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    <title><![CDATA[Le blog de lenuki (philosophie  auteurs)]]></title>
    <link>http://www.lenuki.com/categorie-10202497.html</link>
    <description>Les derniers articles publiés dans la catégorie &quot;philosophie  auteurs&quot; du blog &quot;Le blog de lenuki&quot;</description>

        <language>fr</language>
    
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        <title><![CDATA[Le blog de lenuki (philosophie  auteurs)]]></title>
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    <pubDate>Thu, 01 Jul 2010 21:40:34 +0200</pubDate>    <lastBuildDate>Thu, 01 Jul 2010 21:40:34 +0200</lastBuildDate>    <generator>Over-blog.com RSS 2.0 Engine</generator>    <copyright>Copyright 2010 www.lenuki.com</copyright>            <category>philosophie  auteurs</category>    <docs>http://www.rssboard.org/rss-specification/</docs>                        
      <item>
        <title><![CDATA[Levi-Strauss (article du Monde)]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-levi-strauss-article-du-monde--39275655.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <strong><span style="font-size: 12pt;"><br>
    <img height="375" width="500" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/philo-09-10/levi-str-voyage.jpg" class="noAlign"><br>
    L'impossible voyage de Lévi-Strauss</span>,</strong> par Guillaume Pigeard de Gurbert
  </p>
  <p>
    LEMONDE.FR | 12.11.09 | 12h59
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">On comprendra que je tienne d'abord à rappeler que l'œuvre de Lévi-Strauss est née, comme il le confesse lui-même au début de <em>Tristes Tropiques</em>, à la
    Martinique <em>"pendant le séjour forcé aux Antilles"</em> en 1941, alors qu'il tente de rejoindre les Etats-Unis via Porto Rico. C'est ici, à Fort-de-France, qu'il a <em>"pour la première
    fois"</em>, ce sont ses mots, été saisi par le doute fondateur qui dès lors ne le quittera plus et qui portera d'un bout à l'autre sa pensée sous la forme d'une inquiétude incurable.</span>
  </p>
  <table border="0" cellspacing="0" cellpadding="0">
    <tbody>
      <tr>
        <td>
          <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
        </td>
      </tr>
    </tbody>
  </table>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">C'est ici aussi qu'il a touché du doigt la présence du déshumain au cœur de l'humain. Lévi-Strauss, qui se sent <em>"déjà gibier de camp de concentration"</em>,
    parvient à s'embarquer à Marseille sur un bateau qui part pour la Martinique. A bord, quoique juif, Lévi-Strauss bénéficie de l'<em>"exorbitante faveur"</em> d'occuper l'une des deux seules
    cabines, du fait qu'il avait fait précédemment la traversée en tant que <em>"passager de luxe"</em> et qu'un certain M. B. ne se voyait pas le transporter comme du bétail. C'est bien en tant que
    simple <em>"cargaison humaine"</em> que traverseront les 350 autres passagers : <em>"car tout le reste de mes compagnons, hommes, femmes et enfants, étaient entassés dans des cales sans air ni
    lumière."</em> Atrocité de l'histoire qui semble bégayer… Ironie de l'histoire aussi, puisque <em>"la racaille, comme disaient les gendarmes, comprenait entre autres André Breton"</em>… Les trois
    privilégiés qui partageront avec Lévi-Strauss ladite cabine sont un marchand autrichien, un mystérieux Tunisien juif emportant <em>"un Degas dans sa valise"</em> et <em>"un jeune “béké”– riche
    créole – coupé par la guerre de sa Martinique natale et qui méritait un traitement spécial étant, sur ce bateau, le seul qui ne fût pas présumé juif, étranger ou anarchiste".</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Si Lévi-Strauss échappe à l'horreur nazie, c'est pour découvrir le zèle vichyssois qui sévit à la Martinique sur fond de désastre colonial. En débarquant à
    Fort-de-France, tous ne rêvent que d'une chose : un bain. <em>"Outre que ce rêve hydrothérapique impliquait une vue exagérément optimiste de l'œuvre civilisatrice qu'on peut attendre de quatre
    siècles de colonisation (car les salles de bains sont rares à Fort-de-France), les passagers n'allaient plus tarder à apprendre que leur bateau crasseux et bondé était encore un séjour idyllique,
    comparé à l'accueil que leur réservait une soldatesque en proie à une forme collective de dérangement cérébral qui eût mérité de retenir l'attention de l'ethnologue, si celui-ci n'avait été
    occupé à utiliser toutes ses ressources intellectuelles dans le seul but d'échapper à ses fâcheuses conséquences."</em> Et Lévi-Strauss de mettre les points sur le "i" : <em>"C'était un peu comme
    si, en permettant notre embarquement à destination de la Martinique, les autorités de Vichy n'avaient fait qu'adresser à ces messieurs une cargaison de boucs émissaires pour soulager leur
    bile."</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">A l'arrivée, tous furent en effet internés dans un camp, sauf le Tunisien, le béké et Lévi-Strauss, qui connaissait par hasard et par chance le commandant, second
    sur un bateau qu'il avait emprunté avant guerre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">On ne s'étonnera pas non plus que je cible, dans cette œuvre vaste et complexe, l'aspect que je crois percevoir le mieux parce qu'il me touche directement, je veux
    parler de la situation de Lévi-Strauss, ethnologue français, fraîchement débarqué aux tropiques. La première chose qu'il fait lorsqu'il s'installe à Sao Paulo, c'est de <em>"planter un
    bananier"</em> dans son jardin comme pour se persuader lui-même <em>"d'être sous les tropiques"</em> : l'étrangeté de sa situation le déconcerte tant qu'elle lui paraît irréelle comme un rêve :
    <em>"quelque années plus tard, le bananier symbolique était devenu une petite forêt où je faisais ma récolte".</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L'ethnologue se trouve écartelé entre d'un côté son désir de se fondre dans la culture étrangère qu'il aborde, ce qui exige qu'il renie la sienne et se montre au
    besoin injuste envers elle, et de l'autre son adhésion viscérale à sa propre culture, adhésion qui l'exile des autres cultures en les réduisant à de simples curiosités d'où la réprobation sourde
    n'est jamais éloignée. Comment échapper à l'exotisme, cette fascination pour l'extraordinaire qui n'est en vérité que l'ordinaire de l'autre ? L'exotisme, ce dimanche de l'ethnologie, est en même
    temps sa lèpre. Partir en voyage demande que l'ethnologue parvienne à mettre son penchant pour l'exotisme en vacances. Le drame est que sa vocation ethnologique est une autre damnation qui ne lui
    ouvre les délices de l'Autre qu'en le condamnant a priori à ne voir plus, du Même, que les pauvretés. Le romantisme de l'ailleurs se paie par le mépris aveugle de l'ici. En outre, le voyage de
    l'ethnologue n'est pas un simple changement d'espace, il provoque encore un déplacement <em>"dans la hiérarchie sociale"</em> : <em>"J'étais pauvre, je suis riche, d'abord parce que ma condition
    matérielle a changé. En même temps qu'il transporte à des milliers de kilomètres, le voyage fait gravir ou descendre quelques degrés dans l'échelle des statuts."</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Du coup, la partialité inhérente à l'aventure ethnologique ne grève-t-elle pas par avance sa prétention au statut de science ? Comment accéder si peu que ce soit à
    une culture autre sans se défaire de la sienne ? Mais comment mettre sa propre culture à distance sans la dédaigner et la défigurer de loin ? Il y a un ethnocentrisme à l'envers de l'ethnologue
    qui consiste à regarder sa culture de départ non pas de haut, mais d'en bas, comme par en dessous. Ainsi, les rhums industriels de Porto Rico, simples décalques des produits usinés dans son
    propre univers d'origine, lui paraissent inévitablement <em>"vulgaires et brutaux"</em>, alors que les rhums martiniquais, bricolés dans de <em>"vieilles cuves de bois"</em>, se révèlent à lui
    <em>"moelleux et parfumés"</em>. Telle est la croix de l'ethnologue : <em>"critique à domicile et conformiste au dehors".</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il faut dire aussi que Lévi-Strauss ne manque pas de motifs d'éprouver du dégoût pour la société occidentale qui a fait du <em>"primitif"</em> un <em>"pauvre gibier
    pris aux pièges de la civilisation mécanique."</em> Que penser de l'ethnologue lui-même qui <em>"revient nanti d'un pouvoir"</em> pour avoir rendu visite à ces primitifs, et qui <em>"brandit
    devant un public avide des albums en kodachrome remplaçant vos masques détruits"</em> ? Comment ne pas préférer la lorgnette du dépaysement à l'aveuglement de l'enracinement, quand, constate
    Lévi-Strauss dans <em>Race et histoire</em>, <em>"pour nous, Européens et Terriens, l'aventure au cœur du Nouveau Monde signifie d'abord qu'il ne fut pas le nôtre, et que nous portons le crime de
    sa destruction"</em> ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Avons-nous idée de cette richesse violée, de l'immensité des cultures développées par ces hommes <em>"domestiquant (à côté de certaines espèces animales) les
    espèces végétales les plus variées pour leur nourriture, leurs remèdes et leurs poisons, et – fait inégalé ailleurs – promouvant des substances vénéneuses comme le manioc au rôle d'aliment de
    base, ou d'autres à celui de stimulant ou d'anesthésique. Pour apprécier cette œuvre immense, il suffit de mesurer la contribution de l'Amérique aux civilisations de l'Ancien Monde. En premier
    lieu, la pomme de terre, le caoutchouc, le tabac et la coca (base de l'anesthésie moderne) qui, à des titres sans doute divers, constituent quatre piliers de la culture occidentale"</em>, pour ne
    pas parler du <em>"zéro, base de l'arithmétique et, indirectement, des mathématiques modernes, [qui] était connu et utilisé par les Mayas au moins un demi-millénaire avant sa découverte par les
    savants indiens de qui l'Europe l'a reçu par l'intermédiaire des Arabes".</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Au fond, peut-être Lévi-Strauss n'a-t-il jamais pu vraiment voyager. Mais il aura à coup sûr réussi à interroger l'envers silencieux de sa propre culture : <em>"Si
    l'Occident a produit des ethnographes, c'est qu'un bien puissant remords devait le tourmenter"</em>, note-t-il à la fin de <em>Tristes Tropiques</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Guillaume Pigeard de Gurbert</b>, professeur de philosophie en khâgne à Fort-de-France cosignataire du Manifeste pour les <em>"produits"</em> de haute nécessité
    (éditions Galaade, 2009).</span>
  </p>
  <p>
    <em><span style="font-size: 10pt;">Ce texte a été prononcé à Fort-de-France, le 10 novembre 2009 lors d'un hommage à Lévi-Strauss, ponctué d'un air de conques de Lambi, héritage de la culture
    amérindienne précolombienne, joué par le groupe martiniquais Watabwi.</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;<img height="427" width="300" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/philo-09-10/l-vi-strauss-voyage.jpg" class="noAlign"></span>
  </p>]]></description>
        <pubDate>Thu, 12 Nov 2009 23:08:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-levi-strauss-article-du-monde--39275655.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-levi-strauss-article-du-monde--39275655-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Pensées pour moi-même de Marc Aurèle]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-30206698.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <span style="font-size: 12pt;"><strong><img height="407" width="500" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/blog-plus/Marc-Aur-le-statue.jpg" class="noAlign"><br>
    <br>
    <br>
    <span style="font-size: 10pt;">D'après l'excellent livre de P. Hadot:</span> <span style="text-decoration: underline;"><span style="font-size: 10pt;">La citadelle intérieure<br>
    <br>
    <br></span></span></strong></span>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="font-size: 10pt;">LE STOÏCISME DES <span style="text-decoration: underline;">PENSEES POUR MOI-MEME</span></span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></strong>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;Les <span style="text-decoration: underline;">Pensées</span> sont
    des exercices spirituels. Grâce à ceux-ci Marc Aurèle veut établir en lui-même le discours intérieur, les dispositions profondes, qui lui permettront de pratiquer concrètement, dans sa vie
    d'empereur, les trois thèmes d'exercice, les trois règles de vie proposées par Epictète. Sans cesse les <span style="text-decoration: underline;">Pensées</span> reviennent donc sur la formulation
    de ces thèmes d'exercice et des dogmes qui les fondent. La structure qui sous-tend les <span style="text-decoration: underline;">Pensées</span>, c'est donc la structure ternaire (discipline de
    l'assentiment, discipline du désir, discipline de l'action). Mais quelle forme revêt-elle dans les <span style="text-decoration: underline;">Pensées</span>&nbsp;?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <h1>
    <strong><span style="font-size: 10pt;">A&nbsp; La discipline de l'assentiment</span></strong>
  </h1>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <ol type="1">
    <li>
      <b><span style="font-size: 10pt;">La phantasia katalaptiké</span></b>
    </li>
  </ol>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">N'accepter en soi-même aucune représentation, qui ne soit objective ou adéquate (phantasia katalaptiké), telle est la discipline de l'assentiment. La sensation
    (aisthésis) est un processus corporel qui nous est commun avec les animaux et dans lequel l'impression d'un objet extérieur se transmet à l'âme. Par ce processus une image (phantasia) de l'objet
    est produite dans l'âme et plus précisément dans la partie directrice de l'âme (hégémonikon).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La phantasia a un double aspect&nbsp;:</span>
  </p>
  <ul type="disc">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;">d'une part elle remplace l'objet comme image de celui-ci.</span>
    </li>
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;">d'autre part elle est une modification (pathos) de l'âme, sous l'action de l'objet extérieur.</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cf. III, 11 p.40&nbsp;: «&nbsp;<em>Quel est-il ? De quoi est-il composé&nbsp;? Combien de temps doit-il&nbsp; durer, cet objet que je
    me représente en ce moment&nbsp;?&nbsp;»</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La présence de l'image dans l'âme s'accompagne d'un discours intérieur qui énonce la nature, la qualité, la valeur de l'objet qui a provoqué la phantasia. Et à ce
    discours nous pouvons ou non donner notre assentiment. La phantasia est corporelle comme l'objet extérieur mais le discours intérieur, auquel on donne son assentiment est, en tant que discours
    doté d'un sens, incorporel. En opposition au caractère passif de la phantasia, c'est-à-dire de la représentation produite par l'objet extérieur, ce discours intérieur constitue une activité de la
    partie directrice de l'âme. Enfin, il peut y avoir également une reproduction de représentations par l'âme&nbsp;, lorsqu'elle combine les images qu'elle a reçues. D'où le double aspect du
    processus cognitif, passif et actif, contraint et libre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cf. VIII, 49 p.112 <em>"Ne dis rien de plus à toi-même que ce que te rapportent les représentations qui s'offrent d'abord à toi. On te rapporte qu'un tel a dit du
    mal de toi&nbsp;; cela, on te le rapporte, mais qu'il t'ait lésé, on ne te le rapporte pas... C'est ainsi qu'il faut t'en tenir à tes premières représentations, <span style=
    "text-decoration: underline;">sans rien y ajouter toi-même</span></em>...&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ici, on reconnaît bien les étapes du processus. Tout d'abord un événement
    extérieur (on te rapporte). Ensuite la représentation produite en lui et qui est qualifiée de première, parce que rien ne s'ajoute encore à elle. En troisième lieu, le discours qui énonce le
    contenu de cette représentation&nbsp;: un tel a dit du mal de toi (ce que fait savoir la représentation première). En quatrième lieu, un autre énoncé qui ne se contente plus de décrire la
    situation, mais qui émet un jugement de valeur&nbsp;: on m'a fait du tort.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Donc la représentation objective ou adéquate c'est celle qui correspond
    exactement à la réalité, c'est-à-dire qui engendre en nous un discours intérieur qui n'est rien d'autre que la description pure et simple de l'événement, sans aucun jugement de valeur
    subjectif.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cf. III, 11&nbsp;: <em>«&nbsp;déterminer toujours et décrire......il se résoudra&nbsp;».</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</em> Marc Aurèle donne quelques exemples de ce qu'il entend par ce
    genre de définition.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cf. VI, 13&nbsp;: <em>«&nbsp;On peut se faire une idée... nous faisant voir ce qu'elles sont&nbsp;».</em> On peut qualifier de «&nbsp;physique&nbsp;» ce genre de
    définition, parce qu'elle dépouille les représentations de toute considération subjective et anthropomorphique pour les définir en quelque sorte scientifiquement et physiquement. Nous constatons
    ici que tout est dans tout dans la philosophie stoïcienne. En effet, si la critique des représentations et la recherche de la représentation objective font partie de la logique, elles ne sont
    pourtant réalisables que si l'on se place au point de vue de la physique, en situant les événements et les objets dans la perspective de la nature universelle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <ol type="1">
    <li>
      <b><span style="font-size: 10pt;">La citadelle intérieure</span></b>
    </li>
  </ol>
  <ul type="disc">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;"><span style="text-decoration: underline;">Les choses ne touchent pas l'âme</span>. <em>«&nbsp;Elles sont extérieures et insensibles&nbsp;; nos tracas ne viennent
      que de l'opinion que nous nous en faisons&nbsp;».</em> (IV, 3).</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cela ne veut pas dire qu'elles ne sont pas les causes des représentations qui se produisent dans l'âme, mais qu'elles ne sont qu'une occasion, pour le principe
    directeur, de développer son discours intérieur, celui-ci restant donc entièrement libre. Il faut se rappeler, ici, que le mot âme peut avoir deux sens. C'est tout d'abord une réalité faite d'air
    (pneuma) qui anime notre corps et qui reçoit les empreintes (phantasiai) des objets extérieurs. Mais c'est aussi et surtout la partie directrice de l'âme (hégémonikon) qui, seule, est
    libre&nbsp;; parce qu'elle peut seule donner ou refuser son assentiment ou discours intérieur qui énonce ce qu'est l'objet représenté par la phantasia. La frontière que ne peuvent franchir les
    choses, c'est cette «&nbsp;citadelle intérieure&nbsp;», réduit inviolable de liberté. Ce ne sont pas les choses qui viennent à nous, mais nous qui nous occupons des choses&nbsp;: c'est l'homme
    qui, par sa&nbsp; liberté, introduit le trouble et l'inquiétude dans le monde. Prises en elles-mêmes, les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises et ne devraient pas nous troubler. C'est donc notre
    jugement sur elles qui peut nous troubler. Et nous retrouvons ici le dogme fondamental du stoïcisme&nbsp;: il n'y a de bien que le bien moral&nbsp;, de mal que le mal moral&nbsp;; ce qui n'est
