naturel. On m'attaque de toutes parts, à l'instar de Luc Ferry dans Le Nouvel Ordre écologique alors qu'on célèbre aujourd'hui unanimement le «pacte écologique». Les critiques du «contrat naturel» étaient aussi risibles que celles que l'on adressait à Rousseau lors de l'écriture du Contrat social. Rousseau ne désignait pas un moment historique lors duquel l'humanité sortirait de l'état de nature, de même que le contrat naturel ne suppose pas que Dame nature aille s'asseoir avec les hommes à la table des négociations.
Je dis aujourd'hui que l'un des grands enjeux du cognitif réside dans le balancement entre le raisonnement et le calcul. Tout le Moyen Âge est dans Aristote, toute l'ère moderne est contenue dans les principes de Descartes. Je ne me compare pas à ces illustres prédécesseurs, mais je considère l'activité philosophique comme une entreprise d'anticipation.

La philosophie a-t-elle oublié le corps?
Pour reprendre l'expression de Spinoza, «Que peut le corps?»
Le corps pense. «Je suis l'ADN», me disait mon ami Jacques Monod dont la colonne vertébrale se tordait comme une molécule d'ADN à force de chercher à percer le mystère de la génétique des micro-organismes, d'élucider le lien entre le génome et les protéines...
Le corps est un miroir. Que peut le corps? Prenez le gardien de but d'une équipe de football qui attend le tir d'un penalty ou bien encore un tennisman qui monte au filet pour jouer à la volée. Regardez comment il se place. La balle peut venir d'en haut, d'en bas, à droite, à gauche, etc. Il est donc obligé de mettre son corps dans une position virtuelle, presque abstraite. Il est dans un état de corps possible.
Il est dans une position que j'appellerai «blanche». Il est à la fois toutes les couleurs et l'absence de couleur. On ne peut pas avoir de meilleure image de ce que peut le corps. À la différence de la pince du crabe dont on peut déterminer la fonction, la main humaine est «blanche», elle peut aussi bien saisir un marteau que jouer du violon, caresser un être aimé que tuer son ennemi. Il y a une blancheur du corps humain. Un penseur qui va se saisir d'un concept se trouve dans la même situation. D'où l'importance de ne pas avoir les livres pour seuls outils.
Ainsi la philosophie est une sorte de veille «blanche».

De Jules Verne à Tintin, du parasite au pont, vos objets philosophiques sont réjouissants, voire déconcertants. Quel est le sens de ces références?
L'oeuvre de Jules Verne est l'exemple typique du récit à base scientifique, une formidable courroie de transmission entre le peuple et la recherche scientifique. Alors que la science a aujourd'hui mauvaise réputation -ce qui est curieux car c'est l'industrie qui a pollué la planète, pas la science, contrairement à ce qu'on dit-, Jules Verne est un bon cas de transmission réussie. Quant à Tintin, c'est le Jules Verne des sciences humaines. L'Oreille cassée commence dans le musée ethnographique, il a des amis chinois ou sud-américains... Son oeuvre est concomitante des débuts et des développements de l'anthropologie. Tout ce qu'on lui reproche, à savoir le racisme, l'ethnocentrisme, le colonialisme, mais aussi le passage de Tintin au Congo au Lotus bleu correspond au chemin parcouru par ces anthropologues antiracistes qui, comme Marcel Mauss et James George Frazer, ont malgré tout commencé leur carrière au musée des Colonies.

Des volumes savants de Hermès à Rameaux, vous avez changé de style en vous dirigeant vers une sorte de poétique du savoir philosophique. Au risque de la dispersion et de la dilution du propos philosophique?
Le style philosophique est souvent à usage interne dans l'université. Si la philosophie doit observer le temps présent et anticiper la science à venir, coller à son tempo et penser le nouveau, ce serait presque un crime d'écrire obscur. Au début, j'ai pourtant écrit à destination de mon jury de thèse. J'ai préféré ensuite la définition de Bergson qui disait que la philosophie devait être écrite dans le langage le plus clair, le plus rapproché du langage vernaculaire possible. Mis à l'écart de l'université qui ne m'a pas autorisé à enseigner dans les départements de philosophie, mais en histoire, j'en sortais également par le style. La position était pourtant difficile: je n'étais ni journaliste, ni philosophe, ni écrivain. Je n'étais rien. Sans lieu, je n'étais en tout cas pas un penseur prévisible.

À rebours de l'idée selon laquelle la philosophie pense exclusivement en langue grecque ou allemande, vous avez été le maître d'oeuvre du «Corpus des oeuvres de philosophie en langue française» (150 volumes aux éditions Fayard). La philosophie française est-elle minorée?
Quelle est sa spécificité?

Dans l'université française, il y avait paradoxalement de nombreuses chaires de philosophie allemande, mais pas de chaire de philosophie française. Or on ne joue Mozart que parce qu'il y a eu Keuchel, Bach que parce qu'il y a la nomenclature BWV (Bach Werk Verzeichnis), un catalogue que n'ont ni Couperin ni Berlioz en France. J'ai essayé de réaliser ce catalogue pour la philosophie en langue française afin qu'on aille au-delà de cette partie émergée de l'iceberg des philosophes canoniques. Parler de singularité de la pensée française est encore prématuré. L'horizon va se dessiner. Peut-être est-il possible d'avancer que les philosophes français sont en général plus proches de l'essai à la Montaigne, loin des systèmes. Il est bien possible que Montaigne soit notre grand instituteur.

Quelles sont les tâches de la philosophie?
Le grand philosophe de demain sera celui qui repensera tout, du cognitif au politique, car tout est nouveau. Il convient de rapatrier la question philosophique sur les nouveautés d'aujourd'hui. Comment imaginer que la représentation politique continuera à fonctionner de la même façon alors que le vote des opinions individuelles prolifère sur les blogs sans qu'on en tienne compte? Avec un autre espace géographique et mental que j'ai appelé topologie générale, le travail de la philosophie ne fait que commencer. Nous vivons une telle coupure d'hominisation, nous sommes plongés au sein d'une telle «hominescence», que beaucoup de nos institutions se trouvent comme ces étoiles dont nous recevons la lumière et dont les astrophysiciens nous disent qu'elles sont mortes depuis bien longtemps.

 



Par lenuki - Publié dans : philosophie générale
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