    pas moral, c'est-à-dire ce qui ne dépend pas de notre choix, de notre jugement, de notre liberté, est indifférent et ne doit pas nous troubler. La discipline de l'assentiment est donc intimement
    liée à la doctrine des biens, des maux et des choses indifférentes.</span>
  </p>
  <ul class="unIndentedList">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;"><span style="text-decoration: underline;">L'âme est libre de juger les choses comme elle le veut</span>. C'est la partie directrice, c'est la raison -et le</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">moi lui-même- qui devient bonne ou mauvaise, en fonction des jugements qu'elle porte sur les choses. Cf. exemple donné par Marc-Aurèle VIII, 50. Le concombre que je
    peux manger est amer. Et le principe directeur ne devrait tenir qu'un seul discours, la constatation&nbsp;: «&nbsp;Ce concombre est amer&nbsp;» (phantasia kataleptiké). Toute la discipline de
    l'assentiment est là. Mais si j'ajoute&nbsp;: «&nbsp;Pourquoi y a-t-il de telles choses dans ce monde&nbsp;?&nbsp;», j'ajoute librement un jugement de valeur qui ne correspond pas au contenu
    adéquat de la représentation objective. Il en va de même en ce qui&nbsp; concerne la mort, par exemple, qui n'a rien de redoutable en soi, mais seulement pour nous qui portons un jugement sur
    elle. Il suffit de supprimer le faux discours, sur la valeur des objets, pour supprimer la fausse valeur que nous leur attribuons.</span>
  </p>
  <ul class="unIndentedList">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;"><span style="text-decoration: underline;">La découverte simultanée du monde et du moi</span>. Dans l'acte même par lequel nous transformons le</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;regard que nous portions sur les choses, nous prenons conscience précisément aussi de la possibilité que nous avons de transformer ce regard, donc du pouvoir
    intérieur que nous avons de voir les choses (entendons toujours ici par «&nbsp;choses&nbsp;» la <span style="text-decoration: underline;">valeur</span> des choses) telles que nous voulons les
    voir. La discipline de l'assentiment, la transformation de la conscience du monde entraîne une transformation de la conscience du moi. Cette prise de conscience consistera à délimiter notre vrai
    moi (liberté) par rapport à ce que nous croyions être notre moi.</span>
  </p>
  <ul class="unIndentedList">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;"><span style="text-decoration: underline;">Circonscrire le moi</span>.</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><span style="text-decoration: underline;">Cf</span>. XII, 3.1 <em>«&nbsp;Tu es composé de trois parties... ton bon génie&nbsp;»</em>. Cela commence par l'analyse
    des composants de l'être humain&nbsp;: le corps, le souffle vital (l'âme qui anime le corps) et l'intellect, c'est-à-dire la faculté de jugement et d'assentiment, puissance de réflexion (dianoia)
    ou principe directeur (hégémonikon). Cet exercice de délimitation du moi correspond à la distinction d'Epictète entre les choses qui dépendent de nous et celles qui n'en dépendent pas, autrement
    dit entre la causalité intérieure (notre faculté de choix) et la causalité extérieure (le Destin, le cours universel de la Nature).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Première étape&nbsp;: reconnaître que dans l'être que je suis, ni le corps ni le souffle vital qui l'anime ne sont proprement à moi. Certes, j'ai le devoir d'en
    prendre soin, mais ils ne sont pas à moi parce qu'ils me sont imposés par le Destin, indépendamment de ma volonté. On dira que l'hégémonikon aussi m'est donné, mais c'est comme une source
    d'initiative, comme un «&nbsp;je&nbsp;» qui décide. Quels sont les «&nbsp;cercles&nbsp;» qui entourent le moi&nbsp;? Le plus extérieur&nbsp;: <span style="text-decoration: underline;">les
    autres</span> (cf. III, 4). <em>«Ne consume pas le temps...de veiller sur notre pouvoir hégémonique&nbsp;».</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Second cercle&nbsp;: <span style="text-decoration: underline;">le passé et l'avenir</span>. Pour prendre conscience de son vrai moi, il faut se concentrer sur le
    présent, car seul il est notre pouvoir.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Troisième cercle&nbsp;: le domaine des émotions involontaires, qui résulterait des impressions que reçoivent le corps et l'âme comme «&nbsp;souffle vital
    inné&nbsp;» cf. V, 26&nbsp;: <em>«&nbsp;Que le pouvoir hégémonique... qui les agite&nbsp;».</em> Il s'agit d'une frontière entre les émotions sensibles et la liberté de jugement tracée par le
    principe directeur, en refusant de donner son assentiment à des jugements qui attribueraient une valeur positive ou négative aux plaisirs ou aux peines qui se produisent dans le corps. Donc d'une
    part le principe directeur assure l'unité de l'être vivant (ces émotions sont miennes) mais, d'autre part, il considère ces émotions comme étrangères à lui dans la mesure où il refuse d'y donner
    son assentiment. Le sage stoïcien n'est pas impassible, parce qu'il n'est pas insensible (cf. émotions involontaires).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Quatrième cercle&nbsp;: celui du Destin et du temps dans lequel le Destin se dévoile. Le moi qui prend conscience du fait que, grâce à sa liberté de jugement (qui
    est aussi liberté de désirer et de vouloir) il est étranger à ce flux, est élevé au-dessus du tissu de la destinée. Le moi, prenant ainsi conscience de sa liberté, n'agit encore qu'en faisant
    coïncider sa raison avec la Raison de la Nature universelle&nbsp;: il veut ce qui arrive, c'est-à-dire ce que veut la Nature universelle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Se circonscrire, c'est pratiquer ce triple exercice&nbsp;: dans l'ordre de l'assentiment, ne pas approuver les jugements de valeur influencés par le corps et par le
    souffle vital&nbsp;; dans l'ordre du désir, reconnaître que tout ce qui ne dépend pas de mon choix moral&nbsp; est indifférent&nbsp;; dans l'ordre de l'action, dépasser le souci égoïste du corps
    et du souffle vital pour s'élever au point de vue de la Raison, commune à tous les hommes, et donc vouloir ce qui est utile au bien commun. Pour cela&nbsp;, il faut ne pas s'attacher aux choses
    que nous croyons nôtres.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faut, aussi, se concentrer sur le moment présent, car seul il est mien (je ne vis que dans le
    présent). Cette délimitation du moi est donc, au fond, l'exercice fondamental du stoïcisme&nbsp;: une ascèse du détachement, la reconnaissance de la causalité universelle du Destin, la découverte
    enfin du pouvoir que nous avons de juger librement.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Précisons que le moi, comme principe de liberté, comme capable d'accéder
    à la moralité n'est, en lui-même, ni bon ni mauvais. Pouvoir choisir, c'est pouvoir choisir le bien ou le mal. La rationalité n'est donc pas bonne par elle-même&nbsp;: la raison peut être
    totalement dépravée. Cf. X, 13. Il y a donc une différence entre la <span style="text-decoration: underline;">liberté de choix</span> grâce à laquelle le principe directeur peut se rendre bon ou
    mauvais et la <span style="text-decoration: underline;">liberté réelle</span> (vraie liberté) grâce à laquelle, choisissant&nbsp; le bien moral et la Raison universelle, le principe directeur
    réussit à ce que ses jugements soient vrais, ses désirs réalisés, ses volontés efficaces. Cf. VIII, 48. Paradoxes de la vie morale&nbsp;: le moi s'identifie à une Raison transcendante qui est à
    la fois au-dessus de lui et lui-même&nbsp;: aucune valeur n'est supérieure à la vertu et au daimon intérieur (III, 6).</span>
  </p>
  <ul class="unIndentedList">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;"><span style="text-decoration: underline;">Tout est affaire de jugement de valeur</span>. La discipline de l'assentiment empiète sur les autres domaines</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">.d'exercice (désir, action). D'abord elle ne s'exerce pas seulement à propos du discours intérieur, mais aussi du discours extérieur (ne pas se mentir ni mentir aux
    autres). Ensuite elle suppose que l'on accepte le principe d'action&nbsp;: il n'y a de bien que le bien moral, il n'y a de mal que le mal moral.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Enfin désirer et agir ne peut se faire que sur la base de la rectification des jugements de valeur que nous portons sur les choses. Intellectualisme stoïcien&nbsp;:
    l'homme qui commet une faute ne réalise pas que son action est mauvaise&nbsp;: il la croit bonne par un faux jugement de valeur. Idée sous-jacente&nbsp;: tout homme a le désir naturel du bien, il
    ne peut le manquer qu'en se trompant sur la nature de celui-ci.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;"><img height="232" width="300" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/blog-plus/Marc-Aur-le--par-Delacroix.jpg" class="noAlign"><br>
    <br>
    B&nbsp; La discipline du désir ou l'amor fati</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>1.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Discipline du désir et discipline de l'impulsion</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pour Marc Aurèle le désir ou l'aversion supposent une passivité&nbsp;: ils sont provoqués par les événements extérieurs alors que la tendance à agir ou à ne pas
    agir est l'effet de la cause qui est extérieure à nous. Ces deux causes correspondent, pour lui, respectivement à la Nature commune et universelle et à notre nature (XII, 32). En opposant cause
    extérieure et cause intérieure, Nature commune et nature propre, Marc Aurèle donne donc un fondement ontologique à la discipline du désir et à celle de l'impulsion. La première a pour objet mon
    rapport avec le cours du Destin et consistera donc à refuser de désirer autre chose que ce que veut la Nature du Tout. La seconde, la discipline de l'impulsion active, a pour objet la manière
    dont ma minuscule causalité s'insère dans la causalité du monde. Elle consiste à vouloir faire ce que ma nature propre veut que je fasse. Cf. XI, 13&nbsp;: <em>«&nbsp;Quel mal, en effet...
    l'intérêt de l'univers&nbsp;?&nbsp;»</em> Que représentent ces deux natures&nbsp;? Ma «&nbsp;nature&nbsp;» n'est pas mon caractère particulier, mais ma raison, commune avec celle de tous les
    hommes (V, 10).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Or ma nature et ma raison sont l'émanation de la Raison universelle et de la Nature universelle, qui sont immanentes à toutes choses. Les deux natures sont donc
    identiques (VII, 55). On en revient toujours à l'intuition fondamentale du stoïcisme&nbsp;: la cohérence avec soi-même, qui est en même temps la loi génératrice de la réalité et celle qui régit
    la pensée et la conduite humaines. Les deux disciplines (du désir, de l'impulsion) consistent finalement à rester en cohérence avec soi, c'est-à-dire avec le Tout dont nous faisons partie (IV,
    29).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Par la discipline du désir, nous ne devons désirer que ce qui est utile au Tout du monde, parce que cela est voulu par la Raison universelle&nbsp;; par la
    discipline du vouloir et de l'impulsion, nous ne devons vouloir que ce qui sert le Tout de la cité humaine, parce que c'est ce que veut la raison droite, commune à tous les hommes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>2.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Circonscrire le présent</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Seul le présent est en notre pouvoir. Prendre conscience du présent, c'est prendre conscience de notre liberté (III, 10&nbsp;; XII, 26) Cette délimitation du
    présent a deux aspects principaux. Il s'agit d'une part de rendre supportables les difficultés et les épreuves en les réduisant à une succession de courts instants et il s'agit, d'autre part,
    d'intensifier l'attention portée à l'action ou le consentement aux événements qui viennent à notre rencontre. Il s'agit de transformer notre manière de voir et notre rapport au temps. Cf. la
    méthode de définition physique qui consiste non seulement à réduire une réalité à ce qu'elle est, mais aussi à la décomposer en ses parties pour découvrir qu'elle n'est qu'un assemblage de ces
    parties-là et rien d'autre. Aucun objet ne peut nous faire perdre la maîtrise de nous-mêmes si on le soumet à cette méthode de division. (XI.2)&nbsp;: la vie n'est faite que d'une suite
    d'instants que nous vivons successivement et que l'on peut maîtriser d'autant plus que l'on sait les définir et les isoler exactement. L'autre finalité de l'exercice de définition du présent,
    c'est d'intensifier l'attention à ce que nous sommes en train de faire ou de vivre&nbsp;: il ne s'agit plus de diminuer la difficulté ou la souffrance, mais d'exalter la conscience de l'existence
    et la conscience de la liberté.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cf. XII, 1 <em>«&nbsp;Tous ces biens... piété de la justice&nbsp;»</em>&nbsp;; XII, 3 <em>«&nbsp;Si tu t'appliques à vivre... envers ton bon génie&nbsp;».</em> Il
    s'agit de se consacrer totalement et de tout cœur&nbsp; à ce que l'on est en train de faire pour l'instant, sans s'inquiéter du passé ni de l'avenir. Cette attitude exprime aussi un sentiment
    d'urgence, car la mort peut surgir à n'importe quel moment (II, 5)&nbsp;: <em>«&nbsp;Si tu accomplis chacune de tes actions comme si c'était la dernière de ta vie&nbsp;».</em> Cette pensée de la
    mort donne à chaque instant présent de la vie son sérieux, sa valeur infinie, sa splendeur. La plupart des hommes ne vivent pas parce qu'ils ne vivent pas dans le présent mais sont toujours hors
    d'eux-mêmes, aliénés, tirés en arrière ou en avant par le passé ou l'avenir. Ils ignorent&nbsp; que le présent est le seul point où ils soient réellement&nbsp; eux-mêmes, libres, le seul point
    aussi qui nous donne, grâce à l'action et à la conscience, accès à la totalité du monde. Mais qu'est-ce que le présent&nbsp;? Ce n'est pas la limite entre le passé et l'avenir dans le temps
    continu et donc divisible à l'infini car il n'aurait, alors, pas d'existence réelle, mais c'est, en relation à la conscience qui la perçoit et à l'unité de l'intention et de l'attention que je
    lui applique, une certaine durée (ce que je suis en train de faire, d'exprimer ou de ressentir actuellement (cf. Bergson). C'est dans ce présent que se situe la représentation que j'ai en ce
    moment, le désir que j'éprouve en ce moment, l'action que je fais en ce moment. Mais c'est aussi ce présent «&nbsp;épais&nbsp;» que je peux amoindrir, pour mieux le supporter, en le
    circonscrivant et en le définissant.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>3.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Le présent, l'événement et la conscience cosmique</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La discipline du désir va se rapporter avant tout à la manière dont nous devons accueillir les événements qui résultent du mouvement général de la Nature
    universelle (VIII, 7&nbsp;: <em>«&nbsp;Une nature raisonnable... nature universelle&nbsp;»).</em> Et ce qui nous est ainsi donné en partage, ce sont les événements qui nous adviennent&nbsp;: III,
    16 <em>«&nbsp;Quel est donc le propre... trame de sa destinée&nbsp;».</em> C'est ma pensée qui découpe, dans le flux des choses, ce qui a un sens pour moi. Par ailleurs, que j'en prenne
    conscience ou non, le mouvement général de l'univers, mis en branle et voulu par la Raison divine, a pour effet que je suis, de toute éternité, destiné à rencontrer tel ou tel événement. (V,
    8&nbsp;: <em>Ne disons-nous pas aussi... elles se rencontrent&nbsp;?&nbsp;»</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les événements qui «&nbsp;s'ajoutent à moi&nbsp;» ont été entretissés avec moi par Clothô, figure du Destin, c'est-à-dire de la Raison universelle. Si donc un
    événement m'advient, il est produit par la totalité universelle des causes qui constituent le cosmos&nbsp;: si je suis malade ou perd un enfant, c'est tout l'univers qui est impliqué dans cet
    événement. Cette connexion, cet entrelacement de toutes choses en toutes choses est un des thèmes les plus chers à Marc Aurèle. Le cosmos n'est qu'un seul être vivant, doué d'une conscience et
    d'une volonté uniques. Intuition fondamentale&nbsp;: la cohésion, la cohérence de la réalité avec elle-même conduisant à percevoir, dans chaque mouvement de l'être vivant aussi bien que dans le
    mouvement du cosmos tout entier ou dans la perfection du sage l'accord avec soi-même, l'amour de soi. Il y a entre les parties et le Tout une harmonie qui les accorde ensemble. La discipline du
    désir consistera donc à replacer chaque événement dans la perspective du Tout, c'est-à-dire comprendre que je le rencontre, qu'il m'est présent parce qu'il m'est destiné par le Tout et que le
    Tout est présent en lui. Ma volonté va donc s'identifier avec le vouloir divin qui a voulu cet événement. Etre indifférent aux événements qui ne dépendent pas de moi, c'est ne pas faire la
    différence entre eux, c'est donc les aimer également comme le Tout avec un égal amour. Ce qui m'arrive en ce moment arrive au bon moment (kairos) selon le déroulement nécessaire, méthodique et
    harmonieux de tous les événements qui, chacun, arrivent à leur heure, en leur saison.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>4.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Amor fati&nbsp;!</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les exercices de définition du moi et de concentration sur le présent, liés au consentement au vouloir de la Nature manifesté dans chaque événement, élèvent donc la
    conscience à un niveau cosmique. En consentant à cet événement présent qui vient à ma rencontre et dans lequel le monde entier est impliqué, je veux ce que veut la Raison universelle, je
    m'identifie à elle, dans un sentiment de participation et d'appartenance à un Tout qui déborde les limites de l'individu. J'éprouve un sentiment d'intimité avec l'univers, je me plonge dans
    l'immensité du cosmos. En présence de chaque événement, si petit et si banal soit-il, mon regard rejoint celui de la raison universelle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>5.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>La providence ou les atomes&nbsp;?</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Marc Aurèle oppose deux modèles d'univers, celui du stoïcisme et celui de l'épicurisme. S'il le fait c'est pour montrer que dans toutes les hypothèses, même si l'on
    admettait dans le domaine de la physique l'hypothèse diamétralement opposée au stoïcisme, l'attitude morale stoïcienne est la seule possible. Si l'on admet la théorie physique du stoïcisme,
    c'est-à-dire la rationalité de l'univers, l'attitude morale du stoïcisme, c'est-à-dire la discipline du désir, le consentement aux événements produits par la Raison universelle, ne fait pas de
    problème. Il faut vivre selon la raison. Si au contraire on admet la théorie physique de l'épicurisme, c'est-à-dire le modèle d'un univers produit par le hasard, sans unité, une poussière
    d'atomes, ce sera la grandeur de l'homme d'introduire la raison dans ce chaos. (XII, 14) Dans les deux hypothèses, il faut garder sa sérénité et accepter les événements tels qu'ils se présentent.
    Ce serait folie de faire des reproches aux atomes comme d'en faire aux dieux. En toute hypothèse, il faut garder sa sérénité, spécialement face à la mort, que l'on admette le modèle stoïcien ou
    le modèle épicurien, elle est un phénomène physique (VI, 24). En effet, il serait invraisemblable que, si nous possédons la raison, le Tout dont nous ne sommes qu'une partie ne la possède pas..
    Ou la providence, alors il faut vivre en stoïcien, ou les atomes, alors il faut quand même vivre en stoïcien&nbsp;! IX, 28&nbsp;:&nbsp;«&nbsp; <em>Bref, s'il y a un dieu, tout va bien&nbsp;; et
    s'il n'y a que le hasard, tâche de ne pas t'abandonner toi-même au hasard&nbsp;».</em> Toute chose et tout événement résultent de la Raison universelle, mais sous deux modes différents&nbsp;: ou
    bien directement, selon la volonté de la Raison universelle, ou bien indirectement, par voie de conséquences que la Raison universelle n'a pas voulues. Cette notion de «&nbsp;conséquence
    indirecte&nbsp;» est étroitement liée à la subjectivité. C'est parce que cet accident m'arrive et c'est parce que je me représente qu'il est répugnant et terrifiant que je crois qu'il ne peut
    être l'œuvre d'une providence bonne.&nbsp; Je me révolte alors, je critique la Raison, je refuse de l'accepter. La discipline du désir va ainsi consister à rectifier le jugement faux, en
    découvrant que cet événement résulte de la volonté bonne de la nature, mais sans avoir été voulu directement par elle. Cela veut dire, d'une part, que la volonté initiale de la Nature n'a pas
    voulu me nuire. Cela veut dire, d'autre part, qu'elle n'a pas voulu produire quelque chose de catastrophique ou de répugnant. Tout est naturel, mais c'est une conséquence accessoire de la volonté
    de la Nature que certains phénomènes naturels&nbsp;: le lion, le poison, les épines, puissent éventuellement représenter un danger pour l'homme ou du moins lui apparaître comme une menace. La
    Raison universelle, en produisant le monde, a inscrit dans le devenir des choses certaines lois, par exemple que d'une part les éléments se transforment perpétuellement, que d'autre part les
    êtres constitués par la transformation des éléments tendent à se conserver. Mais de ces lois fondamentales résultent des phénomènes qui, subjectivement, nous paraissent répugnants, ou terrifiants
    ou dangereux&nbsp;: par exemple de la loi de métamorphose perpétuelle des éléments résultent&nbsp; la mort, la poussière, la fange et de la loi de la conservation, ces éléments défensifs que sont
    les épines de la rose ou les dents du lion. Ce sont là des conséquences accessoires de la décision initiale de la Nature. Que le monde soit rationnel ne signifie pas qu'il résulte de la
    libération, du choix ou du calcul d'un artisan qui serait extérieur à son œuvre, mais cela veut dire qu'il a sa loi interne. Mais à cette représentation d'une providence impersonnelle semble
    s'opposer totalement celle d'une providence particulière ( cf. certains passages ) prenant soin du genre humain et surtout de certains hommes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comment ces deux représentations sont-elles compatibles&nbsp;? cf. XII, 14. En fait l'idée d'une providence, accessible à la pitié, naît d'un besoin religieux, qui
    correspond au désir d'être en rapport avec un être personnel qui peut presque dialoguer avec l'homme. Les figures des dieux, délibérant sur le sort de l'individu, ou du daimon (le divin en
    soi-même, par le principe directeur) ne sont que des expressions mythiques et imagées destinées à rendre plus vivantes et personnelles les représentations stoïciennes de la Raison ou du Destin.
    De plus, pour les stoïciens, la Raison universelle, par son impulsion initiale, n'a pas seulement mis en marche une loi du développement de l'univers qui vise au bien du Tout, mais cette loi de
    l'univers vise, avant tout, au bien des êtres raisonnables. Il y a donc une providence générale pour tout l'univers&nbsp;: elle correspond à «&nbsp;l'impulsion première&nbsp;», et une providence
    spéciale pour les êtres raisonnables, une volonté particulière «&nbsp;exerçant son impulsion sur chaque individu&nbsp;».</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Mais ces deux notions ne s'excluent pas. Car la loi générale, qui est immanente à l'univers et résulte de l'impulsion originelle, veut que la vie raisonnable soit
    la fin qui justifie l'univers. Mais selon que l'on adopte l'une ou l'autre perspective, la pratique de la discipline du désir pourra prendre deux tonalités différentes. L'une sera plus
    impersonnelle, éliminant en quelque sorte toute subjectivité dans la contemplation admirative des lois inéluctables d'une Nature majestueuse et indifférente (IX, 1). L'autre sera plus
    personnelle, puisqu'elle donnera à l'individu le sentiment de collaborer au bien général du Tout en remplissant la tâche, le rôle, le destin, pour lequel la Nature l'a élu (VI, 42).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b><img height="204" width="300" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/blog-plus/marc_aurele.jpg" class="noAlign"><br>
    <br>
    6.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Pessimisme&nbsp;?</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">On pourrait penser, à lire Marc Aurèle, qu'il est foncièrement pessimiste, tellement certaines de ses descriptions sont, pour le moins, «&nbsp;réalistes&nbsp;»,
    insistant lourdement sur le néant ou la vanité de toute chose, voire de toute vie&nbsp; cf. III, 2. Mais les choses qui paraissent répugnantes, écœurantes, terrifiantes, deviennent belles aux
    yeux de celui qui est familier avec la Nature, précisément parce qu'elles existent, sont naturelles, font partie des processus naturels qui découlent indirectement de l'intention de la Nature. La
    familiarité avec la Nature c'est là une des attitudes fondamentales de celui qui pratique la discipline du désir. Etre familier avec la Nature, c'est reconnaître les choses et les événements
    comme familiers, savoir qu'ils appartiennent au même monde que nous, qu'ils viennent de la même source que nous. C'est donc «&nbsp;faire de la physique&nbsp;», prendre conscience de l'unité de la
    Nature et de son accord avec elle-même. Ainsi la vision de l'universelle métamorphose enseigne à ne pas craindre la mort qui n'en est qu'un cas particulier (II, 12), à n'accorder aucune valeur
    aux choses qui passent (IX, 28), mais elle emporte aussi l'âme dans la contemplation du spectacle grandiose de la Nature, transformant sans cesse les choses «&nbsp;pour que le monde soit toujours
    nouveau&nbsp;». Tout cela consiste à regarder les choses d'en haut. Or cet exercice spirituel du vol cosmique de l'âme a pour premier résultat de révéler à l'homme à la fois la splendeur de
    l'univers et la splendeur de l'esprit. Mais il a aussi pour effet de fournir de puissants motifs pour pratiquer la discipline du désir. Vues d'en haut, les choses humaines paraissent bien
    petites, bien mesquines et ne méritent pas qu'on les désire, et la mort n'apparaît plus comme une chose à craindre. La part de l'homme est minuscule dans l'immensité (XII, 32). Cet effort pour
    regarder d'en haut permet de contempler le panorama total de la réalité humaine sous tous ses aspects, sociaux, géographiques, sentimentaux, et de les replacer dans l'immensité cosmique et dans
    le fourmillement anonyme de l'espèce humaine sur la terre. Vues dans la perspective de la Nature universelle, les choses qui ne dépendent pas de nous, les choses indifférentes, la santé, la
    gloire, la richesse, la mort sont ramenées à leurs vraies proportions. Car regarder les choses d'en haut , c'est regarder les choses humaines dans la perspective de la mort&nbsp;: c'est cette
    perspective qui donne le détachement, l'élévation, le recul indispensables pour voir les choses telles qu'elles sont. Ce regard d'en haut dénude les fausses valeurs et, parmi elles, la renommée.
    (III, 10&nbsp;; XII, 21). Le regard d'en haut porté sur les choses humaines permet d'imaginer le passé et l'avenir et il révèle que, même si les individus disparaissent, les mêmes scènes se
    répètent à travers les siècles (XII, 24). Or lorsque Marc Aurèle dit que les choses humaines ne sont rien dans l'immensité, qu'elles sont viles et mesquines, qu'elles se répètent jusqu'à satiété,
    il n'exprime pas une expérience négative personnelle, mais il s'exerce, spirituellement et littérairement. Ce qui inspire tout cela, c'est l'amour, la fascination qu'il éprouve au plus profond de
    lui-même à l'égard de l'unique Valeur, de l'unique nécessaire cf. III, 6. Ce bien supérieur à tout, c'est cet état de joie intérieur qui se réalise, lorsque le principe directeur, la pensée
    «&nbsp;<em>se contente d'elle-même (dans les choses dans le domaine desquelles il est possible d'agir selon la droite raison) et se contente du Destin (dans les choses qui nous ont données en
    partage, indépendamment de notre volonté&nbsp;»</em> cf. III, 6, 7. En face de cette valeur unique et transcendante, les choses humaines sont bien petites&nbsp;: elles ne sont qu'un point dans
    l'immensité de l'univers.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>7.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Les niveaux de la conscience cosmique</b></span>
  </p>
  <ul class="unIndentedList">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;">Lorsque le moi n'a pas encore pris conscience de son pouvoir de liberté (circonscrit le principe</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">directeur comme tel) il se croit autonome et indépendant du monde. En fait, il est comme étranger au monde et emporté, contre son gré, par le Destin.</span>
  </p>
  <ul class="unIndentedList">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;">Lorsque le moi prend conscience qu'il ne s'identifie ni avec le corps, ni avec le souffle vital, ni avec</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">les émotions involontaires, il découvre que, jusqu'ici, il était déterminé inconsciemment et passivement par le Destin et qu'il n'était qu'un petit point dans
    l'immensité de l'univers (XII, 32).</span>
  </p>
  <ul class="unIndentedList">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;">Enfin lorsque le moi, principe de liberté, de choix moral, reconnaîtra qu'il n'y a rien de grand que dans</span>
    </li>
  </ul>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;le bien moral, il acceptera ce qui a été voulu par le Destin, c'est-à-dire la part qui lui est assignée, il acceptera de jouer le rôle que le metteur en scène
    divin lui a réservé dans le drame de l'univers (pour Marc-Aurèle, par exemple, celui d'empereur). Car c'est tout le Destin, c'est toute l'histoire du monde, c'est le monde entier que le moi libre
    veut, comme s'il était lui-même la Raison universelle qui est à l'origine du monde. Alors il coïncide avec le Tout...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">C&nbsp; La discipline de l'action ou l'action au service des hommes</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La discipline du désir avait pour résultat d'apporter à l'homme la sérénité intérieure, en consentant avec joie à tout ce qui nous arrive du fait de la Nature et de
    la Raison universelle. Mais cette belle sérénité risque d'être troublée par la discipline de l'impulsion&nbsp; active et de l'action, puisqu'il s'agit alors d'agir et non plus d'accepter,
    d'engager sa responsabilité et non plus de consentir, d'entrer en relation avec des êtres, nos semblables, qui provoquent&nbsp; d'autant plus nos passions qu'ils sont nos semblables, bien qu'ils
    soient souvent haïssables. Ici, la norme, ce sera encore la Nature, non plus la Nature universelle, mais la Nature humaine, la Raison commune à tous les hommes. C'est là une norme particulière
    qui fonde des obligations précises&nbsp;: en tant que parties du genre humain, agir au service du Tout, agir en respectant la hiérarchie des valeurs qui peut s'instaurer entre les différents
    types d'action, aimer tous les hommes, puisque nous sommes membres d'un même corps. On peut dire que l'homme est régi par les lois de la Nature&nbsp;: par exemple, il est régi en tant que partie
    du Tout, par la Nature universelle (cf. la force de croissance qui l'oblige à se nourrir et à se reproduire = le devoir de se conserver soi-même). Cela correspond à la discipline de l'action, qui
    implique tous les mouvements, les actes, qui répondent aux exigences de la nature intégrale de l'homme, qui est à la fois puissance de croissance (nature végétative), puissance de sensation
    (nature animale), enfin puissance rationnelle qui est aussi (X, 2) puissance de vie sociale&nbsp;:</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><em>«&nbsp;Ce qui est raisonnable est aussi, en droite ligne, politique&nbsp;»,</em> donc la loi de la raison humaine et sociale exige une entière mise au service
    de la communauté humaine (cf. IX, 31).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>1.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Le sérieux de l'action</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comme les autres disciplines dans le domaine où elles s'exercent, celle de l'action va donc commencer par imposer la norme de la raison et de la réflexion à
    l'activité humaine (XII, 20&nbsp;; II, 16&nbsp;; XII, 24). Le vice qui s'oppose à la discipline, c'est la légèreté, c'est-à-dire l'irréflexion s'opposant à la gravité que doit revêtir toute
    action, une agitation de pantin ou de marionnette (II, 2). Agir avec sérieux, c'est agir avec toute son âme, de tout son cœur. La chaleur du cœur, Marc Aurèle voulait l'apporter aussi bien dans
    son consentement à la volonté de la Nature universelle (III, 4) que dans l'amour du Bien (III, 6) ou la pratique de la justice (XII, 29).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Agir avec sérieux, c'est aussi rapporter toute action à une fin, mieux encore à la fin propre de la Nature raisonnable. Agir avec sérieux, c'est aussi prendre
    conscience de la valeur infinie de chaque instant, lorsqu'on pense à l'imminence possible de la mort (II, 5&nbsp;: «&nbsp;<em>Tu y réussiras... contre la destiné&nbsp;»</em>). Il faut que l'être
    s'engage tout entier dans ce qui sera peut-être la dernière occasion qu'il aura de s'exprimer. Ce qui donne son achèvement à l'action, c'est l'intention morale qui l'inspire, non la matière où
    elle s'exerce.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Agir avec sérieux, c'est également ne pas se disperser dans une agitation fébrile. On gagne beaucoup de temps à se défaire d' occupations futiles ( comme de
    chercher à savoir ce que les autres ont dit, fait ou pensé...).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">2.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <b>Les actions appropriées</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Un bref rappel&nbsp;: il n'y a de bien que dans le bien moral. Mais qu'est-ce qui fait qu'un bien est moral&nbsp;? C'est tout d'abord qu'il se situe dans l'homme,
    c'est-à-dire dans ce qui dépend de lui (pensée, impulsion à agir, désir). C'est ensuite que notre pensée, notre impulsion active, notre désir veulent se conformer à la loi de la Raison&nbsp;: il
    faut qu'il y ait une volonté efficace et entière à faire le Bien. Tout le reste est <span style="text-decoration: underline;">indifférent</span>, comme ne dépendant pas de nous, mais du Destin
    (vie, santé, beauté, maladie, mort, etc. ...). Mais un double problème surgit. D'une part, il ne suffit pas de vouloir bien faire, encore faut-il savoir quoi faire. D'autre part, comment vivre,
    comment s'orienter dans la vie, si tout ce qui ne dépend pas de nous n'est ni bon ni mauvais&nbsp;? C'est ici qu'intervient la théorie des «&nbsp;devoirs&nbsp;», des «&nbsp;actions
    appropriées&nbsp;» ou des «&nbsp;convenables&nbsp;», destinée à procurer à la volonté bonne une matière d'exercice et à fournir un code de conduite pratique qui permettrait de faire des
    différences dans les choses indifférentes et d'accorder une valeur à des choses en principe sans valeur. On va voir apparaître, alors, les «&nbsp;racines physiques&nbsp;» de la morale stoïcienne.
    Pour déterminer ce qu'il faut faire concrètement, il faut prendre comme point de départ l'instinct fondamental des animaux qui exprime la volonté de la Nature, c'est-à-dire l'impulsion naturelle
    à s'aimer et se préférer soi-même, qui conduit à se conserver en repoussant tout ce qui&nbsp; peut nuire à son intégrité. Avec l'apparition de la raison, cet instinct naturel va devenir choix
    réfléchi. On reconnaîtra <span style="text-decoration: underline;">rationnellement</span> les choses qui ont une valeur, parce qu'elles correspondent aux tendances innées que la nature a mises en
    nous. C'est ainsi qu'il est naturel d'aimer la vie, que les parents aiment leurs enfants ou que les hommes aient , comme les fourmis, un instinct de sociabilité. Se marier ou avoir une activité
    politique sont&nbsp; des actions «&nbsp;appropriées à la nature humaine&nbsp;» qui, comme telles, ont une valeur. Mais du point de vue des principes fondamentaux du stoïcisme, tout cela est
    indifférent car ne dépendant pas totalement de nous. Une action appropriée, c'est donc une action qui suppose une intention, bonne ou mauvaise, mais qui porte sur une matière en principe
    indifférente. Ces actions appropriées sont aussi des «&nbsp;devoirs&nbsp;», des obligations politiques et sociales liées à la vie de l'homme dans la cité&nbsp;: devoir de ne rien faire qui ne
    soit au service de la communauté, devoir d'avoir une activité politique, de défendre sa patrie, de respecter le lien conjugal, etc. ...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">3.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <b>L'incertitude et le souci</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Avec ces «&nbsp;devoirs&nbsp;», ces «&nbsp;actions appropriées&nbsp;» ou ces «&nbsp;convenables&nbsp;», l'incertitude et le souci risquent de se réintroduire dans
    l'âme du philosophe. En effet le résultat de ces actions, dont l'initiative dépend de nous, est loin d'être assuré. Or on se représente souvent le stoïcisme comme une philosophie de la certitude
    et de l'assurance intellectuelle. Mais, en fait, les stoïciens n'accordent qu'au sage, c'est-à-dire un être extrêmement rare, l'impossibilité de se tromper et la sûreté parfaite dans ses
    assentiments. Le commun des mortels (dont font partie les philosophes) doit s'orienter péniblement dans l'incertitude de la vie quotidienne, en opérant des choix qui semblent raisonnablement,
    c'est-à-dire vraisemblablement, justifiés.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>4.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>L'intention morale</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L'action risque donc d'introduire le souci dans la vie du stoïcien, dans la mesure même où il a l'intention de bien faire. Mais c'est précisément en prenant
    conscience de la valeur transcendante de cette intention de bien faire que le stoïcien va retrouver la paix et la sérénité, qui lui permettront d'agir efficacement. En fait, il n'y a qu'une seule
    volonté profonde (l'intention de bien faire) qui se manifeste dans les actions les plus diverses tout en restant libre et transcendante par rapport aux matières sur lesquelles elle
    s'exerce.&nbsp; C'est ici qu'intervient un terme technique&nbsp;: «&nbsp;agir avec une <span style="text-decoration: underline;">clause de réserve</span>&nbsp;» qui implique cette transcendance
    de l'intention par rapport à ses objets. L'intention stoïcienne n'est pas une bonne intention, mais une intention bonne, c'est-à-dire résolue à surmonter tous les obstacles, malgré cette
    «&nbsp;<span style="text-decoration: underline;">clause de réserve</span>&nbsp;» (qui signifie que la décision reste toujours entière, même si un obstacle en empêche la réalisation). Cf.
    «&nbsp;Fais ce que dois, advienne que pourra&nbsp;»&nbsp;: il faut entreprendre ce que l'on juge bon, même si on prévoit l'échec de l'entreprise, parce qu'il faut faire ce que l'on doit faire.
    D'où distinction entre le but (la cible) et la fin (vouloir atteindre la cible)&nbsp;: si notre action est inspirée par l'intention parfaitement pure de ne vouloir que le bien, elle atteint à
    chaque instant sa fin, sans attendre le résultat. Action morale&nbsp;: l'action est à elle-même sa propre fin. Cf. XI, 1 <em>«&nbsp;Elle atteint sa fin propre... je recueille ce qui
    m'appartient&nbsp;».</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Tout d'abord, le stoïcien se concentre sur l'instant présent, accomplissant ses actions une par une. Ensuite, cette concentration sur le présent permet de sérier
    les problèmes, de mettre de l'ordre dans la vie. Enfin, chaque action sur laquelle se concentre l'attention bonne trouve en elle son achèvement et sa plénitude (VIII, 32). Personne ne peut
    m'empêcher de pratiquer la vertu. Mais si mon action échoue&nbsp;? Alors ce sera l'occasion d'exercer une autre vertu&nbsp;: le consentement au Destin (retour à la discipline du désir) cf. V, 20.
    Nous revenons toujours à cette intention fondamentale de se conformer à la raison car c'est grâce à elle que nous possédons une totale liberté intérieure à l'égard des objets de notre action. cf.
    l'image du feu qui grandit d'autant plus qu'on lui apporte des objets qui pourraient l'étouffer ou lui faire obstacle, c'est le paradoxe de la volonté bonne qui s'assimile tous les objets, les
    buts les plus divers, en communiquant sa bonté et sa perfection à toutes les actions qu'elle entreprend et à tous les événements auxquels elle consent.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>5.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Les libertés intérieures à l'égard des actions</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La bienfaisance fait partie des actions appropriées. C'est l'occasion, pour Marc-Aurèle, d'insister sur la pureté de l'intention qui doit inspirer les actions. La
    première raison pour laquelle il faut faire du bien à autrui sans demander quelque chose en retour c'est que, en vertu du principe selon lequel ce qui est utile au tout est utile à la partie,
    faire du bien à autrui, c'est&nbsp; se faire du bien à soi-même.. Mais ici on parle encore de récompense, au moins pour soi-même ( la joie du devoir accompli). Marc Aurèle va plus loin dans
    l'exigence de pureté, pour fonder le désintéressement de l'action bonne, il introduit la notion de fonction naturelle&nbsp; (IX, 42)&nbsp;: agir selon la raison, c'est préférer l'intérêt commun,
    l'intérêt de l'humanité à son propre intérêt. Ainsi, agir selon la raison, c'est agir conformément à la nature. Mais précisément, parce que bien faire, c'est agir naturellement, l'action bonne
    doit être accomplie spontanément, purement et presque inconsciemment. Et agir ainsi, c'est rester totalement libre à l'égard de ses actions&nbsp;: l'action bonne doit venir de l'être même, sans
    effort&nbsp;: c'est la conscience qui trouble la pureté de l'acte. La bonté ne peut être que générosité totale. Mais comment concilier cela avec l'attention à soi, la conscience aiguë de ce que
    l'on est en train de faire&nbsp;?&nbsp; Pour Marc Aurèle la vie morale est l'art de concilier les attitudes opposées comme d'une part l'attention à soi et la conscience du devoir et, de l'autre,
    la spontanéité et le désintéressement total.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>6.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>«&nbsp;<span style="text-decoration: underline;">La clause de réserve</span>&nbsp;» et les exercices de
    préparation.</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La «&nbsp;<span style="text-decoration: underline;">clause de réserve</span>&nbsp;» correspond à la formule&nbsp;: «&nbsp;Si rien n'arrive qui l'empêche&nbsp;». Or
    ce qui peut empêcher l'action de se réaliser, c'est le Destin et c'est pourquoi la discipline de l'action rejoint celle du désir&nbsp;: lorsqu'un obstacle empêche l'action, nous ne pouvons que
    désirer en vain qu'elle réussisse et c'est pourquoi il faut désirer ce que veut le destin. Mais ce consentement n'est pas facile à donner. Il faut s'y exercer, il faut prévoir les difficultés et
    les revers que nous aurons à affronter. Bref, il faut toujours s'attendre à tout. C'est pourquoi Marc Aurèle se rappelle sans cesse la grande loi de la Nature&nbsp;: l'universelle métamorphose,
    le cours rapide du fleuve des choses, et il s'exerce à voir concrètement les êtres et les choses dans leur mouvement perpétuel. Mais ce genre d'exercice n'est pas facile à pratiquer. Ne
    risque-t-on pas en effet de se&nbsp; laisser troubler, accabler et décourager en imaginant ainsi tout ce qui peut arriver&nbsp;? Pour y remédier, il faut alors se concentrer sur le présent,
    l'action présente et, ainsi sur la difficulté présente, plus facile à supporter si on l'isole. L'exercice de préparation a pour but de nous éviter, non seulement d'être malheureux dans le
    malheur, mais aussi d'être malheureux avant le malheur, et cela de deux manières&nbsp;: tout d'abord en nous faisant comprendre que des maux futurs et seulement possibles ne sont pas des maux
    pour nous, ensuite (cf. Principes stoïciens) que le mal (qui viendra peut-être) n'est pas vraiment un mal. Ce que nous croyons être un mal est un événement voulu par le Destin, il doit donc être
    replacé dans le mouvement général du Tout et recevoir la «&nbsp;définition physique&nbsp;» c'est-à-dire être considéré, non pas d'une manière anthropomorphique, mais comme un phénomène naturel.
    Or cette remémoration des principes ne vaut pas seulement pour les circonstances dramatiques, mais aussi pour les difficultés de la vie de tous les jours (II, 1).</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="font-size: 10pt;"><img height="252" width="300" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/blog-plus/stoicisme.jpg" class="noAlign"><br>
    &nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>7.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Résignations&nbsp;?</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comment éviter que le consentement au vouloir de la Nature universelle, vouloir qui empêche que réussisse notre action, ne se transforme en résignation fataliste et
    en nonchalance&nbsp;? Que faire concrètement, comment s'y prendre, lorsque surgissent les obstacles, les épreuves voulues par le Destin&nbsp;? Pour y répondre, Epictète, le maître de Marc Aurèle,
    utilise une comparaison tirée du jeu de dés. Il ne dépend pas de moi que tombe tel ou tel dé. De même, il ne dépend pas de moi, mais du Destin, que je me trouve en telle situation. Je dois donc
    accepter celle-ci avec sérénité. Mais, dans le jeu de dés, il dépend de moi de jouer avec le dé qui m'est donné. De même, dans la vie, il dépend de moi d'utiliser avec attention et habileté les
    circonstances de mon action telles qu'elles sont voulues par le Destin.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>8.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>L'altruisme</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La discipline de l'action consiste essentiellement à agir pour le bien de la communauté. Ici encore l'action divine est le modèle de l'action humaine (V, 30). La
    Cité du Monde est avant tout la Cité commune des êtres raisonnables, dieux et hommes, régie par la loi à la fois commune et propre à chacun de ces êtres et qui est à la fois la Nature et la
    Raison. (VI, 44) C'est de la Cité du monde, celle d'en haut, cité des êtres raisonnables, que nous recevons l'intelligence, la raison et la loi (IV, 4). Or la raison étant universelle, elle
    permet de passer du point de vue égoïste de l'individu à la perspective universelle du Tout. C'est pourquoi elle tend naturellement à envisager le bien et les intérêts du Tout (VII, 55). Si le
    stoïcisme est une philosophie de l'amour de soi (cf. devoir de se conserver) il est aussi et surtout une philosophie de l'amour du Tout parce que conservation de soi et cohérence avec soi-même ne
    sont possibles que par l'adhésion entière au Tout dont on fait partie. Les êtres raisonnables sont en effet unis ensemble dans la mesure où leur intention veut, comme celle de l'Intellect divin,
    le bien du Tout. Ainsi cet univers spirituel est un univers de volontés concordantes. Dans cette perspective, l'intention morale devient une fin absolue et l'homme lui-même une fin en soi, dans
    la mesure où il est libre d'avoir une intention morale. Mais la plupart des hommes ignorent cette Cité du Monde et de la Raison. Ils vivent dans l'égoïsme, qui est pernicieux à la Cité du Monde
    aussi bien qu'à la cité d'ici-bas (IX, 23). Nuisible à la cité, l'égoïsme est nuisible à l'homme lui-même&nbsp;: il l'isole et un homme isolé n'est plus un homme (VIII, 34).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L'homme a donc l'étrange faculté de pouvoir, par son intention, sa liberté, sa raison, se séparer du Tout en refusant de consentir à ce qui lui arrive et en
    agissant&nbsp; de manière égoïste. Il a donc le paradoxal pouvoir de s'anéantir en quelque sorte spirituellement.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>9.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Action et valeur, justice et impartialité</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les stoïciens ont élaboré une théorie de la valeur, en distinguant trois degrés. En premier viennent les choses qui sont parties intégrantes de la «&nbsp;vie en
    accord avec la nature&nbsp;» c'est-à-dire de la vertu, par exemple les exercices d'examen de conscience, d'attention à soi, qui contribuent à la pratique de la vie morale. Ces choses ont une
    valeur absolue. En second viennent des choses, qui, en soi, ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais dont la possession ou l'exercice permet de mieux pratiquer la vie vertueuse, comme la santé
    rendant possible l'accomplissement des devoirs ou la richesse pour secourir autrui. Enfin, en dernier lieu des choses qui, dans certaines circonstances, peuvent être utiles à la vertu, qui n'ont
    en soi aucune valeur, mais que l'on peut échanger contre un bien. Reconnaître la valeur exacte d'une chose représente donc un exercice très important qui fait partie de la discipline du jugement.
    Cf. III, 11&nbsp;: il faut essayer de voir chaque objet qui se présente dans sa nudité, prendre conscience de sa place dans l'univers et de sa valeur par rapport au Tout. Cette discipline du
    jugement est étroitement liée à celle de l'action, car lorsqu'on a vu la valeur des choses, on doit agir en conséquence (VIII, 43). Mais la considération de la valeur ne se situe pas seulement au
    niveau de la conduite individuelle, mais également au niveau de la vie sociale. Or se pose un problème&nbsp;: le stoïcien ne s'attache pas à ce qui a de la valeur pour les autres hommes et il
    accorde de la valeur à ce qui, pour eux, est sans intérêt (le bien moral)&nbsp;:&nbsp; V&nbsp;; 36. Or il s'agit de secourir les autres, aussi dans les domaines des choses indifférentes,
    importantes à leurs yeux, mais en tenant compte&nbsp; de la valeur des choses, c'est-à-dire de leur finalité morale (cf. Marc Aurèle&nbsp;: chercher à faire le bonheur de ses sujets dans le
    domaine des choses indifférentes qui, à ses yeux, n'ont aucune valeur cf. III, 11). Mais la valeur peut avoir encore un autre sens, en ne désignant plus un objet, mais une personne&nbsp;: il
    s'agit alors de son mérite. Selon Marc Aurèle, la justice consiste à donner à chacun ce qui est dû à sa valeur, à son mérite. Les hommes qui ont de la valeur sont ceux&nbsp; qui pratiquent les
    devoirs consciencieusement, c'est-à-dire qui, dans le domaine de la vie politique et quotidienne (choses indifférentes) font ce qu'il faut faire, même s'ils ne le font pas dans un esprit
    stoïcien, c'est-à-dire en ne considérant comme une valeur absolue que le bien moral. Cette justice qui distribue les biens en fonction du mérite personnel, sans favoritisme, en toute
    impartialité, a pour modèle l'action divine. Celle-ci est juste, parce qu'elle est souverainement raisonnable, c'est-à-dire qu'elle s'impose à elle-même un ordre. Cet ordre tout d'abord soumet
    les buts particuliers à une fin unique, l'intention d'assurer le bien du Tout. Mais l'action divine introduit aussi un ordre, une hiérarchie des valeurs entre les buts qu'elle assigne&nbsp;: les
    êtres inférieurs (plantes, animaux) sont au service des êtres raisonnables et ceux-ci eux-mêmes sont des fins les uns pour les autres. Dans la perspective de cette hiérarchie l'action divine
    répartit le temps, la matière, la causalité en fonction de la valeur de chaque chose et c'est pourquoi elle est juste. Mais l'expérience quotidienne ne fait-elle pas douter de cette justice
    divine (IX,1)&nbsp;? N'est-ce pas là, justement, interrogation de personnes qui ne sont pas exercées à la hiérarchie des valeurs, prêtant une valeur absolue à des choses
    indifférentes&nbsp;?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le Destin distribue à chacun ce qui correspond à son être et à sa valeur&nbsp;: chaque événement convient parfaitement à celui à qui il arrive (X, 5). Tout ce qui
    arrive, arrive justement parce qu'il nous apporte ce qui nous appartient, ce qui nous était dû, en un mot ce qui convient à notre valeur personnelle. Donc lorsque la loi divine donne à chacun la
    part qui correspond à sa valeur, c'est à la fois la part qui lui est due en fonction de son mérite et la part qui lui échoit, c'est-à-dire donnée par le Destin. C'est donc à la fois ce que
    l'homme choisit d'être par sa décision morale et ce que la loi, par sa décision initiale, choisit qu'il soit.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>10.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>Pitié, douceur et bienveillance</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">«<em>Nul n'est méchant volontairement&nbsp;»</em> (Socrate). En effet, l'âme humaine désire naturellement le bien et elle se porte spontanément vers ce qui lui
    paraît être un bien. Si elle est méchante, c'est qu'elle se laisse abuser par l'apparence du bien, mais elle ne désire jamais le mal pour le mal. Les stoïciens reprendront d'autant plus
    facilement cette conception, que, pour eux, tout est affaire de jugement, même les passions. La faute est une erreur et tant qu'on n' a pas montré à l'âme son erreur, elle ne peut pas faire
    autrement. Pourquoi, alors, s'irriter contre elle&nbsp;? Ne faut-il pas, plutôt, la prendre en pitié&nbsp;? Marc Aurèle éprouvera un grand respect pour ce désir inconscient de la vérité et du
    bien, qui est l'élan le plus profond de la nature raisonnable de l'homme et il prendra en pitié les maladies des âmes qui sont privées contre leur gré de ce qu'elles désirent obscurément (VII,
    63). Or la pitié n'est pas une passion ou une maladie de l'âme (atteintes à la sérénité du sage) mais se définit plutôt négativement comme absence de colère ou de haine à l'égard de ceux qui
    ignorent les vraies valeurs. Mais il ne suffit pas d'avoir de la pitié pour les hommes, il faut surtout les aider en les avertissant de leur erreur, en leur enseignant les vraies valeurs (IX,
    42). Il faut donc essayer de convertir ceux qui s'égarent, mais sans se fâcher, avec une infinie délicatesse. Marc Aurèle est très sensible à ce tact et cette douceur avec lesquels il faut
    traiter les âmes (XI, 18). Mais le paradoxe de la douceur, c'est qu'elle cesse d'être douceur si on veut être doux. La délicatesse n'agit que dans la mesure où elle ne cherche pas à agir. Il faut
    donc à la douceur une spontanéité et une sincérité presque&nbsp; physiologiques. C'est cette pure douceur qui a le pouvoir de faire changer d'avis, loin d'être une faiblesse, elle est une force
    (XI, 18). Ce qui fait sa force, c'est qu'elle est l'expression de l'élan profond de la nature humaine, qui recherche l'harmonie entre les hommes, c'est aussi qu'elle correspond à la domination de
    la raison, alors que colère et irritation ne sont que des maladies de l'âme. Mais la douceur envers autrui ne doit pas exclure la fermeté (VI, 50). Nous découvrons ici tout un aspect de la
    discipline de l'action&nbsp;: le devoir d'aider spirituellement autrui, de l'avertir de ses fautes, de redresser ses fausses opinions, de lui révéler les vraies valeurs. Mais la douceur s'adresse
    aussi à ceux qui s'obstinent&nbsp; dans l'erreur&nbsp;: les menteurs, les injustes n'en gardent pas moins en eux la nature raisonnable et le désir inconscient du bien qui est inscrit en elle (II,
    1).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Une telle attitude, qui se fonde sur l'idée de la communauté entre les êtres raisonnables, conduit à la doctrine d'un amour du prochain qui s'étendra même à ceux
    qui commettent des fautes contre nous.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="font-size: 10pt;"><img height="266" width="300" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/blog-plus/Marc-Aur-le.jpg" class="noAlign"><br>
    &nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>11.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</b> <b>L'amour d'autrui</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cf. VII, 22. Ce dépassement de la justice, non seulement dans la pitié et l'indulgence, mais dans l'amour&nbsp; se laissait pressentir dans les arguments qui
    invitaient le stoïcien à réfléchir d'une part à l'indestructibilité de l'élan qui pousse chaque homme vers le bien et d'autre part à la parenté, la solidarité qui unit ensemble tous les êtres
    raisonnables. La discipline de l'action va donc atteindre son point culminant dans l'amour du prochain. C'est que l'homme, s'il vit selon la raison, prend une conscience aiguë de son appartenance
    à un grand corps, celui de tous les êtres raisonnables. Dans la mesure où il est partie de ce tout, il est les autres autant que lui-même (VII, 13).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L'attitude fondamentale du stoïcien sera donc l'amour des réalités avec lesquelles le Tout à chaque moment le met en présence et qui lui sont intimement liées, avec
    lesquelles en quelque sorte il s'identifie. C'est que le fond de la réalité est amour ( cf. image mythique du mariage du Ciel et de la Terre, X, 21). Les processus naturels sont finalement des
    processus d'union et des processus d'amour. Plus les hommes se rapprochent de l'état de sagesse, c'est-à-dire plus ils se rapprochent de Dieu, plus l'amour qu'ils éprouvent les uns pour les
    autres, pour tous les autres hommes et aussi pour tous les êtres, même les plus humbles, grandit en profondeur et en lucidité</span>.
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Mon, 13 Apr 2009 18:48:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-30206698.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-30206698-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Le courage de la vérité]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-28643385.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <span style="font-size: 18pt;"><img width="300" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/images-diverses/foucault-6.jpg" height="201" class="noAlign"><br>
    <br>
    Le courage de la vérité", l'ultime leçon de Michel Foucault</span>
  </p>
  <p>
    LE MONDE DES LIVRES | 22.01.09 | 11h40&nbsp;&nbsp;•&nbsp;&nbsp;Mis à jour le 22.01.09 | 11h40
  </p>
  <p>
    <br>
    <br>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>E</b>n parlant, il court contre la mort. Cette année 1984, ses cours du Collège de France n'ont pas commencé en janvier, comme d'habitude. <em>"J'ai été malade,
    très malade"</em>, indique Michel Foucault le 1<sup>er</sup> février en ouvrant son cours. Quand il clôt le cycle, fin mars, il a cette phrase : <em>"Il est trop tard."</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">En apparence, il signale juste que l'heure a tourné, qu'il faut renoncer aux développements préparés. Aujourd'hui, nous pouvons entendre la formule autrement. Ce
    sont les derniers mots adressés par le philosophe à son auditoire. Quelques semaines plus tard, il meurt du sida. Il avait 57 ans.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">A-t-il délibérément organisé ces ultimes conférences comme un testament ? On peut le supposer. En tout cas, toute émotion mise à part, le texte est exceptionnel. Un
    quart de siècle après, cette parole impressionne encore. Par sa clarté incisive, par l'ampleur de son information. Par sa capacité, si rare, à faire surgir des paysages nouveaux au sein de textes
    connus.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cette fois, la "vie philosophique", rêvée et pratiquée par les Anciens, apparaît comme une matrice - lointaine, mais toujours active - de la vie militante et du
    désir de révolution qui anime les Modernes. Comment ? Cela demande explications.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pour éclairer le long parcours qui conduit de la vie du philosophe antique, mise en ordre selon la vérité, à celle du révolutionnaire moderne, tendue vers la
    transformation de l'Histoire, Michel Foucault repart d'une notion grecque, déjà explorée par lui l'année précédente : la <em>parrèsia</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le terme désigne notamment le franc-parler de l'ami, le dire-vrai du confident, par opposition à la flatterie de l'hypocrite ou du courtisan. La <em>parrèsia</em>
    implique le courage de tout dire, au risque de déplaire, voire de fâcher. Cette franchise hardie, qui s'applique à la conduite de l'existence la plus intime, possède aussi une importante
    dimension politique : dire vrai sur soi-même, accepter aussi d'entendre ce qui n'est pas agréable, cela concerne aussi bien, pour les Grecs, le gouvernement de la communauté que celui de
    l'individu. Le sujet et la Cité se constituent donc en articulant de manière semblable exigence de vérité, pouvoir sur soi et pouvoir sur les autres.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Jusque-là, rien de vraiment neuf. En revanche, le cours devient inouï, et les analyses virtuoses, quand Foucault braque le projecteur sur les philosophes cyniques.
    L'adjectif, dans l'Antiquité, n'a rien à voir avec son sens courant actuel. Dérivé de <em>kunos</em> ("chien", en grec ancien), il signifie "canin"<em>.</em> Les cyniques sont ceux qui -
    volontairement, exemplairement - vivent comme des chiens. Dormant à la dure, se dépouillant de tout artifice, mendiant leur pitance, ne respectant aucun usage de civilité, s'accouplant en public,
    invectivant les passants, ces philosophes ont fait scandale, plusieurs siècles durant.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Foucault s'intéresse à ce scandale, souvent négligé ou minimisé. Son intérêt ne tient pas simplement à sa fascination pour les <em>"infâmes"</em>, provocateurs ou
    rebelles. Il discerne, dans la réprobation que suscitent les cyniques, les termes d'une énigme à résoudre. Pourquoi donc les voit-on d'un si mauvais oeil, alors qu'ils prennent appui, somme
    toute, sur le tronc commun des ambitions philosophiques du monde antique ? Il faut insister, en effet, sur la banalité de ce que veulent les cyniques, dont le fonds doctrinal ne brille aucunement
    par son originalité. Au contraire, leurs objectifs sont des plus consensuels. Transformer son existence par la philosophie, s'occuper de soi pour y parvenir, délaisser en conséquence tout ce qui
    se révèle inutile, s'exercer à rendre sa vie conforme à ses pensées - tout le monde, en Grèce ou à Rome, s'accorde sur ces points. Que font donc les cyniques de si étrange, de si inacceptable,
    pour être rejetés dans l'opprobre tout en poursuivant des buts que tous les philosophes, en leur temps, partagent peu ou prou ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ils opèrent un passage à la limite. En poursuivant radicalement, jusqu'à son terme, le mouvement de la vie philosophique, ils en inversent le sens. Les cyniques
    montrent que la <em>"vraie vie"</em>, la vie selon la vérité, n'existe qu'au prix du saccage de moeurs qui nous égarent. Voilà l'exploit qui crée le scandale : faire entrer en conflit, aux yeux
    de tous, des principes unanimement partagés et leur mise en pratique. Avec les principes, nous sommes tous d'accord. Mais nous faisons l'inverse. Les cyniques exécutent, à la lettre, ce que nous
    approuvons, et c'est inacceptable. Sans rien changer aux buts habituels de la philosophie, ils font apparaître combien, pour les atteindre, il faut briser les règles et démonétiser les
    conventions sociales.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Dans l'histoire de l'Occident, c'est une mutation capitale. Du coup, en effet, la <em>"vie philosophique"</em>, la <em>"vraie vie"</em> (droite, parfaite,
    souveraine, vertueuse) se trouve transformée en <em>"vie autre"</em> (pauvre, sale, laide, déshonorée, humiliée, animale). Foucault met en lumière les multiples aspects de cette torsion promise à
    une postérité immense. Même la fonction souveraine du philosophe se trouve radicalement métamorphosée, au point de devenir grimaçante. Le cynique est bien le seul vrai roi, qui n'a besoin de rien
    ni de personne pour manifester son pouvoir. Mais ce roi est dérisoire - nu, sale et laid.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Sa fonction suprême ? Exercer le franc-parler envers le genre humain tout entier. Ce chien aboie, attaque et mord. En guerre contre l'humanité dans son ensemble au
    nom du dire-vrai (la <em>parrèsia</em>), il se bat contre soi aussi bien que contre tous les autres. Ce clochard cosmique invente ceci : rejoindre la vraie vie implique le chambardement du monde,
    la rupture radicale avec ce qui existe. Missionnaire de la vérité, le héros cynique oeuvre à l'avènement, à terme, d'un monde nouveau.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">A partir de là, le programme à suivre se résumerait ainsi : étudier le passage de cet ascétisme cynique à l'ascétisme chrétien, suivre les continuités et les
    transformations de la <em>"vraie vie"</em> en <em>"vie autre"</em>, du <em>"vrai monde"</em> en <em>"autre monde"</em> depuis le Moyen Age chrétien jusqu'aux révolutionnaires et militants du
    XIX<sup>e</sup> siècle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Dans le cas de Foucault, il était effectivement trop tard pour mettre en oeuvre un si vaste chantier. Mais il en donne, dans ce cours, mieux que la simple épure.
    C'est un vrai livre, foisonnant d'exemples, d'analyses, d'hypothèses, si débordant de vivacité et de vitalité que quelques lignes n'en donnent qu'une vue partielle. En fin de compte, ce qu'il y a
    de bien, avec l'intelligence, c'est qu'elle ne meurt pas si facilement. La preuve : elle court encore.<br></span>
  </p><span style="font-size: 10pt;"><br>
  <br>
  <img width="240" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/images-diverses/courage-de-la-v-rit-_.jpg" height="240" class="noAlign"></span>
  <hr size="2">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Le courage de la vérité<br>
    La gouvernement de soi et des autres II<br>
    Cours du Collège de France (1984)</b> de Michel Foucault<br>
    Edition établie sous la direction de François Ewald et Alessandro Fontana par Frédéric Gros,<br>
    Seuil/Gallimard "Hautes études", 334 p., 27 €.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Roger-Pol Droit</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Article paru dans l'édition du 23.01.09</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Wed, 04 Mar 2009 22:36:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-28643385.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-28643385-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Averroës et Saint Thomas]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-23873647.html</link>        <description><![CDATA[<img width="505" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/averroes-6.jpg" height="450" class="CtreTexte"><br>
  <span style="font-size: 12pt;"><strong>Averroës<br>
  <br></strong></span>
  <h2>
    <span style="font-size: 12pt;">Averroès et Thomas d'Aquin au centre de la querelle d'Aristote</span>
  </h2>
  <p>
    <br>
    <br>
    <span style="font-size: 10pt;">Au XIIIe siècle, en réponse au commentaire d'Aristote par le philosophe musulman Averroès, Thomas d'Aquin signe l'un des textes majeurs de la philosophie
    médiévale</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Thomas d'Aquin a 56 ans en 1270. Il ne lui reste plus que quatre ans à vivre. Célèbre, le dominicain est l'un des maîtres de l'université de Paris, le centre le
    plus important d'études philosophiques et théologiques de la chrétienté latine.<br>
    <br>
    Dans cette capitale des arts et des lettres, l'œuvre d'un philosophe musulman de Cordoue, Averroès (1126-1198), enflamme les esprits, suscite de nombreux et passionnés débats dans l'université,
    notamment la Faculté des arts.<br>
    <br>
    Au cœur de la mêlée, le commentaire que fait Averroès du <em>Traité de l'âme d'Aristote</em>. À la lumière du philosophe grec, Averroès postule l'éternité du monde, et que l'intellect n'est pas
    individualisé : autrement dit, le monde n'a pas été créé, et la faculté de penser chez l'homme n'est pas en soi personnelle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Une des œuvres majeures de l'histoire de la philosophie</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Thomas d'Aquin entre en lice. Sa cible, Averroès, mais aussi ses nombreux partisans parisiens, les averroïstes. Sa réponse : <em>De l'unité de l'intellect contre
    Averroès</em>, plus connue sous le nom de <em>Contre Averroès</em>.<br>
    <br>
    Ce texte est perçu comme l'une des œuvres majeures de l'histoire de la philosophie. Elle traverse les siècles. Et on la trouve aujourd'hui encore en format poche. Thomas d'Aquin y réussit à la
    fois à présenter la doctrine de son adversaire, à critiquer puissamment la théorie averroïste de l'intellect et, enfin, à restituer au plus près la pensée d'Aristote. De sorte qu'il signe un
    maître livre de réfutation, mais aussi un commentaire saisissant du philosophe grec.<br>
    <br>
    Cette dispute entre Averroès et Thomas d'Aquin est l'un des signes captivants de la pénétration des philosophes musulmans dans la chrétienté occidentale. Si les rapports entre les deux mondes
    sont âpres et souvent meurtriers au Moyen Âge (1270 est l'année de la croisade de Saint Louis), ils ne se traduisent pas, dans l'ordre de la science et de la pensée, par de l'indifférence. Bien
    au contraire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">De nombreux ouvrages cheminent vers l'Occident au XIIe s.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les XIIe et XIIIe siècles ont été une grande période de traduction en latin des travaux scientifiques et intellectuels des savants arabes. Si les premières
    traductions d'astronomie et de médecine circulent dès la fin du XIe siècle, une impulsion décisive est donnée au milieu du XIIe : de nombreux ouvrages cheminent vers l'Occident, notamment par
    Tolède et Cordoue. Parmi ces livres, des commentaires arabes des philosophes grecs.<br>
    <br>
    Or, la pensée médiévale occidentale était surtout dominée par saint Augustin et par le néoplatonisme. Avec ces nouveaux textes, de grands pans de la philosophie grecque, qui n'avaient pas été
    traduits en latin, sont accessibles.<br>
    <br>
    En premier lieu Aristote, le « Premier maître » pour les philosophes arabes. Cette philosophie est née au IXe siècle sous les Abbassides, lorsque nombre de textes grecs sont traduits en arabe
    dans des centres comme la « maison de la sagesse » à Bagdad. Là, Syriaques, Juifs et Arabes travaillent pour établir les traductions et les commentaires.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Vérité révélée et vérité par la raison</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Autour de ces centres se constitue une véritable philosophie hellénistique de l'islam, la <em>falsafa</em>. Et avec elle des <em>falasifa</em> (traduction du grec «
    philosophie ») : Al Kindi (mort en 813), Al Farabi (mort en 950), Ibn Sina (Avicenne, mort en 1037).<br>
    <br>
    Ces <em>falasifa</em> distinguent, contre les traditionalistes, la vérité révélée et la vérité que l'on peut atteindre par la raison. Non pour les opposer, mais pour les unir, puisqu'il n'y a, à
    leurs yeux, qu'une seule vérité.<br>
    « Nous ne devons pas avoir honte d'admirer la vérité et l'accueillir d'où qu'elle vienne, même si elle nous vient de générations antérieures et de peuples étrangers, car il n'y a rien de plus
    important pour celui qui cherche la vérité, et la vérité n'est jamais vile ; elle ne diminue jamais qui la dit ni qui la reçoit », explique le premier de ces <em>falasifa</em>, Al Kindi. Une
    partie de ce corpus est introduite dans le Maghreb, en Andalousie.<br>
    <br>
    Alors qu'en Orient ce courant étonnant s'éteint, victime de l'intransigeance des traditionalistes, une nouvelle génération de philosophes se lève à l'Ouest au XIe siècle. Parmi eux, Averroès,
    l'un des plus féconds et des plus importants.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Une polémique intense resurgit depuis peu</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">À la demande d'un prince andalou, il commente à son tour Aristote, jugé par ses contemporains trop « obscur ». Après sa mort en 1198, une partie de ses commentaires
    d'Aristote est traduite en latin et a gagné Paris. Aristote et Averroès sont désormais discutés avec ardeur à l'université parisienne.<br>
    <img width="315" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/St-thomas-aquinas.jpg" height="480" class="noAlign"><br>
    <br>
    <strong>Saint Thomas</strong><br>
    <br>
    Cette articulation entre philosophie grecque, arabe et latine au Moyen Âge resurgit depuis quelques mois sous la forme d'une polémique intense - comme pour témoigner que ce contact entre l'Orient
    et l'Occident reste, huit siècles plus tard, un sujet passionné et passionnant.<br>
    <br>
    Au cœur de cette querelle, le livre du médiéviste Sylvain Gouguenheim, <em>Aristote au Mont-Saint-Michel</em> (Seuil). Pour l'auteur, l'apport des Arabes dans la transmission de la philosophie
    grecque à l'Occident serait quasi nul. Au XIIe siècle, le Mont-Saint-Michel était un centre actif de traduction des textes grecs, notamment d'Aristote.<br>
    <br>
    Mais des dizaines d'historiens s'opposent à cette thèse. Pétitions, articles, colloque viennent dénoncer les erreurs et approximations du livre de Gouguenheim, jugé faux, voire politiquement
    orienté. Rarement, dans le monde feutré des médiévistes, on a assisté à une telle empoignade... qui de l'extérieur n'est pas sans rappeler le moment Averroès dans l'université parisienne du XIIIe
    siècle.</span><br>
  </p>]]></description>
        <pubDate>Sun, 19 Oct 2008 07:29:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-23873647.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-23873647-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Sagesse et philosophie selon Descartes]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-23631077.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <b><span style="font-size: 12pt;"><img  width="250" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/Descartes-et-Christine.jpg" height="308" class=
    "CtreTexte"><br>
    Lettre-Préface aux <em>Principes de la philosophie</em> :</span></b>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="font-size: 10pt;">" Et outre cela que, pour chaque homme en particulier, il n'est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s'appliquent à cette étude, mais qu'il est
    incomparablement meilleur de s'y appliquer soi-même ; comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par même moyen de la beauté des couleurs et
    de la lumière, que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d'un autre ; mais ce dernier est encore meilleur que de les tenir fermés et n'avoir que soi pour se conduire. C'est proprement
    avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point comparable à la satisfaction
    que donne la connaissance de celles qu'on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux
    pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n'ont que leur corps à conserver, s'occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l'esprit,
    devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m'assure aussi qu'il y en a plusieurs qui n'y manqueraient pas, s'ils avaient
    espérance d'y réussir, et qu'ils sussent combien ils en sont capables. Il n'y a point d'âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu'elle ne s'en détourne
    quelquefois pour souhaiter quelque autre plus grand bien, nonobstant qu'elle ignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus, qui ont abondance de santé, d'honneurs, de
    richesses, ne sont pas plus exempts de ce désir que les autres ; au contraire, je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus d'ardeur après un autre bien, plus souverain que tous ceux
    qu'ils possèdent. Or, ce souverain bien considéré par la raison naturelle sans la lumière de la foi, n'est autre chose que la connaissance de la vérité par ses premières causes, c'est-à-dire la
    sagesse, dont la philosophie est l'étude."</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style=
    "font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
    <b>Descartes</b></span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <h1>
    <span style=
    "font-size: 10pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<span style="font-size: 12pt;">&nbsp;
    Vocabulaire cartésien</span></span>
  </h1>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <h2>
    <span style="font-size: 10pt;"><span style="color: #000000;">Philosophie&nbsp;&nbsp;&nbsp; La «&nbsp;vraie&nbsp;» philosophie nous fait connaître notre nature, nous révèle ce que nous pouvons
    rechercher et nous habitue à découvrir la vérité dans toutes sortes de questions. De nature à procurer à ceux qui sont capables de l'étudier une parfaite satisfaction intellectuelle, elle devrait
    décourager toutes sortes de controverses et disposer les esprits à la douceur et à la concorde. Et c'est pourquoi elle est tout ce qu'il y a de plus utile au genre humain. De plus, elle sera
    d'autant plus utile qu'elle est solide ( constituée dans les conditions du doute le plus rigoureux ).</span></span>
  </h2>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Raison &nbsp;&nbsp;&nbsp;</b>Puissance de distinguer le vrai du faux et d'agir en conséquence. Comme capacité de discerner le vrai, elle ne se distingue pas du
    «&nbsp;bon sens&nbsp;».</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La raison n'est pas dans l'homme une faculté de même statut que les autres. Elle n'est pas uniquement puissance de raisonner&nbsp;: les conséquences chez Descartes
    sont moins déduites que perçues. L'homme est doué de raison du fait même qu'il possède dans son esprit certaines «&nbsp;semences de vérité&nbsp;» concernant ce qu'il faut croire et ce qu'il faut
    faire, c'est-à-dire du fait même qu'une certaine lumière innée lui fait saisir dans chaque genre de questions des évidences. Le soin premier de chaque homme devrait être d'&nbsp;«&nbsp;employer
    toute sa vie à cultiver la raison&nbsp;». Or tout ce que nous devons croire n'émane pas de l'expérience directe ou d'une parfaite démonstration, mais relève aussi du témoignage d'autrui, voire de
    la révélation religieuse. Mais que nous devions recevoir ces choses pour&nbsp; vraies, seule notre raison doit nous l'indiquer. De même, pour se conduire dans la vie, on ne peut pas recourir
    qu'au seul raisonnement (cf. rôle des sentiments et des passions). Mais l'on doit rendre ces passions sujettes à la raison, en examinant ce à quoi elles nous portent.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Sagesse&nbsp;&nbsp;</b> Etat final de la connaissance humaine, que la découverte des vrais principes de la philosophie devrait permettre d'atteindre un jour. Or
    pour trouver ces vrais principes, un haut degré de sagesse est déjà requis. Pour exprimes cette condition, Descartes évoque cinq degrés dans la sagesse&nbsp;: le premier se tire de toutes les
    notions connues de tous les hommes&nbsp;; le second de l'expérience sensible&nbsp;; le troisième de la conversation des autres hommes&nbsp;; le quatrième d la lecture des bons livres. Mais le
    cinquième n'est atteint qu'avec les vrais principes, qui sont très clairs et très simples. Le terme de ce dernier degré, c'est la plus haute et la plus parfaite morale.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style=
    "font-size: 12pt;">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
    Philosophie et sagesse selon Descartes</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Selon l'étymologie, la philosophie, c'est l'étude de la sagesse et c'est pourquoi il faut savoir en quoi consiste la sagesse. Or c'est une connaissance avec deux
    caractéristiques essentielles&nbsp;: elle est parfaite et elle s&nbsp;'étend aussi loin que le savoir humain peut aller (cf. esprit humain est fini&nbsp;; il ne peut donc pas tout savoir ou
    comprendre&nbsp;; la sagesse n'est donc pas l'omniscience). La sagesse procure le contentement qui résulte de l'égalité de ce qu'on connaît et de ce qu'on peut connaître. Sans doute
    l'arithmétique, comme science inachevée, peut toujours progresser. Mais un&nbsp; enfant&nbsp;«&nbsp;ayant fait une addition selon les règles&nbsp;» trouvera, concernant la somme, tout ce que
    l'esprit humain peut trouver...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">De plus, une connaissance est parfaite lorsqu'elle est déduite des premières causes, c'est-à-dire des premiers principes. Donc aucune science, même déductive, même
    démonstrative, ne saurait se substituer à la philosophie parce qu'aucune ne remonte aux premiers principes. L'évidence des propositions mathématiques, y compris des premières, n'est pas telle
    qu'on ne puisse douter de leur vérité. Lorsqu'on fait la somme de 2 et de 3, on ne saurait répondre à la question de savoir ce qui fonde la certitude du résultat, ni en se bornant à l'énoncer, ni
    en recommençant l'opération par laquelle on l'a obtenu. Ce qu'on ne peut révoquer en doute n'est pas ce dont on n'a jamais douté, c'est ce qui résiste au doute le plus radical et le plus absolu.
    Dieu seul est donc sage, non pas tant par omniscience que par sa connaissance des premiers principes, sans avoir fait l'effort de philosopher. Pour approcher de la sagesse, les hommes doivent
    donc s'essayer à la philosophie. De plus, pour être plus ou moins sage, il ne faut pas être plus ou moins savant. Il y a, en effet, autant de préjugés chez le savant qui ne réfléchit pas à son
    savoir que chez l'ignorant réduit à l'opinion reçue.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Donc, on ne peut prétendre que les philosophes doivent être chassés de l'Etat, comme fauteurs de troubles&nbsp;: les vrais philosophes sont les plus authentiques
    promoteurs de la civilisation, comme effort de savoir grâce auquel reculent les préjugés, source d'une conduite désordonnée, impulsive, inefficace, comme est celle des sauvages. Qu'on ne prétende
    pas, non plus, que la philosophie est trop difficile. Certes, personne ne peut philosopher à ma place. Mais il n'y a pas d'homme, même égaré par la passion des faux biens, qui n'ait l'amour de la
    sagesse et qui, par là, ne soit capable de philosopher.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Sat, 11 Oct 2008 15:15:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-23631077.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-23631077-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Locke (le Monde des Livres)]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-21977896.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <strong><span style="font-size: 14pt;"><img  width="330" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/Locke-2.jpg" height="279" class="CtreTexte"><br>
    Le sens corrosif de l'empirisme</span></strong>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">LE MONDE DES LIVRES | 14.08.08 | 13h17</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comment sensibiliser les élèves au mystère de la nature des choses ? Nous sommes si happés par nos activités, oubliant de les contempler et de les
    questionner...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comme le fait Locke, portons un peu d'attention à cette fleur de lys. Elle n'est peut-être rien d'autre que cette blancheur visible à mes yeux, cette odeur sentie
    par mon nez, cette douceur éprouvée par mes doigts : une collection de qualités sensibles. Mais nous avons spontanément tendance à croire que la fleur posséderait une substance, une existence
    indépendante de ces qualités. Elles peuvent disparaître, la blancheur jaunir, les pétales se flétrir, ce que nous appelons <em>"la fleur"</em> reste présent.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les élèves s'aperçoivent alors qu'il s'agit avec Locke de discuter cette difficulté : qu'est-ce qu'une chose ? N'est-elle qu'une multiplicité de sensations
    associées les unes aux autres, ou bien est-elle le réceptacle de ces qualités sensibles, subsistant indépendamment de celles-ci ? En réalité, peut-être que rien ne nous est donné d'autre à
    l'expérience que ces qualités sensibles, aussi durables ou fugaces soient-elles. Nous serions alors victimes d'un abus de langage en attribuant le même nom à cet être dont les qualités sensibles
    se sont transformées. Tout n'est-il donc que passage, devenir, ou bien y a-t-il quelque chose qui subsiste à travers le mouvement, le temps, et que nous nommons "objet" ou "sujet" ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Avec nos élèves, livrons-nous à la fiction de la table rase : supposons notre esprit vierge de toute connaissance, de manière à se rendre disponible à
    <em>"l'apparaître"</em> du monde tel qu'il nous est donné de manière évidente, dans l'expérience la plus immédiate. Se manifeste alors une multiplicité de sensations simples. Mais nul objet
    sous-jacent à ces sensations, nulle <em>"substance"</em>, comme le disent les philosophes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Invitons à nouveau les élèves à rentrer en eux-mêmes : ce que nous nommons les actes de pensée (vouloir, percevoir, imaginer, désirer...) apparaissent eux aussi
    successivement à notre conscience, mais jamais la <em>"chose pensante"</em>, l'"esprit", "l'âme", le "sujet" que nous supposons être le support ou la cause permanente de ces opérations. Là
    encore, nous sommes victimes des mots qui créent des problèmes métaphysiques insolubles. L'être du sujet et de l'objet nous demeurent inconnus, des questions de l'esprit humain restent sans
    réponse. Connaître, c'est s'en tenir aux limites des données de l'expérience : tel est le sens corrosif de l'empirisme, qui dissipe les faux problèmes métaphysiques.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les élèves comprennent alors que nous ne sommes pas dans une situation meilleure que l'Indien philosophe évoqué par Locke : <em>"Il disait que le monde était
    soutenu par un grand éléphant et on lui demanda : "Sur quoi l'éléphant repose-t-il ?". Il répondit : "Sur une grande tortue" ; mais on insista : "Qui soutient la tortue au large dos ?", et il
    répliqua : "Quelque chose, je ne sais quoi"."</em></span>
  </p>
  <hr size="2">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Dimitri Derat</b>, professeur au lycée Paul-Eluard à Saint-Denis.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;<img  width="304" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/locke-4.jpg" height="501" class="DrteTexte"></span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Entretien avec Blandine Kriegel</span></b>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="font-size: 18pt;">Une autre généalogie de la modernité</span></strong>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">LE MONDE DES LIVRES | 14.08.08 | 13h17&nbsp;&nbsp;•&nbsp;&nbsp;Mis à jour le 14.08.08 | 13h17</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Quelle a été la place de Locke et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Locke a été la grande figure des Lumières. <em>"Le sage Locke"</em>, commente Voltaire, dans ses <em>Lettres philosophiques</em>. En 1700, la parution en français
    de l'<em>Essai philosophique concernant l'entendement humain</em> ouvre la querelle du sensualisme (la connaissance par les sens) et de l'innéisme (la connaissance par les idées innées) qui
    partage les Lumières. Son esthétique, sa pédagogie, son esprit de tolérance inspirent nos encyclopédistes ; de même, sa critique de la monarchie de droit divin, sa défense de la république, sa
    recommandation de déclarer les droits de l'homme influencent Rousseau et les Pères fondateurs de la révolution américaine. Pourtant, passé le XVIIIe siècle, l'Europe en général et la France en
    particulier vont l'oublier. La philosophie allemande préfère l'idéalisme à l'empirisme, Victor Cousin choisit de s'intéresser à Descartes plutôt qu'à Locke.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Puis, hypnotisée par la révolution et la contre-révolution, la pensée politique contemporaine s'intéresse à la liberté économique et à l'émancipation sociale plutôt
    qu'au droit politique. Dans les années 1950 et 1960, une discrète réhabilitation s'amorce avec les études de Maurice Cranston en Grande-Bretagne et de Raymond Polin en France. Leur écho reste
    néanmoins assourdi par la critique dominante que Macpherson consacre à celui qu'il tient pour un prophète du capitalisme. A la même époque, aux yeux de tous, l'Etat est devenu <em>"le plus froid
    de tous les monstres froids"</em>, la violence est tenue pour <em>"la locomotive de l'histoire"</em>. On estime qu'il n'y a plus ni république, ni Etat de droit, on ne croit plus qu'aux
    empires... C'est seulement lorsque ces certitudes ont été ébranlées, avec la fin du communisme, que nous avons redécouvert la philosophie politique classique et son dessein républicain.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Quel est le texte de lui qui vous a le plus marqué et pourquoi ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les <em>Deux traités du gouvernement civil</em> qui dessine la contribution particulière de la seconde révolution anglaise (la Glorieuse Révolution) à la
    renaissance républicaine de l'âge classique. Au-delà de la problématique commune qu'il partage avec ses prédécesseurs (Bodin, Hobbes, Spinoza), Locke apporte sa touche particulière. Problématique
    commune : l'effort pour séculariser les prescriptions religieuses en règles du lien civil, la séparation entre l'état de nature et l'état civil, l'institution de la société civile par le pacte.
    Touche particulière : la redéfinition de l'état de nature où règne la loi naturelle, la dénonciation de l'état de guerre et de l'esclavage, le pacte d'association qui étend la liste des droits
    individuels et substitue la séparation des pouvoirs à la souveraineté. Locke dénonce l'état de guerre et établit l'équation entre l'état de guerre et l'esclavage.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><em>"Capitaliste"</em>, Locke ? Peut-être. Mais impérialiste ? Certainement pas, car c'est lui qui, après Hobbes et avant Rousseau, fait le plus nettement de
    l'esclavage l'antinomie de la république. Du reste, c'est la lecture de Locke qui m'a conduite à intituler mon premier ouvrage <em>L'Etat et les esclaves</em> (Calmann-Lévy, 1979). La société
    politique qu'il imagine fait plus de place aux libertés individuelles et à la pluralité des pouvoirs : l'origine du gouvernement repose sur le consentement du peuple, sa fin est le bien commun et
    la conservation des propriétés. Son fonctionnement suppose la pluralité des pouvoirs législatif, exécutif, fédératif. Les lois doivent être rédigées et publiées.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui une actualité plus intense ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Tout le monde voit midi à sa porte. En France, la république semble inséparable - et elle n'est toujours pas séparée - de la Révolution. Aussi n'est-il pas malsain
    de traverser la Manche pour observer une autre généalogie de la modernité. Un siècle plus tôt, en Angleterre, tout semble commencer avec Cromwell, comme la Révolution en France. Le même
    idéalisme, la même violence, la même mise à mort du roi. Mais la Glorieuse Révolution ouvre à l'Angleterre moderne un destin de paix et de prospérité qui fera bientôt d'elle la première puissance
    mondiale. Locke est bel et bien le théoricien de ce destin. Républicain sincère marqué par la tradition puritaine, lecteur de Milton, il reprend l'argumentation qui fonde la liberté de conscience
    sur la finitude humaine. Contemporain de Newton, il assiste à l'émergence de la science moderne. Son ami le physicien Robert Boyle est le président de la Royal Society, où les idées de la
    Renaissance trouvent un relais dans la franc-maçonnerie. Insensiblement, le flot du biblicisme puritain s'écoule et s'infléchit dans un idéal humanitaire où les religions sont considérées avec le
    même intérêt et la même tolérance. Les différentes factions religieuses ayant servi de point d'appui aux partis politiques au XVIIe siècle, la reconnaissance de la tolérance et l'exaltation de la
    pluralité invalident la lutte à mort des partis.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cette solution, la pacification des guerres de religion et des luttes de partis, pourquoi n'a-t-elle pas vu le jour en France ? Pourquoi l'Angleterre a-t-elle
    inventé un remède qui l'a prémunie des révolutions répétées que nous avons connues ? En France, nous sommes sortis des guerres de religion par l'Edit de Nantes et la proclamation de la neutralité
    de l'Etat. Mais, dans le même temps, la concentration du pouvoir dans la souveraineté, le lent mais irrésistible parcours de la philosophie cartésienne qui donne à la volonté le primat sur
    l'entendement et exile l'homme hors de la nature ouvrent la porte à l'idée des recommencements absolus. On perd la loi naturelle. Contre la religion de la force sortie du laïcisme machiavellien,
    la loi naturelle est la revanche de l'Angleterre puritaine qui croit à l'existence de normes stables régissant les relations humaines exactement comme Einstein dira plus tard que Dieu ne joue pas
    aux dés. A partir d'elle, Locke établit les bases axiomatiques de la réconciliation des partis dans l'espace constitutionnel du gouvernement pluriel.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Or nous qui rejouons toujours la division de la droite et de la gauche héritée de la Révolution française comme le même et unique grand drame national, nous avons
    manqué cette conciliation. Avec notre Etat administratif souverain, nous avons échoué à la pacification des partis. Voilà pourquoi la Révolution n'est pas terminée. Et notre philosophie soutient
    cette politique : nous croyons qu'il est possible de réinventer les règles, alors que Locke avait indiqué que nous pouvons les déclarer, parce qu'elles sont déjà présentes dans la nature
    politique et éthique de l'homme. Dès la fin du XVIIIe siècle, pourtant, la figure de Locke s'efface. Trop à gauche pour les conservateurs qui, dans la république à gouvernement monarchique, n'ont
    d'yeux que pour la monarchie, trop bibliciste et réformiste pour les révolutionnaires, il disparaît dans la tourmente créée par la Révolution et ses ennemis. Telle est donc l'actualité de Locke :
    la sortie de la Révolution par la reconstruction de la République.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Propos recueillis par Jean Birnbaum</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Article paru dans l'édition du 15.08.08</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Fri, 15 Aug 2008 06:39:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-21977896.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-21977896-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Plotin (le Monde des Livres)]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-21805557.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <strong><span style="font-size: 18pt;"><img  width="383" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/plot_000.jpg" height="598" class="GcheTexte"><br>
    Le père du néoplatonisme</span></strong>
  </p>
  <p>
    LE MONDE DES LIVRES | 07.08.08 | 12h35
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>P</b>lotin, né en 205 en Egypte et mort en 270 à Rome, peut être considéré comme le père du néoplatonisme. C'est à Alexandrie qu'il étudia la philosophie auprès
    d'Ammonius "Saccas", avant de suivre l'empereur Gordien dans une expédition militaire contre les Perses afin de se familiariser avec la pensée indienne, puis de fonder à Rome son école, en 244,
    autour de disciples enthousiastes, dont notamment celui qui fut son secrétaire et biographe, Porphyre de Tyr. C'est sur leurs instances qu'il composa les cinquante-quatre traités formant les
    <em>Ennéades</em>. A propos des sujets les plus divers, allant du culte des statues à l'essence du beau, Plotin y développe son inspiration métaphysique fondamentale, dont l'aspect le plus
    célèbre est l'interprétation qu'il donne de la division (reçue du platonisme) de toute la réalité en trois <em>"hypostases"</em> - l'Un, principe suprême et ineffable, <em>"au-delà de
    l'essence",</em> d'où procède et vers quoi tend à faire retour, par <em>"conversion"</em>, toute réalité ; l'Intelligence, qui est l'être même comme pure contemplation et pensée de soi-même,
    renfermant tout ce qui rend la réalité connaissable ; et l'Ame, plan intermédiaire entre le monde sensible qu'elle organise, et dont elle forme l'unité vivante, et l'Intelligence qu'elle
    contemple éternellement. L'ascèse philosophique nous promet alors le bonheur réel : l'union avec le principe suprême dans la contemplation qui nous détourne de la matière, cette absolue pauvreté
    à la racine de tout mal, de toute souffrance, de toute laideur.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="font-size: 18pt;">Nos statues intérieures</span></strong>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">LE MONDE DES LIVRES | 07.08.08 | 12h35&nbsp;&nbsp;•&nbsp;&nbsp;Mis à jour le 07.08.08 | 13h03</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>P</b>lotin n'est pas familier des salles de cours. Pour les élèves, son nom est presque un détournement publicitaire de Platon digne de Queneau, malchanceux
    promoteur d'une Platonopolis, coincé dans la liste des auteurs entre Sextus Empiricus et Augustin, vivant à une époque trouble, perdu quelque part au III<sup>e</sup> siècle après J.-C., entre
    Alexandrie, Rome et la culture grecque ; représentant de ce que l'histoire appelle le "néo-platonisme", nouvelle étape du combat de Titans qui oppose les idéalistes platoniciens aux réalistes
    aristotéliciens : le ciel contre la terre, chacun son camp.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Plotin semble avoir choisi le sien. Du moins l'a-t-on choisi pour lui. Ce que l'on sait du personnage n'a par ailleurs rien de très ragoûtant : un corps atteint par
    la maladie, putride, irregardable. Et si l'on se tourne vers les concepts, les termes étranges varient entre la technique ardue de "l'hypostase" et la débordante simplicité de "l'Un". On le
    comprend, les <em>Ennéades</em> ne traînent pas dans les copies, ni dans les cours d'ailleurs.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pourtant dans notre monde d'images, hypersensible aux apparences, le regard à la fois simple, émerveillé et pénétrant de Plotin permet de poser immédiatement la
    question du Beau. Sans les enjeux doctrinaux d'une esthétique, sans la complexité dialectique des dialogues platoniciens, sans les biais d'une culture artistique, le premier traité des
    <em>Ennéades, Sur le Beau</em>, fait le constat de l'évidence de ce qui est beau : un beau visage, une belle peinture...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le beau n'est pas conceptualisé, il est senti. Au-delà des apparences sensibles, il y a l'évidente beauté de la justice ou de la tempérance, de la vertu. Cette
    immédiateté du beau nous surprend, nous ravit vers un ailleurs. Non pas un "arrière-monde" qui refuserait les réalités sensibles, comme veulent le faire les mystiques, mais une transcendance qui
    se tient debout dans le sensible. La Beauté nous élève et désigne le Bien. Cela suppose une conversion de notre regard : <em>"Retourne en toi-même et vois. Et si tu ne vois pas ta propre beauté,
    fais comme le fabricant qui doit rendre une statue belle : il enlève ceci, efface cela, polit et nettoie jusqu'à ce qu'une belle apparence se dégage de la statue.</em> (...) <em>Ne cesse de
    sculpter ta propre statue jusqu'à ce que brille en toi la splendeur."</em> Nous portons tous en quelque sorte cette statue intérieure, cette part de divin dans l'humain.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La vertu ne vient donc pas du dehors, elle se réalise dans l'effort, dans un exercice spirituel, dans ce geste philosophique primordial de conversion. N'est-ce pas
    cela un esprit autonome, celui qui jouit de ses propres lumières et qui sait voir, dans la diversité du réel, les belles choses et le bien ? <em>"Aie confiance en toi, car, même ici-bas, tu es à
    présent parvenu à monter et tu n'as plus besoin que l'on te montre le chemin ; le regard tendu, vois !"</em> La philosophie ne s'arrête pas au seuil de la classe et de la culture livresque.
    Sculptons !</span>
  </p>
  <hr size="2">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Sébastien Perrot</b>, professeur au lycée Paul Claudel, Laon (Aisne)<br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br>
    <br>
    &nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="font-size: 18pt;">Plotin, quand l'intelligence pense sans chercher</span></strong>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><strong><br>
    <span style="font-size: 12pt;">Entretien avec&nbsp;Monique Dixaut&nbsp; Philosophe</span><br></strong></span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;"><br>
    Quelle est la place de Plotin et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Plotin déclare : <em>"Je suis platonicien"</em> et tire de Platon l'architecture entière de sa philosophie. Nietzsche est notoirement antiplatonicien. L'essentiel
    de mon travail a porté sur Platon, mais Plotin n'y occupe presque aucune place, alors que c'est à Nietzsche que j'emprunte tout ce qui me sert de principes de lecture. Et en premier celui-ci :
    <em>"Les philosophes ignorent que ne survivent des philosophies que la voix qui s'y fait entendre."</em> Entendre et faire entendre la voix d'un philosophe est plus important qu'exposer son
    système ou même en démontrer la vérité. Quand elle passe par Plotin, je n'entends pas la voix de Platon. Ce n'est pas une question de doctrine, c'est une affaire de style. Pour Platon comme pour
    Nietzsche, la philosophie n'est ni une exigence inscrite dans la nature humaine ni un moyen de salut, elle est événement, expérience, tentative. Or, avec Plotin, on ne risque jamais de se perdre.
    On sait toujours où il faut aller (vers le Principe, le Bien) et comment y aller. L'intelligence pense sans chercher, elle possède en elle tout ce qui est à penser donc penser s'apparente au
    repos, pas à l'inquiétude du questionnement. La pensée n'a d'autre avenir que son retour vers ce dont elle provient, et l'intelli<img  width="454" src=
    "http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/Plotin-4.jpg" height="536" class="CtreTexte">gence est en elle la trace de son appartenance au divin. Aucun doute, Plotin était platonicien, il l'était même
    avec tant de ferveur qu'il a réussi à mettre Platon en système et que par lui le platonisme a recouvert Platon. Lequel a ainsi pu servir, entre autres, de cadre à la théologie chrétienne (ce que
    Plotin, adversaire en son temps du christianisme, n'avait certes pas prévu) ou d'ancêtre à l'idéalisme allemand.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Enseigner m'a cependant heureusement empêchée d'être aussi obsessionnelle que j'aurais pu l'être : le hasard des programmes, les travaux d'étudiants à diriger, la
    curiosité m'ont fait rencontrer d'autres philosophes. Plotin fait partie de ceux que j'ai lus et étudiés par devoir. J'aimerais pouvoir dire que cela a été l'occasion d'une découverte exaltante,
    mais je n'ai jamais eu avec sa pensée qu'un rapport décidément ambivalent et intermittent. Sans doute parce qu'il m'invite à réfléchir sur des textes, ceux des auteurs qu'il commente et les siens
    propres, et seulement indirectement sur les choses. Je ne fais d'ailleurs que répéter ce qu'il dit de lui-même : qu'il est un exégète. Un commentaire peut rester extérieur et indifférent à ce
    qu'il commente alors que l'exégèse modifie l'âme de l'interprète, à condition que ce qu'il interprète soit vrai. Plotin interprète Platon, dont six siècles le séparent, parce que Platon a
    contemplé la vérité en comprenant que tout ce qui est vraiment vit de la vie de l'intelligence. La pensée de Plotin est une contemplation de cette contemplation. En ce qui me concerne, cela en
    fait non pas une mais deux de trop. Car avec cette notion, c'est la figure de Socrate, l'ironie, qui s'efface.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Quel est le texte de Plotin qui vous a le plus marquée, et pourquoi ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le Traité 49. Tous les grands thèmes et toutes les difficultés de sa pensée sont abordés par Plotin sous l'angle d'un problème fondamental : comment prétendre
    connaître quoi que ce soit si on ne se connaît pas soi-même ? Il l'examine d'une manière parfaitement originale et aussi surprenante pour des lecteurs anciens que pour des lecteurs modernes. Le
    "soi-même" qu'il faudrait connaître n'est pas la nature humaine dont il s'agirait de découvrir en soi la grandeur et la monstruosité. Ce n'est pas un "moi" déterminé par une nature particulière
    et une histoire personnelle et sociale, objet possible d'introspection ou de techniques d'analyse plus ou moins profondes. C'est un "soi" à constituer par identification progressive avec ce qui,
    en lui, est plus haut que lui.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le traité nous exhorte moins à connaître ce que nous sommes qu'à devenir ce que nous devons être si nous voulons être véritablement nous-mêmes, et il indique le
    chemin à parcourir. Il s'achève sur l'injonction : <em>"Retranche tout"</em>. Seul le plus grand dépouillement fait accéder à ce qui, incomparablement meilleur que soi, ne peut s'atteindre que
    par un total recueillement en soi. Lorsqu'elle perçoit mais aussi quand elle pense, l'âme s'oriente vers l'extérieur et passe successivement d'une chose à l'autre. Elle ne revient à elle-même
    qu'à condition de s'affranchir de la multiplicité des choses et des moments du temps. L'âme ne se connaît qu'en s'auto-dépassant, en se ressouvenant de sa puissance d'unification, en devenant
    intelligente. Mais l'intelligence ne tire pas sa lumière d'elle-même. Arrivée au plus haut degré de son activité, elle doit s'arrêter et s'ouvrir à une lumière plus pure, à la simplicité absolue
    de l'Un.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">A cette étape commence la lutte habituelle de Plotin avec le langage. La phrase de Bergson : <em>"C'est en concepts que le système se développe, c'est en images
    qu'il se resserre"</em> semble écrite pour lui. Les métaphores dynamiques de la source ou de la racine de l'arbre, dont jaillit une vie qui irrigue tout sans s'épuiser, sont ailleurs les moyens
    de redonner au discours la tension intuitive apte à rattraper les méandres de l'argumentation.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Mais comment parler de ce qui ne peut se dire, de l'Un ineffable ? Se connaître soi-même impose d'en parler, par négations ou analogies, peu importe, car lorsque
    nous parlons de l'Un, nous parlons de nous-mêmes. Nous prenons conscience de notre contingence et d'un besoin d'unité que peut seul apaiser le sentiment d'une dépendance à l'égard d'un principe
    inconnu. L'appel lancé à chacun de se rassembler vers le haut et de <em>"devenir totalement autre"</em> grâce à une unification croissante fait découvrir, avec une évidence jamais égalée, la
    signification éthique de la pensée spéculative.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Selon vous, où la pensée de Plotin trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il est paradoxal de parler de l'actualité d'un tel philosophe : pour qui le temps naît quand l'âme oublie ce qui est essentiel et se coupe de l'éternité de la
    vérité. Ceux qui se situent dans le temps veulent du nouveau, croient au progrès, et deviennent de plus en plus étrangers à eux-mêmes. On touche ici à l'inactualité la plus intense, celle propre
    à tout philosophe. Pour l'actualité de Plotin, je la situerais dans la nature à la fois profondément rationaliste et profondément religieuse de sa philosophie. Plotin a imprégné de mysticisme un
    intellectualisme qu'il n'a jamais renié, il a vu dans l'expérience mystique l'achèvement de la pensée intelligente. Dépouillement, immobilité, méditation conçus comme antidotes à une rationalité
    mue par ses seuls automatismes, comment ne pas penser au nihilisme passif diagnostiqué par Nietzsche ? Mais ce n'est pas <em>"Dionysos philosophe"</em> que réclame notre époque, c'est
    Plotin.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Propos recueillis par Jean Birnbaum</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Article paru dans l'édition du 08.08.08</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Thu, 07 Aug 2008 14:50:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-21805557.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-21805557-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Les moralistes français (Le Monde des Livres)]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-21644542.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <strong><span style="font-size: 18pt;"><img width="413" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/chamfort.jpg" height="415" class="CtreTexte"><br>
    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Chamfort<br>
    <br>
    <br>
    Les moralistes : une initiation à l'existence</span></strong>
  </p>
  <p>
    LE MONDE DES LIVRES | 31.07.08 | 11h53&nbsp;&nbsp;•&nbsp;&nbsp;Mis à jour le 31.07.08 | 11h53
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Quelle est la place de ces auteurs et de leur pensée dans votre propre itinéraire intellectuel ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La première, sans conteste. Parce que leurs écrits vont à la moelle de l'existence, de l'art. C'est vrai : la littérature entière réfléchit la vie, réfléchit sur
    elle. Mais la notion de moraliste est-elle soluble dans la littérature ? Montaigne dénonce les <em>"clôtures et barrières"</em>. Définissons, oui. <em>Ma non troppo !</em> Vous n'en avez pas
    moins raison de compter ces auteurs parmi les philosophes : dans l'Antiquité, l'une des trois parties de la philosophie est précisément la <em>philosophia moralis</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La figure archétypale, c'est Socrate. A partir de là, qu'on parle, avec Dilthey, de <em>"philosophe de la vie"</em> ou plus justement, avec Montaigne, de
    <em>"spectateur de la vie"</em>, que l'on soit ou plus ou moins sensible à ce qui apparente ce type d'auteur au <em>"précepteur du genre humain"</em>, au <em>"naturaliste"</em>, au <em>"médecin
    de l'âme"</em>, c'est une question de dosage. Mais deux données justifient la distinction moraliste au sens large <em>vs</em> moraliste stricto sensu. Le second élimine, pour l'essentiel,
    l'imaginaire, la narration. Si le roman est miroir, son écrit à lui tient de la loupe, et même du microscope. Rien de plus rigoureux que sa mise au point. Son objet ? La nature, la condition
    humaines. Il les scrute, les sonde et, sur la longue durée, toujours plus avant, plus profond : jusqu'au "noyau dur", à l'essence. L'autre donnée primordiale : le terme provient du latin
    <em>mores</em>, les moeurs. Le moraliste observe les usages, les comportements. C'est un phénoménologue avant la lettre. L'amnésie culturelle aidant, une notable distorsion s'est installée dans
    les esprits. On confond moraliste et moralisateur. Moralisateur, c'est le mot qui tue. Voici nos gens dans la trappe. Les vraies victimes de cette situation, c'est nous. Ne pas les rencontrer,
    c'est manquer un rendez-vous capital.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Quand on tient pareil sujet, l'itinéraire intellectuel fait un avec l'existentiel. Si La Bruyère n'avait pas été au programme de l'agrégation, je ne me serais pas
    rencontré moi-même. Si je n'avais pas lu chez un de mes auteurs : <em>"Nous aimons de même façon qu'on faisait avant le Déluge</em> <em>et la colère de Pérou est celle de France"</em>, je
    n'aurais pas enseigné vingt-cinq ans dans trois continents. La conception si provocante d'une nature humaine une, universelle, pérenne, il fallait bien la vérifier, et sur le terrain.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Quels sont les textes d'eux qui vous ont le plus marqué, nourri, et pourquoi ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ceux qui disent le plus en disant le moins. Qui font vibrer dans le même temps les cordes du vrai et du beau (réservons le cas du bien). Mes livres forment une
    série de cercles concentriques. Le centre demeure <em>Les Caractères</em>. Devant certaines notations, on tombe en arrêt. Elles <em>"appellent"</em>, comme dit Poussin de certains tableaux.
    Longtemps, je n'ai pu que pressentir. Il a fallu des années pour élucider à quoi tient l'irrésistible pouvoir d'attraction de quelques phrases. Décennies de fouilles, d'excavation. Le vrai, le
    beau gisent ensevelis sous la gangue. De loin en loin seulement, l'éclat du diamant. Il n'est pas indifférent que Novalis, maître foreur d'absolu littéraire, ait été ingénieur des mines.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">J'ai eu la naïveté de penser que, en philosophie morale, il est des idées nouvelles. Nietzsche m'a déniaisé. Même dans la généalogie de la morale prime l'éternel
    retour du même. C'est la musique qui procure la clé. L'éclat, le diamant sont ceux-là mêmes d'une sonate de Scarlatti, d'un prélude de Chopin. Ainsi dans ce fragment des <em>Caractères</em> :
    <em>"Dans cent ans, le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs.</em> (...)<em>Il s'avance déjà sur le théâtre
    d'autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles ; ils s'évanouiront à leur tour ; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus : de nouveaux acteurs ont pris leur
    place. Quel fonds, à faire sur un personnage de comédie !"</em> ("De la cour", 99).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ici encore, Nietzsche tient le bon bout. Oui, la création des moralistes, français surtout, tient de la "musique de chambre". Ce qu'il nous revient de cultiver,
    c'est la "troisième oreille". C'est moins par l'intellect qu'il faut aller vers les moralistes que par l'écoute. Le non-dit, chez eux, compte davantage que le dit, le <em>non finito</em> que
    l'achevé, les harmoniques que l'accord, fût-il parfait. Dans la "remarque" citée, le rythme périodique, c'est les grandes orgues de l'éloquence sacrée à la Bossuet. Mais s'il est pénétré de
    spiritualité, ce fragment "appelle" d'autant plus sûrement que le jeu des sonorités porte sur des variations sur un thème, celui du monde-théâtre. La parabole laïcisée est aussi délectable
    "moment musical". Il s'en faut, toutefois, que la dominante, chez ces auteurs, soit toujours <em>"Vanité des vanités"</em> et <em>"vie dans la pensée de la mort"</em>. La "chute" du fragment, une
    de ces fameuses exécutions à bout portant des <em>Caractères</em>, tient de l'<em>allegro</em> d'une <em>cauda</em>. La sagesse des moralistes est <em>"gai savoir"</em>. Rien ne les réjouit tant
    que la lucidité.</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Selon vous, où ces auteurs trouvent-ils aujourd'hui leur actualité la plus intense ?</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Dans l'initiation à l'existence. Et dans leur modernité. Depuis toujours, les moralistes ont médité sur la <em>"conduite de la vie"</em>. Ils sont, à leur façon,
    des existentialistes. Des métaphores royales - la vie comme voyage, le monde comme théâtre -, des figures élémentaires comme la ligne et le cercle, opposant l'exténuante course après la Fortune
    au retour à soi, réduisent, en la stylisant, la vie à ses lignes de force, ses linéaments. Il est, dans leurs recueils, une structure élémentaire de la parenté. C'est celle du connaisseur des
    <em>"choses de la vie",</em> et du néophyte, que La Fontaine désigne si bien de <em>"nouveau venu"</em>. Les meilleurs moralistes n'ont souvent produit, et encore sur le tard, qu'un unique livre.
    Ils y ont consigné le bilan de leurs observations sur <em>"la matière aussi changeante et inconnue qu'est l'homme"</em> (La Rochefoucauld), sur la vie, où tout est <em>"affaires mêlées"</em>
    (Chamfort). Sur ces <em>"trésors"</em> d'expérience existentielle, de savoir pour la conduite de la vie, nous dormons. <em>"La cité</em>, dit Alain, <em>est pleine de somnambules."</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Leur modernité ? L'âge classique, on l'oublie, est celui de prodigieuses révolutions scientifiques : passage <em>"du monde clos à l'univers infini"</em> (Alexandre
    Koyré), avènement de <em>"l'homme de Vésale dans le monde de Copernic"</em> (Georges Canguilhem). Les recueils recèlent les prémices de nos sciences humaines, de nos sciences sociales. Bien avant
    l'âge du "nouveau roman", les moralistes ont vécu une ère du soupçon. Entre le monde qui s'instaure, en éclats, et le millénaire "discours" cicéronien, plus d'adéquation. Leur écriture traduit
    cette tension. La <em>"rhétorique des affaires humaines"</em> (Marc Fumaroli) produit la prose du monde nouveau. A monde disjoint, composition en archipel. Montaigne, déjà : <em>"Je prononce ma
    sentence</em> (mon opinion) <em>de façon décousue, ainsi que de chose qui ne se peut dire à la fois et en bloc."</em> C'est de musique, encore, qu'il s'agit. Il faut <em>"une façon d'écrire toute
    nouvelle"</em>. L'ancienne n'est plus accordée à l'état du monde.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Propos recueillis par Jean Birnbaum</span></b>
  </p>
  <hr size="2">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Repères</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le mot de "moraliste", quoique déjà employé à l'occasion auparavant, ne fit son entrée officielle dans notre langue qu'en 1762, avec la quatrième édition du
    <em>Dictionnaire de l'Académie française.</em> Cependant, il ne serait pas absurde de faire remonter à Socrate la figure du moraliste, même si ses grands représentants s'illustrèrent par
    excellence aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles. <em>"Spectateurs de la vie"</em>, selon le mot de Montaigne, les moralistes décrivent le théâtre du monde depuis son parterre ou ses
    loges, en déchiffrent les travers et les aveuglements selon la loi d'une sagesse qui pense moins par concepts généraux que par scènes, caractères et "tableaux vivants" ; de là leur dédain pour
    les systèmes et leur prédilection pour une écriture fragmentaire et discontinue - recueils, collections, fables, maximes ou anecdotes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">François, duc de La Rochefoucauld (1613-1680), dont le pessimisme radical était tout imprégné de jansénisme, fut dans ses <em>Maximes</em> le théoricien de
    l'amour-propre et des plus sombres replis du coeur humain. Jean de La Bruyère (1645-1696), auteur d'une oeuvre unique (<em>Les Caractères ou Les Moeurs de ce siècle</em>), satiriste amer et
    prosateur de génie, fixa pour les siècles à venir la grande figure du "connaisseur d'hommes". Sébastien-Roch Nicolas, dit Chamfort (1740-1794), spectateur désespérément lucide des moeurs de son
    siècle mais acteur passionné de la Révolution, qui le conduira au suicide, représente le versant tragique de cette tradition de pensée austère et exigeante.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;<br></span><span style="font-size: 14pt;"><strong><img width="179" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/la-20bruyere.jpg" height="235" class=
    "CtreTexte">&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
    La Bruyère<br>
    <br>
    <br>
    Vraie et fausse morale, par François Medriane</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">LE MONDE DES LIVRES | 31.07.08 | 11h53</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Q</b>uand j'aborde les questions de morale en classe, je commence toujours par prévenir cette illusion qui consiste à croire en la toute-puissance de la raison.
    Mes élèves sont souvent stupéfaits lorsque je développe l'idée que la réflexion morale ne peut se borner à opposer la raison à la vie affective singulière, et à prescrire simplement ce qui doit
    être. A ce stade, la classe de philosophie oscille entre la peur de perdre la morale et celle de ne promouvoir que les intérêts privés.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il faut sans doute se méfier du "moralisme", fuir cette imposture. Le moralisme consiste à imaginer ce que devraient être les hommes soit en se plaignant de ce
    qu'ils sont, jérémiades de misanthrope, soit en voulant les élever au-dessus&nbsp;de leur condition niée, optimisme héroïque.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Mes élèves construisent souvent des analyses de la morale mues à partir d'une image du philosophe sage et moralisateur : ainsi condamnent-ils les passions au nom de
    la raison, prônent-ils un ascétisme moral, image feinte d'une sagesse idéalisée. C'est ici que je creuse l'écart entre le philosophe et le sage, entre l'homme qui existe, corps complexe et
    impulsif se réfléchissant quelquefois, et ce qu'il cherche, un bien absolu, durable et simple.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Au contraire de ce moralisme simpliste, les moralistes me permettent de détourner le regard des élèves vers ce que nous sommes, sans complaisance. Ces philosophes
    du soupçon débusquent dans nos vertus nos intérêts masqués, nos feintes, nos ruses. Les maximes de La Rochefoucauld rayonnent à partir de la corruption fondamentale de l'homme et de la
    dénonciation du mécanisme de l'amour-propre. La Bruyère, ne voulant pas faire de maximes parce qu'il ne se sentait pas "législateur", dresse des portraits dont les élèves perçoivent clairement
    l'irrévérence et l'ironie. Ainsi en est-il de Ménalque, homme pathétiquement distrait, d'une folie et d'une bêtise ordinaires, les nôtres.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Suivant la leçon de ces moralistes, la classe devient l'espace où le réel se découvre dans toute sa complexité. Ainsi, <em>"la vraie morale se moque de la
    morale"</em>, écrit Pascal, signifiant par là la différence entre l'esprit de géométrie, qui pose des règles, et l'esprit de finesse, qui sent bien que nous avons du mal à poser des règles en
    morale sans perdre la réalité de ce que nous sommes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les moralistes, chacun à leur manière, nous en instruisent. Ils nous empêchent aussi de nous détacher de l'âpre réalité, avec l'élégance d'un style qui forçait
    l'admiration de Cioran, ce moraliste du XX<sup>e</sup> siècle. Ils avaient déjà compris l'illusion d'une raison qui se croit toute-puissante, d'un homme qui croit pouvoir se tenir debout de
    lui-même, de <em>"l'enflure du coeur"</em> chère à Pierre Nicole et qui choqua M<sup>me</sup> de Sévigné. Professeurs de désillusion, ils savent bien que <em>"l'amour-propre est le plus grand des
    flatteurs"</em>.</span>
  </p>
  <hr size="2">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>François Medriane</b> est professeur de philosophie au lycée Baggio de Lille (Nord).</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Thu, 31 Jul 2008 17:42:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-21644542.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-21644542-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Les mots et les choses (Foucault)]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-21627534.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <strong><span style="font-size: 18pt;">"Les Mots et les Choses",</span></strong> par Thomas Ferenczi<img  width="400" src=
    "http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/velasquezlesmenines.jpg" height="455" class="CtreTexte">
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">LE MONDE | 30.07.08 | 13h19</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b><em>L</em></b><em>es Mots et les Choses</em>, de Michel Foucault (1926-1984), commence par un morceau de bravoure qui a beaucoup contribué à la renommée du livre
    : la savante description d'un tableau de Vélasquez, <em>Les Ménines</em>, devenue un classique de l'analyse picturale. Sur ce tableau, que Foucault désigne par son titre français, <em>Les
    Suivantes</em>, on aperçoit l'infante Marguerite d'Espagne, entourée de demoiselles d'honneur, de courtisans, de nains. A gauche, en retrait, le peintre se tient devant une grande toile, dont on
    ne voit que le dos. A l'arrière-plan, sur le mur du fond, un tableau, note Foucault, <em>"brille d'un éclat singulier"</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Deux silhouettes s'y dessinent. Ce tableau est un miroir, qui reflète les visages du roi Philippe IV et de son épouse. Les souverains sont à l'extérieur du tableau,
    <em>"retirés en une invisibilité essentielle"</em>, mais <em>"ils ordonnent autour d'eux toute la représentation"</em>. Ils en sont la condition de possibilité. <em>"Peut-être y a-t-il, dans ce
    tableau de Vélasquez, comme la représentation de la représentation classique"</em>, mais on y lit aussi, selon Foucault, <em>"la disparition nécessaire de ce qui la fonde"</em>. Et l'auteur de
    conclure : <em>"Libre enfin de ce rapport qui l'enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation."</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pourquoi cette longue ouverture sur l'idée de représentation dans l'oeuvre de Vélasquez ? Parce que cette notion est, selon Foucault, le principe qui organise les
    savoirs à l'âge classique. Chaque époque se caractérise par un <em>"champ épistémologique"</em> particulier, qui forme le "socle" des diverses connaissances et commande leur apparition. Foucault
    appelle <em>"épistémê"</em> cet <em>"a priori historique"</em> sur fond duquel se constituent les diverses sciences. Il s'attache à trois d'entre elles (le langage, la vie et les richesses) pour
    souligner leur <em>"cohérence"</em>, aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, avec la théorie de la représentation.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La Renaissance, elle, était fondée sur la ressemblance. <em>"Le monde s'enroulait sur lui-même"</em>, écrit Foucault. Don Quichotte en apparaît, sur le mode de la
    dérision, comme l'incarnation. <em>"Tout son chemin est une quête aux similitudes"</em>, mais celles-ci tournent au délire. Au XIX<sup>e</sup> siècle vient l'âge de l'histoire, qui devient
    <em>"le mode d'être fondamental des empiricités"</em> et qui introduit dans la pensée moderne <em>"cette étrange figure du savoir qu'on appelle l'homme"</em>. Voici l'homme <em>"au fondement de
    toutes les positivités"</em>, en cette place du roi <em>"que lui assignaient par avance</em> Les Ménines<em>, mais d'où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue"</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Or cette période, selon Foucault, est peut-être en train de se clore et l'homme, une <em>"invention récente"</em>, en voie de disparaître. Si une nouvelle
    <em>"épistémê"</em> venait à naître, par l'effet d'un nouveau changement dans les dispositions du savoir, <em>"alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un
    visage de sable"</em>. C'est la dernière phrase du livre. "Fin de l'humanisme ?", titre Jean Lacroix dans son article du <em>Monde</em>. Celui de Gilles Deleuze dans <em>Le Nouvel
    Observateur</em> s'intitule "L'homme, une existence douteuse" et celui de Georges Canguilhem, un an plus tard, dans <em>Critique</em>, "Mort de l'homme ou épuisement du
    cogito".</span><b><span style="font-size: 10pt;"><br>
    <br>
    "ANTI-HUMANISME THÉORIQUE"</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">En pleine vogue du structuralisme, l'ouvrage de Foucault, publié en 1966, la même année que les <em>Ecrits</em> de Lacan ou <em>Critique et vérité</em> de Barthes,
    est perçu par nombre de lecteurs comme un des principaux manifestes du mouvement, même si l'auteur se défend d'y appartenir. En montrant que la connaissance ne résulte pas du progrès continu de
    la raison, mais d'un système de règles propres à chaque époque, puis en affirmant que l'homme comme objet des sciences dites humaines est peut-être voué à une <em>"fin prochaine"</em>, le
    philosophe donne la priorité au jeu des structures pour définir les conditions du savoir. <em>"Mais Foucault ne nous dit pas ce qui serait le plus intéressant</em>, objectera Sartre, l'une des
    cibles du livre, <em>à savoir comment chaque pensée est construite à partir de ces conditions et comment les hommes passent d'une pensée à une autre."</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les discussions suscitées par <em>"l'anti-humanisme théorique"</em> de Foucault, en écho aux théories exposées l'année précédente par Althusser dans <em>Pour
    Marx</em>, assurent au livre un important succès de librairie. Selon Didier Eribon, biographe de Foucault, les premiers tirages sont vite épuisés. Plus de 20 000 exemplaires sont vendus la
    première année, plus de 110 000 le seront en vingt ans. C'est beaucoup pour un ouvrage de sciences humaines, souvent aride, parfois obscur. Le cinéma le consacre : dans <em>La Chinoise</em>, de
    Jean-Luc Godard (1967), <em>Les Mots et les Choses</em>, <em>"dernier barrage que la bourgeoisie puisse encore dresser contre Marx"</em> selon Sartre, est attaqué à coups de tomates.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Quarante-deux ans après sa parution dans la "Bibliothèque des sciences humaines" (Gallimard), le livre, publié en poche dans la collection "Tel" depuis 1990,
    continue de se vendre, selon l'éditeur, à environ 4 000 exemplaires par an. Mais il est resté sans vraie postérité. Foucault en parlera comme d'<em>"une sorte d'excursus"</em> dans son oeuvre.
    Certes, le titre de sa chaire au Collège de France ("Histoire des systèmes de pensée") sera dans la continuité de ce travail, mais son attention va se tourner vers d'autres questions qui, sans
    être en rupture avec celles qu'il posait dans <em>Les Mots et les Choses</em>, justifieront une approche différente. Avec <em>Surveiller et punir</em> puis <em>Histoire de la sexualité</em>, la
    réflexion sur les dispositifs de pouvoir va prendre le pas sur l'analyse des <em>"épistémês"</em>. C'est ce Foucault-là qui inspire encore nombre de chercheurs à travers le monde plutôt que celui
    des <em>Mots et les Choses</em>.</span>
  </p>
  <hr size="2">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>LES MOTS ET LES CHOSES</b> de Michel Foucault. Gallimard, "Tel", 1990 (réédition), 400 p., 11,50 €.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;<img  width="560" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/Foucault.jpg" height="381" class="noAlign">
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Wed, 30 Jul 2008 22:58:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-21627534.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-21627534-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Les Héritiers (de Bourdieu et Passeron)]]></title>
        <link>http://www.lenuki.com/article-21568761.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <span style="font-size: 18pt;"><img  width="360" src="http://idata.over-blog.com/1/01/69/02/images-diverses/les-h-ritiers-Daumier.jpg" height="349" class=
    "CtreTexte">"Les Héritiers",</span> <span style="font-size: 10pt;">par Yves-Marc Ajchenbaum</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">LE MONDE | 28.07.08 | 13h19</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>E</b>n 1964, un fils de cadre supérieur a quatre-vingts fois plus de probabilités d'entrer à l'université qu'un fils de salarié agricole, quarante fois plus
    qu'un fils d'ouvrier, deux fois plus qu'un fils de cadre moyen... <em>"Pour les classes défavorisées</em>, constatent Pierre Bourdieu (1930-2002) et Jean-Claude Passeron, <em>il s'agit purement
    et simplement d'élimination."</em> Ainsi commencent <em>Les Héritiers. Les étudiants et la culture</em>. Paru à l'automne 1964 aux Editions de Minuit, l'ouvrage va immédiatement provoquer un
    débat majeur, parmi les étudiants comme au sein du corps professoral, chez les enseignants du primaire, du secondaire et, au-delà, dans une partie de l'opinion.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Certes, les dénonciations des inégalités sociales à l'école et dans l'enseignement supérieur sont antérieures à la seconde guerre mondiale. De même, dès 1950,
    l'Institut national d'études démographiques (INED), dirigé depuis sa création en 1945 par Alfred Sauvy, avait travaillé sur les origines sociales des élèves et leurs résultats scolaires en fin de
    primaire, puis lancé plusieurs études sur la poursuite des études secondaires chez des élèves de condition modeste. De son côté, Pierre Naville, en 1959, dans <em>Ecole et société</em>, avait
    publié une étude sur les origines sociales des élèves de l'enseignement technique. Reste que, jusqu'au début des années 1960, les travaux sont rares et réservés aux spécialistes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Avec <em>Les Héritiers</em>, le sujet atteint un public large dans une société française en mouvement : la guerre d'Algérie est terminée, les enfants du baby-boom
    achèvent leur formation primaire et secondaire. L'ascension sociale semble subjectivement possible. Dans les milieux ouvriers existe <em>"une estimation empirique"</em>, écrivent Pierre Bourdieu
    et Jean-Claude Passeron, des espérances objectives, tandis que dans la classe moyenne, <em>"classe de transition"</em>, on adhère fortement aux promesses de l'école en matière de carrière et de
    statut social.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">De son côté, le pouvoir politique prépare des réformes de fond du système d'enseignement. Il envisage, comme l'écrira plus tard Antoine Prost dans son <em>Histoire
    de l'enseignement en France de 1945 à nos jours</em> (Seuil, 1992), de <em>"recruter des élites sur une base démocratique"</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comment, dans ce contexte, ne pas être sensible à la mise en lumière d'une institution qui cache ses pratiques inégalitaires derrière le succès de quelques fils
    d'ouvriers ou d'agriculteurs qui ont eu la capacité de <em>"forcer le destin social"</em> pour échapper à <em>"l'avenir objectif"</em> de leur catégorie sociale ? Bourdieu et Passeron ont la
    plume qui fait mal : l'université valorise d'abord le savoir-faire, le savoir-dire, les disciplines culturelles peu ou non enseignées. Tout ce patrimoine s'acquiert d'abord dans les familles et
    explique la réalité des inégalités sociales. Il est même illusoire, écrivent-ils aussi, de croire que l'égalisation des moyens économiques réglerait la question. C'est <em>"le procès du
    système"</em>, écrit Dominique Fernandez dans un article du <em>Nouvel Observateur</em> (19 novembre 1964).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Enseignée le plus souvent dans les départements de philosophie des facultés de lettres, la sociologie - la licence universitaire ne date que de 1958 - est en quête
    d'une légitimité scientifique qui lui fait défaut. <em>Les Héritiers</em> se veulent donc, dès leur parution, une référence méthodologique. Publié un an après <em>Le Phénomène bureaucratique</em>
    de Michel Crozier (Seuil) et un an avant <em>La Sociologie de l'action</em> d'Alain Touraine (réédition Le Livre de poche), deux livres qui deviendront des "classiques", l'ouvrage s'est construit
    à partir de l'utilisation systématique de données statistiques. Une pratique plutôt rare dans la sociologie française de l'époque.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La rencontre a eu lieu en Algérie entre 1958 et 1962. Se retrouvent notamment Pierre Bourdieu, Claude Seibel, Jean-Paul Rivet et Alain Darbel autour d'une réflexion
    sur le travail et les travailleurs en Algérie. C'est ce dernier qui, dans le cadre du Centre de sociologie européenne fondé par Raymond Aron, où se retrouvent Bourdieu et Passeron, construira
    tout l'appareil statistique des <em>Héritiers</em>. Il deviendra l'un des pionniers de l'application de la méthode statistique à l'analyse sociologique. Reste que le livre ne fait guère
    l'unanimité.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Est mise en doute la rigueur des enquêtes auprès des étudiants et dénoncé le fait que le livre généralise son propos à l'ensemble du milieu universitaire à partir
    d'un travail de terrain limité à quelques facultés de lettres. Parmi les critiques, celles de Raymond Aron, leur "patron", ne passent pas inaperçues : un ouvrage peu rigoureux et un ton
    affirmatif qui, in fine, laisse croire en une possible égalité des chances. La rupture entre le professeur et les deux chercheurs sera définitive en 1968.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Dans <em>Les Héritiers</em>, non seulement tous les acteurs de l'institution universitaire sont visés, mais, audace suprême, l'essai propose aussi des pistes pour
    une réforme de l'enseignement supérieur : valoriser la pédagogie, favoriser un encadrement des étudiants, renforcer la discipline, la rigueur, et vanter l'effort. Un tel projet tourne le dos au
    magistère sacralisé, mais, il faut le souligner, s'inscrit également à contre-courant d'une forme d'hédonisme qui devient une valeur montante au sein de cet ensemble que l'on nomme
    jeunesse.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">A l'époque, écrira non sans ironie Jean-Claude Passeron quelques décennies plus tard, <em>"les enseignants les plus conservateurs sont les seuls à n'avoir jamais
    changé dans leur détestation"</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Quant aux autres acteurs de la question scolaire, ils ont largement utilisé l'ouvrage dans les débats qui ont fleuri depuis Mai 68.</span>
  </p>
  <hr size="2">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>LES HÉRITIERS. LES ÉTUDIANTS ET LA CULTURE</b> de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Editions de Minuit, 1985 (nouvelle édition), 192 p., 11,90 €.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Mon, 28 Jul 2008 19:30:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lenuki.com/article-21568761.html</guid>
                <category>philosophie  auteurs</category>        <comments>http://www.lenuki.com/article-21568761-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
  
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